Chapitre 9
La fête ne s’arrêta pas avec les feux d’artifice.
Elle se dispersa.
C’était différent.
Les plus jeunes enfants furent récupérés par leurs parents. Les anciens commencèrent à rentrer par petits groupes, en discutant déjà de la qualité des feux comme s’ils avaient personnellement supervisé les artificiers. Quelques stands fermèrent. D’autres rallumèrent leurs braises pour les adultes décidés à prolonger la soirée.
Les musiciens avaient repris, mais plus doucement.
D'un coté de la baie il y avait un beaucoup de bruit.
Genzo parlait trop fort.
Nami tenta une nouvelle fois de lui prendre son bol.
— Donne-moi ça.
Genzo le leva hors de sa portée.
— Pourquoi ?
— Parce que t’es saoul.
— Calomnie.
— Genzo.
— Diffamation, même.
Il recula en riant et heurta le bord d’une table.
Daigo se plaça entre lui et les autres.
— Ça suffit.
Genzo ouvrit les bras.
— Je fais rien.
— Justement. Continue.
Nami attrapa Daigo par le bras avant qu’il ne s’avance davantage.
— Attends.
Daigo la regarda.
Elle fixait Genzo.
— Il y a quoi ?
Nami hésita.
— Il a presque rien bu.
Daigo regarda le bol.
— Il tient peut-être moins bien qu’avant.
— Non.
— T’es sûre ?
— C’est moi qui lui ai servi.
Elle compta rapidement.
— Un bol au début. Peut-être la moitié d’un deuxième.
Daigo fronça les sourcils.
De l’autre côté, Genzo venait de rire beaucoup trop fort à quelque chose que personne n’avait dit.
Nami murmura :
— Il n’est jamais comme ça avec si peu.
Genzo tourna brusquement la tête vers elle.
— Comme quoi ?
Nami se tut.
Le sourire de Genzo resta.
— Nami ?
— Rien.
Il la regarda encore une seconde.
Puis quelqu’un derrière lui parla et Genzo se retourna immédiatement.
Daigo souffla :
— Alcool ou pas, il faut qu’il rentre.
Nami ne répondit pas.
Elle regarda le bol dans la main de son mari.
Il était encore presque plein.
De l'autre coté de la baie, la fumée des dernières explosions dérivait encore vers le large et pourtant c'est bien le calme qui prenait le dessus.
Tatsuo marchait au milieu d’une rue éclairée par les lanternes.
Akane était à sa droite.
Sora à sa gauche.
Exactement comme quelques heures plus tôt.
Exactement comme plusieurs années auparavant.
Akane leva les yeux.
— On les voyait mieux avant.
Sora regarda le ciel.
— Les feux ?
— Les étoiles.
Une partie de la fumée recouvrait encore la nuit.
— Elles vont revenir, répondit Sora.
— Je sais.
Tatsuo regarda devant lui.
— Tu viens de découvrir les nuages ?
Akane tourna la tête.
— Je faisais une remarque.
— Mauvaise.
— Tu étais plus agréable à seize ans.
Sora éclata de rire.
— Là, tu mens.
— Un peu.
Tatsuo continua de marcher.
— Merci.
Ils passèrent sous une rangée de lanternes.
Plusieurs avaient commencé à perdre leur forme à cause de l’humidité nocturne. L’une d’elles penchait suffisamment pour que Tatsuo lève instinctivement une main et remette sa corde en place lorsqu’il passa dessous.
Akane le regarda.
— Tu peux vraiment pas t’empêcher.
— Elle allait tomber.
— Demain.
— Maintenant, elle ne tombera pas.
Sora sourit.
— C’est rassurant de savoir que l’équilibre de Kazenami repose sur toi et une lanterne légèrement de travers.
Tatsuo allait répondre lorsqu’un bruit retentit plus loin.
Quelque chose de lourd.
Du bois contre de la pierre.
Ils s’arrêtèrent.
La musique continuait derrière eux.
Un rire éclata près du port.
Puis un second bruit.
Plus violent.
Une voix.
Impossible de comprendre les mots.
Akane fronça les sourcils.
— C’était près de la rue des filets.
Sora regarda Tatsuo.
Celui-ci avait déjà tourné la tête.
Un homme cria.
Cette fois, clairement.
— GENZO !
Tatsuo partit.
Pas en courant immédiatement.
Deux longues foulées.
Puis trois.
Lorsque le bruit d’un objet brisé résonna de nouveau, il accéléra.
Sora suivit.
Akane également.
Tatsuo se retourna.
— Akane.
— Ne commence pas.
— Reste derrière nous.
— Je cours encore, Tatsuo.
— Je vois.
Elle remonta légèrement son vêtement pour libérer ses jambes.
Sora la regarda.
— Daigo va me tuer.
— Pourquoi toi ?
— Il trouvera une raison.
Ils tournèrent dans une rue.
Le bruit devint plus clair.
Puis ils arrivèrent.
La petite place avait servi quelques heures plus tôt à plusieurs stands de nourriture.
Il ne restait maintenant que des tables à moitié rangées, des caisses empilées contre les murs et deux structures de bois dont les vendeurs avaient commencé à retirer les toiles.
Une vingtaine de personnes entouraient le centre.
Personne ne parlait.
Pas vraiment.
Quelques murmures.
Des respirations.
Le grincement d’une lanterne qui se balançait dans le vent.
Genzo se tenait au milieu.
Son yukata n’avait plus rien de l’apparence soigneusement préparée par Nami quelques heures auparavant.
Le col était ouvert.
Une manche avait glissé de son épaule.
Ses cheveux étaient complètement défaits.
Une petite coupure marquait sa lèvre.
À quelques mètres de lui, Kenji était assis contre une caisse, une main sur sa joue.
Osamu se tenait debout, mais son vêtement était déchiré au niveau de l’épaule.
Kohei avait du sang sous le nez.
Aucun n’avait l’air gravement blessé.
Mais aucun ne cherchait à retourner vers Genzo non plus.
Nami était devant lui.
— Ça suffit.
Genzo secoua la tête.
— Je vais très bien.
Sa voix était forte.
Trop forte.
— Tu tiens à peine droit.
— Je tiens droit.
Il recula d’un pas pour le prouver.
Son talon heurta une bouteille.
Elle roula sur les pierres.
Personne ne rit.
Genzo regarda autour de lui.
— Quoi ?
Nami inspira.
— Rentre.
— Non.
— Genzo.
— J’ai dit non.
Elle serra les lèvres.
