Chapitre 22
Chapitre 22
Le chemin retour fut long et périllieux.
À bord du navire volé, les survivants s’épuisèrent aux manœuvres jusqu’à ne plus sentir leurs mains. Le sang d'Adravan stagnait encore sur ses bandages et chaque mouvement lui faisait encore mal, chaque virement de bord arrachait des grognements de douleur et provoquait des disputes hargneuses entre l'équipage. Une preuve qu'ils étaient encore en vie, selon Barek.
Orik brûlait de fièvre sous le pont et Cenn l'avait rafistolé avec l'alcool des pillards, mais ils avaient tous depuis longtemps dépassé l'état où un humble marin pouvait les guérir sans souci. Cenn faisait déjà plus que ce qu'il pouvait. Frank, toujours ligoté, s'était terré près du grand mât après avoir aidé à indiquer le bon chemin du retour.
Adravan fixait l'horizon gris. La brûlure de ses multiples plaies le maintenait lucide comme jamais, mais son esprit tournait à vide. Pourquoi lui ? Pourquoi ici ? Le visage du magicien, ce bâtard l'avait maudit dans les couloirs de son propre palais, hantait ses pensées. L'arrachement de son âme, la chute vertigineuse dans le noir, puis ce réveil brutal dans la chair d'un miséreux pécheur en lui privant au passage de son plus grand avantage. Était-ce une punition aveugle ou un plan machiavélique ?
S'il devait expier ses péchés, pourquoi l'avoir balancé dans la peau d'un homme déjà écrasé par les dettes, sur le pont d'un bateau en proie d'un Kraken ? Le prince avançait à l'aveugle. Il ignorait ce que ce sorcier attendait de lui, ni même s'il existait une porte de sortie à ce cauchemar. Il ne savait pas à quoi s'attendre à Isle-Basse, ni comment retournée dans son corps d'origine.
Barek s'accroupit près de lui, le tirant rudement de ses pensées. « Je sais que tu as le crâne en miettes depuis ce coup de mât, » gronda le marin à voix basse, le regard dur. « Je vois bien que tu cherches tes mots, que tu as des trous de mémoire gros comme mon poing mais t'as pas intérêt à avoir oublié ta famille, Joren. Surtout pas eux. »
Adravan garda les yeux fixés sur la voile. « Certains souvenirs reviennent mais... d’autres sont morts. »
Barek hocha la tête, la mâchoire serrée. La fatigue et le naufrage lui suffisaient pour accepter les failles de son capitaine. « Écoute... dors, repose toi parce que crois moi que Mara va vouloir te voir en pleine forme. »
Les toits rouge d’Isle-Basse percèrent la brume, une cloche sonna plusieurs fois, annonçant la venue d'un bateau au port. Adravan s'agrippa à la rambarde, il n'était jamais venu ici, Isle-Basse est une ville de côte ridicule comparait à d'autres villes du Royaume. Mais en réalité, la ville était peuplé de familles qu'il avait condamnées sans jamais connaître leurs noms. Que venait-il y faire ? Il tenait le registre de Varek, la preuve sanglante de la corruption de ses propres intendants, mais il n'était plus qu'un insecte face à la machine de l'État.
Le vertige le saisit. Il était un prince déchu, naviguant vers une prison émotionnelle où il devrait jouer le mari aimant et le père de famille, privé de son armée et de son nom.
Son esprit, ralenti par une fièvre passagère, le battement sourd de ses plaies cousues et de ses pensées envers le mystérieux magicien, mit une seconde de trop à comprendre la situation. Il s'était bêtement attendu à voir une foule accourir pour chercher les survivants. Puis, l'évidence le frappa, ils ne rentraient pas à bord du Morne-Vent. Ils pilotaient l'imposant navire de Varek. Pour la ville, leur arrivés n'étaient pas un miracle, ils étaient un cauchemar qui venait volait leur provisions.
