Chapitre 12
Chapitre 12
Le bruit de griffes continua encore, avec un raclement lent et régulier.
Adravan ouvrit les yeux dans le noir, il ne savait même pas depuis quand il s'était assoupis. La tour était noyée dans l'obscurité. Seule une fine bande de crépuscule filtrait par les meurtrières, découpant les marins en ombres voûtées. En bas de l'escalier, Cenn gardait deux doigts collés sur le cou d'Orik.
« Il respire encore ? » souffla Adravan.
« Ouaip. »
Le grattement reprit. Clark, affalé contre la barricade, donna un grand coup de talon dans le bois de la porte. « Ose rentrer, sale cabot, on a hâte de te bouffer nous aussi. »
Le silence retomba immédiatement de l'autre côté.
Adravan se força à se mettre debout. Ses jambes tremblèrent avant de pouvoir supporter son propre poids. La panique commençait doucement à s'installer dans son ventre : c'était redevenu assez calme pour qu'il réalise à quel point ils étaient dans la merde.
« Ça servait à quoi, cet endroit ? » demanda-t-il.
Barek glissa le long du mur pour se lever sans tirer sur son épaule déboîtée. « À prévenir les bateaux. On allumait un grand feu en haut par temps clair, ou on sonnait la cloche dans le brouillard. »
« Alors il doit bien rester de quoi allumer ce foutu feu. »
Ils se répartirent les étages. Sorel et Davos filèrent dans la réserve à moitié enterrée. Clark resta en bas avec Orik. Barek, lui, suivit le prince dans l’escalier en colimaçon. Chaque marche arrachait un gémissement à la pierre. Le vent salé s'engouffrait par les fentes de la tour, la faisant respirer comme un vieux poumon malade.
Au premier étage, ils ne trouvèrent qu'une table pétée, trois manteaux bouffés aux mites et de vieux registres transformés en nids de rats. Au deuxième : des paillasses moisies et un râtelier d'armes désespérément vide. Adravan souleva une petite trappe murale. Une odeur rance lui sauta au nez.
Barek racla le fond d'un gros pot noirci avec ses doigts. « Pas mal de graisse à lampe ici. »
« C'est parfait, on aura au moins de quoi faire brûler un truc. »
Une voix résonna depuis le rez-de-chaussée. « De l’eau ! » hurla Sorel. « Y a une citerne en bas ! »
Ce seul mot les fit tous descendre plus vite qu’un ordre de charge.
La cavité sous la tour abritait la fameuse citerne. L’eau y était noire, glaciale, recouverte d'une fine couche de poussière. Davos remplit une écuelle fêlée et l'approcha de sa bouche. La main d'Adravan claqua sèchement sur son poignet. « Attends un peu. »
« Si elle est empoisonnée, faut bien que quelqu’un teste. »
« Pas un homme dont on a absolument besoin pour porter Orik demain. »
Davos le fixa intensément, puis tendit le bol à Clark. « Toi, alors ? »
Clark lâcha un rire jaune. « Essaie pour voir, et je te fais boire la citerne entière par le nez. »
Cenn trempa un bout de bandage propre dans l'eau. Il regarda la couleur, renifla longuement, puis avala une goutte minuscule. Ils retinrent tous leur souffle. « Ça a un vieux goût de caillou », finit-il par dire.
« Et ça tue, le goût de caillou ? » demanda Barek.
« Naaan ça passe. On la fera bouillir et ça passera tout seul. »
Personne ne sauta de joie, ils n'en avaient de toute façon plus la force. Mais les épaules retombèrent. Les mâchoires se relâchèrent. Malgré la mort atroce de Silas sur le sentier, ce phare pourri devenait un putain de miracle.
Ils burent très peu, juste assez pour s'humidifier les lèvres et la gorge. Cenn nettoya le moignon d'Orik et changea le bandage en sang. L'homme ne bougea pas d'un cil, mais son torse se soulevait encore.
« Le feu », rappela froidement Adravan.
