Chapitre 8
Le quatrième coup de tambour résonna jusque dans le port.
Pendant une seconde, rien ne changea.
Puis Kazenami sembla se souvenir qu’il attendait ce moment depuis le matin.
Les conversations repartirent toutes en même temps.
Les vendeurs ouvrirent leurs stands.
Les premières marmites furent découvertes.
Les enfants se dispersèrent comme si quelqu’un venait de couper les cordes qui les retenaient.
Une flûte lança quelques notes depuis le centre de la place.
Un second instrument lui répondit.
Puis les tambours reprirent, plus rapides.
La fête commença.
— Celui-là.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu vas perdre.
Kenta posa ses deux pièces sur le comptoir.
— Justement.
Mio le regarda.
— Ça n’a aucun sens.
— Si je gagne alors que c’est difficile, c’est mieux.
— Mais tu vas perdre.
— Tu me portes malheur.
— Tu n’as pas encore commencé.
— Voilà. Ça marche déjà.
Derrière eux, Haru observait les petits disques de bois alignés devant le stand.
Le jeu était simple.
En apparence.
Cinq anneaux de corde.
Plusieurs piquets plantés à différentes distances.
Au sommet de chacun pendait une petite figurine sculptée.
Poisson.
Crabe.
Renard.
Petit bateau.
Et, tout au fond, presque deux fois plus loin que les autres, un dragon peint en rouge.
Kenta désigna immédiatement le dragon.
— Celui-là.
Le propriétaire du stand, Masao, leva les yeux.
C’était un pêcheur aux épaules étroites dont les cheveux grisonnants étaient tirés en arrière par un bandeau.
— Tout le monde veut celui-là.
— Quelqu’un l’a déjà eu ?
Masao réfléchit.
— Non.
Kenta sourit.
— Parfait.
Mio soupira.
Yui se pencha sur le comptoir.
— Pourquoi vous l’avez mis aussi loin si personne peut l’avoir ?
— Pour que quelqu’un essaie.
— Mais si personne réussit, vous gardez le dragon.
— Exactement.
— Donc vous gagnez.
Masao sourit.
— Tu comprends vite.
— C’est un peu de la triche.
— C’est du commerce.
Haru regarda autour de lui.
— Sora dit pareil.
Yui se tourna.
— Sora vend des dragons ?
— Non.
— Alors c’est pas pareil.
Toma tira doucement sur la manche d’Haru.
— Je veux le bateau.
Haru regarda le piquet.
Il était beaucoup plus proche.
— Celui-là ?
Toma acquiesça.
— Il ressemble à celui de mon père.
Kenta prit son premier anneau.
— Regardez.
Il inspira.
Lança.
L’anneau passa à deux doigts du dragon.
— Presque !
Mio croisa les bras.
— Il était à un mètre.
— Dans ta tête.
Deuxième anneau.
Trop court.
Troisième.
À gauche.
Quatrième.
Il toucha le piquet.
Rebondit.
Kenta leva les bras.
— Ça compte.
Masao secoua la tête.
— Non.
— Je l’ai touché.
— Tu dois l’entourer.
— Vous changez les règles.
— Elles étaient écrites devant toi.
Kenta regarda la petite pancarte.
— J’ai pas lu.
— Voilà un problème très personnel.
Haru rit.
Kenta lui tendit le dernier anneau.
— À toi.
— C’est ton jeu.
— J’ai décidé de partager.
— Maintenant que t’en as raté quatre ?
— Détail.
Haru prit l’anneau.
Toma désigna son petit bateau.
— Lui.
Haru hésita.
Le bateau n’était pas aussi impressionnant que le dragon.
Il était même légèrement de travers.
Une des voiles avait été peinte plus grande que l’autre.
— D’accord.
Il lança.
L’anneau vola.
Toucha le piquet.
Tourna autour.
Puis retomba.
Autour du bateau.
Toma ouvrit la bouche.
— T’AS RÉUSSI !
Haru leva immédiatement les bras.
— Oui !
Kenta le regarda.
— Il était beaucoup plus près.
— J’ai gagné.
— C’était mon anneau.
— Et mon lancer.
Masao décrocha la petite figurine.
Il la tendit à Toma.
Le garçon la prit avec les deux mains.
— Merci.
— C’est Haru qu’il faut remercier.
Toma se tourna.
— Merci.
Haru sourit.
— Tu me le rendras quand tu seras grand.
Toma fronça les sourcils.
Haru aussi.
Puis il se mit à rire.
— Non, garde-le.
Mio le regarda.
— Pourquoi t’as dit ça ?
— Aucune idée.
Yui avait déjà posé ses pièces sur le comptoir.
— Moi je veux le renard.
Kenta se tourna vers elle.
— T’es mauvaise.
— Tu sais pas.
— Je t’ai déjà vue lancer.
— Quand ?
— Hier.
— Je lançais une pierre sur toi.
— Et tu m’as raté.
— Parce que Mio m’a arrêtée.
Mio ferma les yeux.
Masao leur tendit les anneaux.
— Je vais être riche.
Une corde claqua au-dessus de la place.
Nami leva les yeux.
— Attention !
Une des longues perches qui soutenaient les lanternes venait de basculer.
Les gens dessous eurent à peine le temps de comprendre.
Genzo était assis quelques mètres plus loin, un bol à la main.
Il se leva.
Pas lourdement.
Pas comme d’habitude.
Son pied gauche partit en premier, son corps se baissa presque immédiatement et il traversa l’espace entre deux tables sans en toucher une seule.
Il attrapa la perche avant qu’elle ne tombe sur Fumi.
Le bois frappa son épaule.
Genzo ne bougea presque pas.
Silence.
Fumi regarda la perche.
Puis Genzo.
— Tu pouvais faire ça ?
Genzo regarda à son tour le morceau de bois qu’il tenait.
— Apparemment.
Daigo arriva et récupéra l’autre extrémité.
— T’aurais pu prévenir que t’étais encore capable de courir.
Genzo lâcha la perche.
— Je cours très bien.
Il reprit son souffle bruyamment.
— C’est m’arrêter qui me tue.
Quelques personnes rirent.
Genzo retourna vers sa table.
Nami le suivit des yeux.
Il reprit son bol.
Ses épaules retombèrent.
Son ventre repartit légèrement en avant.
Sa démarche redevint celle qu’elle connaissait.
Nami fronça les sourcils.
— Quoi ? demanda Chie.
Nami resta encore une seconde à regarder son mari.
— Rien.
Genzo leva son bol dans leur direction.
— Vous parlez de moi ?
— Toujours, répondit Chie.
— Enfin un sujet intéressant.
Il but.
Un peu plus loin, Reina cherchait son fils.
— RENJI !
Aucune réponse.
Elle retourna une brochette sur son grill.
— RENJI !
Une femme devant le stand leva un doigt.
— Je l’ai vu près des jeux.
— Quand ?
— Il y a cinq minutes.
— Il m’avait dit qu’il restait ici.
— Il a huit ans.
— Justement.
Reina déposa trois brochettes dans une assiette.
— SHIN !
Un adolescent surgit derrière le stand.
— Quoi ?
— Va chercher ton frère.
— Pourquoi moi ?
— Parce que je travaille.
— Moi aussi.
Reina lui tendit l’assiette.
— Tu travaillais.
Shin regarda les brochettes.
Puis sa mère.
— C’est pour moi ?
— Non.
Il soupira.
— Je reviens.
— Avec Renji.
— Oui.
— Et pas dans une heure.
— Oui.
— Shin.
— Je sais !
Il disparut dans la foule.
Reina se tourna vers sa cliente.
— J’en ai trois.
La femme lui en prit deux.
