Chapitre 13
Chapitre 13
Le tête du mannequin tomba sur le sol.
Le morceau de bois qui était censé représentait la tête, roula sur la plate-forme faisant tomber avec lui le col du manteau. Barek continua à tira sur la corde mais le faux soldat s’effondra contre le parapet.
« Redoutable », dit-il. « Les pillards n’ont pas encore débarqué et ils ont déjà tué notre meilleur homme. »
Adravan ramassa la le bois vaguement sphérique et le redonna à Barek.
Barek reprit le nœud. Au large, les trois lanternes rouges disparaissaient derrière les vagues, puis revenaient chaque fois un peu plus proches.
Adravan descendit inspecter la tour.
Chaque étage était fragile, les meurtrières surveillaient surtout la mer et laissaient le flanc nord presque aveugle. Une partie du mur intérieur s’effritait près de l’escalier. La porte gonflée par l’humidité semblait solide, mais ses gonds étaient rongés de rouille.
Il posa la main contre la porte, un chien de récif continua à gratta de l’autre côté inlassablement.
« Joren. » Barek attendit qu’il se tourne. « Cette tour est inhabité depuis des années. Elle ne deviendra pas une forteresse du jour au lendemain, On fait comment ? »
« Ils faut être plus malin qu'eux, ils ne doivent pas atteindre cette porte en étant certains de gagner. »
« Tu comptes les arrêter avec des manteaux ? »
« C'est juste une seule étape du plan, Barek. Fais moi confiance. »
Barek souffla et leva son pouce.
Au dernier étage, Sorel déplaçait une lanterne tandis que Davos manœuvrait une silhouette de paille au bout d’une corde. Ils réglaient leur jeu d'ombres pour donner vie aux mannequins. La silhouette surgissait dans une meurtrière, s'effaçait, puis ressurgissait de l'autre côté.
« Moins vite », ordonna Adravan.
Davos ralentit.
« Comme ça ? »
« Maintenant, on dirait un ivrogne qui cherche un endroit où vomir. »
« Bah merci Capitaine, la moitié d’entre nous marche réellement comme ça », répondit Barek.
Sorel étouffa un rire.
Adravan prit la corde des mains de Davos.
« Un garde ne court pas au hasard. Il surveille. Il attend. Il change de poste lorsqu’un supérieur l’appelle. »
Il fit traverser l’ombre, attendit trois respirations, puis donna deux secousses. Sorel déplaça la lampe. La forme grandit sur le mur avant de disparaître.
« Elle obéit à quelqu’un que l’ennemi ne voit pas », poursuivit Adravan. « Cela implique un officier, donc une hiérarchie, donc assez d’hommes pour en avoir besoin. »
Davos observa le manteau moisi.
« Tout ça avec une planche ? »
« Les cérémonies royales se font même si le monde s'écroule. »
Barek plissa les yeux.
« Tu assistes à beaucoup de cérémonies royales ? »
Adravan se maudit intérieurement. Il répéta sans cesse la même erreur mais il peinait à s'habituer à cette... réalité. Cela faisait même pas quarante-huit heures qu'il était dans ce corps.
« J’en ai vu un à la capitale. Des soldats ont marché deux heures pour rien, un véritable gaspillage d'impôt à mon avis. »
Barek continua de fixer Adravan une seconde, puis lui tendit une nouvelle corde.
Ils transformèrent ensemble la tour en théâtre. Deux hommes changeraient régulièrement de fenêtre. Un troisième déplacerait les lampes. Les autres crieraient des ordres depuis des étages différents et lanceraient des pierres sur la pente pour simuler des postes de défense.
« Criez court », précisa Adravan. « Des nombres, des directions et des positions. Ne donnez jamais de prénom. »
Davos leva la main.
« On peut crier quoi ? »
« Des phrases du genre, “Flanc nord surveillé.”, “Deuxième groupe en place.”, “Attendez mon signal.” Des ordres similaires. »
« Et “apportez les cinquante arbalètes” ? »
« Ils sauront que tu mens. »
« Pourquoi ? Ils ignorent ce qu’on possède. »
« Un léger mensonge laisse l’adversaire compléter le reste qui en découle. Si tu lui dit cinquante arbalètes, trois cents soldats et un dragon, il ne lui reste plus rien d'inconnu. Seulement quelque chose dont rire. »
Davos réfléchit.
