Chapitre 23
Chapitre 23
Au chemin du retour, avant de rentrer chez eux, elle emmena Joren dans une petite ruelle.
« Montre-moi ta blessure. »
Elle avait déjà soulevé le pan de sa chemise. À la vue du bandage gorgé de sang sombre, ses doigts se figèrent. Elle rabattit le tissu avec une douceur infinie, une précaution qui mit le prince bien plus mal à l’aise que l'agonie de ses côtes.
« J’ai couru comme une idiote. Je t’ai vu et… »
Elle encadra son visage de ses paumes calleuses, le palpant pour vérifier qu’il n’avait rien perdu d'autre. Son pouce suivit une ancienne cicatrice près de sa bouche. Adravan reconnut le trajet de ce doigt au moment même où il s'amorçait. Le corps de Joren savait qu’elle allait effleurer son sourcil gauche une seconde avant qu’elle ne le fasse.
Il ne connaissait pourtant pas cette femme.
Elle sentait la farine, la sueur froide et la fumée âcre des foyers pauvres. Cette odeur frappa pour la deuxième fois Adravan comme un coup de poing. Une envie viscérale, écrasante, lui ordonna de fermer les yeux et de s'effondrer contre cette épaule. La sensation fut si impérieuse qu’il dut raidir sa nuque à s'en briser les vertèbres pour y résister. Ce n’était pas une image empruntée, ce n'était pas un simple réflexe musculaire. Le corps de Joren hurlait de besoin. Il avait attendu cette femme assez longtemps pour se moquer éperdument de la volonté du prince qui l'habitait.
« Tu es glacé, » murmura-t-elle, les larmes aux yeux.
« C'est rien, c'est le vent. »
Elle pressa sa joue contre la sienne. Il avait jamais fait un mensonge aussi mauvais, mais il l'avait tous de même dit avec l'arrogance d'un souverain, une froideur qu’elle n’avait pas méritée. Il tenta frénétiquement de chercher une phrase plus douce dans ce crâne mais aucun mot apparut dans son esprit.
Elle se remit à sangloter contre lui. Il aurait tellement préféré qu’elle le gifle ou l’insulte, au moins, la cour lui avait appris comment gérer la colère de mille et une façon. Face à cet amour pur, il était désarmé. Cette fois, elle le serra en épargnant son flanc meurtri. Adravan finit par poser une main hésitante entre ses omoplates. Elle se détendit instantanément contre lui. Ce minuscule abandon lui fit comprendre l'immensité de son geste, pour lui il n'avait rien fait de spécial, il souhaité juste cherché un endroit où poser son bras mais elle, elle venait d’y retrouver son mari en mer depuis plusieurs semaines.
Adravan retira sa main, puis la reposa presque aussitôt parce que Mara se mettait à trembler de tout son long.
« Les enfants sont chez la voisine, » souffla Mara contre sa chemise. « Je leur ai dit d’attendre. Je ne voulais pas qu’ils viennent avant de savoir. » Elle s’écarta, essuya ses joues avec le revers de sa manche élimée et laissa échapper un rire nerveux, brisé. « Je ne sais même plus ce que je voulais savoir. Tu es là. Ça devrait suffire pour que j’arrête de parler. »
« Ils vont bien ? »
Adravan... ce ne sont pas mes enfants.
« Ils ont peur. Ils mangent quand je les force, ils dorment quand ils tombent d'épuisement et ils font semblant de ne pas écouter quand les adultes parlent. Mais à part ça, oui, ils vont bien. »
Sa voix s’était durcie, mais sa main agrippait toujours son bras comme une noyée. Adravan balaya la plage du regard. Le chaos régnait près de l'entrepôt. Des femmes hurlaient des noms face à Barek, qui tentait de repousser la foule pour laisser respirer les survivants.
Mara suivit son regard. « Où est le Morne-Vent ? »
« Il a coulé. » Elle fixa le gigantesque bateau sur le port, ses doigts se refermant à l'en déchirer la manche. « Et ça ? C'est de qui ? »
« Nous l’avons pris à Varek. Il est mort. »
Mara tourna lentement la tête vers lui. Adravan s’attendait à voir poindre le soulagement. Mais elle fixait le sang frais qui s'étalait sur sa poitrine. « C’est lui qui t’a fait ça ? »
« En partie. »
Elle ferma les yeux une seconde, puis voulut lui prendre le registre des mains. Il le serra par réflexe, ses phalanges blanchissant sur le cuir. « Je vais juste le garder pour toi, Joren. Pas le vendre. »
Il desserra les doigts, honteux. Elle glissa le livre sous son bras et le guida vers une murette de pierre bordant le sentier. Adravan essaya d'avancer sans peser sur elle, mais après trois pas, ses genoux vacillèrent. Mara passa un bras ferme autour de sa taille, rendant toute protestation inutile.