— Courage.
— J’aurais dû avoir des poissons.
Près du centre de la place, Chie dansait déjà.
La musique n’avait pourtant pas encore commencé réellement.
Saburo la regardait depuis son banc.
— Tu vas te fatiguer avant le vrai morceau.
Chie continua à tourner doucement sur elle-même.
Ses cheveux blancs avaient été attachés avec un ruban bleu beaucoup trop vif pour que quiconque puisse prétendre ne pas la voir.
— Je m’échauffe.
— À ton âge ?
— À mon âge, justement.
Tetsu arriva avec quatre tasses.
Il en posa une devant Saburo.
Une devant Fumi.
Une devant Meilin.
Et resta avec la dernière.
Fumi goûta.
— Ce n’est pas la mienne.
Tetsu regarda les tasses.
— Si.
— Non.
— Comment tu sais ?
— Je déteste le gingembre.
Tetsu regarda la tasse de Saburo.
Saburo en avait déjà bu la moitié.
— Moi aussi.
Fumi le fixa.
— Et tu bois quand même ?
— Je pensais que ça avait un goût étrange.
Meilin prit tranquillement sa tasse.
— La mienne est bonne.
Tetsu regarda ce qui lui restait.
— Donc la mienne...
Fumi tendit la main.
— Donne.
Ils échangèrent.
Tetsu goûta.
— Ça, c’est mieux.
Saburo regarda sa propre boisson.
— Et moi ?
— Tu as déjà bu la moitié, dit Meilin.
— Donc je dois souffrir jusqu’au bout ?
— Oui.
Chie revint près d’eux.
— Vous êtes vieux.
Les quatre la regardèrent.
— Tu es assise depuis combien de temps aujourd’hui ? demanda Fumi.
— Presque pas.
— Voilà pourquoi tu vas être la première à demander une chaise.
— Jamais.
Saburo leva les yeux.
— L’année dernière, tu as tenu six minutes.
— Sept.
— La septième, tu étais assise.
— Ça faisait partie de la danse.
Meilin sourit.
— Elle a toujours triché.
Chie posa les mains sur ses hanches.
— Je suis plus jeune que toi.
— Tout le monde ici est plus jeune que moi.
Saburo désigna le village.
— Pas de beaucoup pour certains.
Meilin lui donna un coup de coude.
— Respecte ta doyenne.
— Je la respecte depuis soixante ans.
— Très mal.
Tatsuo, lui, essayait simplement de manger.
Ce fut sa première erreur.
Fumi lui avait donné un bol.
Il avait réussi à parcourir environ huit mètres avant qu’Eiko l’arrête.
— Tatsuo.
Il continua.
— Tatsuo.
Il s’arrêta.
— Je mange.
— Je vois.
— Donc non.
Eiko lui tendit une corde.
— Ça prend trente secondes.
— Non.
— Vingt.
— Eiko.
— Quinze.
Tatsuo regarda le bol.
Puis la corde.
— Où ?
Elle désigna une décoration légèrement détachée au-dessus d’un stand.
Tatsuo posa son bol.
— Si quelqu’un le touche...
Eiko leva les mains.
— Je surveille.
Il monta sur une caisse.
Refit le nœud.
Redescendit.
Son bol avait disparu.
Tatsuo regarda la table.
Puis Eiko.
Elle ouvrit les mains.
— Ce n’est pas moi.
— Où est-il ?
— Je surveillais la corde.
Tatsuo regarda autour de lui.
À quelques mètres, Akane mangeait.
Dans son bol.
Elle croisa son regard.
Puis baissa les yeux vers la nourriture.
Puis de nouveau vers lui.
— Quoi ?
Tatsuo s’approcha.
— C’était le mien.
— Oui.
— Pourquoi tu le manges ?
— J’avais faim.
— Il y a six stands derrière toi.
— Celui-là était déjà servi.
Sora apparut avec une brochette dans chaque main.
— Argument solide.
Tatsuo le regarda.
— Tu étais là ?
— Depuis suffisamment longtemps pour voir le crime.
— Et tu n’as rien fait.
— Je voulais connaître la suite.
Akane lui tendit le bol.
Il était presque vide.
Tatsuo le prit.
— Merci.
— De rien.
— Il reste deux légumes.
— Je ne les aime pas.
Sora observa le contenu.
— Tu t’es fait voler ton repas et on t’a rendu les légumes.
— Je vois.
Akane sourit.
— Tu peux acheter autre chose.
— C’est ce que je vais faire.
Elle se plaça à côté de lui.
— On vient.
Tatsuo s’arrêta.
— Pourquoi ?
Sora se plaça de l’autre côté.
— Parce qu’on a décidé.
Tatsuo regarda l’un.
Puis l’autre.
— J’avais oublié ça.
— Quoi ? demanda Akane.
— Rien.
Sora sourit.
— Lui aussi s’y met.
Ils traversèrent la place tous les trois.
Et pendant quelques minutes, neuf années disparurent presque.
Pas complètement.
Akane marchait plus lentement qu’autrefois.
Sa main revenait parfois instinctivement sur son ventre.
Sora avait sa propre boutique désormais, des responsabilités dont il parlait même lorsqu’il prétendait ne pas vouloir parler travail.
Tatsuo n’avait plus seize ans.
Aucun d’eux n’était exactement celui qu’il avait été.
Mais la manière dont Akane se glissa entre Tatsuo et un stand pour prendre la première brochette disponible n’avait manifestement pas changé.
— Celle-là.
— J’allais la prendre, dit Tatsuo.
— Tu réfléchissais trop.
— À une brochette ?
— Voilà.
Sora en acheta trois.
Il en donna une à Tatsuo.
Une à Akane.
Garda la dernière.
— Merci, dit Akane.
Tatsuo regarda Sora.
— Je pouvais payer.
— Je sais.
— Alors pourquoi ?
— Parce que parfois les gens donnent des choses à leurs amis sans établir un système de remboursement sur trois générations.
Akane acquiesça.
— Il faut lui apprendre lentement.
— Je sais.
Tatsuo mordit dans la brochette.
— Vous êtes redevenus insupportables très vite.
Akane sourit.
— Redevenus ?
— Mauvais choix de mot.
— Trop tard.
Ils continuèrent.
Une petite balle de tissu roula devant leurs pieds.
Tatsuo la ramassa.
Une fillette qu’il connaissait de vue accourut.
— Merci !
— Doucement.
Elle récupéra la balle.
— Pardon !
Elle repartit immédiatement en courant.
Tatsuo la regarda.
Sora aussi.
— Très efficace, dit Sora.
— Elle a au moins dit pardon.
Akane regarda Tatsuo.
— Tu étais pire.
Il se tourna.
— Moi ?
— À seize ans.
— Je ne courais pas dans les gens.
— Non. Tu les contournais comme s’ils étaient contagieux.
Sora acquiesça.
— C’est vrai.
Tatsuo regarda devant lui.
— Je vous déteste.
Akane et Sora répondirent ensemble :
— Non.
Il s’arrêta.
Ils firent encore deux pas avant de remarquer qu’il ne les suivait plus.
Akane se retourna.
— Quoi ?
— Vous prépariez ça ?
— Absolument pas.
Sora leva les mains.
— C’est inquiétant.
Tatsuo les rejoignit.
— Beaucoup.
Fumi les vit passer.
Elle était en train de servir Masao.
Son geste s’arrêta.
Elle regarda Sora.
Puis Akane.
Puis Tatsuo.
Longtemps.
Akane le remarqua.
— Quoi ?
Fumi désigna vaguement les trois avec sa cuillère.
— Ça.
Silence.
Sora regarda autour de lui.