Puis vit Tatsuo.
Son expression changea.
Pas un soulagement complet.
Mais suffisamment.
— Tatsuo.
Genzo suivit son regard.
Ses yeux s’arrêtèrent sur lui.
Pendant un instant, quelque chose de l’homme du chapitre précédent sembla revenir.
— Ah.
Il essuya sa lèvre avec le dos de sa main.
— Le bûcheron.
Tatsuo s’approcha.
Sora resta légèrement derrière.
Akane aussi.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Tatsuo.
Nami répondit avant Genzo.
— Il a trop bu.
Genzo rit.
— C’est tout ?
Nami ne le regarda pas.
— Kenji lui a dit d’arrêter.
Kenji leva une main depuis sa caisse.
— C’était une suggestion.
— Tu lui as pris sa bouteille, répondit Nami.
— Une suggestion ferme.
Genzo pointa vers lui.
— Voilà.
Nami continua :
— Ils plaisantaient. Kohei a renversé son verre.
Kohei pinça son nez.
— C’était vraiment un accident.
— Je sais.
— Lui non.
Nami inspira.
— Genzo l’a poussé. Osamu est intervenu. Kenji aussi. Après...
Elle regarda autour d’elle.
Une table avait été renversée.
Deux paniers gisaient au sol.
Une partie d’un stand était cassée.
— Après, personne n’a réussi à le calmer.
Tatsuo regarda Kohei.
— Il t’a frappé ?
Le jeune homme acquiesça.
— Une fois.
— Kenji ?
— Deux.
Kenji leva deux doigts.
— Techniquement, le premier était surtout une épaule.
Osamu :
— Il m’a projeté.
Genzo sourit.
— Proprement.
Osamu le regarda.
— Tu es complètement saoul.
— Et tu es quand même tombé.
Nami ferma les yeux.
Tatsuo observa Genzo.
Son poids passait légèrement d’un pied à l’autre.
Pas beaucoup.
Quelqu’un qui ne le connaissait pas aurait pu croire qu’il tenait parfaitement debout.
Mais Tatsuo l’avait vu quelques heures plus tôt dans le cercle.
Le Genzo sobre bougeait avec précision.
Celui-ci compensait.
En permanence.
— Quelqu’un est blessé ailleurs ? demanda Tatsuo.
— Non, répondit Nami.
Puis :
— Pas encore.
Tatsuo acquiesça.
Genzo le regarda.
— Tu fais quoi ?
— Je vérifie.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as frappé trois personnes.
— Elles vont bien.
Kohei répondit derrière :
— Merci de demander.
Genzo se retourna.
Tatsuo avança d’un pas.
— Genzo.
Il s’arrêta.
— Quoi ?
— Regarde-moi.
Genzo tourna lentement la tête.
Tatsuo désigna Nami.
— Tu rentres avec elle.
Silence.
Genzo eut un petit rire.
— Toi aussi ?
— Oui.
— Tout le monde veut que je rentre.
— Ça devrait te donner une indication.
— Je vais bien.
— Non.
Le sourire disparut légèrement.
— Tu crois savoir ?
— Oui.
Plusieurs personnes tournèrent la tête vers Tatsuo.
Même Sora.
Ce n’était pas le genre de réponse qu’il donnait habituellement.
Genzo fronça les sourcils.
— Tu me connais mieux que moi ?
— Non.
Tatsuo désigna la bouteille au sol.
— Mais je sais reconnaître quelqu’un qui ne contrôle plus correctement ses jambes.
Le silence sembla devenir encore plus lourd.
Genzo baissa les yeux vers ses pieds.
Puis releva la tête.
— Mes jambes vont très bien.
— Alors utilise-les pour rentrer.
Un bruit étrange échappa à Kenji.
Il le transforma immédiatement en toux.
Nami le fusilla du regard.
Genzo regarda Tatsuo longtemps.
— Tu veux me donner des ordres maintenant ?
— Non.
— Ça y ressemble.
— Je te demande de rentrer avant de faire quelque chose que tu regretteras demain.
Genzo sourit.
Mais il n’y avait plus beaucoup d’amusement dedans.
— Et si j’ai pas envie ?
Tatsuo resta immobile.
— Alors j’attendrai ici jusqu’à ce que tu changes d’avis.
Genzo le dévisagea.
— Tu vas me suivre toute la nuit ?
— Si nécessaire.
— Sérieusement ?
— Oui.
Sora regarda Akane.
Elle le regarda en retour.
Tous deux semblaient aussi surpris par la quantité de mots que par la situation elle-même.
Genzo passa une main sur son visage.
— Tatsuo.
— Oui ?
— Lâche-moi.
— Non.
Cette fois, plusieurs personnes bougèrent légèrement.
Genzo fit un pas vers lui.
Tatsuo ne recula pas.
Nami s’interposa.
— Genzo.
Il la regarda.
Sa colère se fissura une seconde.
— Nami, va derrière.
— Non.
— Va derrière.
— Je ne te laisse pas comme ça.
— Je vais pas te faire de mal.
— Je sais.
La réponse sembla le troubler davantage qu’une accusation.
Nami posa une main sur son avant-bras.
— Justement.
Genzo regarda sa main.
Puis détourna les yeux.
— Rentre.
— Avec toi.
Il retira doucement son bras.
Pas violemment.
— Pas maintenant.
Tatsuo vit quelque chose dans le mouvement.
Genzo était encore là.
Quelque part.
Mais l’alcool parlait plus fort.
Un bruit de pas arriva depuis la rue.
Puis plusieurs.
— Attendez !
Tatsuo reconnut la voix avant de se retourner.
Haru apparut au coin de la place.
Kenta juste derrière.
Mio.
Yui.
Toma venait plus loin, tiré par le bras par Shin, qui avait manifestement échoué à empêcher tout le groupe de suivre le bruit.
— Haru, murmura Tatsuo.
Le garçon ralentit.
Il vit Genzo.
Les personnes blessées.
Puis Tatsuo.
Mio s’arrêta.
— Qu’est-ce qui...
Yui commença :
— Pourquoi Genzo il a du sang et pourquoi Kenji est assis et pourquoi tout le monde est—
Mio posa immédiatement une main devant sa bouche.
— Pas maintenant.
Yui retira sa main.
— Mais—
— Pas maintenant.
Même elle obéit.
Haru fit encore un pas.
Tatsuo regarda Sora.
Un seul regard.
Sora comprit.
Il se déplaça légèrement pour se placer entre les enfants et le centre de la place.