Il s’assit lourdement. Elle s’agenouilla dans la poussière pour inspecter le bas de son pansement. Un caillou acéré entailla son pied nu. Elle l’écarta d’un geste agacé, ignorant sa propre douleur. Adravan baissa les yeux sur l'autre chaussure, couverte de boue.
« Vous avez perdu… Tu as perdu une chaussure. »
Mara figea son inspection. Elle releva lentement la tête, ses yeux se fixant droit dans les yeux d'Adravan. Le silence s'étira, si lourd qu'il laissa passer le cri lointain d'un enfant près des cabanes. « Tu m’as vouvoyée ? »
« Je suis fatigué. » Elle le scruta, les sourcils froncés, puis posa le dos de sa main sur son front brûlant. « Tu as pris un coup ? »
« Oui. » C'était l'alibi parfait. Il s’y accrocha avec un soulagement lâche.
« Joren, mon bon Joren, » dit-elle, la voix tremblante. « D’habitude, tu attends au moins d’avoir cassé quelque chose pour me parler comme à une dame. » Un sourire fantomatique effleura ses lèvres avant de disparaître. Elle avait trouvé sa propre explication pour justifier le comportement de son mari. Adravan n'avait plus qu'à se taire, rentrer dans ce moule et imiter l'homme qu'elle aimait.
Sa gorge se serra à l'en étouffer. Une question vertigineuse le percuta : Était-ce là le but du magicien ? Il ne l'avait pas simplement jeté dans la misère pour le faire souffrir physiquement. Il l'avait enfermé dans cette vie pour qu'il passe le reste de sa vie dans le mensonge ? Qu'il ressente chaque regard d'une femme qui aimait un homme que le prince avait envoyé à la mort.
« Mara, il y a quelque chose que… »
« Joren ? » Cenn boitait vers eux, soutenant son bras mort. Il jaugea Mara, puis Adravan, et s’arrêta net. « Orik est à l’abri. J’ai laissé mes affaires avec la femme qui s’occupe de lui. Elle va regarder tes points avant que tu rentres. »
« Ils ont lâché ? » s'alarma Mara.
« Pas tous. » Dit Adravan
Elle lança à Adravan un regard si indigné qu’il manqua de se justifier comme un gamin. Cenn s’accroupit en grimaçant et écarta le linge ensanglanté du bout des doigts. « Il faut qu’il reste tranquille. S’il décide de réparer un toit ou de déplacer une armoire, tu l’attaches. Il a déjà assez gaspillé mon fil. »
« Je peux encore vous entendre, » grinça le prince.
« Très bien. Ça m’évite de répéter. »
Mara ne sourit pas. Son regard avait glissé par-dessus l'épaule du soigneur, balayant les silhouettes brisées sur la plage. « Lio n’est pas avec vous ? »
Cenn laissa retomber la chemise en silence. Le sang d'Adravan se glaça. Il revit l'eau noire. La corde tendue à se rompre. Le couteau. La main du garçon engloutie par l'écume en une fraction de seconde. Il n’avait pas oublié cette main. Il avait juste réussi, par pur instinct de survie, à l'enfouir sous l'adrénaline de l'abordage. « Non, » répondit-il.
Mara attendit. Le silence lui laissait l'espace d'ajouter qu'il était resté à bord, blessé, endormi. Adravan refusa de faire durer l'illusion. « Il est mort pendant l’attaque du kraken. »
Elle s’assit lourdement près de lui, les doigts crispés sur le registre. Cenn se redressa, baissa la tête un instant, puis s'éloigna en boitant vers l'entrepôt. « Sa mère est chez ma voisine, » murmura Mara, le regard vide. « Avec les petits. Elle ne voulait pas descendre sur la plage. Elle disait qu’elle n’avait pas besoin de courir pour lui montrer qu’elle l’attendait. »
Adravan chercha vaguement la maison du regard, incapable de savoir laquelle abritait cette pauvre mère. « Barek va lui parler. »
« Je sais. »
Elle frotta machinalement une tache noire sur le registre. Le sang séché de Varek s’effrita sous son pouce. Elle fixa la trace sombre sur sa propre peau et retira brusquement sa main. « Il venait voler la croûte du pain quand il était petit, » murmura-t-elle. « Toujours le même bout, celui qui dépassait du panier. Il croyait que je ne le voyais pas. Je lui laissais ce morceau. Je coupais le pain exprès pour ça. »
Adravan resta muet le poids de cette phrase était comme une boule de fer lui écrasant l'estomac.