— La rue ?
— Vous trois.
Akane sourit.
Fumi reprit son service.
— Ça faisait longtemps.
Rien de plus.
Masao prit son assiette.
— Merci.
Fumi lui donna une tape sur les doigts.
— Pas celle-là.
— Pourquoi ?
— Celle-là est pour Tetsu.
— Elles sont pareilles.
— Pas pour moi.
Masao changea d’assiette.
Les trois avaient continué de marcher.
Après quelques secondes, Sora parla.
— Elle est devenue sentimentale.
Tatsuo répondit :
— Elle vieillit.
Akane tourna lentement la tête.
— Répète ça près de Meilin.
— Fumi est plus jeune.
— Ce n’est absolument pas une défense.
Sora acquiesça.
— Je paierais pour voir.
— Tu n’as pas assez d’argent.
— J’en trouverais.
Akane mordit dans sa brochette.
— Vous avez toujours fait ça pendant mon absence ?
— Quoi ? demanda Sora.
— Être stupides ensemble.
Tatsuo répondit :
— Principalement lui.
— Faux.
— Tu as essayé de fabriquer ton encre.
Sora ralentit.
— Pourquoi tu ressors ça ?
Akane eut immédiatement un sourire.
— L’encre violette ?
— Elle n’était pas violette.
Tatsuo :
— Si.
— Bleu très sombre.
Akane :
— Violette.
— Vous avez des souvenirs défaillants.
Tatsuo regarda Akane.
— Elle avait taché le mur du temple pendant trois mois.
— Et alors ?
— Le mur était violet.
Sora leva un doigt.
— Parce que la pierre réagissait mal.
Akane se mit à rire.
— C’est encore mieux.
— J’avais dix-sept ans.
— Tu étais persuadé d’avoir inventé quelque chose.
— Techniquement, oui.
— Une encre qui change de couleur ?
— C’est une propriété intéressante.
Tatsuo secoua la tête.
— Elle était violette.
Sora le regarda.
— Je pars.
— Tu marches déjà avec nous.
— Alors je pars plus vite.
Akane rit encore.
Pendant quelques instants, Tatsuo aussi.
Pas seulement un souffle.
Pas ce petit sourire qu’il utilisait généralement à la place.
Un rire court.
Réel.
Sora le regarda.
Akane également.
Tatsuo s’arrêta.
— Quoi ?
Akane secoua la tête.
— Rien.
— Non.
Sora sourit.
— Pour une fois, vraiment rien.
Ils continuèrent.
Haru retrouva Tatsuo devant un jeu de lancer.
— Tatsuo !
Il arriva avec Kenta et Yui.
Mio suivait avec Toma.
Haru tenait une petite figurine.
— J’ai gagné ça.
Tatsuo regarda.
— Un poisson.
— C’est un thon.
— D’accord.
— Il faut lancer trois sacs dans une caisse.
— Bien.
— Vous essayez ?
— Non.
Kenta sourit.
— Il a peur.
Tatsuo regarda le garçon.
— Beaucoup.
— Alors essayez.
— Cette logique ne fonctionne pas.
Akane prit une pièce.
— Moi j’essaie.
Sora également.
Tatsuo recula.
— Bonne chance.
Haru l’attrapa par la manche.
— Non.
— Quoi ?
— Vous aussi.
— Pourquoi ?
— Parce que.
Tatsuo regarda Sora.
— Il apprend de toi.
— Je suis fier.
Tatsuo finit par payer.
Le jeu consistait à lancer trois petits anneaux de bois sur des piquets alignés.
Akane lança le premier.
Raté.
Le second.
Réussi.
Le troisième.
Réussi.
Haru leva les bras.
— Deux !
Akane sourit.
— Pas mal.
Sora lança.
Premier réussi.
Deuxième raté.
Troisième réussi.
— Égalité.
Kenta regarda Tatsuo.
— À vous.
Tatsuo prit le premier anneau.
Il lança.
Trop court.
Haru le fixa.
Tatsuo prit le deuxième.
Lança.
Trop long.
Sora commença à sourire.
Tatsuo prit le troisième.
Le piquet était directement devant lui.
Il lança.
L’anneau toucha le bois.
Rebondit.
Tomba à côté.
Silence.
Haru ouvrit la bouche.
— Vous avez raté les trois.
— Oui.
— Tous.
— J’étais là.
— Mais...
Il regarda Tatsuo comme si l’homme venait de lui annoncer que les montagnes savaient nager.
— Vous êtes mauvais.
— Apparemment.
Kenta éclata de rire.
Yui aussi.
Akane posa une main sur sa bouche.
Sora n’essaya même pas.
— Je savais que cette soirée valait la peine.
Tatsuo regarda le propriétaire du stand.
— Encore.
Sora s’arrêta de rire.
— Tu es vexé.
— Non.
Akane :
— Il est vexé.
— Je veux comprendre.
Haru lui tendit trois nouveaux anneaux.
— Cette fois vous allez réussir.
Tatsuo lança.
Premier.
Raté.
Deuxième.
Raté.
Troisième.
Il resta autour du piquet une demi-seconde avant de tomber.
Haru posa lentement une main sur son épaule.
— C’est pas grave.
Tatsuo le regarda.
— Enlève ta main.
— Vous pouvez pas être bon partout.
Sora dut s’appuyer contre Akane pour ne pas tomber de rire.
Akane le repoussa.
— Attention.
— Pardon.
Tatsuo s’éloigna.
Haru lui cria :
— Vous êtes vexé ?
— Terriblement.
Les enfants éclatèrent de rire.
Puis Haru repartit avec eux.
Il ne demanda pas à Tatsuo de suivre.
Il n’en avait pas besoin.
Quelques secondes plus tard, il avait déjà disparu dans la foule.
Tatsuo le regarda partir.
Akane se plaça à côté de lui.
— Ça te fait bizarre ?
— Quoi ?
— Rien.
— Arrêtez avec ça.
Elle sourit.
Une cloche plus petite retentit près du port.
La lutte allait commencer.
Un cercle avait été tracé au sol avec une épaisse corde.
Les règles étaient anciennes et simples.
Pas de coups.
Pas d’étranglement.
Pas de doigts dans les yeux, règle qui, selon Saburo, avait dû être ajoutée après un festival particulièrement stupide plusieurs décennies auparavant.
Faire tomber l’adversaire ou le pousser hors du cercle.
Genzo entra.
La foule applaudit immédiatement.
— Évidemment, murmura Nami.
Genzo ouvrit les bras.
— Je n’y peux rien si le peuple m’aime.
— Le peuple veut te voir tomber.
— C’est aussi de l’amour.
Son premier adversaire fut Kenji.
Il entra dans le cercle.
Regarda Genzo.
— Doucement.
— Jamais.
— J’ai deux enfants.
— Ils seront fiers.
— Si je meurs, je te les laisse.
Genzo recula immédiatement.
— J’abandonne.
Tout le monde rit.
Kenji sourit.
— Trop tard.
Ils se mirent en position.
Au signal, Kenji attaqua vite.
Genzo ne chercha pas à le bloquer frontalement.
Il recula d’un demi-pas.
Sa main attrapa le bras.
Son pied se plaça à l’extérieur de celui de Kenji.
Un pivot.
Kenji se retrouva hors du cercle avant même d’avoir réellement perdu l’équilibre.
Il regarda ses pieds.
Puis Genzo.
— Tu pouvais pas me pousser normalement ?
Genzo lui tendit la main.
— C’est fatigant.
Kenji la prit.
— Je te déteste.
— Tes enfants m’aiment bien.
Deuxième adversaire.
Un jeune marin nommé Kohei.