Akane fit la même chose.
— Restez là, dit Sora.
Kenta ouvrit la bouche.
Mio lui donna un coup de coude.
Il la referma.
Haru, lui, ne quittait pas Tatsuo des yeux.
Genzo remarqua les enfants.
Son expression changea.
— Qu’est-ce qu’ils font là ?
— Ils ont suivi le bruit, répondit Nami.
Genzo regarda Haru.
Puis Toma.
Le petit bateau gagné plus tôt dépassait encore de la ceinture du garçon.
Pendant une seconde, Genzo sembla presque sobre.
Puis il regarda de nouveau Tatsuo.
— Voilà. Maintenant tout le monde regarde.
Tatsuo répondit calmement :
— Alors rentre.
— Arrête de me dire ça.
— D’accord.
Un silence.
Genzo eut un rire sans joie.
— C’est tout ?
— Je peux utiliser une autre phrase si tu préfères.
Sora leva légèrement les sourcils.
Akane aussi.
Genzo s’approcha encore.
— Tu me prends pour un idiot ?
— Non.
— Alors arrête de me parler comme à un enfant.
— Je te parle comme à quelqu’un qui a bu trop d’alcool, frappé ses amis et dont la femme essaie depuis dix minutes d’éviter qu’il aggrave la situation.
Cette fois, même Nami regarda Tatsuo.
Il continua :
— Tu es assez intelligent pour comprendre ce qui se passe. C’est précisément pour ça que j’essaie encore de te parler.
Genzo resta silencieux.
Tatsuo inspira.
— Demain, tu pourras avoir honte. T’excuser. Rembourser ce que tu as cassé. Te faire insulter par Nami pendant plusieurs jours.
Nami :
— Plusieurs semaines.
Tatsuo hocha la tête.
— Plusieurs semaines.
Quelques personnes eurent un sourire malgré elles.
— Mais si tu continues maintenant, reprit Tatsuo, tu risques de faire quelque chose que tu ne pourras pas réparer.
Le sourire de Genzo disparut.
— Tu me fais la morale ?
— Non.
— Alors quoi ?
— J’essaie de t’éviter une mauvaise nuit.
Genzo regarda autour de lui.
Tous ces visages.
Tous silencieux.
Il inspira profondément.
Puis souffla.
— Dégage.
Tatsuo ne bougea pas.
— Tatsuo.
— Non.
— Je te préviens.
— Je sais.
— Tu crois que parce que t’es fort—
— Ça n’a rien à voir.
— ARRÊTE.
Sa voix claqua contre les façades.
Un enfant sursauta.
Toma se rapprocha de Mio.
Genzo le vit.
Sa mâchoire se contracta.
Puis il se tourna vers Tatsuo.
— Lâche-moi.
— Rentre.
Genzo comprit enfin.
Tatsuo ne partirait pas.
Il ne se pousserait pas.
Il ne détournerait pas les yeux.
La première attaque partit sans avertissement.
Genzo frappa du poing droit.
Rapide.
Beaucoup trop rapide pour un homme de sa carrure et dans son état.
Plusieurs personnes ne virent même pas le départ du coup.
Tatsuo, si.
Sa tête se déplaça.
À peine.
Le poing passa devant son nez.
Si près que le tissu de sa manche souleva quelques mèches de cheveux.
Tatsuo n’avait pas reculé.
Il avait simplement cessé d’être là.
Genzo eut une fraction de seconde d’hésitation.
Tatsuo posa les deux mains contre son torse.
Et poussa.
Pas un grand mouvement.
Pas d’élan.
Genzo recula pourtant de plusieurs pas.
Ses sandales frottèrent contre les pierres.
Il réussit à s’arrêter avant de tomber.
Le silence sur la place changea.
Ce n’était plus seulement de l’inquiétude.
Une pression étrange s’installa.
Personne ne cria.
Personne n’encouragea.
Même Haru resta muet.
Genzo regarda Tatsuo.
Puis ses propres pieds.
Il leva lentement les yeux.
— D’accord.
Tatsuo baissa légèrement les mains.
— Genzo.
— Non.
La position de l’homme changea.
Très peu.
Mais Tatsuo le vit immédiatement.
Le pied arrière se décala.
Les épaules descendirent.
Le poids se centra.
L’alcool avait ralenti son jugement.
Pas effacé les années de pratique.
Genzo attaqua.
Cette fois, il ne frappa pas directement.
Il avança de deux pas rapides et feinta du bras gauche.
Tatsuo ne réagit pas.
Le vrai coup arriva au corps.
Tatsuo recula juste assez.
Le poing glissa devant son vêtement.
Genzo enchaîna immédiatement.
Main gauche vers le visage.
Tatsuo leva l’avant-bras.
Le coup dévia.
Genzo tenta d’attraper sa manche.
Tatsuo retira le bras avant que ses doigts ne se referment.
Un pas sur le côté.
Genzo pivota avec lui.
Il ne se laissait pas simplement contourner.
Tatsuo le remarqua.
Genzo frappa bas.
Tatsuo souleva la jambe.
La main passa sous son genou.
Il reposa le pied à l’extérieur.
Genzo voulut réduire la distance.
Tatsuo posa une paume sur son épaule.
Pas pour le frapper.
Pour interrompre son avancée.
Genzo changea immédiatement de direction et tenta de saisir le poignet.
Tatsuo tourna la main.
Ses doigts glissèrent entre ceux de Genzo.
Il se libéra.
Les deux hommes se séparèrent.
Deux secondes.
Peut-être trois.
Personne n’avait encore respiré normalement.
Genzo sourit.
Pas de joie.
Quelque chose de plus instinctif.
— Tu sais vraiment te battre.
Tatsuo répondit :
— Oui.
Haru tourna brusquement la tête vers Sora.
Sora, lui, ne regardait que le combat.
Genzo repartit.
Un coup au visage.
Tatsuo esquiva.
Un deuxième.
Bloqué.
Genzo entra avec l’épaule.
Tatsuo pivota.
Genzo anticipa.
Son bras revint en arrière et attrapa le tissu de Tatsuo près du coude.
Enfin.
Il tira.
Tatsuo avança avec la traction au lieu de lutter contre.
Genzo voulut utiliser son élan pour le projeter.
Sa hanche passa devant.
Exactement le mouvement qui avait envoyé Osamu hors du cercle quelques heures plus tôt.
Tatsuo posa une main contre son dos.
Son pied se glissa entre ceux de Genzo.