Adravan pinça les lèvres, profondément agacé par sa propre négligence. C'était une erreur tactique grossière. N'importe quelle commandant digne de ce nom aurait anticipé l'impact psychologique que ce navire provoque aux autres et aurait fait hisser un pavillon blanc, ou envoyé la chaloupe en éclaireur. L'épuisement l'avait rendu négligent. Il évalua rapidement la menace qui s'agitait sur le sable, des pêcheurs brandissant des harpons, de lourdes gaffes en bois et quelques vieux arcs de chasse. La portée de leurs flèches ne franchirait même pas la moitié de la baie, et leur formation n'était qu'un attroupement aveugle. Une seule escouade de sa garde royale les aurait balayés. Mais pour son équipage de onze fantômes qui tenaient à peine à la vie, une escarmouche aussi stupide signerait leur arrêt de mort.
Il ouvrit la bouche pour stopper l'approche, mais l'instinct de Barek le devança.
« Jetez l'ancre ! » rugit le colosse.
La lourde chaîne de fer fila dans l'eau avec un fracas assourdissant, brisant l'élan de la coque juste hors de portée de tir. Ignorant son épaule blessée, Barek s'avança lourdement jusqu'au bastingage et s'exposa en pleine lumière.
« C'est Barek ! » gronda-t-il, sa voix taillée pour couvrir les tempêtes écrasant le bruit du ressac. « Barek du Morne-Vent ! Baissez vos armes, bande d'aveugles ! C'est nous ! »
Adravan relâcha lentement sa prise sur la rambarde, expirant un souffle court. L'incident était géré, il observa les armes s'abaisser une à une sur le sable avec un soulagement palpable.
Le massacre par erreur était évité, mais en voyant cette foule s'approcher de l'eau pour scruter les visages, le prince sut que la véritable confrontation allait commencer, et qu'aucune arme ne l'aiderait à y survivre.
Ils descendirent en chaloupe, les survivants étaient tous réuni mais ils n'avaient même pas pu prendre le cadavre avec eux. Le soulagement des villageois fut abattu en plein vol. Leurs regards sautaient d'un visage à l'autre, comptant les places vides. Quatre-vingts hommes au départ. Onze naufragés à l'arrivée. Le compte n'y était pas.
« Où est Ulric ? Davren ? » Les questions se superposèrent, l'empêchant d'entendre quoi que ce soit. Adravan fouilla vite les restes de l'esprit de Joren, des rires de taverne, des flashs mais rien qui ne lui permet de comprendre toute la situation entre eux.
« Aucun autre bateau ne rentrera, il n'y a que nous qui sommes rentrés », trancha Barek d'une voix sourde.
Pendant quelque secondes, plus personnes ne parla, tous prenait leur temps pour digéré cette information, la première à réagir fut une femme qui s'effondra en hurlant, ensuite un homme cria le nom de son frère vers le large et, en même temps, un vieux pêcheur se jeta sur Adravan et l'agrippa par le col, réveillant encore ses plaies.
« Mes frères ! Tu as forcé cette deuxième chasse ! Ils sont où ? » Le vieux cria-t-il.
« Attendait, je veux être sûr de ne pas vous mentir, je n'ai pas tous mes souvenirs... »
« T'as déjà menti quand t'as juré que le prince nous laisserait tranquilles ! »
Adravan aurait pu se justifier. Il ravala ses mots. « J’ai pris la décision », répondit-il, la voix blanche. « Barek vous dira où ils sont tombés. Je ne vous demande pas de me pardonner. »
Le pêcheur leva le poing. Barek lui broya le poignet en plein vol. « Pas touche. Il a le crâne en miettes et tient à peine debout. » L'homme cracha par terre et recula. Barek fusilla Adravan du regard. Il protégeait son ami, mais il n'aimait qu'il a jeté toutes les responsabilités sur son dos.
Soudain, Frank posa le pied sur le sable. « Un chien de Varek ! » hurla une femme.
La foule explosa. Deux hommes lui sautèrent dessus. Une lance en fer fusa vers sa gorge. Adravan s'interposa en un éclair. La pointe de fer s'arrêta sur son sternum.
