Chapitre 15
Chapitre 15
Adravan attendit que Barek disparaisse entre les rochers pour découvrir enfin la torche. La petite flamme paraissait ridicule face à ce qu’il comptait lui demander, mais elle suffisait à éclairer le sang qui imbibait déjà le tissu pressé contre son flanc.
Au-dessus de lui, les pillards retournaient le pont. Ils fracassaient les caisses, s’insultaient dès que deux mains se refermaient sur le même butin. Adravan connaissait bien cette avidité. Il l’avait si souvent encouragée chez les nobles de sa propre Cour. Des hommes trop occupés à se voler entre eux ne regardent jamais sous leurs pieds.
« Garet ! » gueula un type depuis l’escalier. « T'as trouvé quoi, en bas ? » Adravan plaqua le manteau rouge sur sa plaie et reprit la voix grave de tout à l'heure. « Une réserve fermée et deux survivants. J’ai besoin de plus de bras. »
« Combien de bras ? »
« Ceux qui préfèrent l’or aux planches pourries du bateau. »
Des rires gras éclatèrent. Le premier descendit en trombe, suivi d’un second qui râlait déjà pour avoir la meilleure part. Adravan recula dans l'ombre du couloir. Il garda la torche cachée derrière sa cuisse pour que la lumière ne révèle pas son visage.
« Ils sont où, les survivants ? » demanda le premier.
« Derrière la cambuse. Ils ont planqué un truc sous le plancher. »
« Quoi ? »
« S’ils avaient craché le morceau, je vous aurais pas appelés. »
Ce ton brusque, indigne d'un prince, passa incognito auprès des pillards. Trois autres gars déboulèrent, puis un sixième avec une barre de fer. Ils passèrent devant Adravan sans même capter l’odeur d’alcool, trop obnubilés par un trésor imaginaire. L’un d’eux bloqua devant les corps ficelés dans l'ancienne cambuse.
« Pourquoi ils sont attachés ? » Adravan abaissa la torche sur la traînée d'alcool.
« Parce qu’ils ont été plus intelligent que vous. »
Le feu dévora le liquide dans un grondement sec. Les pillards se retournèrent, et cette seconde de stupeur lui offrit l'ouverture parfaite. Adravan balança le manteau rouge dans les visages des pirates et fonça vers la brèche. « Il met le feu au navire ! » hurla une voix derrière lui. « Chopez-le ! »
Adravan connaissait le chemin, mais la fumée noire avala le couloir en un instant. Il percuta une poutre de l’épaule, glissa dans l’eau sale et sentit la plaie de son flanc s’étirer douloureusement. Un pillard le rattrapa juste devant la sortie et verrouilla ses doigts sur sa cheville.
« Tu vas nulle part ! » Adravan pivota dans l’eau, replia sa jambe libre et lui explosa le visage d'un coup de talon. La prise lâcha. Il se glissa sous une poutre effondrée pendant que le gars jurait, toussait et essayait de le suivre dans un passage beaucoup trop étroit pour lui.
La première charge péta avant qu’Adravan n’atteigne l’air libre.
L’onde de choc pulvérisa le plancher. Une claque de chaleur monstrueuse le frappa dans le dos et le catapulta à travers la coque déchiquetée. Il croisa les bras sur son visage et plongea dans l'océan noir, pile au moment où la seconde détonation ouvrait le Morne-Vent de la cale jusqu’au pont.
Sous l’eau, le bruit n'était plus qu'une pression qui lui broyait les poumons. Des morceaux de bois en feu pleuvaient à la surface, teignant la mer en orange. Adravan voulut remonter, mais le corps de Joren refusa la consigne. Par pur instinct de survie, ses muscles le tirèrent vers le fond. Il n'eut pas le temps de comprendre pourquoi.
La troisième charge explosa. Un énorme éclat de mât transperça la surface exactement là où sa tête se trouvait une seconde plus tôt.
Il attendit que la pluie de débris se calme, puis donna un grand coup de pied vers la plage. La douleur fulgurante dans son flanc lui coupa le souffle. Il ouvrit la bouche par réflexe, avala de l’eau salée et creva la surface en crachant ses poumons.
« Joren ! » Barek avait de l'eau jusqu'à la taille, le bras valide tendu vers lui. Adravan voulut répondre, mais n'obtint qu'une quinte de toux et se laissa attraper par le col.