Son centre de gravité descendit.
La projection n’eut rien à prendre.
Genzo tira.
Tatsuo ne bougea presque pas.
Puis, avant que Genzo ne puisse ajuster, Tatsuo retira son bras de la prise et recula d’un pas.
Genzo se retourna.
— Comment ?
Tatsuo ne répondit pas.
Il regardait ses pieds.
Genzo le vit.
Il changea sa position.
— Arrête de regarder mes jambes.
— Non.
Genzo attaqua de nouveau.
Le combat commença réellement.
Genzo utilisait tout.
Ses poings.
Ses épaules.
Ses jambes.
Ses prises.
Il ne répétait presque jamais la même entrée.
Lorsqu’un coup échouait, le suivant utilisait déjà la réaction qu’il espérait avoir provoquée.
Il lança une droite haute.
Tatsuo inclina la tête.
Genzo transforma le mouvement en saisie du col.
Tatsuo bloqua son poignet.
Genzo frappa du coude.
Tatsuo baissa le menton, leva l’épaule.
Le coude passa.
Genzo attaqua le ventre.
Tatsuo intercepta son avant-bras.
Une seconde main arriva.
Tatsuo la dévia avec la première.
Puis se retrouva déjà hors de portée.
Genzo le suivit.
Tatsuo recula.
Pas vite.
Jamais précipitamment.
Chaque pas semblait exactement assez long pour faire manquer l’attaque.
Rien de plus.
Genzo accéléra.
Trois coups.
Tatsuo bloqua le premier.
Esquiva le deuxième.
Le troisième passa si près de son oreille que le vent du mouvement fit bouger ses cheveux.
Genzo tenta de le saisir.
Tatsuo passa sous le bras.
Genzo se retourna presque immédiatement.
Tatsuo était déjà face à lui.
Nami regardait.
Elle connaissait la vitesse de son mari.
Sa technique.
Elle l’avait vu se battre des dizaines de fois.
Ce qu’elle regardait maintenant n’avait pourtant rien d’un combat équilibré.
Genzo attaquait.
Tatsuo répondait.
Encore.
Encore.
Encore.
Comme si l’un posait des questions dont l’autre connaissait déjà toutes les réponses.
Genzo recula volontairement.
Tatsuo ne le suivit pas.
Il inspira.
— Tu peux encore t’arrêter.
Genzo essuya sa bouche.
— Ferme-la.
— D’accord.
Il repartit.
Cette fois, plus bas.
Il attrapa Tatsuo autour de la taille.
Les deux pieds de Tatsuo quittèrent presque le sol.
Plusieurs personnes eurent un mouvement.
Genzo poussa.
Tatsuo planta un pied.
Le second glissa en arrière.
La pierre grinça sous sa sandale.
Genzo continua.
Tatsuo posa son avant-bras entre leurs deux corps.
Créa quelques centimètres.
Puis davantage.
Genzo changea sa prise.
Tatsuo descendit son poids.
Une main passa sous le bras de Genzo.
Il pivota.
La poussée du pêcheur l’emporta sur le côté.
Genzo trébucha.
Pas assez pour tomber.
Il posa une main au sol.
Se releva immédiatement.
Tatsuo lui laissa l’espace.
Genzo se retourna, furieux.
— Pourquoi tu frappes pas ?
Tatsuo répondit :
— Je n’ai pas besoin.
La phrase parcourut la foule comme quelque chose de tangible.
Genzo resta immobile.
Puis son visage se durcit.
— Très bien.
Il saisit une chaise.
Nami fit un pas.
— Genzo !
Il la lança.
Pas vers la foule.
Vers Tatsuo.
Celui-ci inclina simplement le corps.
La chaise passa.
S’écrasa derrière lui.
Genzo avait déjà bougé.
Il utilisa l’objet pour cacher son avancée.
Son poing arriva au moment exact où la chaise quittait le champ de vision de Tatsuo.
Celui-ci leva la main.
Paume contre poignet.
Dévia.
Genzo frappa de l’autre.
Tatsuo bloqua avec le coude.
Genzo voulut saisir son vêtement.
Tatsuo attrapa cette fois son propre col avant lui et tira le tissu hors de portée.
Puis posa une main sur la poitrine de Genzo.
Il le repoussa encore.
Moins loin.
Juste assez pour recréer l’espace.
Genzo recula.
Regarda autour de lui.
Et, pour la première fois, comprit quelque chose que Tatsuo avait déjà compris depuis le début.
Le décor pouvait servir.
Il se déplaça vers une table.
Tatsuo le suivit des yeux.
Genzo donna un coup de pied sous le plateau.
La table bascula.
Des bols vides et des bouteilles tombèrent.
Il attrapa le bord et poussa la table vers Tatsuo.
Celui-ci fit un pas de côté.
Genzo contourna par l’autre côté.
Tatsuo changea immédiatement de direction.
Genzo frappa.
Tatsuo bloqua.
La table resta entre eux.
Genzo la poussa brutalement.
Tatsuo recula.
Le bois heurta son bassin.
Genzo essaya de l’écraser contre le mur.
Tatsuo posa les deux mains sur le bord.
Genzo poussa.
Le plateau grinça.
Tatsuo regarda à droite.
Un espace.
Il abaissa brusquement la table.
Le mouvement inattendu fit perdre l’appui de Genzo.
Tatsuo passa par-dessus.
Une main sur le plateau.
Les jambes de l’autre côté.
Il atterrit derrière Genzo.
Genzo se retourna en frappant.
Tatsuo se pencha.
Le poing passa au-dessus de sa tête.
Il poussa Genzo dans le dos.
Pas assez pour le faire tomber.
Assez pour l’envoyer loin de la foule.
Genzo se retourna.
Ses yeux avaient changé.
L’alcool était toujours là.
La colère aussi.
Mais maintenant, il réfléchissait.
Tatsuo le vit.
Et quelque chose en lui se concentra davantage.
Genzo attrapa une caisse.
Il la lança bas.
Tatsuo sauta par-dessus.
Une deuxième arriva immédiatement.
Il posa un pied dessus avant qu’elle ne le touche, l’écrasa au sol et utilisa l’appui pour changer de direction.
Genzo arriva par le côté.
Tatsuo descendit.
Le poing passa.
Il toucha Genzo au bras.
Une pression.
Pas un coup.
Le membre dévia.
Tatsuo passa.
Genzo pivota et tenta un balayage.
Tatsuo sauta juste assez pour laisser la jambe passer sous lui.