Beaucoup plus rapide.
Il tenta de passer sur le côté.
Genzo le suivit.
Kohei changea de direction.
Genzo aussi.
Le jeune homme plongea bas.
Pendant une seconde, il sembla avoir pris l’avantage.
Puis Genzo abaissa son centre de gravité, contrôla l’épaule et utilisa la poussée de Kohei pour le faire tourner.
Kohei tomba sur le dos.
— Merde.
Genzo lui tendit la main.
— Ton pied droit.
— Quoi ?
— Tu l’avances avant d’attaquer.
Kohei se releva.
— Toujours ?
— Trois fois.
— Je l’ai attaqué une fois.
— Je t’ai regardé avant.
Kohei fronça les sourcils.
Puis regarda son propre pied.
— Ah.
Tatsuo observait depuis le bord de la foule.
Sora le remarqua.
— Tu analyses ?
— Je regarde.
— Même chose.
— Non.
Osamu entra ensuite.
Cette fois, plusieurs personnes sifflèrent.
Osamu dépassait Genzo d’une tête et possédait des épaules qui avaient dû poser des problèmes personnels à plusieurs portes du village.
Il sourit.
— Cette année.
Genzo leva les mains.
— Tu dis ça tous les ans.
— Cette année.
Ils se placèrent.
Osamu attaqua.
Pas vite.
Fort.
Il posa ses deux mains sur les épaules de Genzo et poussa.
Genzo recula.
Un pas.
Puis deux.
La foule cria.
Osamu continua.
Le talon de Genzo approchait de la corde.
Encore quelques centimètres.
Nami leva un sourcil.
Genzo sourit.
Tatsuo le vit.
Au moment où Osamu poussa une nouvelle fois, Genzo céda.
Pas en arrière.
Sur le côté.
Il attrapa le poignet d’Osamu.
Son autre bras passa sous l’épaule.
Sa hanche pivota.
Le poids d’Osamu continua dans la direction qu’il avait lui-même choisie.
Une seconde plus tard, il était à genoux hors du cercle.
Le silence dura une fraction de seconde.
Puis toute la place applaudit.
Osamu se retourna.
— Je déteste ce mouvement.
Genzo rit.
— Alors arrête de me le donner.
Il lui tendit la main.
Osamu la prit.
— L’année prochaine.
— Évidemment.
Quelqu’un dans la foule cria :
— TATSUO !
Tatsuo ferma les yeux.
Une deuxième voix :
— TATSUO CONTRE GENZO !
Puis plusieurs.
— ALLEZ !
— UNE MANCHE !
Haru apparut miraculeusement au premier rang.
— TATSUO !
Tatsuo le regarda.
— Non.
Genzo rit.
— Il a peur.
Tatsuo regarda Genzo.
Puis le cercle.
— Énormément.
La foule éclata de rire.
Genzo ouvrit les bras.
— Je promets d’être doux.
— C’est rassurant.
— Alors viens.
— Non.
— Pourquoi ?
Tatsuo prit tranquillement un morceau de nourriture sur l’assiette de Sora.
Sora le regarda.
— C’était le mien.
— J’avais faim.
Akane éclata de rire.
Genzo pointa Tatsuo.
— Tu fuis !
— Oui.
— Devant tout le village !
— Tragique.
Haru cria :
— Allez !
Tatsuo mordit dans le morceau.
— Non.
Genzo secoua la tête.
— Un jour.
Tatsuo répondit :
— Peut-être.
La foule se remit à rire.
Puis un nouvel adversaire entra.
Et la compétition continua.
Toma avait attendu le moment où Genzo sortait du cercle.
Il s’approcha.
— Genzo.
Le pêcheur regarda en bas.
— Oui ?
Toma leva son petit bateau.
— J’ai gagné.
Genzo s’accroupit.
— Beau navire.
— Haru l’a gagné.
— Donc tu n’as pas gagné.
Toma réfléchit.
— J’étais là.
— Ça compte.
Il prit délicatement la figurine.
— Elle ressemble au bateau de ton père.
Les yeux de Toma s’agrandirent.
— C’est ce que j’ai dit !
— Tu as bon goût.
Il lui rendit.
Toma regarda le cercle.
— Je peux essayer ?
Genzo regarda la corde.
Puis Toma.
— Contre moi ?
— Oui.
Nami, à quelques mètres :
— Genzo.
Il leva une main.
— Je sais.
Toma entra dans le cercle.
Plusieurs personnes remarquèrent.
Puis d’autres.
Une petite foule resta.
Genzo se plaça devant lui.
— Prêt ?
Toma acquiesça très sérieusement.
— Prêt.
Il chargea.
Genzo recula.
Beaucoup.
Toma poussa.
Genzo recula encore.
Puis posa volontairement le pied hors du cercle.
Toma leva les bras.
— J’AI GAGNÉ !
Les gens applaudirent.
Genzo tomba théâtralement à genoux.
— Terrassé.
Toma sourit.
Puis son expression changea.
— Vous avez fait exprès.
Genzo se releva.
— Quoi ?
— Vous avez fait exprès.
— Impossible.
— Si.
Toma croisa les bras.
— Encore.
Genzo regarda Nami.
Elle sourit.
— Ton problème.
Genzo soupira.
— D’accord.
Ils recommencèrent.
Cette fois, Genzo ne sortit pas.
Il se contenta de déplacer Toma doucement sur le côté jusqu’à ce que le garçon pose lui-même le pied hors du cercle.
Toma regarda son pied.
Puis Genzo.
— Encore.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j’aimerais manger avant demain.
Toma réfléchit.
Puis tendit la main.
Genzo la serra très sérieusement.
— Bonne manche.
Toma sourit.
— La prochaine fois je gagne.
— Je compte dessus.
La nuit s’installa complètement.
Les lanternes devinrent plus lumineuses.
Les rues, plus pleines.
Les odeurs se mélangeaient.
Poisson grillé.
Sauce sucrée.
Pâte frite.
Bouillon.
Bois chaud.
Sel.
Un peu de fumée.
Beaucoup trop d’alcool près des tables des pêcheurs.
Genzo y était installé depuis un moment.
Kenji remplit son verre.
Nami lui prit avant qu’il ne le touche.
— Non.
Genzo regarda sa main vide.
— Pourquoi ?
— Parce que je t’aime.
— C’est une façon très étrange de le montrer.
— Demain tu me remercieras.
— Jamais.
— Après-demain.
Kenji tendit discrètement un autre verre à Genzo.
Nami tourna la tête.
Kenji le reprit immédiatement.
— Je n’ai rien fait.
— Je n’ai rien dit.
— Tes yeux parlent.
Genzo éclata de rire.
— Elle fait ça.
Nami posa le verre plus loin.
— Mange.
— Oui.
Elle lui donna une assiette.
Genzo commença à manger sans protester.
Quelques minutes plus tard, il appelait Jun.
— Hé !
Jun se retourna.
Il marchait avec une jeune femme aux cheveux courts.
Ami.
Genzo leva son verre vide.
— Jun !
Jun ferma les yeux.
— Non.
Ami sourit déjà.
— Quoi ?
— Ne réponds pas.
Genzo cria :
— Tu nous présentes ?
Jun continua de marcher.
Kenji ajouta :
— ON LA CONNAÎT DÉJÀ !
Plusieurs pêcheurs rirent.
Jun devint rouge.
Ami se tourna vers eux.
— Bonsoir !
Genzo leva la main.
— Bonsoir, Ami !
Jun la regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est drôle.
Il soupira.
— Je déteste ce village.
Ami sourit.
— Non.
Jun regarda devant lui.
— Apparemment personne ne me croit aujourd’hui.