« Vingt arbalètes alors ? »
« Dis juste "Deuxième groupe en place" », répéta Adravan.
« Tu manques d’ambition. »
Adravan se mit à réfléchir sur sa situation, un simple marin venait de dire au futur dirigeant du royaume qu'il manquait d'ambition. À quand remontait la dernière fois que quelqu'un lui avait parlé sur ce ton pour plaisanter... ? Même son frère Caelan n'aurait osé lui dire les choses aussi crûment.
« Et toi, de discipline. »
« Ça, au moins, c’est un mensonge crédible », dit Barek.
Le rire fut bref, mais les hommes se remirent vite au travail.
Une "lance" fut crée à l'aide d’une latte arrachée aux couchettes. Une "arbalète" fut construit par deux planches attachées contre l’épaule d’un manteau. À chaque ordre, une corde se tendait, une ombre changeait d’étage et une lame frappait la pierre.
La tour vide se remplit de soldats qui n’existaient pas.
« Bon sérieusement, combien d’hommes penses-tu tromper avec ça ? » demanda Barek.
« Aucun. »
Barek cligna des yeux. « T'es un peu trop honnête à mon goût, Adravan. »
« Ils ne croiront pas longtemps à notre subterfuge. Ce n’est pas nécessaire. Un homme convaincu qu'aucun danger ne l'attend attaque bien plus férocement qu'un homme qui doute et réfléchit. »
« Et pendant qu’il réfléchit ? »
« Nous gagnons du temps. »
« Pour faire quoi ? »
Adravan regarda Orik, inconscient près de la citerne, Cenn incapable de fermer complètement sa main blessée et les survivants trop épuisés pour soutenir un véritable assaut.
« Tu n’as pas de plan encore. »
Ce n’était pas une accusation, c'était une observation factuelle de la situation.
« Non », admit Adravan.
Il s’attendit à perdre son autorité en prononçant ce mot, un commandant ou capitaine dans cette situation ne peut pas dire qu'aucun plan n'est prêt après toutes ces préparations, il allait êtr—
« Bon bah... On va devoir faire durer ton mensonge. »
Adravan était abasourdi. Il s'attendait à mille et une réponses potentielles, mais, étonnamment, celle-là, une confiance qui remettait en question tout en restant quasi aveugle envers Joren, le troubla profondément.
« Ils ralentissent ! », annonça Sorel depuis la plate-forme.
Les trois navires s’étaient séparés. L’un glissait vers l’est, un autre longeait le sud de l’île et le dernier restait au large.
« Ils nous encercle, ils cherchent nos angles morts », dit Adravan. Son choc disparut aussi rapidement qu'il était venu, la situation nécessitait toutes ses facultés mentales.
« Donc ils croient aux manteaux ? » demanda Barek.
« Ils les prennent assez au sérieux pour perdre du temps en tous cas. »
« Ok ! Magnifique et combien de temps on gagne ? »
« Une heure. Peut-être moins. »
Il monta au sommet.
De là, l’île entière tenait sous son regard. Aucune patrouille royale, aucune voile marchande, aucune lumière autre que celle des lanternes des hommes venus les vendre.
Une vague passa à travers la coque ouverte du Morne-Vent.
Adravan observa les mâts brisés, les voiles affaissées et les caisses restées coincées sous le pont. Le navire était perdu. Cela ne signifiait pas que tout ce qu’il contenait l’était aussi.
Il redescendit si vite les escaliers que Barek dut se plaquer contre le mur.
« Tout va bien ? » demanda-t-il.
« Oui ! Oui ! »
Adravan rejoignit Cenn au chevet d’Orik.
« Qu’est-ce qu’il reste sur le Morne-Vent ? »
Cenn ne leva pas tout de suite les yeux.
« Des morts. »
La réponse le frappa si durement qu'elle doucha net son enthousiasme.