Il retomba.
Genzo était déjà revenu debout.
Cette fois, même Mio avait oublié de cligner des yeux.
Yui murmura :
— Mais comment...
Haru ne répondit pas.
Kenta non plus.
Toma serrait son petit bateau.
Sora gardait un bras légèrement tendu devant les enfants, comme s’il savait qu’aucun d’eux ne ferait désormais un pas de plus.
Akane regardait Tatsuo.
Pas surprise qu’il sache se battre.
Surprise par ce qu’elle voyait malgré tout.
— Il est meilleur, murmura-t-elle.
Sora tourna légèrement la tête.
— Qu’avant ?
— Oui.
Sora reporta son regard.
— Beaucoup.
Genzo attrapa une longue perche utilisée plus tôt pour suspendre les décorations.
Il la prit à deux mains.
Tatsuo fronça légèrement les sourcils.
— Genzo.
L’autre frappa.
Tatsuo recula.
La perche claqua contre les pierres.
Genzo la fit remonter immédiatement.
Tatsuo inclina son buste.
Le bois passa devant lui.
Genzo changea sa prise.
Une attaque horizontale.
Tatsuo avança cette fois.
Au lieu de reculer.
Il entra à l’intérieur de la portée.
Son avant-bras bloqua celui de Genzo près du coude.
La perche devint inutile.
Tatsuo posa l’autre main sur le bois.
Tourna.
Genzo resserra sa prise.
Tatsuo ne tira pas.
Il poussa.
Le mouvement força les mains de Genzo à se croiser.
Pendant une fraction de seconde, ses propres poignets se bloquèrent.
Tatsuo retira la perche.
Il la jeta au sol.
Genzo frappa immédiatement.
Tatsuo esquiva.
— Arrête.
Genzo frappa encore.
— Non.
Bloqué.
Un autre.
Esquivé.
— Genzo.
— FERME-LA !
Le poing partit.
Tatsuo leva la main.
Le coup s’arrêta dans sa paume.
Pas complètement.
La force fit reculer son bras de quelques centimètres.
Mais pas son corps.
Genzo regarda son propre poing.
Tatsuo referma les doigts autour.
Puis le repoussa.
— Tu n’arrives même plus à doser ta force.
— Je m’en fous.
— Je sais.
Genzo arracha sa main.
Osamu fit un pas en avant.
Tatsuo le vit du coin de l’œil.
— Non.
Osamu s’arrêta.
— Tatsuo—
— Reste là.
— On peut t’aider.
— Non.
Cette fois, sa voix ne laissait aucune place à la discussion.
Osamu recula.
Genzo rit.
— Tu veux tout faire tout seul ?
Tatsuo le regarda.
— Je veux éviter que tu frappes quelqu’un d’autre.
— Alors arrête-moi.
— C’est ce que je fais.
Genzo serra les dents.
Puis regarda à sa gauche.
Un stand.
À moitié démonté.
La toile avait déjà été retirée.
Il ne restait qu’un comptoir de bois, deux montants latéraux et un cadre supérieur que les vendeurs avaient commencé à désassembler.
Tatsuo suivit son regard.
— Genzo.
Trop tard.
Le pêcheur passa les mains sous le comptoir.
Plusieurs personnes comprirent.
— Reculez ! cria Sora.
La foule recula d’un bloc.
Genzo souleva.
Le stand bascula.
Les pieds raclèrent les pierres.
Le bois craqua.
Nami ouvrit grand les yeux.
— GENZO !
Il poussa.
Puis lança.
Le stand se disloqua presque immédiatement.
Le comptoir se sépara du cadre.
Deux grandes parties partirent dans des directions légèrement différentes.
L’une vers Tatsuo.
L’autre vers les gens derrière lui.
Tatsuo bougea.
Il ne recula pas.
Il courut vers les morceaux.
Le premier cadre tournait dans l’air.
Tatsuo abaissa la tête.
Passa sous une traverse.
Son épaule frôla le bois.
Le second morceau arriva de l’autre côté.
Pendant une fraction de seconde, il fut enfermé entre les deux parties du stand.
Puis son corps se glissa dans l’espace qui les séparait.
Comme si cet espace avait été prévu pour lui.
Il passa.
Mais les morceaux continuaient vers la foule.
Tatsuo se retourna immédiatement.
Une main sur le premier cadre.
L’autre sur le comptoir.
Il accompagna leur mouvement au lieu d’essayer de les arrêter net.
Deux pas rapides.
Il abaissa son centre de gravité.
Puis força les deux morceaux vers le sol.
BOUM.
Le stand s’écrasa sur les pierres.
Tatsuo resta dessus.
Un pied sur le comptoir.
L’autre sur une traverse.
Le bois trembla sous lui.
La foule avait reculé.
Personne n’avait été touché.
Genzo arriva.
Tatsuo le regarda.
Puis sauta.
Il utilisa le stand comme un appui.
Son corps partit vers l’avant.
Pas très haut.
Assez pour franchir la distance qui les séparait.
Genzo leva immédiatement son poing droit.
Il attendit.
Tatsuo était dans les airs.
Impossible de changer de direction.
Le coup partit.
Plusieurs personnes eurent le même mouvement de recul.
Tatsuo ne chercha pas à éviter le bras.
Il posa la main dessus.
À peine.
Sa paume toucha l’avant-bras de Genzo au moment où le coup passait.
Et pendant un instant, son corps sembla ne plus rien peser.
Il prit appui sur le bras comme on aurait pris appui sur une rambarde.
Son bassin pivota.
Ses jambes passèrent sur le côté.
Le poing de Genzo continua dans le vide.
Tatsuo passa derrière lui.
Il retomba.
Un pied au sol.
Le second frappa immédiatement l’arrière du genou de Genzo.
Pas fort.
Précisément.
La jambe céda.
Genzo perdit son appui.
Il commença à tourner.
Mais même déséquilibré, il réagit.
Son bras gauche partit derrière lui.
Un coup aveugle.
Tatsuo leva l’avant-bras.
BLOQUÉ.
Dans le même mouvement, il poussa le bras vers le haut.
Passa sous l’épaule.
Revint devant Genzo.
Une main attrapa le poignet.
L’autre le haut du bras.
Tatsuo pivota.
Genzo n’avait plus qu’un pied stable.
Tatsuo avança.
Puis descendit.
Tout se passa en une seule action.
Genzo bascula.
Son corps tourna avant de toucher le sol.
Tatsuo accompagna la chute pour éviter que sa tête frappe les pierres.
