Chapitre 17
Chapitre 17
Le soleil mit des heures à traverser le ciel, mais personne ne trouva le temps long. Barek et Adravan scrutaient chaque caillou, chaque recoin visible depuis la porte. Cenn préparait ceux qui pouvaient encore tenir une arme. Les autres désossaient le plancher de l'étage pour empiler les poutres au bord des fenêtres, en équilibre parfait au-dessus du vide.
« Varek ne viendra pas seul », lâcha Barek en traçant le sentier dans la poussière. « Il gardera ses archers en couverture derrière les rochers et descendra avec cinq ou six gars. Peut-être plus, s’il te croit encore dangereux. »
Adravan était adossé au mur pour ménager sa blessure. Ça ne l'empêchait pas de sentir chaque point de suture lui mordre la chair dès qu'il respirait trop fort. « Il me croit blessé, sans bateau et lâché par mon équipage. Son point faible, ce ne sera pas la prudence. Ce sera l'envie de savourer sa victoire. »
« Tu comptes beaucoup sur son ego, pour un mec qui en a autant. »
« C’est justement pour ça que je sais comment il fonctionne. »
Barek pointa du doigt l’entonnoir devant l'entrée. Un couloir naturel. Le mur de la tour d'un côté, une arête rocheuse de l'autre. Six hommes pouvaient y tenir de front. Mais les archers sur la plage perdraient tout angle de tir dès que leurs gars s'engageraient vers la porte.
« On laisse Varek entrer là avec sa garde rapprochée », expliqua Adravan. « Les poutres tombent derrière eux. Ça coupe la ligne de mire des archers. Clark ferme l'arrière côté rochers. Pendant une minute, ils seront aussi nombreux que nous. »
« Et toi, tu seras dehors, au beau milieu du tas. »
« Il faut bien qu’ils regardent quelque chose pendant que vous refermez le piège. »
Barek ne sourit pas. « Tu ne battras jamais Varek avant qu'ils ne dégagent l'accès. »
« Je n’ai pas besoin de le battre. J'ai juste besoin de lui arracher ce foutu carnet et de rester en vie assez longtemps pour rentrer. »
« C’est surtout la dernière partie qui m’inquiète. »
Ils lui fixèrent un couteau court dans la manche, bloqué contre l’avant-bras par une boucle en corde. Le mouvement pour le libérer était simple, mais le faire sans s'arracher le flanc exigeait une patience qu'Adravan n'avait plus.
Quand le soleil toucha l’horizon, Varek apparut en bas du sentier. Le registre noir dépassait de son manteau, toujours scellé par ce ruban rouge. Six molosses l’encadraient. Les archers, eux, se déployaient en arc de cercle derrière.
« Le temps est écoulé, Joren ! » hurla-t-il. « Descends sans arme et mets-toi à genoux. Si tu implores ma clémence comme il faut, je laisserai peut-être tes hommes rentrer chez eux. »
L’ordre de s’agenouiller percuta Adravan. Il le ramena violemment dans sa propre salle d’audience. La pierre glacée sous ces genoux avec la pression magique qui broyait ces épaules, les regards fuyants de la Cour sur lui et ce mage... cee mage n’avait même pas eu besoin de le toucher pour le vider de sa dignité.
La colère monta en flèche. Adravan eut envie de descendre, de planter sa lame dans la gorge de Varek et de lui faire bouffer ce mot. Mais cette rage n'appartenait qu'à lui. Elle n'avait rien à voir avec la survie des pêcheurs terrés dans cette tour.
Il regarda Clark, la mâchoire serrée près de la meurtrière. Barek et son épaule morte. Cenn et sa main en sang. Orik, amputé sur le sol. Ils avaient tous plié le genou bien avant aujourd'hui. Sous le poids d'une dette, de la faim, ou sous les menaces d'un prince. Adravan ne pouvait plus faire semblant, son humiliation au palais n'avait rien d'exceptionnel.
« Il attend une réponse ! » gueula un pillard en bas.
Adravan tourna le dos à la fenêtre et regarda ses hommes. « On peut accepter son offre. Certains rentreront peut-être vivants. Mais Varek gardera les blessés, et ce carnet lui donnera tous les droits sur Mara et les gosses. L’autre option, c'est l'embuscade. Si on foire, ou s'il flaire le piège, ses archers nous mureront vivants ici. »
Clark croisa les bras. « Ouais, on avait tous devinez les risques du plan... »
« Je demande qui accepte de courir ce risque. Il me faut quatre gars en haut pour les poutres, deux avec Barek derrière la porte, et un dernier dans les rochers pour bloquer la retraite. Ceux qui refusent restent avec Orik. »
Un silence lourd tomba. Chacun jaugeait la porte, les armes rouillées, les blessés à terre. Clark bougea le premier. Il attrapa la corde reliée au rocher piégé. « Je ferme le sentier pour les noms écrits dans ce carnet. Pas pour toi, capitaine. » Il se faufila par une ouverture basse à l’arrière du phare, invisible depuis la plage, pour rejoindre sa planque.