« Et parmi les provisions qui peuvent encore servir aux vivants ? » demanda-t-il d'un ton plus calme.
« De l’huile de lampe, plusieurs tonnelets d’alcool et six charges de signal. Si l’eau ne les a pas noyées. »
Adravan regarda la flamme dans le pot posé près de lui.
« L’épave peut brûler ? »
Cenn suivit son regard.
« Avec assez d’huile, tout peut brûler. »
« Même sous la pluie et la mer à côté ? » demanda Barek.
« L’alcool prendra d’abord mais faut faire attention aux charges, ils risquent d'exploser. »
Adravan se tourna vers la plage.
« Nous les laisserons approcher de l’épave. Quand ils monteront à bord pour la fouiller, nous fermerons leur retraite et nous l’incendierons. »
Barek secoua lentement la tête.
« Il faut préparer tout ça avant leur débarquement. »
« C’est pour cela que nous partons maintenant. Toi, Cenn et Ulric, avec moi. Clark gardera la tour et les blessés. »
« Non. »
Adravan se retourna.
« Ton épaule ne t’empêche pas de marcher. »
« Ce n’est pas pour ça que je refuse. » Barek désigna d'un geste les hommes disséminés dans la tour. « Crache le morceau d'abord. Explique-nous ton plan avant de nous envoyer servir de cibles à des pirates.»
« Nous n’avons pas le temps d’organiser une réunion. »
« C'est dommage alors, tu peux y aller si tu veux, Capitaine. »
Adravan sentit l’impatience monter. Il avait choisi Barek pour sa connaissance des pillards, Cenn pour celle des charges et Ulric parce qu’il était encore assez solide pour porter à peu prêt tous. La logique était complète.
Elle ne disait rien de ce que ces hommes abandonnaient en descendant.
« Très bien », dit-il. « Écoutez tous. »
Les ordres criés cessèrent. Une silhouette resta immobile derrière une meurtrière.
« L’épave contient de quoi piéger les pillards, mais nous devons atteindre la plage avant eux. Nous serons quatre et on doit piégé le bateau avant qu'ils arrivent sur la rive, ce sont des pilliards, il y'a de grandes chances pour qu'ils fouillent le Morne-Vent, si une charge s’enflamme trop tôt, nous mourrons avec ceux que nous voulons piéger. »
Son regard se posa sur Ulric et les autres, un marin large d’épaules avec des bras visiblement capable de rivalisé avec le Maître Chevalier.
« Je vous avais choisi. Maintenant, vous connaissez le risque. »
Ulric noua une corde autour de sa taille.
« Mon frère est mort pour cette chasse. Les pillards ne prendront ni ses bottes ni ce qui reste de notre navire. Je viens. »
Adravan ignorait qu’Ulric avait un frère à bord.
« Clark », dit Adravan. « La tour est à vous. Faites bouger les ombres. S’ils débarquent avant nous, ne défendez pas la porte. Montez avec Orik et détruisez l’escalier derrière vous. »
Clark vérifia le couteau de Silas à sa ceinture.
« Et si vous ne revenez définitivement pas ? »
« Alors gagne encore plus de temps, nous reviendront coûte que coûte. »
Adravan regarda les lanternes rouges.
Ils prirent deux torches couvertes, des cordes et les récipients vides trouvés dans la réserve. Cenn confia Orik à Clark, puis vérifia une dernière fois son bandage.
Quand Adravan ouvrit la porte, les chiens de récif avaient disparu.
Le vent avait tourné. Il poussait désormais vers la tour l’odeur du sel, du bois mouillé et des navires ennemis.
Ils sortirent à quatre.
Derrière eux, la porte se referma. Une ombre traversa aussitôt la première meurtrière, puis une autre apparut deux étages plus haut.
De loin, la tour semblait pleine d’hommes prêts à combattre.
De près, elle ne contenait que sept hommes capables de tenir debout, Orik inconscient et du bois habillé comme des soldats.
Adravan s’engagea dans le sentier.
Au large, les lanternes rouges venaient de recommencer à avancer.