Le dos de Genzo heurta le sol.
L’air quitta ses poumons.
Avant qu’il puisse réagir, Tatsuo était déjà sur lui.
Un genou près de son épaule.
L’autre au sol.
Le bras droit de Genzo replié derrière lui.
Pas assez haut pour le blesser.
Assez pour qu’il ne puisse plus l’utiliser.
Genzo essaya de bouger.
Tatsuo ajusta légèrement sa prise.
Il ne put rien faire.
Genzo força.
Ses muscles se tendirent.
Rien.
Encore.
Rien.
Tatsuo respirait.
Un peu plus vite qu’au début.
C’était tout.
— Ça suffit.
Genzo essaya une dernière fois.
Son bras ne bougea pas d’un centimètre.
Tatsuo regarda la foule.
— DE L’EAU !
Sa voix traversa toute la place.
Tout le monde sursauta presque.
Sora fut le premier à réagir.
— De l’eau !
Kohei attrapa une cruche sur une table.
— J’en ai !
Il courut.
Tatsuo regarda Genzo.
Celui-ci respirait lourdement.
Son visage était contre le côté.
La colère commençait enfin à perdre quelque chose.
— Lâche-moi.
— Non.
— Tatsuo.
— Quand tu seras calmé.
— Je suis calme.
Tatsuo regarda le stand détruit.
Puis lui.
— Non.
Genzo ferma les yeux.
Cette fois, il ne répondit pas.
Kohei posa la cruche à côté.
Tatsuo regarda Nami.
— Viens.
Elle s’approcha.
Ses jambes tremblaient légèrement.
Elle s’agenouilla.
— Genzo.
Il ne la regarda pas.
Tatsuo attendit.
— Genzo.
L’homme ouvrit les yeux.
Nami posa une main sur sa joue.
— Tu m’entends ?
— Oui.
Sa voix était beaucoup plus basse.
— Tu vas boire.
— Pas envie.
— Je ne demandais pas.
Quelque chose ressemblant presque à l’ancien Genzo passa dans ses yeux.
Tatsuo relâcha légèrement la pression sur son bras.
— Tu vas essayer de me frapper ?
Genzo resta silencieux.
Puis :
— Non.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Tatsuo le relâcha.
Pas complètement.
Il resta prêt.
Genzo ramena lentement son bras contre lui.
Nami l’aida à se retourner.
Kohei lui donna la cruche.
Genzo but.
Trop vite.
Il toussa.
Nami lui retira l’eau.
— Doucement.
Genzo s’assit.
Regarda autour de lui.
Le stand.
Kenji.
Osamu.
Kohei.
Tous les gens.
Puis les enfants.
Son regard s’arrêta sur Toma.
Le garçon le fixait.
Genzo baissa les yeux.
Il passa une main sur son visage.
— Merde.
Personne ne répondit.
Nami posa une main derrière sa nuque.
— On rentre.
Cette fois, Genzo acquiesça.
Tatsuo se releva.
Il remit correctement sa manche.
Son yukata avait récupéré une longue trace de poussière au niveau du genou.
Rien d’autre.
Lorsqu’il se retourna, il découvrit toute la place silencieuse.
Les mêmes gens qu’il croisait chaque jour.
Kohei.
Osamu.
Kenji.
Des pêcheurs.
Des familles.
Quelques personnes venues seulement voir ce qui se passait.
Et derrière eux, Haru et ses amis.
Ils le regardaient.
Tous.
Cette fois, ce n’était pas la même chose que lorsqu’il portait du bois.
Ou lorsqu’il avait empêché l’arche de tomber.
Ou même lorsqu’il avait esquivé les questions sur son katana.
Pendant quelques secondes, personne ne sembla savoir quoi dire.
Yui sauva l’humanité de cette situation.
— COMMENT VOUS AVEZ FAIT ÇA ?
Mio tourna immédiatement la tête vers elle.
Puis vers Tatsuo.
Puis hésita.
— En fait... oui.
Haru avança.
— Vous avez sauté sur son bras.
Tatsuo regarda le garçon.
— Oui.
— Comment ?
— En prenant appui dessus.
Haru resta silencieux.
— Je sais que vous avez pris appui dessus. Comment vous avez fait pour pas tomber ?
Tatsuo réfléchit.
— Je ne mettais pas tout mon poids sur son bras. J’ai surtout utilisé le contact pour changer la rotation de mon corps. Mon pied avait déjà quitté le stand dans la bonne direction.
Silence.
Haru cligna des yeux.
Yui aussi.
Sora tourna lentement la tête vers Akane.
Akane le regardait déjà.
Tatsuo venait de répondre avec plus d’une phrase.
Yui leva immédiatement la main comme à l’école.
— Et quand Genzo vous a attrapé avant pourquoi il a pas réussi à vous jeter alors qu’il a réussi avec Osamu et Osamu est plus lourd que vous et normalement si quelqu’un est plus lourd ça devrait être plus difficile mais vous vous avez presque pas bougé alors est-ce que c’est parce que vous êtes plus fort ou parce que vous avez fait quelque chose avec vos pieds parce que j’ai vu votre pied bouger mais j’ai pas vu exactement où—
Elle inspira.
Tatsuo attendit.
Puis répondit réellement.
— Les deux.
Yui ouvrit grand les yeux.
Il continua :
— Genzo avait besoin que mon bassin soit plus haut que le sien ou que mon poids avance dans la direction de sa projection. J’ai descendu mon centre de gravité et placé mon pied entre les siens. Il pouvait toujours essayer de me soulever, mais la technique qu’il utilisait ne fonctionnait plus correctement.
Mio s’approcha.
— Donc vous saviez ce qu’il allait faire ?
— Quand il a placé sa hanche devant moi, oui.
Mio regarda le sol comme si Genzo pouvait encore y être en train de démontrer le mouvement.
— Et à la fin, vous avez tapé derrière son genou parce qu’il avait tout son poids sur l’autre jambe ?
Tatsuo la regarda.
— Exactement.
Mio eut l’air presque satisfaite d’elle-même.
Kenta intervint :
— Vous auriez pu le battre depuis le début ?
Silence.
Cette question changea légèrement l’air.
Tatsuo regarda Genzo.
Nami et Osamu l’aidaient à se relever.
Il réfléchit avant de répondre.
— Oui.
Plusieurs personnes se tournèrent.
Haru ouvrit les yeux.
— Alors pourquoi vous avez attendu ?
— Parce que je ne voulais pas lui faire de mal.