« Je t’avais dit de sortir avant que ça pète », grogna Barek en le traînant vers les rochers.
« C'était... prévu. »
« Ton plan était excellent jusqu'au moment où il t'oblige à te suicider. »
« On a un problème alors... parce que c’est récurrent, ce soir. » murmura Adravan
Ulric attrapa l’autre bras d’Adravan. À deux, ils le hissèrent dans une crevasse rocheuse à l'abri des tirs. Cenn y surveillait la plage, les deux prisonniers solidement attachés à un piton.
La quatrième charge éventra complètement l’arrière du bateau. Une pluie d'acier, de cordages et de braises s’abattit sur la chaloupe ennemie échouée. Sa voile goudronnée s'enflamma, puis les bancs des rameurs fondirent sous le feu. Les pillards restés à bord sautèrent dans l’eau. Deux furent broyés par la chute d'une poutre. Un autre courut sur le sable, transformé en torche vivante, jusqu’à ce qu’un de ses potes le plaque au sol pour l’étouffer.
« Six charges », rappela Cenn. « Il en reste deux. »
La cinquième détonation pulvérisa la proue. La dernière fut plus sourde, mais elle brisa net la quille. Le centre du navire s’affaissa. Le Morne-Vent sembla résister une seconde, refusant de mourir après avoir affronté un kraken et des récifs mortels. Puis, dans un hurlement de bois brisé, le navire se cassa en deux.
Adravan regarda le feu dévorer ce qui restait du pont. Le piège avait fonctionné. La chaloupe ne repartirait pas, les gars de la cale étaient morts, et ceux qui partaient vers la tour revenaient maintenant en courant vers la plage. Il ressentit une satisfaction froide et nette. Elle s'évapora dès que la coque disparut dans les flammes.
L'odeur du goudron brûlé réveilla les souvenirs de Joren. Adravan sentit fantomatiquement des pièces glisser dans sa paume abîmée. Une corde lui scier les mains pour remonter son tout premier filet, acheté avec l'argent qui devait payer le navire. Il revit Mara tenir une lanterne en pleine nuit pour une réparation d'urgence. Barek changer une planche en pestant. Les enfants endormis sous une voile pendant qu'il colmatait une fuite avant la marée.
Le Morne-Vent n’avait jamais été qu'un simple bout de bois. Joren y avait enfermé des années de sueur, des repas sautés, et tout l'espoir de sa famille. Et Adravan venait de le réduire en cendres en soixante secondes.
« Tu te souviens d'un truc ? » lâcha Barek. Adravan arracha ses yeux de l’incendie. Barek le fixait avec cette prudence agaçante qu'il prenait dès qu'il mettait ses bizarreries sur le dos de sa blessure à la tête.
« Je me souviens du temps qu’on a mis pour réparer la quille après la tempête. »
« Trois semaines », confirma Barek.
« Et tu m’as payé avec deux poissons et une promesse que j'ai déjà utilisé. »
« Je suppose que la promesse valait son pesant d'or. »
« Même pas. Les poissons non plus, d’ailleurs. »
Barek essaya de sourire, mais ses yeux fuyaient vers l'épave. Sa mâchoire se verrouilla. « Mara va te tuer », souffla-t-il. « Si on sort vivants d’ici, je lui laisserai choisir l'arme. »
Un carreau d’arbalète explosa la roche juste au-dessus de leurs têtes. Cenn plongea en jurant. Un deuxième projectile ricocha dans la crevasse. « Gardez vos blagues pour plus tard », cracha-t-il. « Ils viennent de capter où on est. »
Une douzaine de pillards s’étaient déployés entre la plage et le sentier. Le feu les avait secoués, mais pas rendus stupides. Trois rechargeaient leurs arbalètes, tandis que les autres avançaient couverts par des morceaux de leur barque cramée.
Ulric trancha la corde qui reliait les otages au piton rocheux. « On pourra jamais les traîner jusqu'à la tour. »
« Laissez-les là », dit Adravan.
« Ils sont à l'abri du feu. Leurs potes les détacheront quand ils auront fini de nous tirer dessus. » Le premier prisonnier releva une tête paniquée.