Un peu plus loin, Haru et ses amis avaient perdu Kenta.
— Il était là, dit Mio.
— Je sais.
— Puis il était plus là.
— Je sais.
Yui regarda autour d’elle.
— Peut-être qu’il est allé au stand des boulettes parce qu’il disait depuis tout à l’heure qu’il voulait en manger mais après il a vu Renji et Renji lui a dit qu’il y avait un concours derrière le temple du port et—
Mio leva une main.
— Yui.
Elle s’arrêta.
— Oui ?
— Où est Renji ?
Yui regarda la foule.
— Là.
Renji courait.
Kenta derrière lui.
Puis Shin derrière les deux.
— REVENEZ !
Mio ferma les yeux.
Haru sourit.
— On les a trouvés.
Shin attrapa finalement son petit frère par l’arrière du vêtement.
Renji continua de courir sur place une seconde.
— Lâche-moi !
— Maman te cherche.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu cours ?
— Parce qu’elle me cherche.
Shin regarda le ciel comme s’il demandait de l’aide à une divinité particulièrement inattentive.
Kenta en profita pour repartir.
Mio l’attrapa.
— Toi aussi.
— Quoi moi ?
— Tu viens.
— Je suis pas son frère.
— J’ai pas dit que tu l’étais.
— Alors pourquoi ?
— Parce que je vais pas te chercher dans dix minutes.
Haru regarda Mio.
— Tu parles comme ma mère.
Mio s’arrêta.
— Retire.
— Pardon.
La musique changea.
Les tambours ralentirent.
Plusieurs habitants commencèrent à dégager le centre de la place.
Chie se leva immédiatement.
Saburo la regarda.
— C’est parti.
— Observe.
— J’observe chaque année.
— Et chaque année tu as tort.
— Chaque année tu t’assois.
Meilin posa tranquillement sa tasse.
— Vous allez recommencer jusqu’à votre mort ?
Saburo réfléchit.
— Probablement.
— Bien.
Les musiciens commencèrent une ancienne mélodie de Kazenami.
Une danse simple.
Pas vraiment destinée à être regardée.
Destinée à être faite.
Des couples entrèrent.
Puis des familles.
Puis des enfants.
On avançait en cercle.
Trois pas.
Un pivot.
Deux mouvements de bras rappelant des vagues.
Puis retour.
Chie entra la première parmi les anciens.
Fumi la suivit après beaucoup trop de protestations.
Tetsu aussi.
Saburo resta assis.
Meilin le regarda.
— Tu ne danses pas ?
— Je garde les places.
— Menteur.
— J’ai mal au genou.
— L’autre.
Saburo la fixa.
— Tu es terrifiante.
— Merci.
Il se leva.
Les enfants de Haru rejoignirent le cercle.
Kenta se trompa immédiatement de sens.
Il rentra dans Yui.
Yui rentra dans Renji.
Renji manqua de tomber.
Mio les remit tous dans le bon sens avec l’expression épuisée de quelqu’un qui gérait déjà une famille de cinq personnes à onze ans.
Haru connaissait les premiers pas.
Les suivants, beaucoup moins.
Toma imitait uniquement Haru.
Ce qui créait une catastrophe avec une seconde de retard.
Un peu plus loin, Genzo dansait avec Nami.
Et contre toute attente, il était bon.
Très bon.
Ses mouvements étaient légers malgré son gabarit.
Nami leva les yeux vers lui.
— Tu te souviens.
— Je me souviens de tout.
— Tu as oublié notre anniversaire l’année dernière.
— Je me souviens de presque tout.
Elle lui donna un coup de coude.
Il rit.
Akane regardait depuis un banc.
Daigo à côté.
— Tu veux y aller ? demanda-t-il.
Elle tourna la tête vers lui.
— Tu viens vraiment de me proposer de danser ?
— Doucement.
Akane sourit.
— Je vais noter la date.
Daigo lui tendit la main.
Elle la prit.
Ils entrèrent au bord du cercle.
Pas longtemps.
Quelques pas seulement.
Akane riait.
Daigo regardait davantage ses pieds à elle que les siens, probablement pour vérifier qu’elle ne glissait pas.
— Arrête.
— Quoi ?
— Je te vois.
— Je danse.
— Tu surveilles mes pieds.
— Je peux faire les deux.
— Tu es impossible.
— Ça vient de famille.
Meilin était restée assise.
Une petite fille s’approcha.
Aya.
Elle avait six ans et portait une lanterne de papier ronde contre son ventre.
— Meilin ?
— Oui ?
— Pourquoi on met toujours les lanternes près de la mer ?
Meilin regarda la baie.
— Parce qu’autrefois il y en avait moins dans les rues.
Aya attendit.
Meilin sourit.
— Très bonne question suivante.
La petite s’assit à côté d’elle.
Toma les rejoignit.
Puis Yui.
Puis Haru.
Puis Mio.
Kenta arriva uniquement parce que tout le monde était là.
Même Renji s’approcha, sous la surveillance de Shin.
Meilin regarda les enfants s’installer.
— Vous voulez vraiment savoir ?
— Oui, répondirent plusieurs voix.
Saburo, revenu de la danse beaucoup plus tôt que prévu, se rassit.
— Je connais déjà.
— Alors tais-toi.
— Je voulais aider.
— Mauvaise idée.
Meilin regarda les lanternes.
— Il y a longtemps, Kazenami était plus petit.
Haru regarda autour de lui.
— Beaucoup ?
— Beaucoup.
— Combien de maisons ?
— Si tu m’interromps à chaque phrase, je vais inventer.
Haru ferma la bouche.
Meilin reprit.
— Les pêcheurs partaient parfois plusieurs jours. Il n’y avait pas de grand quai, pas de cloche au port et aucune lumière sur la côte en dehors des maisons.
Elle désigna les montagnes.
— La nuit, depuis la mer, Kazenami disparaissait presque complètement.
Toma serra son petit bateau.
— Ils se perdaient ?
— Parfois.
Les enfants se turent.
— Alors, les soirs où les bateaux devaient revenir, les familles sortaient des lampes devant les maisons.
Elle regarda les rangées de lanternes qui descendaient jusqu’à l’eau.
— Puis elles ont commencé à en mettre sur la plage. Sur les rochers. Sur les quais lorsqu’on en a construit.
— Pour montrer le chemin ? demanda Mio.
Meilin acquiesça.
— Pour montrer où était la maison.
Yui fronça les sourcils.
— Mais maintenant les bateaux savent où est Kazenami.
— Oui.
— Donc on n’a plus besoin des lanternes.
Meilin regarda la petite fille.
— On n’en a plus besoin pour retrouver le port.
Elle s’arrêta.
— Ce n’est pas pour ça qu’on les enlève.
Haru regarda les lumières.
Tatsuo se trouvait quelques mètres derrière les enfants.
Il avait entendu.
Meilin croisa brièvement son regard.
Puis retourna vers eux.
— Maintenant, elles sont là parce que c’est joli, ajouta Kenta.
Saburo grogna.
— Toute cette histoire pour ça.
Meilin lui donna un petit coup sur le bras.
Les enfants rirent.
Plus tard, Tatsuo retrouva Sora au bord de l’eau.
Akane était déjà là.
Elle s’était assise sur une vieille caisse retournée.
Sora lui tendit une tasse.
— Pas d’alcool.
Akane la prit.
— Tu as appris.
— Daigo m’a menacé.
— Il menace tout le monde.
— Il était très convaincant.
Tatsuo s’assit sur le quai.
Sora regarda son verre.
— Et toi ?
— Quoi ?
— Tu bois ?
— Non.
— Tu as refusé Genzo.
— Oui.
