Chapitre 14
Chapitre 14
Le Morne-Vent était toujours là. Dans un sale état, pire que jamais, mais il gardait quand même une certaine allure. À chaque vague, l'eau s'engouffrait par la coque ouverte et soulevait les planches dans un long bruit humide, comme si le navire respirait encore. Adravan descendit du dernier rocher, s'agrippa au bateau couché sur le flanc, puis posa son regard sur la tour.
Les illusions qu'il avait apprises aux jeunes fonctionnaient bien depuis cette distance. C'était toujours ça de pris, et sans doute la seule bonne nouvelle de la journée.
« Elles sont où, les charges ? » demanda-t-il.
Cenn pointa le menton vers l'arrière de l'épave. « Dans une caisse en cuivre. L'alcool est sous la réserve, et l'huile à l'avant du bateau. »
Ulric posa ses cordes sur le sable avec un lourd soupir. « Il fallait évidemment que tout soit caché dans les coins les plus inaccessibles. »
« Les hommes qui ont construit ce navire étaient prévoyants », répondit Barek. « Ils n'avaient juste pas prévu que le Morne-Vent finirait sur son flanc. »
Ils se glissèrent par la déchirure laissée par les récifs. Dans la cale, l'eau glacée leur montait aux chevilles. Cenn dénicha les six charges, bien protégées dans de la toile épaisse. Ulric remonta les tonneaux un par un pendant que Barek guidait Adravan jusqu'aux pots d'huile.
Ils travaillèrent vite. L'huile coulait sur le bois sec et recouvrait les débris. Cenn espaça les charges pour les relier avec des traînées d'alcool. Ulric attacha une corde derrière l'escalier cassé, histoire de le faire tomber sous le poids des premiers assaillants.
« On les laisse entrer », expliqua Adravan. « On coupe l'escalier, on sort par le trou en bas et on allume le feu depuis la plage. Ensuite, nous irons vers la tour en passant derrière les rochers. »
Barek fixait la traînée de liquide inflammable. « Le feu mettra moins d'une minute à atteindre les explosifs. »
« C'est suffisant. »
« Seulement si on est déjà dehors. »
Un bruit sec de bois frappant l'eau résonna soudain dans la nuit. Ça ressemblait beaucoup à des coups de rames. Barek se hissa jusqu'à une fente de la coque pour regarder. « Bordel, ils sont là. »
Une chaloupe noire contournait les rochers. Huit rameurs, et deux hommes armés de sabres à l'avant. Ils allaient accoster pile entre l'épave et le sentier. Une deuxième barque venait de quitter le navire au large, suivie rapidement d'une troisième, beaucoup plus chargée. D'autres ombres attendaient encore sur les ponts.
« Je crois que la première équipe va fouiller l'épave », murmura Barek. « Les autres vont sûrement foncer vers la tour. »
« Ils sont combien ? » souffla Adravan.
« Une trentaine arrivent déjà sur la plage. Et Varek en garde d'autres sous le coude. »
La première chaloupe racla le sable. Leur seule voie de retraite venait de disparaître.
« Dans la cale », ordonna Adravan. Ils replacèrent les tonneaux en vitesse, effacèrent le plus gros de leurs traces et s'enfoncèrent dans l'obscurité. Au même moment, les premières bottes des pillards claquaient sur le pont.
Les voix filtraient à travers les planches au-dessus d'eux. « La tour est occupée par pas mal de monde. »
« Avec la gueule de leur bateau ? La moitié doit être blessée, ils risquent rien. »
« Tu iras leur expliquer ça quand ils auront planté une flèche dans le crâne à Jean. »
Les nouveaux venus n'avaient aucune discipline. Certains portaient du rouge, d'autres de simples vestes en cuir râpé. Deux types s'engueulaient déjà pour des caisses avant même de les avoir ouvertes.
Adravan s'accroupit dans l'eau noire. Les vapeurs d'alcool lui prenaient violemment à la gorge. Cenn approcha son silex de la méche. La main d'Adravan s'abattit sur son poignet. « Surtout pas ici. »
« Une étincelle et on les crame tous. »
« Et nous avec. »
Le plan de départ était mort. Autrefois, Adravan aurait exigé qu'on l'exécute quand même, car un ordre royal devait toujours être respecté. Mais allumer une flamme maintenant ferait exploser la cale entière avant qu'ils ne fassent trois pas. S'entêter ne sauverait ni son ego ni ses hommes, cela ferait simplement quatre cadavres de plus.