Barek tourna la tête vers lui, exaspéré. « Tu pourrais t'asseoir deux minutes, tu sais. Le royaume va pas s'effondrer, Joren. »
Adravan sentit une réponse automatique lui brûler la langue : Un royaume s’effondre précisément à la seconde où ceux qui le dirigent décident de s’asseoir. Mais il ravala ses mots. L'ancien Joren n'aurait jamais dit une chose pareille. « Le royaume, non », lâcha-t-il. « Mais pour Orik, je ne parierais pas ma chemise. »
Ils montèrent tout ce qui pouvait brûler : la vieille graisse, des morceaux de lits cassés, du bois sec. Tous posés au sommet de la tour, une échelle en fer rouillée menait à la dernière trappe. Barek tenta de lever son bras, grimaça de douleur, et s'écarta pour laisser faire son capitaine. Adravan poussa la lourde plaque d'un coup d'épaule.
Le vent de l'océan le gifla instantanément.
La plate-forme était minuscule, encerclée par un vieux muret. Au centre reposait un grand brasier en fer forgé. En contrebas, l’île n'était plus qu'une grosse masse d'encre plongeant vers la plage. Plus loin sur les récifs, le Morne-Vent n'était qu'une carcasse disloquée. Aucune voile ne coupait l'horizon. Adravan détourna vite le regard de son échec.
Ils bourrèrent le panier métallique. Sorel protégea la première étincelle du silex de ses mains. Elle mourut aussitôt. La seconde rongea un bout de toile avant de crever misérablement.
« Recommence », ordonna Adravan.
« La pierre est trempée », râla Sorel.
« Alors sèche-la. »
« Avec quoi ? Un deuxième feu magique ? »
Adravan allait l'incendier, mais il baissa les yeux et remarqua les mains tremblantes du marin. Ce n'était pas de l'insolence. C'était juste l'épuisement pur d'un homme qui n'avait plus d'énergie à cacher.
Le prince lui prit le silex des mains. « Montre-moi le bon angle. » Sorel hésita un instant, surpris, puis guida les doigts de son capitaine. « Doucement, oh là... Faut pas péter le silex non plus. »
Au quatrième coup, une belle lueur orange s'accrocha à la toile. Davos se pencha pour souffler doucement dessus. La flamme vacilla, faillit mourir, puis grimpa d'un coup sur le bois enduit de graisse. Le brasier explosa de lumière. Une immense colonne de feu déchira la nuit noire.
En bas, dans la tour, un cri de joie résonna. Un rire de soulagement. Clark tapa deux gros coups au plafond pour signaler qu'ils avaient vu la lumière. Barek s'accouda lourdement au muret en soufflant. « Maintenant, on a plus qu'à attendre qu'un bateau passe du bon côté de l'île. Ça nous évitera de repasser par ces foutues Dents de la Mer... Même si plus personne ne navigue par là. »
Adravan fixait les flammes en silence. Dans son palais, des centaines de feux de cheminée brûlaient chaque nuit juste pour chauffer des couloirs vides et faire briller les dorures. Celui-ci était mille fois plus beau, et mille fois plus utile.
« Là », fit soudain Barek.
Adravan suivit son doigt. Très loin, vers le sud, un tout petit point rouge venait d'apparaître sur l'eau. Puis un deuxième. Un troisième. Parfaitement alignés sur la houle de l'océan.
Sorel eut un sourire fatigué mais sincère. « Ils nous ont vus. »
Mais le visage de Barek s'était complètement figé.
« Quoi ? » demanda Adravan.
