Chapitre 19
Chapitre 19
Cenn trancha le fil avec les dents. À chaque tremblement de la main du marin, le feu des multiples coups de couteau irradiait dans le flanc d'Adravan. Son propre corps le trahissait, se vidant de ses forces goutte à goutte.
'Vite. Vite. Vite'
C'était la seule pensée qui martelait son crâne. Le temps leur échappait, et chaque seconde perdue à recoudre sa chair les rapprochait du massacre. Cenn rata le nœud, recommença, et tira avec une brutalité qui foudroya les nerfs d'Adravan. La douleur le rendit aveugle une fraction de seconde, et il broya le poignet du marin, mais il le lâcha ensuite, il ne pouvait pas demander l'habilité d'un médecin à un simple pécheur.
Il laissa Cenn finir ensuite, il demanda ensuite à Cenn de regarder si le registre était toujours en bonne état.
Le sang séché engluait le cuir noir du registre et collait certaines pages entre elles.
« Non ça va, rien d'irrécupérable ! » s'exclama Cenn, tous joyeux que le registre sois toujours utile.
« Tant mieux. J’aurais détesté demander un reçu à Varek. »
À l’autre bout de la pièce, près d'une meurtrière, le jeune Frank attendait avec ces poignets liés. À chaque cri venu de la plage le gamin tendait l'oreille, puis reprenait un faux air indifférent.
Cenn ouvrit le carnet. La dette de Joren tenait sur une demi-page. En dessous : Mara et les enfants. Puis une liste glaçante de précision. Les filets. Les outils. Les couvertures. Même le nombre de poules dans leur cour.
« Ils ont compté les couvertures ? Sérieux ? » souffla Barek.
« Ça se revend », répondit Adravan. Il regarda le corps de Varek entrain de refroidir « Dommage, son corps en aurait eu besoin. »
Adravan se leva, et repris le registre des mains de Cenn, il tourna la page, Joren n'était qu'une goutte d'eau. Le registre classait des centaines de débiteurs par village et par métier. Les annotations tenaient en quelques mots froids : épouse robuste, fils en âge de ramer, fille en âge.
« Dix-sept villages », murmura Adravan. « Et on n'est qu'à la moitié. »
Frank releva la tête. « Varek en saignait bien plus que ça. Certains payaient assez pour disparaître du carnet quelques mois. »
« Et les autres ? » cracha Cenn.
Le gosse tira sur ses liens. « Vous venez de lire ce qu'il faisait de leurs enfants. »
Clark fit un pas menaçant. Adravan le bloqua du bras. Le gamin avait déjà peur, inutile d'en rajouter.
Dans les marges, une autre écriture listait des titres : greffier du port, contrôleur maritime, intendant. À côté, des sommes et des dates. Adravan reconnut deux sceaux officiels de Manerion.
« Ce sont des débiteurs ? » demanda Barek.
« Non. Ce sont les fonctionnaires qu’il graissait », répondit Adravan. « Ils lui signalaient les bateaux saisis et les villages ruinés. Un débiteur ne touche pas de pourcentage sur une cargaison. »
L’explication suffit à l'équipage. Adravan garda pour lui qu'il connaissait parfaitement ces cachets. La corruption remontait jusqu'aux portes de son propre palais.
Sorel dévala l'escalier, chargé de trois arbalètes ennemies. « Le gros navire contourne la pointe nord ! Une demi-heure avant qu'ils débarquent, grand maximum. » Barek referma le registre. « Toutes les chaloupes ont fui. Il va falloir en attirer une, la prendre intacte, et passer les récifs à douze dans une barque de huit. »
Douze. En comptant Frank, et Orik. Le blessé tremblait de fièvre sur sa porte. Pour le descendre, il fallait minimum quatre porteurs et dans une chaloupe, sa civière boufferait deux bancs entiers.
Clark dégaina le couteau en os de Silas. « On lui laisse de la flotte, des vivres et une arme. Les pillards nous veulent mort, ils perdront pas de temps à fouillé ici si c'est assez vide. »
Cenn le fusilla du regard. « Tu veux laisser Orik ici ? »
« Je veux qu'on arrête de faire semblant ! Sans lui, on gagne quatre bras et de la place. Avec lui, on crève tous sur la plage ! » Clark s'exclama sèchement.
La logique était glaciale pour tous le monde. Quelques jours plus tôt, à la Cour, Adravan l'aurait imposée sans ciller mais Orik avait perdu sa jambe à cause d'un ordre d'Adravan. L'abandonner lui laissait un goût amer dans la gorge. Ça prouverait juste qu'Adravan choisissait la facilité dès que quelqu'un devenait encombrant et il ne souhaitait pas être comme ça.
« Non », trancha le prince. Clark crispa la mâchoire.
Clark tourna la tête à une vitesse folle, comme possédé, « T'as bien laissé Lio au kraken pour sauver le bateau. »
« Oui, parce que je ne pouvais pas le remonter vivant. Ici, on peut porter Orik. On sera plus lents, mais je ne vais pas devenir un lâche fuyant ces responsabilités. »
« Et si on meurt tous à cause de ton choix ? »
« J'en porterai le poids et la responsabilité. »
Orik entrouvrit un œil pâteux. « Vous pourriez attendre que je dorme pour dire que je suis gros. »
Cenn s'agenouilla. « T'es brûlant de fièvre. Tais-toi. »
« Dommage. J'allais proposer de courir jusqu'en bas. »
Davos lâcha un petit rire nerveux. La tension retomba d'un cran. Adravan s'approcha du jeune prisonnier. « Personne ne restera sur cette île. »
« Même moi ? » demanda Frank.