— Tu refuses tout le monde.
— Pas tout.
Akane leva sa tasse.
— Il m’a laissé lui voler son repas.
— Je ne t’ai pas laissée.
— Tu n’as pas repris le bol.
— Tu l’avais presque terminé.
Sora s’assit à son tour.
Pendant un moment, ils regardèrent la fête.
D’ici, les conversations formaient surtout un murmure.
La musique arrivait plus douce.
Les lanternes se reflétaient en longues lignes tremblantes sur l’eau noire.
Akane regarda le port.
— C’est bizarre.
— Quoi ? demanda Sora.
— Rien n’a changé.
Tatsuo regarda les nouveaux quais.
Puis les bâtiments réparés.
— Beaucoup de choses ont changé.
— Je sais.
Elle sourit.
— C’est pour ça que c’est bizarre.
Sora comprit.
— Tu reconnais quand même tout.
— Oui.
Un silence.
Akane regarda Tatsuo.
— Vous êtes vraiment restés ici tout ce temps.
Sora leva un sourcil.
— C’était le principe.
— Je sais.
— Très mauvaise phrase alors.
— Merci.
Tatsuo regarda la mer.
— Kazehura te manque ?
Akane réfléchit.
— Certaines choses.
— Lesquelles ?
— Les gens.
Puis :
— Quelques rues.
— Pas les médecins ? demanda Sora.
Elle lui lança un regard.
— Très drôle.
— Désolé.
— Non.
Elle regarda ses mains.
— Et puis j’y ai vécu six ans.
Tatsuo ne répondit pas.
Akane poursuivit :
— Je ne vais pas prétendre que tout était horrible simplement parce que la fin l’a été.
Sora acquiesça.
— Tu y retourneras ?
— Peut-être.
Tatsuo tourna légèrement la tête.
Akane le vit.
— Quoi ?
— Rien.
— Tatsuo.
Il réfléchit.
— Je pensais que tu resterais ici.
— Je vais rester ici.
— Alors ?
Elle sourit.
— Je peux aussi y retourner un jour.
— Ah.
Sora regarda Tatsuo.
— Concept révolutionnaire.
— Tais-toi.
Akane rit.
Puis porta une main à son ventre.
Son expression changea légèrement.
Tatsuo se redressa.
— Quoi ?
— Rien.
— Akane.
— Ils bougent.
Sora regarda immédiatement son ventre.
Tatsuo, lui, trouva soudain la mer extrêmement intéressante.
Akane le remarqua.
— Tatsuo.
— Quoi ?
— Tu peux regarder.
— Je regarde.
— La mer.
— Elle est là.
Sora baissa la tête pour cacher son sourire.
Akane secoua la sienne.
— Toujours aussi courageux.
— Merci.
— Ce n’était pas un compliment.
— Trop tard.
Ils restèrent là.
Les trois.
Comme autrefois.
Mais pas vraiment.
Et peut-être que c’était mieux ainsi.
La fête continua sans eux.
Chie avait dépassé les sept minutes.
Saburo refusait de reconnaître l’événement.
— Tu t’es arrêtée entre deux morceaux.
— Ce n’était pas une pause.
— Tu étais assise.
— Je changeais de chaussures.
— Tu n’as pas changé de chaussures.
— J’y ai pensé.
Fumi applaudit.
— Ça compte.
— Non !
Tetsu leva sa tasse.
— Moi je lui donne huit minutes.
Saburo regarda autour de lui.
— Je suis entouré de menteurs.
Meilin répondit :
— Tu es surtout entouré de gens qui veulent te contrarier.
— Pourquoi ?
— C’est amusant.
Reina retrouva enfin Renji.
Elle le saisit par l’épaule.
— Tu devais rester près du stand.
— J’étais près.
— Le port est à l’autre bout du village.
— Mais toujours à Kazenami.
Shin se retourna.
— Je peux partir maintenant ?
Reina regarda son fils aîné.
— Oui.
Il partit immédiatement.
— Shin !
Il s’arrêta.
— Quoi encore ?
Elle lui tendit deux brochettes.
— Pour toi.
Il revint.
Les prit.
— Merci.
— Et pour Ami.
Shin sourit.
— Jun va être jaloux.
Reina le regarda.
— Pourquoi ?
Shin comprit qu’il venait de parler trop vite.
— Rien.
Renji sourit.
— Jun aime Ami.
— RENJI.
Reina tourna la tête vers son fils.
— Vraiment ?
Shin attrapa Renji.
— On repart.
— Mais maman—
— Maintenant.
Ils disparurent.
Reina resta devant son grill.
Un sourire se forma.
— Intéressant.
Jun comprit qu’une catastrophe était en route lorsqu’il vit Reina sourire dans sa direction.
Il prit Ami par le bras.
— On va ailleurs.
— Pourquoi ?
— Instinct.
— Jun !
Reina leur faisait signe.
Ami répondit immédiatement.
Jun ferma les yeux.
— Trahison.
Haru, Kenta et Mio s’étaient engagés dans un concours de petites embarcations.
Des coques grossièrement taillées dans du bois étaient déposées dans un canal étroit où l’eau descendait vers le port.
Les enfants devaient fabriquer une petite voile avec un morceau de tissu.
Yui avait décidé que la sienne serait « scientifiquement meilleure ».
Personne ne savait ce que cela signifiait.
Toma avait attaché son prix du début de soirée à côté de sa propre embarcation.
— Il va tomber, dit Mio.
— Non.
Le bateau pencha.
Toma retira immédiatement la figurine.
— J’avais prévu.
Kenta lança le sien avant le signal.
— Hé !
— J’ai glissé.
— Avec ton bateau ?
— Oui.
Haru plongea la main dans l’eau pour le récupérer.
Une petite vague éclaboussa son vêtement.
Mio le regarda.
— Ta mère va te tuer.
— Pourquoi tout le monde dit ça aujourd’hui ?
Un peu plus tard, Yui trouva Tatsuo.
— Tatsuo.
Il se retourna.
— Oui ?
— Haru est mouillé.
— Évidemment.
— Vous voulez savoir pourquoi ?
— Non.
Yui resta silencieuse.
Une seconde.
Deux.
C’était probablement un record personnel.
— Il a mis sa main dans le canal parce que Kenta a—
Tatsuo regarda autour de lui.
Haru se trouvait dix mètres plus loin.
Le garçon croisa son regard.
Tatsuo regarda Yui.
Puis Haru.
Haru leva légèrement les mains.
T’as vu ?
Tatsuo hocha la tête.
Je comprends.
Haru sourit.
Le temps passa.
Les stands perdirent peu à peu leurs piles de nourriture.
Les enfants commencèrent à ralentir.
Les plus jeunes furent récupérés par leurs parents.
Les adolescents refusèrent naturellement de reconnaître qu’ils étaient fatigués.
Certains adultes avaient abandonné toute illusion de dignité.
Kohei chantait.
Très mal.
Genzo chantait avec lui.
Encore plus fort.
Nami avait renoncé à les arrêter.
— Tu vas te réveiller sans voix, lui dit-elle.
— Alors tu auras une journée tranquille.
— Bois de l’eau.
Elle lui tendit un verre.
Genzo le prit.
But.
Puis grimaça.
— Ça n’a aucun goût.
— C’est le principe.
Il termina quand même.
Kenji revint avec une bouteille.
Nami le regarda.
Il changea immédiatement de direction.
Lorsque la grande cloche du port sonna trois fois, les musiciens s’arrêtèrent.
Cette fois, personne n’eut besoin d’expliquer pourquoi.
Un mouvement parcourut Kazenami.
Les gens commencèrent à se diriger vers la baie.