« Écarte-toi, Joren ! » cracha l'homme armé. « Ce gamin portait son manteau. Varek a vendu ma nièce ! »
« Il nous a aidés à ramener Orik. Je lui ai promis la vie. »
« Ta promesse vaut rien ici, il est avec Varek alors il meurt ! »
« Elle vaut pour moi ! Si je crache sur ma parole dès qu'elle ne me sert plus, je ne vaux pas mieux que Varek ! »
La comparaison fit gronder la plage. « Qui te donne le droit de décider pour nous ? » hurla une veuve.
Avant, il aurait répondu 'Mon sang'. Aujourd'hui, cette arrogance l'aurait fait égorger. « Personne ! », admit-il froidement. « Mais j'assume ce eque j'ai dit, jusqu'à la fin ! »
Barek écarta la lance et fit enfermer le gamin, calmant la foule au nom de son propre deuil. Adravan serra le registre noir sous sa chemise. Face à ces vies brisées, le cuir lui semblait peser une tonne.
Puis, la foule s’ouvrit. Une femme dévalait le chemin en courant. Décoiffée, perdant une chaussure, hurlant le nom de Joren avec une voix déchirée.
Adravan ne l’avait jamais vue. Mais la chair de Joren prit le contrôle absolu. Son cœur explosa dans sa poitrine, cognant à s'en briser les côtes. Tous ces sens s'éveillèrent simultanèment, tout hurlait en lui, il savait instinctivement qui elle était et elle courait vers son mari. Mais Adravan n’avait aucune idée de comment la recevoir.
Elle le percuta de plein fouet. L'impact fut une décharge de pure agonie. Les côtes d'Adravan hurlèrent sous le choc, le souffle coupé par la douleur fulgurante des plaies rouvertes. Il voulut reculer, la repousser par simple instinct de survie pour protéger son corps et son esprit.
Mais les bras de Joren se levèrent d'eux-mêmes.
Ses mains calleuses s'enroulèrent autour de la taille de Mara, la serrant avec une force désespérée, viscérale. Son visage s'enfouit dans ses cheveux emmêlés, aspirant l'odeur de sel et de fumée comme si c'était l'air lui-même. Adravan, prisonnier derrière ses propres yeux, regardait ce corps agir à sa place, terrifié par cette émotion brute qui ne lui appartenait pas. Des larmes chaudes mouillaient sa nuque.
« Tu es vivant, » sanglota-t-elle contre son cou. « Joren... »
Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Seulement un râle d'épuisement. Ses genoux cédèrent. S'il ne s'était pas accroché à elle, il se serait effondré sur le sable. Le Prince de Manerion se noyait dans la douleur physique et dans le chagrin intime d'un autre homme. Était-ce là le véritable but du sortilège ? Le briser en le forçant à ressentir l'amour et la misère de ceux qu'il considérait comme des pions, le briser en lui faisant ressentir des choses qu'il ne pourra jamais posséder de toute son existence ?
Barek s'approcha, posant une main lourde sur l'épaule de la jeune femme. « Laisse-le respirer, Mara. Il tient à peine debout. »
Elle recula à demi, le visage ravagé par les larmes, ses mains fouillant le torse d'Adravan pour s'assurer qu'il était bien entier, son visage se crispa quand elle vit tous le sang et les coupures qu'il a un peu partout sur son corps. Ses doigts effleurèrent le registre noir caché sous la chemise. Elle fronça les sourcils, mais l'urgence balaya sa question.
« Viens, » murmura-t-elle en passant son bras sous le sien pour soutenir tout son poids. « On rentre. »
Adravan jeta un dernier regard à la plage. Aux veuves qui pleuraient sur le sable froid, à Frank traîné sans ménagement vers le fumoir, et à Barek qui le fixait avec ce regard qui disait que je devais pas faire n'importe quoi.
L'océan n'avait pas eu sa peau, les pillards non plus mais en titubant vers cette maison inconnue, soutenu par une femme qui aimait à la folie un fantôme du passé, plongé dans une malédiction dont il ne maîtrisait ni les règles ni l'issue, le prince sut que la véritable épreuve ne faisait que commencer.