« Vous connaissez leurs signaux. Aidez-nous, et je vous garantis la vie. »
Clark ricana. « Tu promets beaucoup de choses pour un mec qui commande onze éclopés. »
Adravan jeta un coup d'œil à Clark et dit « Raison de plus pour me croire Frank, regarde ce que je traîne avec moi. »
Frank douta quelque secondes mais il cracha le morceau. Ils avaient différent signaux, mais celui qui l'intéressé était le signal de confirmation que tous est sous contrôle.
Deux fanions rouges sur un noir.
Il continua en donnant toutes les infos dont ils avaient besoin : la phrase de passage et autres procédures à suivre mais le temps était compté.
Sorel déboula dans l’escalier, livide. Le moment de tranquillité venait de se refermer.
« Trois chaloupes viennent d'accoster au nord. Le grand navire a mouillé derrière la pointe. Ils montent vers la tour. »
Barek jeta un œil dehors. « On tiendra pas un autre assaut. La porte va sauter. »
Personne ne répondit. Davos secoua une gourde vide et la fracassa contre le mur. L'écho résonna comme un glas.
Le bruit fit sursauter Frank, le prisonnier ligoté. Il se racla la gorge. « Varek a ses signaux dans sa poche, et le navire voit le haut de la tour on peut demander une chaloupe ? Avec assez de chances, ils savent pas ce qu'il se passe vraiment ici... »
Barek fouilla le cadavre. Il en sortit une feuille et des fanions. Le plan était stupide, irréfléchis et dépendait de la volonté de Dieu mais il ne pouvait plus rien faire, ce corps était trop faible même en pleine santé, il n'avait plus la Suprématie et surtout son sang était à peine retenu par des fils. Il ne pouvait plus rien faire...
Ils firent le signal que Frank avait conseillé, et à partir de là tout s'accéléra.
La descente vers la crique fut un enfer. Chaque pas arrachait un grognement aux porteurs et ravivait les plaies d'Adravan, son sang poissait sa chemise. Ils cachèrent Orik derrière un rocher pas très loin, dans le doute, Clark lui donna une arme si jamais les chiens de récif revenaient pour se défendre, ensuite Sorel, Clark et Davos enfilèrent les manteaux rouges volés des pilliards.
La chaloupe ennemie apparut en face d'eux, six pillards à bord, ils n'avaient pas l'air d'être spécialement préparé pour les tuer mais ils étaient sur leurs gardes.
« Venez chercher les blessés ! » hurla Sorel, la tête baissée.
Les rameurs entrèrent dans l'anse et sautèrent dans l'eau glacée pour tirer la proue. Davos s'approcha de la barque, mais sa hache glissa de son manteau et claqua bruyamment sur les galets. L'illusion vola instantanément en éclats, l'arme de Davos n'était pas une arme de combat, mais un outil de bûcheron, et il n'y avait aucune raison pour qu'un des "leurs" en possédât une.
Le pillard le plus proche se figea. Barek ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la gueule. Il bondit et lui explosa le visage avec son arme.
La crique devint un abattoir en deux secondes. Adravan roula dans l'eau glacée esquivant un coup d'un pillard. Le froid et le sel de l'océan mordit ses plaies, mais l'adrénaline effaça la douleur. Il esquiva une lame, pivota et planta son couteau sous les côtes d'un type. Clark s'agrippa à la proue glissante. Le barreur voulut repousser la chaloupe pour fuir, mais un carreau de Cenn lui traversa la gorge et le cloua à son banc.
Six morts en trente secondes. Adravan haletait, les doigts tellement crispés de douleur sur le manche de son arme que Cenn dut lui ouvrir la main de force.
Ils jetèrent les cadavres dans les rochers et chargèrent Orik. Mais dès que le dernier homme posa le pied à bord, l'eau glacée franchit le bordage. La chaloupe s'enfonçait, il étaient trop dedans, la chaloupe ne pouvait pas supporter douze personnes très longtemps.
Barek regarda la houle meurtrière au large. « On passera jamais. »
Le silence tomba, lourd et poisseux. Personne ne regarda Orik, mais le poids de sa civière écrasait tous les esprits. Adravan sentit son pouls battre jusque dans ses tempes. Fuir était impossible, mourir ici était une possibilité bien trop possible. Il n'y avait qu'une seule issue, aussi suicidaire soit-elle.
Il se tourna vers Frank, le souffle court. « Ils sont combien sur le gros navire ? »
« Huit, » balbutia le gamin. « Le second et sept fous. »
Barek attrapa violemment le bras de son capitaine. « On tient à peine debout, Joren. Ils ont l'avantage de la hauteur et du pont. »
« Ils ont aussi notre seul moyen de partir et une cale pour Orik, » trancha Adravan, refusant de laisser la panique s'installer. « On y va avec les faux prisonniers. Frank nous fait monter en montrant le registre au second. »
Clark cracha dans l'eau noire. « Putain... »