Les stands restèrent ouverts, mais presque plus personne ne commandait.
Des bancs furent rapprochés.
Des couvertures posées sur les pierres près de l’eau.
Les anciens obtinrent les meilleures places.
Pas vraiment par respect.
Principalement parce que Meilin avait déclaré :
— Je m’assois ici.
Et personne ne s’était suffisamment ennuyé dans sa vie pour contester.
Saburo s’installa à côté.
— J’allais prendre cette place.
— Tu es trop lent.
— Tu m’as poussé.
— Faible.
Chie arriva.
— J’ai tenu vingt-deux minutes.
Saburo regarda Meilin.
— Elle compte tout le temps entre le premier et le dernier morceau.
— Évidemment, répondit Chie.
Fumi s’assit.
Tetsu aussi.
Autour d’eux, plusieurs autres anciens prirent place.
Certains parlaient encore.
D’autres regardaient déjà la baie.
Haru retrouva ses parents.
Son père avait l’air beaucoup mieux que lors de l’arrivée de Seong.
Encore un peu maigre.
Mais debout.
Haru se plaça près de lui.
— Ça va ?
Son père sourit.
— C’est moi qui devrais te demander ça.
— Pourquoi ?
Il regarda ses vêtements.
Haru suivit son regard.
Une manche humide.
De la sauce sur la ceinture.
Une trace de poussière sur le genou.
— J’ai eu une soirée difficile.
Sa mère ferma les yeux.
— Tu vas me raconter.
— Plus tard.
Kenta arriva.
Puis Mio.
Yui.
Toma.
Les parents des autres enfants se trouvaient non loin.
Pour une fois, personne ne courait.
Même Renji était assis.
Shin s’était assuré de cette victoire en s’installant juste derrière lui.
Daigo apporta un coussin supplémentaire à Akane.
— J’en ai déjà un.
— Celui-là est mieux.
— Pourquoi ?
— Plus épais.
— Daigo.
— Quoi ?
— Assieds-toi.
Il s’assit.
Immédiatement.
Akane sourit.
— Merci.
Il regarda la baie.
— De rien.
Genzo et Nami arrivèrent plus tard.
Genzo portait deux couvertures.
Et Toma.
Le garçon dormait contre son épaule.
Nami regarda l’enfant.
— Comment ?
Genzo haussa doucement les épaules.
— Il s’est assis près de moi.
— Et ?
— Puis il était là.
Toma ouvrit un œil.
— Je dors pas.
Genzo baissa les yeux.
— Bien sûr.
— Je regarde.
— Avec l’intérieur de tes paupières ?
Toma ferma de nouveau les yeux.
— Oui.
Nami étouffa un rire.
Ils rejoignirent les autres.
Sora trouva Tatsuo près de l’extrémité du quai.
— Tu comptes regarder d’ici ?
— Peut-être.
— Akane est là-bas.
Tatsuo regarda.
Elle leur faisait signe.
Il rejoignit les deux.
Ils s’installèrent légèrement en retrait de la foule.
Pas isolés.
Juste assez loin pour voir tout le monde.
La baie devant eux était noire.
Trois petites barges attendaient au large.
On ne distinguait que quelques silhouettes se déplaçant dessus et de minuscules points de lumière.
Les lanternes de Kazenami se reflétaient sur l’eau.
Des centaines de traits dorés ondulaient entre les bateaux.
Les conversations diminuèrent progressivement.
Pas parce que quelqu’un l’avait demandé.
Parce que tout le monde attendait la même chose.
Un enfant cria quelque chose.
Sa mère lui demanda de parler moins fort.
Quelqu’un rit.
Puis le silence revint.
Tatsuo regarda autour de lui.
Haru était devant, entre ses amis et sa famille.
Mio parlait doucement à Toma, qui prétendait toujours ne pas dormir.
Kenta fixait les barges.
Yui avait enfin cessé de parler.
Meilin était assise avec Saburo, Fumi, Chie et Tetsu.
Eiko avait abandonné son stand.
Jun se trouvait près d’Ami.
Reina avait un bras autour de Renji.
Shin mangeait encore.
Masao discutait avec Osamu.
Genzo était assis derrière Nami, un bras posé sur son genou.
Daigo regardait sa fille.
Akane regardait le ciel.
Sora aussi.
Tatsuo reporta les yeux vers la mer.
Une lumière partit de la première barge.
Fine.
Presque blanche.
Elle grimpa dans le noir en laissant derrière elle une traînée d’étincelles.
Un sifflement traversa la baie.
La lumière monta.
Encore.
Puis disparut.
Pendant une fraction de seconde, il n’y eut plus rien.
L’explosion fit vibrer l’air.
Une immense fleur dorée s’ouvrit au-dessus de la mer.
Des centaines de branches lumineuses partirent de son centre.
Elles grandirent.
S’incurvèrent.
Puis commencèrent à retomber lentement.
Kazenami fut éclairé comme en plein crépuscule.
Les toits prirent une couleur chaude.
Les lanternes pâlirent.
Les montagnes derrière le village sortirent brièvement de l’obscurité.
Et sous le feu, la mer en créa un second.
Déformé.
Brisé par les vagues.
Une fleur d’or sous une fleur d’or.
Les enfants crièrent.
Puis une seconde fusée partit.
Cette fois de la barge opposée.
Rouge.
L’explosion se déploya plus bas.
Une autre partit immédiatement.
Puis une autre.
Trois fleurs rouges s’ouvrirent au-dessus de l’horizon.
Leurs reflets tremblèrent entre les bateaux.
Des points blancs apparurent ensuite autour d’elles.
Rapides.
Des dizaines.
Puis des centaines.
Comme si quelqu’un avait jeté une poignée d’étoiles dans la nuit.
Haru leva la tête si haut que son père dut poser une main derrière son dos.
— Regarde devant toi.
— Je regarde !
— Tu vas tomber.
— Je tombe pas.
Mio le retint par la manche lorsque son équilibre changea.
— Merci.
— Je savais.
Une nouvelle salve partit.
Bleu pâle.
La lumière était différente.
Plus froide.
Elle transforma pendant une seconde la baie entière.
Les façades blanchirent.
Les visages devinrent presque argentés.
La fumée des premières explosions dérivait déjà au-dessus de l’eau.
Les nouvelles lumières l’atteignirent.
Et le nuage s’illumina de l’intérieur.
D’abord bleu.
Puis rouge lorsqu’une nouvelle explosion éclata derrière.
Puis or.
La fumée semblait devenue une chose vivante suspendue au-dessus de la mer.
Une longue pluie d’étincelles descendit.
Elle ne toucha jamais l’eau.
Mais pendant quelques secondes, elle sembla assez basse pour qu’un bateau puisse naviguer dessous.
Akane murmura :
— J’avais oublié.
Sora tourna légèrement la tête.
— Quoi ?
Elle sourit.
— À quel point c’était beau.
Tatsuo regardait toujours le ciel.
Les artificiers alternèrent les rythmes.
Une explosion immense.
Puis silence.
Trois petites.
Puis cinq.
Des gerbes montaient depuis les barges en éventail.
Certaines fusées éclataient si haut que les spectateurs devaient presque lever complètement la tête.
D’autres restaient près de l’horizon et étiraient leurs lumières au-dessus de la mer.
Un feu se transforma en cercle parfait.
Un autre ouvrit une couronne blanche bordée de rouge.
Puis vint une explosion qui semblait d’abord trop petite.
Quelques points dorés seulement.
Les enfants eurent à peine le temps de réagir.
Chaque point éclata à son tour.
Le ciel se remplit brusquement de dizaines de petites fleurs.
Yui oublia toute dignité.