« Ils vont nous égorger pour avoir parlé ! »
« Vous n’avez rien dit. »
« Ils poseront pas la question ! »
Adravan hésita. Laisser ces types ici ralentirait les tireurs de quelques secondes. Mais il savait très bien ce que coûtaient ces secondes : un autre homme paierait de sa vie. « Ulric, attachez-leur les poignets ensemble. Ils viennent avec nous jusqu'au prochain muret. On les planquera là-bas. »
Barek passa son bras sous l'aisselle d'Adravan pour le soutenir. « Tu viens de nous compliquer la fuite pour sauver deux types qui voulaient nous crever. »
« Ils peuvent toujours servir de monnaie d’échange. »
« Évidemment. J’avais peur que tu sois devenu charitable. »
Ils jaillirent de la crevasse sous le couvert de la fumée noire. Ulric poussait les otages devant. Cenn courait en tête, plié en deux pour rester sous la ligne de tir, pendant que Barek portait à moitié Adravan.
« Moins vite », siffla le prince.
« Tu crois que les carreaux vont ralentir pour tes beaux yeux ? »
« Je pourrais marcher seul. »
« Pour l'instant, tous ce que je vois, c'est que tu te vide de ton sang. »
Ils atteignirent le muret en ruines. Un carreau se ficha dans la manche d'un prisonnier, le clouant à une vieille poutre. Ulric trancha le tissu d'un coup de dague et plaqua les deux otages derrière les pierres. « Si vous voulez vivre, bougez pas d'un cil avant que vos potes arrivent », leur lâcha-t-il.
Le dernier tronçon vers la tour était à découvert sur vingt pas. Adravan voyait déjà Clark derrière une meurtrière, arbalète au poing. Aux étages, les deux mannequins de bois bougeaient toujours au bout de leurs cordes, mais les pillards s'en foutaient. Leurs yeux étaient rivés sur les quatre hommes coincés derrière le mur.
« À mon signal, on fonce », dit Cenn.
« Avec son trou dans le bide, Joren fonce plus nulle part », rétorqua Barek.
Adravan dégaina le coutelas volé. « Arrêtez de parler de moi comme si je n'étais pas la. Cenn, balancez ce bout de bois vers la droite. Clark tirera dès qu'ils tourneront la tête. »
Cenn pigea le truc avant même que Barek ne proteste. Il balança la planche par-dessus le mur. Elle percuta la roche dans un vacarme sec, et trois tireurs ennemis pivotèrent d'un coup vers le bruit. Clark fit feu depuis la tour. Son carreau explosa le bouclier du premier pillard, qui recula violemment sur ses potes. Adravan bondit de sa cachette avec Barek, Cenn et Ulric.
Ils avalèrent les vingt mètres sous les hurlements. Un carreaux fusa pile entre Adravan et Barek. Un autre s'écrasa sur la grande porte au moment exact où Clark l'ouvrait. « Entrez ! »
Ulric s'engouffra le premier, puis fit volte-face pour agripper Adravan. Cenn claqua le lourd battant derrière eux. La barre de fer tomba dans ses encoches avec un tel choc qu'un nuage de poussière tomba du plafond.
Clark fixa le sang qui trempait les vêtements du prince, puis regarda l'incendie par la fente du mur. « Je sais pas lequel des deux mérite des explications en premier. »
« La plaie », coupa Barek. « Le Morne-Vent brûlera pas plus qu'elle ne le fait déjà. »
Un sifflement aigu déchira le ciel avant que Cenn n'ouvre sa trousse de soin. Une traînée rouge traversa la fumée noire, monta très haut au-dessus des flammes et explosa en balançant des étincelles couleur de sang. Barek se figea net.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? » demanda Adravan. « Que l'équipe de reconnaissance est tombée sur un os. » Barek colla son visage à la meurtrière. « Varek n'enverra plus sa chair à canon. Il ramène sa vraie garde. »
Au large, les lanternes rouges changèrent de formation. Les petites barques stoppèrent leur avancée. Le grand navire, lui, commença à tourner lentement sa proue destructrice vers la tour.
Adravan pressa sa main contre son flanc pendant que Cenn préparait l'aiguille. Ils avaient détruit une chaloupe, tué des hommes et atteint leur refuge. Mais en regardant le monstre de bois foncer sur eux dans la nuit, il comprit une chose avec une effroyable lucidité.
Leur victoire n’avait pas arrêté l’assaut.