« Éteignez ce feu. »
« Quoi ? Je viens de passer une heure à l'allumer ! »
« Éteignez ce putain de feu tout de suite ! »
La hargne soudaine de sa voix fit reculer Sorel d'un pas. Adravan attrapa violemment le second par l'avant-bras. « C'est qui ? » Barek pointa les trois petites lumières rouges. « Les lanternes de Varek. »
Ce nom ne disait absolument rien à Adravan. Et son silence confus le trahit immédiatement. Barek le regarda comme s'il avait perdu la tête. « Me dis pas que même ça, tu l'as oublié ? »
La blessure à la tête. Adravan s'y raccrocha avant que le marin ne commence à poser trop de questions. Il se frotta la tempe en grimaçant. « Le nom m'échappe. Explique-moi. »
« Ce sont des charognards. Des pillards. Ils suivent les tempêtes de près, dépouillent les épaves fraîches sur les récifs, volent le bois, la cargaison, et récupèrent même les bottes sur les cadavres. »
« C'est juste des pilleurs d'épaves », cracha Sorel. « Rien qu'on puisse pas gérer à douze avec des haches. »
Barek secoua lentement la tête. « Ils n'embarquent pas que les morts. Ils prennent aussi les vivants. »
Le vent d'altitude devint d'un coup glacial. « Pour demander une rançon ? » demanda Adravan. « Pour les vendre. Dans des îles paumées qui posent pas de questions. Pour les mines, les galères privées ou les bordels. Tout dépend de ce que valent tes muscles ou ta gueule. »
Adravan regarda fixement les trois lanternes. Trois minuscules points rouges. Trois plaies béantes et purulentes en plein milieu de son propre royaume.
« C'est impossible. » Barek tourna la tête vers lui, sidéré. « Pardon ? »
« Un trafic d'êtres humains de cette ampleur aurait forcément été signalé à la Cour royale. »
Un silence de mort s'abattit sur le toit. Même le crépitement du feu semblait s'être tu. Barek plissa les yeux avec suspicion. « À la Cour ? »
Adravan comprit trop tard sa bourde de noble. « Les patrouilles de la garde transmettent leurs rapports à la capitale », corrigea-t-il vite. « Tout le monde sait ça. »
« Ouais... » Barek détourna le regard vers la mer. « Et dans ces jolis rapports officiels, tu crois vraiment qu'ils écrivent "Trois de nos pêcheurs ont été vendus à un esclavagiste" ? Non, Joren. Ils écrivent "Navire disparu en mer". "Équipage présumé noyé". C'est tellement plus propre pour les bureaucrates. »
Sorel cracha par-dessus le muret de dégoût. « Et quand un de ces pillards graisse bien la patte du maître du port local, on écrit simplement qu'il n'y avait aucun bateau en mer ce jour-là. »
Adravan sentit monter une colère froide et familière. Quelqu'un mentait délibérément au trône. Quelqu'un falsifiait des registres pour cacher ce marché d'esclaves.
Mais une pensée beaucoup plus acide lui brûla soudain la gorge. Combien de ces foutus rapports avait-il lus et signés lui-même ? Combien de fois s'était-il contenté du mot "disparu" parce que ce mot rendait tous plus simple ? Il chercha désespérément une excuse pour préserver son ego de prince. Il n'en trouva aucune.
« Ils virent de bord », lâcha Barek.
Les trois lanternes rouges ne suivaient plus du tout leur ligne d'origine. Elles filaient maintenant droit vers la côte de l'île. Le brasier leur avait hurlé un message clair : Nous sommes ici, venez vous servir.
La peur broya la poitrine d'Adravan. Il revit les crocs du kraken, l'eau noire de la cale, la gueule du chien de récif sur la gorge ouverte de Silas. Son tout premier réflexe, lâche et profondément humain, fut de vouloir se terrer dans cette tour, de barricader la porte et de prier pour que le monde choisisse une autre victime cette nuit. Mais l'océan avait déjà fait son choix.
« Ils sont combien ? » demanda-t-il d'une voix sourde.
« Ils mettent toujours une seule lanterne par navire », répondit Barek. « Peut-être quinze mecs sur chaque pont. Peut-être trente. »
« Trois navires blindés de tueurs contre douze pêcheurs, dont la moitié en charpie », murmura Sorel, défait.
« Onze », corrigea la voix de Cenn depuis la trappe. Il venait de monter, le bras toujours collé contre le ventre.
« Orik ne se battra pas. »
« Dix », grogna Barek. « Mon épaule ne vaut même plus la moitié d'un homme. »
Adravan scanna rapidement la configuration de la tour. Le grand brasier éclairait la plate-forme, mais il illuminait aussi l'intérieur des étages inférieurs. Chaque homme projetait sur les vieux murs de pierre une ombre deux fois plus grande que lui. Quand Sorel passa devant les flammes, sa silhouette en mouvement balaya trois meurtrières d'affilée.
Trois meurtrières. Pour une seule ombre.