« On laisse tomber ? » murmura Barek. Adravan tendit l'oreille vers le pont. Les pillards s'interpellaient par des surnoms stupides et se contredisaient sur les ordres. L'un voulait fouiller la cabine, l'autre voulait s'arracher avant les renforts. Ils servaient le même pavillon, mais ils connaissaient à peine la voix de leurs camarades.
Ils croyaient l'épave vide. Ils croyaient tout le monde terré dans la tour. Ils n'imaginaient pas une seconde ce qui se tramait sous leurs pieds.
« Préparez-vous à sortir par la brèche », dit Adravan. « Il me faut leur manteau. »
Barek ramassa un bout de cuivre et le balança dans le couloir. Le métal tinta sèchement contre une planche. « Y a un truc en bas », fit une voix au-dessus. « Bah, va voir. »
Un homme descendit seul. Sa botte éclaboussa l'eau de la cale. Il tenait un coutelas dans une main et une lampe dans l'autre. Le rouge sombre de son manteau apparut juste avant son visage.
Barek surgit de l'ombre et verrouilla son bras valide autour de la gorge du type. Adravan attrapa le poignet armé, le tordit et le força à lâcher son arme. Ulric réceptionna le corps quand il s'affaissa.
« Vivant », souffla Adravan. « Il servira de monnaie d'échange. » Il lui retira son manteau rouge, se barbouilla le visage de suie et attrapa la lampe. Le vêtement était trop petit pour lui, mais l'obscurité masquerait bien les défauts.
« Comment tu vas les tromper ? » demanda Cenn. Adravan écouta encore les aboiements au-dessus d'eux. « En ouvrant moins ma bouche qu'eux. »
Il remonta jusqu'au pied de l'escalier. « J'en ai trouvé un ! » cria-t-il. « Il est vivant. Il dit qu'il y en a d'autres en bas, alors balancez une corde. » Une tête apparut en haut. « T'es qui, toi ? »
« Celui qui patauge dans la flotte pendant que tu comptes tes caisses, descends. »
L'homme cracha un juron, mais il obéit. Adravan le guida vers la cloison détruite, et Ulric l'assomma de l'autre côté. Un deuxième descendit avec une corde. Cenn la lui passa autour du cou et Barek lui faucha les jambes.
Mais le troisième hésita. « Pourquoi Garet ne répond pas ? »
Adravan jeta un œil au manteau qu'il portait. Il ignorait totalement le nom de son propriétaire. « Il tient le prisonnier. »
« Garet ne fait pas de prisonnier. »
Le silence dura une fraction de seconde. « Alerte ! »
Adravan balança la lampe de toutes ses forces. Elle percuta la gueule du pillard sans se briser. L'homme recula, et Adravan bondit dans l'escalier pour le percuter de plein fouet avant qu'il ne retrouve son équilibre. Ils explosèrent ensemble la porte de l'ancienne cambuse.
Trois autres pillards se trouvaient à l'intérieur. Un sabre fusa hors de son fourreau. Une hache courte se leva près du mur. Le troisième dégaina un couteau et le lança sans perdre une seconde.
Adravan pivota le torse. Mais pas assez vite. La lame se ficha dans son flanc, juste sous la dernière côte.
La douleur fut intense et foudroyante. Le corps de Joren, par pur réflexe animal, voulut se plier en deux autour de la blessure, mais Adravan serra les dents et lui refusa ce mouvement.
Quatre adversaires l'entouraient dans une pièce où on pouvait à peine bouger. Les maîtres d'armes royaux appelaient ça une salle du trône. Tout le monde veut atteindre le roi, mais un seul peut l'affronter à la fois sans gêner l'autre.
Le sabreur chargea le premier. Adravan avança directement sur lui, car la Garde du Sceau, la technique de combat des chevaliers royaux, ne fait pas de fioritures. Il bloqua le bras armé, attrapa le pouce de son adversaire, et balança son épaule dans la poitrine de l'homme. Le sabre tomba, et le type heurta le mur avant même de comprendre ce qui lui arrivait.
Adravan cueillit l'arme au vol. La hache s'abattit sur lui. Un simple demi-pas d'esquive suffit. Le métal manqua sa tempe et s'encastra dans la table. Adravan trancha net la lanière de l'arme, frappa la mâchoire du gars avec le pommeau de son sabre, et le balança sur le lanceur de couteaux.