— Mais vous lui avez pas fait mal à la fin.
— Parce que j’ai attendu.
Haru fronça les sourcils.
Tatsuo expliqua :
— Au début, il était trop agité. Plus fort dans ses mouvements, moins prévisible et entouré de monde. Plus le combat durait, plus je pouvais voir ce que l’alcool avait changé dans sa façon de se déplacer. Et lui se fatiguait.
Sora regardait Tatsuo comme s’il venait de découvrir une espèce animale rare.
Akane lui murmura :
— Il parle.
— Je vois.
Yui leva encore la main.
— Donc vous l’avez laissé vous attaquer pour qu’il se fatigue et pour apprendre comment il bougeait mais vous saviez déjà qu’il savait se battre parce que vous l’avez vu pendant le tournoi et quand il a lancé le stand vous saviez que les deux morceaux allaient se séparer ou vous avez juste eu de la chance parce que sinon ça aurait pu—
Mio posa une main sur son épaule.
— Respire.
Yui inspira.
Tatsuo répondit quand même.
— Je ne savais pas qu’ils allaient se séparer.
Yui parut presque déçue.
— Ah.
— J’ai vu le cadre céder quand il l’a soulevé.
— Donc vous avez décidé après ?
— Oui.
— En combien de temps ?
Tatsuo réfléchit.
— Je ne sais pas.
— Une seconde ?
— Moins.
Yui resta bouche ouverte.
Haru sourit.
— Je savais que vous étiez fort.
Kenta le regarda.
— Tu savais pas ça.
— Si.
— Pas autant.
Haru hésita.
— Pas autant.
Toma leva la main très doucement.
Tatsuo le remarqua.
— Oui ?
— Genzo va aller en prison ?
Le silence revint.
Tatsuo regarda l’homme.
Genzo était maintenant debout.
Il avait entendu.
Son visage se contracta.
Tatsuo regarda Toma.
— Je ne sais pas.
Le garçon serra son petit bateau.
Tatsuo continua :
— Ce n’est pas à moi de décider. Mais il devra répondre de ce qu’il a fait. Il a blessé des gens et cassé des choses. Être ivre explique pourquoi il a perdu le contrôle. Ça ne rend pas ce qu’il a fait acceptable.
Toma acquiesça lentement.
Haru regarda Tatsuo.
La phrase lui rappelait peut-être quelque chose.
Meilin.
Le médicament.
Comprendre pourquoi quelqu’un fait quelque chose ne le rendait pas juste.
Sora aussi sembla reconnaître l’idée.
Akane sourit légèrement.
Yui ouvrit la bouche.
Sora posa une main sur son épaule.
— Pour le bien de tout le monde, cinq minutes.
— Mais j’ai encore—
— Je sais.
— Beaucoup.
— Je sais.
Tatsuo regarda Sora.
— Laisse-la.
Sora retira sa main.
— Pardon ?
Akane se mit à rire.
— Non, attends. Je veux voir jusqu’où ça va.
Yui rayonna.
— Quand vous avez esquivé son premier coup il était à combien de votre visage parce que moi j’ai cru qu’il vous avait touché mais après non et pourquoi vous avez pas reculé parce que si vous aviez reculé ça aurait été plus sûr et aussi est-ce que—
Sora passa une main sur son visage.
Tatsuo répondit.
Longuement.
Cela dura près de dix minutes.
Dix minutes pendant lesquelles Tatsuo expliqua davantage sa manière de combattre qu’il ne l’avait probablement fait depuis des années.
Il expliqua à Haru pourquoi reculer n’était pas toujours plus sûr.
À Mio pourquoi regarder les épaules seules pouvait être trompeur.
À Yui pourquoi une esquive courte permettait de conserver une meilleure position pour la suite.
À Kenta que, non, sauter sur le bras d’un adulte n’était absolument pas une technique qu’il devait essayer demain.
— Mais vous l’avez fait.
— J’ai vingt-cinq ans.
— Ça change quoi ?
— Beaucoup de choses.
— Lesquelles ?
— Mon équilibre. Ma force. Mon expérience. Et surtout le fait que je savais ce que je faisais.
Kenta croisa les bras.
— Je pourrais apprendre.
— Oui.
Le garçon se redressa.
— Vraiment ?
— Avec quelqu’un qui accepte de t’apprendre correctement. Pas en sautant sur le premier bras disponible.
Kenta regarda Haru.
Haru leva immédiatement les mains.
— Non.
Pour une fois, Mio éclata franchement de rire.
Sora regarda Tatsuo.
— Qui êtes-vous ?
Tatsuo fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Vous répondez aux questions.
— Ils posent de bonnes questions.
Yui leva la main.
— Merci.
Sora la regarda.
— Je n’aurais jamais cru entendre cette phrase.
Akane sourit.
— Moi non plus.
Tatsuo soupira.
— J’arrête.
Haru :
— Pourquoi ?
— Vous avez gâché.
Yui :
— Mais j’ai encore une question.
— Demain.
Elle resta figée.
— Demain ?
Tatsuo comprit trop tard.
Haru sourit.
Mio aussi.
Même Kenta.
Yui ressemblait à quelqu’un à qui l’on venait d’offrir un coffre rempli d’or.
— Vous avez dit demain.
— Oui.
— Donc je peux venir vous demander demain ?
Tatsuo ferma les yeux.
Sora posa une main sur son épaule.
— Courage.
Tatsuo retira sa main.
— Ne me touche pas.
La place commença lentement à se vider.
Les adultes reprirent leurs conversations.
Plus basses.
Plus prudentes.
Kenji s’approcha de Genzo.
L’homme ne réussit pas à le regarder immédiatement.
— Kenji...
— Demain.
Genzo acquiesça.
Osamu passa un bras sous le sien.
— Tu tiens ?
— Oui.
Il manqua une marche inexistante.
Osamu le retint.
— Magnifiquement.
Nami regarda Tatsuo.
— Merci.
— Ce n’est rien.
Elle regarda le stand détruit.
Puis Genzo.
Puis de nouveau Tatsuo.
— Si.
Tatsuo ne répondit pas.
Genzo leva finalement les yeux vers lui.
Pendant quelques secondes, personne autour n’exista.
— Tatsuo.
— Oui ?
Genzo regarda sa manche.
Puis le sol.
— Je...
Il n’arriva pas à terminer.
Tatsuo lui évita de le faire.
— Demain.
Genzo acquiesça.
Nami le ramena.
