Chapitre 16
Chapitre 16
Cenn termina de recoudre le flanc d'Adravan à l'aube. Il maniait son aiguille chauffée et son gros fil de voile avec la délicatesse d'un boucher, persuadé qu'un patient conscient se plaint toujours pour rien.
« Si tu continues de contracter le bide, l’aiguille va péter », grogna-t-il. Adravan serra les dents. Le fil lui déchirait la chair. « Et si vous continuez à fouiller ma plaie comme un pêcheur dans son filet, c’est votre main qui va péter. »
« Tiens, tu retrouves ton sale caractère », lâcha Barek. « J’ai eu peur que la perte du bateau te rende agréable. »
Cenn noua le dernier point et plaqua un bandage propre. Adravan essaya de se lever. La douleur irradia jusque dans ses côtes et le cloua contre le mur de pierre. « Tu restes assis », ordonna Cenn.
« Ce n’est pas à vous de décider. »
« Prends ça pour un diagnostic, alors. Si tu fais sauter mes points, je te recouds avec une corde. »
Adravan ferma sa gueule. Les hommes avaient besoin de silence, et menacer le gars qui venait de le recoudre manquait d'élégance. Personne ne ferma l'œil, mais au moins, les pillards arrêtèrent de taper sur la porte.
Le silence creva sous un bruit de bottes régulier. Clark jeta un œil par la meurtrière et fit signe à Barek. Vingt tueurs. Alignés en deux rangées parfaites au pied du sentier, juste hors de portée de tir. D'autres grouillaient déjà dans les rochers et l'épave calcinée. « Ils ont vite compris », murmura Ulric.
« Ceux-là n'ont plus rien à apprendre », répondit Barek. « C'est la garde de Varek. »
Un homme s'avança. Seul. Il portait un long manteau rouge fermé par une broche en argent. Adravan fixa ses bottes. Elles étaient impeccables. Pas une trace de cendre, pas une goutte de boue. Une insulte vivante à leur épuisement. Il avançait sans casque, sans bouclier. Son arrogance lui servait d'armure.
Adravan se redressa, ignorant l'ordre de Cenn.
« Reste en bas », grogna Clark.
« On n'aligne pas vingt hommes juste pour parler à un mur, il vas attaquer. »
« Il a aligné vingt pour que tu stress justement. »
Barek le laissa approcher de la fente, mais resta prêt à le rattraper s'il s'effondrait. En bas, l’homme leva la tête. « Joren ! Si tu obliges mes hommes à monter te chercher, ils risquent de manquer de politesse. »
Il crachait ce nom avec l’agacement d’un noble qu'on fait attendre. Le corps de Joren se crispa, reconnaissant la menace avant même que le cerveau d'Adravan ne mette un visage sur la voix.
« Tes hommes ont passé la nuit à essayer de nous égorger », répondit Adravan. « Ta définition de la politesse est à revoir. »
Varek sourit. « Tu parle beaucoup pour quelqu'un qui me doit autant. »
« Tu voulais négocier non ? », trancha Adravan. « Négocie. »
« Rends-moi mes hommes. Descends sans arme. Livre les blessés. Le reste de ton équipage pourra partir. »
« Ça s'appelle une reddition. Une négociation, c'est quand les deux camps y gagnent. »
« Les tiens y gagnent le droit de respirer. C’est très généreux, vu ce que tu m'as coûté cette nuit. »
Clark se colla à la meurtrière voisine. « Tes otages sont en vie derrière le muret. Récupère-les et tire-toi. »
Varek sortit lentement un carnet noir de son manteau. « Je pourrais... Mais Joren et moi avons de vieux comptes à régler. Il me doit vingt-deux couronnes. »
Le chiffre frappa la pièce plus durement qu’une volée de carreaux. Ulric arrêta d'aiguiser sa lame. Sorel lâcha un juron sourd. Clark se tourna lentement vers Adravan. « Tu lui dois vingt-deux couronnes ? »
À la Cour, Adravan aurait lâché cette somme pour trois bouteilles de vin. Ici, c'était le prix de plusieurs années de sueur. « Cette dette te donne une excellente raison de me garder en vie », lança Adravan vers la plage. « Retire tes hommes et donne-nous une chaloupe. Je reconnaîtrai la dette devant témoins et tu prendras ta part sur nos prochaines pêches. » Un créancier perd tout si son débiteur crève. C'était la base.