Le quatrième tenta une percée sur le côté. La Ligne du Trône, une autre technique de combat mais celle-là exclusive aux membres royaux, ne vise pas à désarmés mais à tués ou incapacités l'ennemi. Adravan dévia la lame d'un cheveu, glissa la sienne pour bloquer l'attaque, et coinça les poignets du type sous son bras. Un coup de genou cassa ses appuis, et un coup de hanche l'envoya valser sur ses amis.
Deux corps tombèrent ensemble. Le lanceur de couteaux s'extirpa du tas et fonça tête la première. Adravan pivota calmement, et la pointe du sabre s'arrêta pile sur la gorge du type.
« À genoux. » Il n'y avait aucune magie de Suprématie là-dedans, juste une promesse de mort. L'homme regarda ses amis étalés au sol, puis obéit en tremblant.
Derrière Adravan, le premier sabreur essaya de se relever en douce. Sans même se retourner, le prince lança le coutelas volé. La lame se ficha dans le plancher, à un millimètre des doigts du pillard.
« J'ai dit : à genoux. » Plus personne ne bougea. Le combat avait duré moins de dix secondes.
Adravan ficela les poignets de tout le monde et les baillonats avec du tissus. À chaque mouvement, son flanc le brûlait atrocement. Quand il arracha enfin le couteau de ses côtes, le sang lui poissa immédiatement la main.
Des hurlements montèrent de la plage. Il regarda par une fente du bois. La deuxième chaloupe venait de débarquer. La troisième arrivait à toute vitesse, et une quatrième quittait le grand navire. Le temps jouait de plus en plus contre eux.
Adravan ferma son manteau rouge et redescendit dans la cale. Barek tenait fermement un prisonnier, Cenn avait regroupé les explosifs, et Ulric ficelait le second gars.
Cenn bloqua sur la tache rouge. « Assieds-toi. »
« Plus tard. »
« Tu as un trou dans le ventre. »
« Et trois chaloupes qui débarquent, la priorité est claire. »
Barek écarta le tissu pour regarder et sa mâchoire se contracta. « On laisse tomber les charges et on sort tout de suite. »
Adravan jeta un œil vers la tour. Les ombres grouillaient sur la pente. Si cette première équipe de pillards repartait vivante, elle dirait à tout le monde que l'épave était pas vide. Clark, Orik et les autres se feraient massacrer avant l'aube.
« Non. »
« Tu vas te vider de ton sang pour un plan qui a déjà foiré. »
« Le premier plan a foiré, pas notre objectif final. »
« Depuis quand ton ego fait la différence entre les deux ? »
Adravan plaqua une bande de tissu sur sa blessure.
« Si on part sans tout faire sauter, ils préviennent leurs navires. Ils encerclent la tour, tuent les inutiles et vendent les autres. Je ne reste pas pour prouver que j'avais raison, je reste parce que ces hommes n'ont rien d'autre pour se défendre. »
Barek soutint son regard sans flancher. « Et s'ils perdent leur capitaine ? »
Adravan sentit tout le poids de ce mot.
« Au moins, ils auront une chance de ne pas perdre la vie. » Il pointa la brèche du bas. « Cenn, Ulric, tirez-vous avec les prisonniers. Barek, tu suis. Attachez-les dans les rochers et filez vers le sentier. »
« Et toi ? » grogna Cenn.
Adravan attrapa la torche. « Je laisse ces types descendre assez bas pour qu'ils ne puissent pas éteindre le feu. J'allume la mèche, et je sors par la brèche. » Barek secoua la tête. « Avec ce trou dans le ventre, tu ne battras pas les flammes à la course. »
« Je n'ai pas besoin de les battre, je compte les ignorer assez longtemps pour ne plus les sentir. »
Ulric balança le premier prisonnier dans l'eau. Cenn lui emboîta le pas. Barek hésita une seconde de trop.
« Joren. » Adravan leva les yeux et garda les yeux droits sur Joren. « Si tu meurs, je te ramène quand même à Isle-Basse juste pour te tuer moi-même. »
« Magnifique, en voilà une bonne raison pour ne pas mourir. » soupira-t-il
Barek disparut par la brèche. Adravan resta seul et écouta les bruits de pas s'éloigner dans les rochers. Au-dessus de lui, les pillards piétinaient toujours le pont. Sur la plage, plus d'une vingtaine d'hommes avaient débarqué et d'autres étaient encore en route.
Sous ses bottes, six charges n'attendaient que le feu.