Chapitre 18
Chapitre 18
Varek ne se battait pas comme les charognards de la plage, il avait appris à ce battre, il avait zéro fioriture. Il ne levait jamais sa lame plus haut que nécessaire, il n'en avait rien à foutre d'impressionner son monde. Chaque coup forçait Adravan à choisir entre : reculer, perdre un bras, ou se faire ouvrir le ventre.
Alors il reculait.
Le corps de Joren n'était pas entrainés au combat. Il savait garder son équilibre sur la mer certes mais rien d'utile en combat singulier. En plus, Adravan n'as pas ménagé ce corps, il avait perdu trop de sang et encaissé assez de coups pour toute une vie. Quand Varek feinta au visage pour frapper en bas, l'esprit d'Adravan vit le piège, mais ses muscles réagirent une fraction de seconde trop tard, l'acier de la lame de Varek toucha la blessure de Joren et déchira son bandage.
« Tu aurais dû poser le genou », souffla-t-il en souriant.
« Tu aurais dû te tirer avec tes otages. Ne t'inquiètes pas, on vas tous les deux avoir des regrets. »
Adravan tenta une percée sous la garde. Varek le cueillit d'un coup de genou dans le plexus, puis lui écrasa le pommeau de son épée sur la tempe. Adravan tituba, le crâne en feu, et s'effondra presque dans l'embrasure de la porte.
Dehors, c'était le chaos. Les trois gardes coincés dans le goulot d'étranglement affrontaient Barek et ses deux marins. Les haches manquaient d'espace, raclant la pierre dans des gerbes d'étincelles. Clark les harcelait par derrière avec le couteau en os de Silas, obligeant les pillards à se battre sur deux fronts.
« La poutre glisse ! » hurla Cenn depuis l'étage.
Les archers sur la plage avaient arrêté de viser les fenêtres. Ils tiraient en rafale sur l'amas de bois qui les séparait de leur chef, faisant voler les échardes. Chaque impact fragilisait la barricade. L'espace s'élargissait.
Ulric dévala l'escalier en trombe. Il planta son épaule sous la poutre maîtresse et poussa de toutes ses forces pour refermer la brèche.
« Lâche ça ! » hurla Barek. « Remonte ! »
« S'ils passent, on crève tous ! Occupe-toi de ceux de devant ! »
Un carreau d'arbalète siffla par l'ouverture et se ficha dans le dos d'Ulric. Son corps eut un violent spasme, mais ses deux mains restèrent collées au bois. Un deuxième carreau explosa la pierre à un centimètre de son crâne.
« Ulric ! »
« Poussez ce putain de plancher ! » hurla-t-il, la bouche déjà pleine de sang.
Cenn, Sorel et Davos firent basculer une section entière du plancher supérieur. Elle s'écrasa contre la poutre, la coinça définitivement entre les murs et scella le passage. Ulric attendit de sentir le bois se stabiliser. Puis il lâcha. Quand il s'effondra sur les dalles, le carreau avait presque entièrement traversé sa poitrine.
Barek voulut se ruer vers lui, mais un garde lui barra la route. L'épée descendit vers son épaule déjà morte. Clark surgit du brouillard et planta son couteau dans la cuisse du pillard. Barek en profita pour lui exploser la mâchoire avec le manche de sa hache.
« Joren, rentre ! » gueula Barek.
Adravan aurait aimé avoir le temps d'obéir, mais Varek chargeait. Il esquiva la première frappe, bloqua la seconde avec son petit couteau et sentit l'onde de choc lui paralyser le coude. Varek était plus fort, plus lourd et trop malin pour mordre aux feintes basiques.
« Depuis quand un bouseux comme toi tient une lame comme ça ? » lâcha Varek.
Le pillard sourit. Il força Adravan à reculer à l'intérieur de la tour. Le prince ne pouvait rien faire avec son petit couteau face à un mètre d'acier mortel. Il recula dans la pénombre de la salle basse. Une vieille lampe à huile éclairait l'escalier et les cordes qui montaient aux étages. L'une d'elles soutenait encore l'un des mannequins de bois affublé d'un manteau.
« Tu espères que tes gars vont me tomber sur le râble ? » demanda Varek, prudemment arrêté sur le seuil.