Mais Varek éclata de rire. Un rire froid. Ses hommes restèrent de marbre. « Tu crois vraiment que tu ne me dois que de l'argent ? »
« Tu viens de me dire que je te dois vingt-deux couronnes. »
« C'est juste pour tenir les comptes. Il faudrait pas que tu oublie les intérêt, les hommes que tu as tué toutes à l'heure et ton bateau, le Morne-Vent était une collatéral. Maintenant que tu l'as cramé, il me reste que tes bras et tout ce que ta maison peut produire. »
Adravan se raidit. « Ma maison n'as rien signé. »
Varek ouvrit son carnet à une page marquée d'un ruban rouge. « Ohh que si. J'ai tous ici, sceau officiel, signature du greffier. Si tu ne paie plus, Mara et tes trois gosses deviennent les garants de la dette. C'est parfaitement légal. »
Adravan connaissait ce jargon crasseux. Une "garantie" n'est pas vendue. Elle travaille gratuitement jusqu'à éponger la dette. Et c'est le maître qui fixe la valeur de la sueur. L'esclavage, soutenu par la loi. Clark attrapa Adravan par le col et l'arracha violemment de la meurtrière. La douleur vrilla le flanc du prince. « Tu savais qu'il te tenait et tu nous as fait embarquer sans rien dire ?! »
« Je... je ne m’en souvenais pas. »
« Tu oublies toujours ce qui t'arrange ! »
Barek s'interposa en force. « Calme toi ! l a pris un mât sur le crâne. »
« Et nous, on s'est pris le kraken, les récifs et ses décisions de merde ! » cracha Clark. « Tu l'as vu combien de fois avant de nous traîner ici ? »
La question fit sauter un verrou dans l'esprit d'Adravan. Une image le percuta. L’odeur poisseuse d'un entrepôt, une bourse vidée sur une table, Varek comptant les pièces, et Joren, courbé, écrasé par la honte. D'autres flashs suivirent ensuite, des caisses entières de poissons cédées, les dernières pièces d'argent de la maison jetées sur la table. Il payait. Il n'avait jamais cessé de payer. Mais la dette s'éloignait toujours.
Adravan repoussa doucement la main de Clark. « Je l'ai vu plusieurs fois. Je revois les paiements. Mais pas le début de l'histoire. »
« Si tu as payé, pourquoi tu dois encore vingt-deux couronnes ? »
Varek répondit depuis le sable. « Parce que le temps, c'est de l'argent. Les tempêtes ne gèlent pas les intérêts et les enfants affamés non plus. »
Il referma son carnet dans un claquement sec. « Tu as jusqu'au coucher du soleil. Descends avec tes armes et tes blessés. Le reste pourra rentrer à Isle-Basse. Si tu refuses, je me paierai sur chaque homme planqué dans cette tour. » Deux pillards coururent récupérer les otages. Puis Varek recula avec ses hommes vers les rochers, rejoint par de nouvelles silhouettes sorties du navire.
« Au coucher du soleil, il attaque », lâcha Clark. « Non », corrigea Adravan. « Au coucher du soleil, il arrête juste de faire semblant de nous laisser le choix. »
Il glissa le long du mur pour s'asseoir. Il devait forcer les souvenirs de Joren. Il ferma les yeux. Une pluie glaciale. Le Morne-Vent avec la quille brisée, Joren sans le sou, Varek offrant un prêt avec un sourire amical, Joren signant pour nourrir les siens, puis, le piège s'était refermé, une hausse des taxes royales, un nouveau prêt pour garder le droit de pêcher, puis un autre pour de la farine, il remboursait avec des nuits sans sommeil, des prises cédées à moitié prix, du travail gratuit mais les intérêts l'étranglaient. Le dernier souvenir était limpide, un prêteur habillés en gris, un nouveau contrat sous la menace d'une saisie immédiate du bateau. Une "simple formalité" qui mettait le nom de sa femme et de ses enfants en garantie.
Adravan rouvrit les yeux. Barek, Clark et Cenn le fixaient. « Le premier prêt a payé les réparations après une tempête », haleta Adravan. « Le deuxième a couvert les taxes de la Couronne et la nourriture. J'ai toujours remboursé mais les intérêts faisait que montaient transformant chaque paiement en nouvelle dette. »
« Pourquoi tu nous a rien dit ? » demanda Clark dans un souffle.
La honte de Joren brûlait encore les veines du prince, il devait donner à quelqu'un une excuse sur un sujet où il n'a aucun rapport. « Parce que je suis devenu le capitaine. Je croyait devoir régler ses problèmes avant que mon équipage ne les découvre. »
Barek lâcha un rire amer. « Pour le coup, ça te ressemble bien. »
Adravan fixa ses mains. Un bout de papier transformait des gosses en marchandise. C'était abject. Et pourtant... à la Cour, n'avait-il pas menacé Joren de détruire sa famille pour le forcer à prendre la mer ? Varek utilisait un carnet, lui utilisait un ordre royal, mais la méthode était identique : plier un homme en menaçant les siens. Il encaissa la vérité sans détourner les yeux.
« Si on quitte cette île sans ce carnet, Varek prendra Mara », dit-il. « Même s'il meurt ici, ses camarades prendont le contrat. »
« Et on fait quoi ? » cracha Clark. « On massacre toute son armée et on lui demande son livre ? »
Adravan revit le ruban rouge. « On ne partira pas sans ce registre. »
Barek jeta un œil à leur barricade en ruines. « Il ne s'approchera jamais assez pour qu'on le lui prenne. »
« Il s’approchera s’il croit que je sors me rendre. » Adravan posa une main sur son bandage. « Et un homme comme lui ne résistera pas à l’envie d’apporter le contrat et de l’agiter dans l’air quand je serai devant lui. »