— ENCORE !
Plusieurs enfants reprirent.
— ENCORE !
Les anciens rirent.
Saburo leva les yeux.
— Ils font ça tous les ans.
Meilin le regarda.
— Et toi aussi tu viens tous les ans.
— Je critique la technique.
Une énorme explosion illumina son visage.
Saburo resta bouche ouverte.
Meilin sourit.
— Très technique.
Il ne répondit pas.
Toma se réveilla complètement au troisième grand feu.
Il se redressa sur les genoux de Genzo.
— J’ai rien raté ?
Genzo regarda Nami.
Puis le ciel.
— Rien d’important.
Toma se détendit.
Nami sourit.
Genzo posa une main sur sa tête.
— Celui-là est pour toi.
Une fusée monta.
Elle éclata en une immense sphère blanche.
Toma ouvrit les yeux.
— Comment vous saviez ?
Genzo resta très sérieux.
— J’ai des relations.
Toma le crut.
Nami dut détourner le visage.
Les lumières continuaient.
Et progressivement, Kazenami lui-même sembla disparaître derrière elles.
Les décorations.
Les stands.
Les ruelles.
Tout ce que le village avait préparé depuis le matin paraissait minuscule sous ce ciel.
Tatsuo ne parlait plus.
Il regardait.
Une fusée monta.
Puis une autre.
Il sentit parfois Sora bouger à côté de lui.
Akane changea légèrement de position.
Quelqu’un derrière rit.
Un enfant appela son père.
Mais pendant plusieurs minutes, Tatsuo ne regarda presque que le ciel.
Puis une explosion particulièrement brillante éclaira toute la place.
Et pendant cette seule seconde, il vit tout le monde.
Meilin.
Le visage levé.
Saburo près d’elle.
Fumi.
Chie, qui battait encore légèrement la mesure avec son pied.
Daigo.
Akane.
Sora.
Genzo et Nami.
Haru au milieu des autres enfants.
Kenta.
Mio.
Yui.
Toma.
Jun.
Ami.
Eiko.
Masao.
Reina.
Shin.
Renji.
Osamu.
Kenji.
Tetsu.
Des dizaines d’autres visages.
Certains dont il connaissait le nom.
D’autres seulement la maison.
D’autres encore qu’il saluait depuis des années sans avoir jamais eu une vraie conversation avec eux.
La lumière disparut.
La nuit revint.
Puis une nouvelle fusée monta.
Les trois barges devinrent soudain silencieuses.
Aucune fusée ne partit.
La fumée dériva.
Les enfants attendirent.
Quelques adultes savaient.
Ils se rapprochèrent légèrement.
Les musiciens posèrent leurs instruments.
Tatsuo regarda la mer.
Un long sifflement monta depuis la barge centrale.
Une gerbe dorée partit presque horizontalement.
Puis une deuxième depuis la gauche.
Une troisième depuis la droite.
Elles ne montèrent pas très haut.
Elles tracèrent au-dessus de la surface trois grandes courbes d’or.
Des vagues.
D’autres suivirent.
Encore.
Encore.
Pendant quelques secondes, toute la baie fut parcourue de lignes lumineuses qui semblaient rouler vers Kazenami.
Puis les barges latérales tirèrent ensemble.
Deux fusées montèrent presque à la verticale.
Elles éclatèrent en blanc.
Une seconde paire.
Rouge.
Une troisième.
Or.
La barge centrale resta silencieuse.
Les lumières extérieures commencèrent à tomber.
Puis quelque chose partit du centre.
Plus haut.
Beaucoup plus haut.
La fusée semblait ne jamais devoir s’arrêter.
Elle dépassa la fumée.
Continua dans le ciel noir.
Puis éclata.
L’explosion fut immense.
Un cœur blanc.
Puis une couronne d’or.
Puis des centaines de longues traînées qui retombèrent lentement.
Très lentement.
Comme les branches lumineuses d’un arbre gigantesque suspendu au-dessus du monde.
Un murmure parcourut la foule.
Les traînées continuaient de descendre.
Elles devenaient plus fines.
Plus sombres.
Et juste avant leur disparition...
Les trois barges tirèrent.
Tout partit.
Les premières explosions remplirent le bas du ciel.
Rouge.
Blanc.
Or.
Une seconde salve éclata plus haut.
Puis une troisième.
Les sons se superposèrent.
La baie vibra.
Les vitres des maisons tremblèrent.
Des dizaines de fusées montèrent simultanément.
Certaines éclatèrent en larges sphères.
D’autres en longues cascades.
D’autres encore en milliers de points si serrés qu’ils formaient presque une lumière continue.
Pendant quelques secondes, il n’y eut plus de ciel noir.
La nuit entière devint or.
Les montagnes apparurent derrière Kazenami.
Chaque arbre sur les premières pentes se dessina.
Les toits brillèrent.
Les petits bateaux du port devinrent parfaitement visibles.
Les lanternes elles-mêmes semblèrent s’éteindre sous une lumière trop grande pour elles.
La mer refléta tout.
Le ciel au-dessus.
Le ciel en dessous.
Et Kazenami au milieu.
Suspendu entre les deux.
Haru avait cessé de crier.
Il regardait simplement.
Toma tenait son petit bateau contre lui.
Meilin avait la tête levée.
Genzo ne plaisantait plus.
Nami avait posé sa main sur la sienne.
Daigo regardait les explosions.
Akane, elle, avait les yeux remplis de leur lumière.
Sora souriait.
Tatsuo resta immobile.
Puis les dernières explosions commencèrent à mourir.
Les grandes branches dorées descendirent.
Une à une.
Le rouge disparut.
Puis le blanc.
Puis les derniers points d’or.
Ils tombèrent vers l’horizon.
La mer les conserva quelques secondes de plus.
Puis elle aussi redevint noire.
La fumée resta suspendue au-dessus de la baie.
Éclairée seulement par les lanternes de Kazenami.
Personne ne parla immédiatement.
Comme si tout le village avait besoin de quelques secondes pour accepter que le ciel était redevenu vide.
Puis quelqu’un applaudit.
Une deuxième personne suivit.
Et soudain toute la baie éclata de bruit.
Les enfants crièrent.
Les adultes applaudirent.
Saburo siffla avec deux doigts.
Chie l’imita beaucoup plus fort.
Fumi lui donna un coup sur l’épaule.
Genzo leva les deux bras.
Toma aussi.
Haru se retourna vers ses amis.
Tout le monde parlait en même temps.
Akane regardait encore le ciel.
— Ça m’avait manqué.
Sora ne répondit pas.
Tatsuo non plus.
Elle tourna légèrement la tête vers eux.
Puis sourit.
— Vous êtes toujours aussi bavards.
Sora se leva.
— Je peux compenser.
Tatsuo se leva à son tour.
— Malheureusement.
Akane prit la main que Sora lui tendait et se remit debout.
Autour d’eux, les familles commençaient lentement à ranger les couvertures.
Certains enfants réclamaient déjà de rester encore.
Les anciens débattaient de l’année où les feux avaient été meilleurs.
Les stands rallumaient leurs braseros pour les derniers clients.
La musique reprendrait probablement bientôt pour ceux qui n’avaient aucune intention de dormir.
Sora regarda Tatsuo.
— On rentre ?
Tatsuo regarda une dernière fois la baie.
La fumée des feux glissait lentement vers le large.
Sous l’arche, les lanternes brûlaient toujours.
Celles qu’on allumait autrefois pour montrer aux marins le chemin de la maison.
— Oui.
Akane se plaça entre eux.
Comme elle l’avait fait des années auparavant.
Et tous les trois quittèrent doucement le bord de l’eau.