« J'espérais juste que tu continuerais à blablater. Ma blessure adore les pauses. »
Varek entra de biais. Il scanna les ombres, donna un coup de lame dans une vieille toile pour vérifier qu'elle était vide. Adravan recula encore. Il ne jeta pas un seul regard au mannequin, mais il se plaça pour que la lumière projette une immense ombre humaine juste derrière Varek.
Le pillard capta le mouvement sur le mur. Il pivota d'un bloc et frappa avant même d'avoir identifié sa cible.
Sa lame s'enfonça profondément dans l'épaule en bois du mannequin. Le choc fit un grand crac sec, très différent du bruit de la chair fendue. Des vieux chiffons volèrent. Varek pigea son erreur instantanément, mais son épée était coincée dans les lattes. Il tira un coup sec mais elle ne sorti pas.
Adravan lui sauta dessus. Il lui balaya l'arrière du genou et verrouilla le bras armé. Varek bascula en avant, emportant le mannequin avec lui. Adravan voulut lui planter son couteau sous la mâchoire, mais le pillard attrapa son poignet et l'écrasa de tout son poids contre les dalles. Ils roulèrent au sol. Varek lâcha la garde de son épée, se hissa sur Adravan et planta son pouce directement dans la plaie grande ouverte de son flanc.
La douleur fut si irradiante, si absolue, que la main d'Adravan s'ouvrit presque. « T'étais pêcheur », cracha Varek, le visage déformé par l'effort. « T'aurais dû le rester au lieu d'écouter ce stupide Prince. »
Adravan lui fracassa le visage avec un coup de boule. Varek recula d'un centimètre, ces mains toujours dans son corps mais il avait relâché juste assez la pression pour qu'Adravan enfonça son couteau sous les côtes du pillard. Varek hoqueta, mais il riposta d'un coup de coude dans la mâchoire et chercha la dague collée à sa botte.
Mais Adravan replanta directement son poignard exactement dans la première plaie, puis le tordit aussi violemment que possible dans la chair de Varek, chaque mouvement enfonçant un peu plus la lame. Varek ne resta pas sans réagir. Ses deux mains désormais libres, il arracha le couteau fixé à sa botte et tenta de le planter dans celle avec laquelle Adravan tenait son arme. Le prince fut plus rapide. Il retira brusquement son poignard, évita le coup et frappa aussitôt Varek à l’épaule, puis près de la clavicule de la main armé du poignard.
Varek aurait dû lâcher son couteau sous la douleur, mais ses doigts se refermèrent encore plus fort autour du manche. Fou de rage, il poussa un hurlement et se jeta de tout son poids contre Adravan, les entraînant tous les deux au sol. La chute enfonça davantage le poignard du prince dans son corps, mais elle immobilisa aussi Adravan sous lui et lui ôta toute possibilité d’esquive. Varek profita de cette seconde pour planter sa lame dans le flanc déjà blessé du prince.
Pendant quelques secondes, ils cessèrent complètement de se défendre. Ils frappèrent encore et encore, animés par la même haine, avec des gestes mécaniques que ni la douleur ni le sang ne parvenaient à ralentir. Adravan avait déjà poignardé Varek une dizaine de fois lorsque celui-ci enfonça pour la troisième fois sa lame dans le corps du prince. Leur vision s’était brouillée sous la rage et ils ne remarquèrent même pas que, dans leur lutte, leurs positions s’étaient inversées. Adravan avait repris le dessus et se trouvait désormais au-dessus de Varek.
Quand Barek entra dans la pièce, Adravan était à califourchon sur le corps. Le couteau montait et descendait dans le manteau rouge, devenu presque noir de sang. Varek ne bougeait plus depuis un moment.
« Joren ! » Adravan leva encore le bras. La main de Barek se referma sur son poignet comme un étau. « Il est mort. »
Il fallut trois longues secondes au prince pour réaliser que le corps sous lui était mou. Il lâcha le manche poisseux et se releva en titubant. Barek fixait le cadavre avec une terreur sincère. « Il... il allait se relever », haleta Adravan.
« Non », répondit Barek en lâchant son poignet. « Non, j'en doute... »
Un grand choc résonna dehors. Adravan ramassa son arme et sortit avec Barek, coupant court à toute discussion.