Adravan lâcha le bras de Barek. « N’éteignez pas tout. Étouffez le feu principal sous des toiles, mais gardez-moi précieusement quelques grosses flammes de côté. »
« Tu veux leur faire des signaux, maintenant ? » ironisa Cenn.
« Non. Je veux les tromper. » Adravan pointa les différents étages du doigt. « Mettez une petite lampe ici en haut. Une autre au milieu. Et une au rez-de-chaussée, placée juste derrière une meurtrière tournée vers la mer. Mais surtout, ne les alignez pas. »
Barek capta le plan en premier. « Pour leur faire croire que la tour est occupée et gardée sur toute sa hauteur. »
« Exactement. Pour qu’ils ignorent complètement combien nous sommes et où nous sommes placés. Descendez me chercher les vieux manteaux moisis, prenez des bouts de bois, des cordes, des couvertures. Tout ce qui peut vaguement ressembler à une forme humaine dans l'obscurité. »
« Un bout de bois avec un manteau, ça lance pas de harpon », remarqua Clark, dont la tête venait d'apparaître dans l'escalier. Il avait confié Orik à Davos, et le couteau de Silas pendait toujours fièrement à sa ceinture. « De loin, dans le noir, une forme humaine peut tenir n'importe quelle arme de jet », rétorqua Adravan. « En tout cas, ça leur donnera une excellente raison de ne pas approcher le phare trop vite. »
L'ordre se propagea instantanément dans les escaliers de pierre.
Le grand feu fut brutalement étouffé sous des plaques de fer et de la toile mouillée. La colonne de lumière étincelante disparut pour ne laisser qu'une lueur basse, totalement invisible depuis la plage en contrebas. Cenn redescendit avec une braise rougeoyante protégée dans un pot de terre. Sorel en prit une deuxième, et Clark embarqua la troisième.
Adravan resta seul un petit instant sur le toit avec Barek. En bas, les hommes s'étaient remis à courir. Ça résonnait sur les marches. Ça arrachait des planches de bois, nouait des manches de vieux manteaux et traînait des caisses dans un vacarme de fin du monde.
Barek adossa au muret une silhouette bricolée avec deux morceaux de bois croisés. Il y enfila un vieux manteau troué. Sous la lumière vacillante, le résultat ressemblait étonnamment à un garde très maigre qui scrutait l'horizon marin.
« Depuis que t'as pris ce sale coup sur la tête, » glissa Barek en serrant un nœud, « tu chantes peut-être toujours comme l'ancien Joren, mais tu parles exactement comme un putain de noble ou un maître d'école. Sans compter que je ne pige toujours pas pourquoi tu t'es mis à nous vouvoyer... Et là, tu veux combattre cinquante pillards armés jusqu'aux dents avec du linge sale. »
Adravan réajusta délicatement le col du faux soldat. « Tu préférais l’ancien Joren, peut-être ? »
Barek serra la dernière corde avec ses dents. « Bah, au moins avec lui, je savais exactement quand il allait faire une connerie suicidaire. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, tu parles avec tellement d'aplomb qu’on a tous envie de t’aider. C’est ça qui est inquiétant. »
En entendant ces mots, le prince Adravan sentit ses certitudes vaciller au plus profond de lui.
La troisième flamme s’alluma au loin, tout en bas de la tour. Trois grandes ombres se dressèrent derrière les meurtrières. Une quatrième silhouette passa rapidement entre elles, puis une cinquième. Depuis la mer, il serait impossible de savoir si c'étaient les mêmes sentinelles qui faisaient des rondes, ou si une garnison entière et lourdement armée se préparait à les recevoir.
Impossible à deviner, du moins... pour les prochaines minutes.
Au large, les lanternes rouges continuaient leur approche macabre. Adravan posa une main sur l'épaule de son faux soldat de bois. La structure vibrait sous le vent, comme un corps humain tétanisé par la peur. Sa propre main tremblait exactement au même rythme. Mais cette fois, il ne recula pas.
« Fais-les bouger », ordonna-t-il fermement. Barek tira sur la corde de guidage. L’ombre du manteau leva lentement son bras en bois vers le sommet de la tour, défiant la nuit.