« Est-ce qu’il a souffert ? »
Adravan voulut dire non. Le mot brûlait sur sa langue. Il lui aurait suffi d'une syllabe pour apaiser cette femme et s'épargner son regard ravagé. « Il a eu peur, » lâcha-t-il, la voix âpre. « C’est allé vite, mais il a eu peur. »
Mara courba la tête sous le poids de la vérité. Sa main chercha celle d'Adravan sur la pierre rugueuse et la serra à l'en broyer. Le contact lui fut insupportable. Il aurait dû lui avouer qu'il était responsable. Que c'était ses décisions qui avaient poussé l'équipage dans la gueule du monstre mais il ne dit rien.
Elle inspira longuement, l'air tremblant dans ses poumons. « Je t’avais demandé de ne pas repartir. Ne fais pas ça... Ne me regarde pas comme ça. Tu me regardais déjà de cette façon la dernière fois, et le lendemain tu étais au port. Je sais ce que l'Intendant a ordonné. Je sais ce que le prince nous aurait fait si vous refusiez. Je n’ai pas besoin que tu me l’expliques encore. »
Elle n’élevait pas la voix. Le murmure rendait sa haine encore plus dévastatrice. « Tu m’as dit que tu reviendrais. Tu as laissé les enfants te faire promettre. Qu’est-ce que j’étais censée leur répondre si Barek était arrivé sans toi ? »
« Je ne sais pas, » avoua-t-il, pitoyable.
« Moi non plus. J’y pense toutes les nuits depuis votre départ, et je ne sais toujours pas. Tu avais le droit d’avoir peur avec moi. Tu n’étais pas obligé de me laisser toute seule avec la mienne. »
Adravan ouvrit la bouche pour se défendre, mais les mots moururent dans sa gorge. La claque était monumentale. Ce reproche de lâche, il visait Joren. Mais la terreur qui l'avait justifié, cette peur viscérale de la Couronne... c'était l'œuvre d'Adravan. Il était le monstre caché dans l'ombre de leurs vies. Il ne pouvait se laver de la lâcheté de l'un sans confesser la monstruosité de l'autre.
Sur la plage, Barek venait de s’agenouiller dans les vagues devant une femme qui hurlait sa douleur.
Adravan fixa Mara, lui cracher la malédiction au visage ici, au milieu de ce deuil, pour avoir insinuer qu'il était la cause indirecte de tous ce massacre équivaudrait à assassiner son mari une seconde fois. Il décida de se taire. C'était lâche, mais l'urgence primait.
« Il y a des choses de ce voyage que je n’arrive pas encore à raconter, » dit-il lentement. « Je ne te demande pas de faire comme si tout allait bien. »
« Merci car je ne saurais pas faire. »
Elle essuya violemment ses joues et se leva. Adravan crut qu'elle allait l'abandonner sur ce muret. Mais elle se cala fermement contre lui et passa son bras sur ses épaules. « D’abord, on te soigne. Après, tu manges. On aura le temps de se disputer quand tu pourras rester assis sans devenir gris. »
« Tu es aussi en colère que ça ? »
« Oh que oui, Joren, prépare toi à un bon coup de savon. »
Il se leva en prenant appui sur elle. Une autre douleur lui traversa les côtes, lui coupant le souffle mais elle attendit, solide comme un roc. Ce corps avait vieilli près d'elle et elle savait exactement comment compenser son poids.
Le registre noir menaça de glisser. Adravan le rattrapa d'un geste sec. « On devra parler de ce livre aussi. »
« D'accord mais on voit ça plus tard, » trancha-t-elle. « Là, je te tiens. »
Ils remontèrent le sentier boueux vers la maison où Orik avait été porté, ils marchèrent ensemble jusqu'au détour d'un mur de pierres sèches, Mara s’arrêta net et elle fit signe de la main à quelqu'un de ne pas approcher. Adravan leva la tête, le souffle court en voyant ce qu'il y avait en face, trois enfants immobiles attendaient devant le seuil de la porte voisine, les yeux écarquillés par l'attente et l'espoir.
La plus petite tenait une chaussure dans ces mains, serrée fort contre sa poitrine.