Dans le goulot d'étranglement, le combat était aussi terminé. Deux gardes gisaient dans leur sang. Le dernier tentait d'escalader les poutres pour fuir, mais Clark l'avait attrapé par la botte. Cenn lui balança une pierre depuis l'étage en plein front. Le type s'effondra du mauvais côté de la barricade. Sur la plage, les pillards avaient déjà comprit que Varek ne reviendrait pas, c'était la panique total pour eux, certains couraient vers les chaloupes, d'autres tiraient à l'aveugle pour couvrir la fuite des autres.
« Ne les suivez pas ! » aboya Adravan. « Prenez leurs armes et barricadez la porte. »
Un jeune archer ennemi déboula soudain d'entre les rochers. Il avait largué son manteau rouge et tenait son arbalète déchargée devant lui, tremblant comme une feuille. Clark le plaqua violemment contre la pierre. « Lâche ça. » Le gamin obéit si vite que l'arme lui tomba sur le pied. Il étouffa un gémissement et leva les mains. Sous la crasse, il avait à peine l'âge de se raser.
« Ton nom ? » gronda Barek. « Frank. »
« T'as choisi le mauvais camp, Frank. »
« J'ai pas choisi de le suivre... »
La réponse ne fit ni chaud ni froid à Barek. Clark lui attacha rapidement les poignets.
Adravan retourna s'agenouiller près d'Ulric. Cenn compressait la plaie autour du carreau avec un vieux chiffon, mais le cœur ne pompait plus rien. Les yeux d'Ulric fixaient le vide, toujours tournés vers cette poutre qu'il avait tenue à mains nues. « Il a attendu qu'elle tienne », chuchota Cenn. « Il aurait pu lâcher après s'être pris la première flèche. »
Adravan revit Ulric s'encorder pour descendre dans la cale inondée. Il lui avait dit que son frère était mort en mer, et qu'il refusait de laisser ces crevures profiter du naufrage.
Ils étaient treize sur la plage. Silas s'était fait égorger par un chien pour sauver Orik. Ulric s'était fait trouer pour sauver la porte. Adravan fit le compte dans sa tête. Onze. Onze survivants.
Clark jeta les épées volées dans un coin. « On a gagné. »
« On a survécu », corrigea froidement Adravan.
« Ce n'est pas une belle victoire. Le piège a marché uniquement parce qu'Ulric a accepté de crever pour retenir ce bout de bois. »
« Il a fait son choix », dit Cenn. « Il nous estimais assez précieux pour perdre sa vie. »
Personne ne répondit. Barek ferma les yeux d'Ulric, se leva, et fouilla le manteau de Varek pour en tirer le carnet noir. Le cuir poissait de sang, mais les pages et le ruban rouge étaient intacts.
« Le gros bateau bouge ! » hurla Sorel depuis la vigie.
Adravan se hissa jusqu'à la meurtrière. Au large, l'énorme navire des pillards venait de gonfler ses voiles. Mais il ne prenait pas le large. Il virait lentement de bord pour contourner la falaise et chercher une crique où vider le reste de ses cales.
« On a combien de temps ? » Barek jaugea le vent. « Moins d'une heure avant qu'ils touchent l'autre côté de l'île. Après ça, ils vont nous encercler par les terres. »
« Varek est mort », dit Adravan. « On a son livre. Ils voudront négocier. »
Le petit prisonnier, Senn, lâcha un rire nerveux, presque hystérique. Tous les regards le fusillèrent. « Désolé, » balbutia-t-il, livide.
« Mais les gars qui sont restés sur ce bateau... c'est les seuls mecs dont Varek avait vraiment peur. Quand ils vont voir son cadavre, ils en auront plus rien à foutre du registre. Ils vont juste tous vous égorger, et ils discuteront après pour savoir qui prend sa place. »
Adravan fixa le carnet plein de sang dans la main de Barek. Ils venaient d'abattre le monstre qui tenait les dettes de l'équipage. Mais ils avaient aussi abattu le seul putain de pillard capable d'ordonner aux autres de ne pas les massacrer.
Le navire noir glissait sur l'eau. Et il ne leur restait plus aucune carte à jouer.