Toma suivit leur silhouette des yeux.
Haru aussi.
Puis Mio attrapa les garçons par les épaules.
— On rentre.
Kenta protesta.
— Mais—
— On rentre.
Yui regarda Tatsuo.
— Demain.
Tatsuo eut un instant de regret très pur.
— Demain.
Elle partit avec un sourire immense.
Haru resta une seconde de plus.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
— Vous avez vraiment—
Mio attrapa également Haru.
— Demain.
— Je voulais juste—
— Demain.
Ils disparurent.
Sora regarda Tatsuo.
— Je l’aime bien.
— Laquelle ?
— Mio.
— Pourquoi ?
— Elle fait ce que personne d’autre ne réussit à faire.
— Quoi ?
— Faire taire Haru et Yui en même temps.
Tatsuo réfléchit.
— Impressionnant.
Ils reprirent finalement leur chemin.
Tatsuo.
Sora.
Akane.
Comme avant.
Mais cette fois, leur marche était plus silencieuse.
Les lanternes brûlaient toujours au-dessus des rues.
Certaines bougies commençaient à s’éteindre.
Les décorations bougeaient doucement dans le vent venu de la mer.
Akane marcha quelques minutes sans parler.
Puis :
— Tu n’as pas perdu la main.
Tatsuo regarda devant lui.
— Non.
Sora répondit :
— Il est meilleur.
Tatsuo tourna la tête.
— Vous avez décidé de parler de moi comme si je n’étais pas là ?
— Oui, répondit Sora.
Akane réfléchit.
— Beaucoup meilleur.
Tatsuo soupira.
— Merci.
Elle le regarda.
— Je suis sérieuse.
Il resta silencieux.
— Quand on avait dix-sept ans, continua Akane, je pensais déjà que tu étais complètement anormal.
— Très gentil.
— Mais là...
Elle secoua doucement la tête.
— Depuis quand tu peux faire ça ?
Tatsuo mit quelques secondes à répondre.
— Depuis longtemps.
Sora sourit légèrement.
— Voilà. Il est revenu.
Akane rit.
Tatsuo les regarda.
— Quoi ?
— Les réponses d’une phrase.
— J’ai assez parlé pour la semaine.
— Yui va être dévastée.
— Elle survivra.
Ils arrivèrent devant la papeterie.
Sora s’arrêta.
La façade était sombre.
Une petite décoration suspendue à la poignée remuait dans le vent.
— C’est moi.
Akane regarda la boutique.
— Tu dors toujours au-dessus ?
— Oui.
— Toujours la fenêtre qui ferme mal ?
Sora leva les yeux.
— Réparée.
Tatsuo :
— Par moi.
Sora le regarda.
— Il fallait vraiment préciser ?
— Oui.
Akane sourit.
— Bonne nuit, Sora.
— Bonne nuit.
Il regarda Tatsuo.
— Essaie de ne combattre personne entre ici et chez Daigo.
— Je vais faire un effort.
— Merci.
Sora ouvrit sa porte.
Puis s’arrêta.
— Tatsuo.
— Quoi ?
Sora le regarda quelques secondes.
Quelque chose passa dans son expression.
Quelque chose de plus sérieux.
— Rien.
Tatsuo fronça les sourcils.
Sora sourit.
— Cette fois, vraiment.
Il entra.
La porte se referma.
Tatsuo et Akane continuèrent seuls.
La maison de Daigo n’était plus très loin.
Akane marchait lentement maintenant.
La fatigue de la journée se voyait davantage.
Tatsuo ajusta naturellement son rythme.
Elle le remarqua.
Ne dit rien.
Quelques maisons plus loin :
— Ils t’ont tous regardé différemment.
Tatsuo savait de quoi elle parlait.
— Oui.
— Ça t’a dérangé.
— Un peu.
— Pourquoi ?
Il regarda les lanternes.
— Je ne sais pas.
Akane ne répondit pas immédiatement.
— Je crois que si.
Tatsuo la regarda.
— Alors pourquoi tu demandes ?
— Parce que c’est beaucoup plus amusant quand tu le dis toi-même.
— Très mauvaise méthode.
Ils continuèrent.
— Ils te connaissent, Tatsuo.
— Je sais.
— Ce qu’ils ont vu ce soir ne change pas les neuf dernières années.
Il resta silencieux.
Akane reprit :
— Ça ajoute juste quelque chose qu’ils ne savaient pas.
— Peut-être.
— Voilà.
— Quoi ?
— « Peut-être ».
Tatsuo sourit légèrement.
— Je redeviens normal.
— Tragique.
Ils arrivèrent devant la maison de Daigo.
La lumière brûlait encore à l’intérieur.
Akane posa une main sur la porte.
Puis regarda Tatsuo.
— Merci de m’avoir raccompagnée.
— Tu aurais pu rentrer seule.
— Je sais.
— Alors pourquoi—
Elle sourit.
Tatsuo s’arrêta.
— Non.
— Quoi ?
— Ne dis pas « comme ça ».
Akane éclata de rire.
— Je n’allais pas le dire.
— Menteuse.
— Peut-être.
Elle ouvrit la porte.
Daigo apparut presque immédiatement.
— Vous étiez où ?
Akane ferma les yeux.
— Bonsoir, père.
— J’ai entendu qu’il y avait eu—
Il vit Tatsuo.
Puis son vêtement couvert de poussière.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Akane entra.
— Demain.
Daigo la regarda.
Puis Tatsuo.
— Pourquoi tout le monde me dit demain ?
Tatsuo recula d’un pas.
— Bonne nuit, Daigo.
— Tatsuo.
— Demain.
— TATSUO.
Il repartit.
Akane riait derrière la porte.
Quelques rues plus loin, il n’entendit plus personne.
La fête était réellement terminée ici.
Pas de musique.
Pas de foule.
Seulement le bruit de la mer.
Et celui du vent.
Tatsuo marcha seul.
Les lanternes continuaient de brûler devant les maisons.
Celles que les habitants de Kazenami allumaient autrefois pour permettre aux pêcheurs de retrouver le chemin du retour.
Il passa sous l’une d’elles.
Puis une autre.
Plus loin, quelques personnes terminaient de ranger.
Elles le saluèrent.
Tatsuo leva la main.
Personne ne lui demanda rien.
Pas encore.
Il continua vers la montagne.
Au-dessus du village, la fumée des feux avait presque entièrement disparu.
Les étoiles revenaient.
Tatsuo leva les yeux.
Puis reprit le chemin du temple.