« La raison m'importe moins que le résultat », glissa Adravan.
Sorel et Davos montèrent rejoindre Cenn à l’étage. Deux autres marins se postèrent avec Barek. Ulric fixa son couteau, hésita, puis grimpa aider aux poutres. Barek attendit que tout le monde soit en place.
Adravan tira sur sa manche pour cacher la lame. « J’attends beaucoup de choses de votre part. »
« T'inquiète, on peut faire encore plus que ce que tu penses »
La lourde porte s'ouvrit dans un grincement interminable. L'attention de toute la plage se braqua dessus. Adravan sortit, les mains bien en évidence. Il descendit le sentier en accentuant sa démarche raide. Chaque pas lui arrachait une grimace, mais cette faiblesse assumée faisait partie de l'appât.
Varek l’attendait à l’entrée de l'entonnoir rocheux. Ses six gardes le couvraient. Les archers, eux, braquaient déjà les meurtrières. « J’ai cru que tu allais m’obliger à commencer la fête sans toi », railla Varek. « Il aurait fallu trouver quelqu’un d’autre à humilier. Je conçois que ça prenne du temps. »
Varek scruta ses mains vides, sa ceinture nue, le bandage crasseux visible sous la chemise. D'un signe de tête, il fit avancer deux gardes et s'engagea dans le couloir de pierre. « Tes armes sont à l’intérieur ? »
« Il ne reste plus rien. »
« Et les blessés ? »
« Ils ne peuvent pas marcher. Tes hommes devront venir les porter. »
Varek marqua un temps d'arrêt. Il regarda la tour, plissa les yeux vers les meurtrières. Adravan eut une sueur froide : avait-il remarqué qu'il manquait des ombres ? Mais l'arrogance reprit le dessus. « Tu essaies encore de gagner du temps. »
« Tu m’as donné jusqu’au coucher du soleil. Je profite de mes dernières minutes de liberté. »
Varek s’arrêta à quatre pas. Le registre noir narguait Adravan, juste là, à portée de main s'il bondissait. Trois gardes encadraient leur chef. Les autres attendaient en arrière, hors de la zone de chute des poutres. Ce n’était pas parfait. Mais attendre plus longtemps, c'était laisser à Varek le temps de réfléchir.
« À genoux », ordonna le pillard.
Adravan resta droit comme un piquet. « Non. »
Varek pencha la tête. « Tu vas faire massacrer tes hommes pour un vieux reste de fierté ? »
« Ma fierté nous a déjà coûté assez cher. Je dis non, parce que tu ne veux pas juste ma reddition. Tu veux que tout le monde ici me voie ramper pour te supplier. »
« La nuance te semble si importante ? »
« Assez pour t'obliger à venir me faire plier toi-même. »
Un garde ricana. Mais Varek ne rit pas. Le piège de l'ego se refermait. Ses hommes le regardaient. Les pêcheurs aussi. S'il reculait maintenant, il perdait la face. Il s’avança. « Tu étais nettement plus raisonnable quand tu avais peur pour Mara. »
Varek tendit la main pour l'écraser vers le sol. Adravan laissa son genou droit fléchir. Un sourire carnassier apparut sur les lèvres du pillard. Les gardes baissèrent leur garde d'une fraction de seconde.
Adravan contracta le bras. Le couteau glissa dans sa paume. Il agrippa le poignet de Varek, se redressa en ignorant la déchirure dans son ventre, et tira l'homme vers lui pour lui enfoncer la lame sous les côtes. Mais Varek réagit avec une vitesse de serpent. Il pivota in extremis. La lame déchira le cuir du manteau au lieu de percer la chair. Le pillard balança un violent coup d'avant-bras dans le visage d'Adravan. Les points de suture du prince craquèrent quand le choc les projeta en arrière.
Adravan leva sa main libre vers la tour. Le tonnerre s'abattit. Les lourdes poutres s'écrasèrent derrière les gardes dans un fracas explosif de bois et de poussière, dressant un mur juste devant la face des archers. À la seconde même, Clark fit sauter sa cale. Un énorme bloc de pierre dévala dans le passage arrière, forçant les trois pillards restés en retrait à sauter dans la zone de mort.
La porte de la tour s'ouvrit à la volée. Barek et deux marins jaillirent, haches en main. Une grêle de flèches frappa la façade, mais les archers n'avaient plus aucun angle de tir sans abattre leur propre chef.
Varek dégaina son épée. Il regarda le mur de poutres, les pêcheurs enragés, puis le visage d'Adravan. Toute condescendance avait disparu de son sourire. « Te voilà devenu bien stupide, Joren. »
« Au contraire Varek, je n'ai jamais été aussi intelligent qu'aujourd'hui. »
Varek chargea. Sa lame força Adravan à reculer vers la porte pendant que les gardes percutaient Barek et les siens. En quelques secondes, le couloir de pierre se transforma en un bain de sang, de roche et d'acier. Le piège s'était refermé. Il ne restait plus qu'à survivre au monstre qu'ils venaient d'enfermer avec eux.