Chapitre 1
« Je ne repartirai pas. » proclama Joren dans le silence pesant de la salle d’audience.
L'impact de ces quatre mots ont suffi à geler nobles et soldats présent dans la salle. En un instant, les nobles ont arrêté de discuter sur l’eau de mer qui ruisselait de ses bottes ou sur l’odeur de poisson qui lui collait à la peau.
Adravan Valence, fils du roi Aldren, l’observait depuis son siège d’héritier. Le trône de son père restait vide juste derrière lui, mais il sentit le poids de tous les regards braqués sur sa nuque. Adravan devait prouver qu'il savait tenir la barre quand le souverain n'était pas là.
« Vous avez fait tout le chemin jusqu’au palais pour refuser un ordre royal ? » demanda calmement Adravan.
« Je suis surtout venu vous dire qu'on n'a pas réussi à tuer la Vouivre des Profondeurs », Joren serra sa casquette entre ses mains. Ses doigts étaient couverts de coupures encore à vif. « On a perdu trois bateaux. Vingt-sept de mes amis sont morts, y compris l’ancien capitaine. Ceux qui restent ne remettront pas un pied sur l'eau. »
Adravan tourna légèrement la tête vers le maître des comptes.
« Combien cette expédition a-t-elle coûté ? »
Le fonctionnaire fouilla dans son registre avec un bruit de papier froissé. « En comptant les avances, le ravitaillement et les taxes annulées, on dépasse les quatre-vingts couronnes, Votre Altesse. Sans compter les navires perdus. »
Un frisson parcourut l'assemblée, l'argent excité toujours les gens ici. Adravan sentit le regard de son petit frère, Caelan, qui ne le lâcha pas des yeux. C’était sa première vraie audience, et le gamin ne cachait pas son admiration. Adravan adorait ce genre de moment, et c'était exactement pour ça qu'il avait autorisé Caelan à rester.
« Vingt-sept hommes sont morts au fond de l'eau », répéta Joren d'une voix sourde. « Ce n’est pas juste un chiffre dans son bouquin, des homm- »
« Raison de plus », coupa Adravan en posant ses mains sur les accoudoirs de son trône. « Vous me demandez de rendre leur sacrifice totalement inutile. »
Le pêcheur releva enfin les yeux. Ils étaient rouges de fatigue, mais on n'y lisait une détermination intense.
« Leur mort ne servira pas plus à quelque chose en rajoutant encore plus de cadavres... »
Caelan se crispa sur son siège, son corps avança tous seul vers l'action. En même temps, plusieurs gardes posèrent la main sur leur épée. Ils attendaient juste un signe pour châtier l'homme, mais Adravan ne bougea pas d'un cheveu. Jeter ce type au cachot transformerait une simple désobéissance en affaire d'État, et il ne comptait pas donner autant d'importance à un simple pêcheur.
« Vous avez récupéré le commandement du Morne-Vent quand votre capitaine a péri », dit Adravan. « Ça vous donne le droit de diriger vos hommes, mais sûrement pas celui de choisir quels ordres suivrent. »
« Le rôle d'un capitaine, c'est qu'il ramène son équipage vivant chez lui et je comp- »
« C'est aussi d'accomplir la mission qu'on lui confie. » Adravan souffla, sa patience envers un sujet du royaume était vaste... mais la limite commençait à apparaitre.
Joren eut un rire bref, sans joie. « Alors venez avec nous sur le bateau. Vous pourrez expliquer vos belles théories aux veuves pendant que la bête broiera notre coque. »
Le silence devint glacial. Adravan détestait profondément quand les gens simples ne comprenaient pas la situation où ils sont, il aurait pu ordonner dix fois d'exécuter cette homme et cela serait considéré comme normal, mais il allait être le futur roi de Malerion, et il allait régner en tant que roi magnanime et dévoué à son peuple. Ce pêcheur ne comprenait rien à la politique et à sa situation personnel.
Du coin de l'œil, le prince vit les nobles regarder le sol, comme s’il redoutait le massacre à venir, Ils savaient que Adravan ne pouvait pas reculer et rien dire à ce manque de respect. Ça montrerait à toute la Cour qu’un ordre du futur roi était négociable si le nombre de mort devenait un peu trop lourd, et c'était hors de question.
« Quels sont les revenus d’Isle-Basse ? » demanda soudain Adravan.
Le maître des comptes bégaya un peu. « Votre Altesse ? »
« Ses revenus, ses droits de pêche, tout ce que la Couronne donne à la ville. Lisez. »
Le fonctionnaire tourna les pages de son registre, un éclair de compréhension dans son esprit.
« Le village vit presque uniquement grâce à la pêche et le commerce. Ils ont une autorisation permanente pour pêcher dans les eaux de l'ouest, plus un accès au marché de Selbre. »
« Très bien. Ces autorisations sont annulée si le Morne-Vent ne part pas demain à l’aube. »
Joren cessa de froisser sa casquette.
« Vous… affamerez tout un village ? »
« Je vais juste retirer les privilèges que nous vous offrons à des citoyens qui refusent de faire leur devoir, ce qui est très différent. »
Adravan sentait une pointe d'agacement lui serrer le torse. Il n’aimait pas en arriver aux menaces directes avec ses sujets, mais il fallait parfois frapper fort pour se faire comprendre. Il suffisait pourtant que ce pêcheur obéisse gentiment. Personne ne perdrait rien et tout le monde mangerait à sa faim, le choix restait entre ses mains.
« Vous avez une femme qui s'appelle Mara, et trois enfants », reprit Adravan avec une voix douce.
La peur apparut enfin sur le visage de Joren.
« Laissez-les en dehors de ça. »
« Ils vivent à Isle-Basse, je ne peux donc pas les protéger des conséquences de vos actes. » Adravan se pencha un peu en avant. « Demain, vous partirez. Vous reviendrez le plus vite possible avec cette Vouivre, avec le maximum de son corps, ou avec une très bonne excuse pour vôtre incompétence. Sinon, vous risquez d'avoir beaucoup de choses à faire avant l'hiver. »
Joren dévisagea le prince un long moment. Deux gardes firent même un pas en avant par sécurité. Le pêcheur ouvrit la bouche, ses lèvres bougèrent, formant un visage rempli de désespoir, comme s'il voulait dire quelque chose, pourtant aucun son ne sortit. Il finit par baisser les yeux le premier, vaincu.
« Le Morne-Vent partira à l’aube », dit-il enfin.
Caelan relâcha sa respiration, comme après une grande bataille. Adravan, lui, savourait son calme. L’homme avait essayé de résister, la justice l'avait écrasé, et l’autorité du royaume restait intacte, parfait.
« Tu vois ? » glissa-t-il à l'oreille de son frère. « Il n’y avait pas besoin d'appeler les gardes. Il suffisait de lui montrer tout ce qu’il risquait de perdre sans nous. »
Mais avant que Caelan puisse répondre, les grandes portes de la salle s’ouvrirent en grand.
Un homme avec une grande capuche et une longue robe recouvrant son corps avança sur le marbre. Les gardes ne l’avaient même pas annoncé, et personne ne comprenait comment il avait pu passer les portes du palais sans se faire arrêter. L'inconnu dépassa Joren, s’arrêta en plein milieu de la pièce et planta son regard droit sur Adravan.
« J’ai une petite question pour vous, Prince », lança l'homme mystérieux. « Avez-vous la moindre idée de la souffrance que vos décisions on provoqué ? »