Chapitre 10
Le lendemain matin, Tatsuo prit sa hache.
Puis sa hachette.
Il ouvrit la porte du temple.
Fit trois pas.
S’arrêta.
Il regarda la petite hache accrochée à sa ceinture.
La veille, Haru avait vu un homme utiliser un stand comme point d’appui pour sauter sur le bras d’un autre homme.
Yui avait posé suffisamment de questions pour remplir un livre.
Mio avait commencé à comprendre ses déplacements rien qu’en les observant.
Et Tatsuo leur avait dit :
Demain.
Il resta quelques secondes immobile.
Puis retourna dans le temple.
Il décrocha la hachette.
La posa sur la table.
— Non.
Il ressortit avec seulement sa grande hache.
Certaines conséquences pouvaient encore être évitées.
À l’autre bout de Kazenami, Genzo ouvrit les yeux.
Il les referma immédiatement.
La lumière avait commis une faute personnelle.
Sa tête pulsait.
Sa bouche était sèche.
Son épaule lui faisait mal.
Son dos aussi.
Son poignet droit davantage encore.
Il resta allongé quelques secondes.
Puis une image traversa son esprit.
Un stand.
Il fronça les sourcils.
Une autre.
Tatsuo.
Une main sur son bras.
La pierre contre son dos.
Puis une voix :
— DE L’EAU !
Genzo ouvrit les yeux.
Nami était assise près de la fenêtre.
Elle tenait une tasse entre ses mains.
Elle ne le regardait pas.
Genzo resta silencieux.
Il essaya de se relever.
Son crâne protesta.
— Lentement, dit Nami.
Il s’assit au bord du futon.
La tasse fut posée devant lui.
— Bois.
Il obéit.
L’eau était tiède.
Il la termina quand même.
Puis il regarda ses mains.
Ses jointures étaient légèrement gonflées.
— J’ai frappé qui ?
Nami ne répondit pas tout de suite.
Genzo leva les yeux.
— Nami.
Elle posa les mains sur ses genoux.
— Kohei.
Il ferma les yeux.
— Kenji.
Sa mâchoire se contracta.
— Osamu a essayé de t’arrêter.
— Je l’ai frappé ?
— Tu l’as projeté.
Genzo souffla lentement.
— Quelqu’un d’autre ?
— Non.
Il hocha la tête.
Un soulagement minuscule.
Nami le vit.
— Tu as aussi lancé un stand.
Le soulagement disparut.
Genzo regarda sa femme.
— Quoi ?
— Un stand.
Un autre souvenir.
Le bois entre ses mains.
Des visages derrière Tatsuo.
Puis...
Tatsuo courant vers le stand au lieu de s’en écarter.
Genzo porta une main à son front.
— Il y avait des gens derrière.
— Oui.
Il resta immobile.
— J’ai touché quelqu’un ?
— Non.
Il releva les yeux.
Nami continua :
— Tatsuo l’a arrêté.
Genzo ne répondit pas.
— Et après, tu as essayé de le frapper encore.
— Je me souviens.
Nami baissa légèrement la voix.
— De tout ?
Genzo regarda son poignet.
— Pas de tout.
Mais suffisamment.
Il se leva.
Nami fronça les sourcils.
— Où tu vas ?
Genzo chercha ses vêtements.
— Réparer.
Tatsuo n’atteignit pas les arbres.
À peine avait-il dépassé les premières maisons qu’une voix cria :
— TATSUO !
Il ferma les yeux.
Il n’avait même pas encore atteint la forêt.
Haru courait vers lui.
Mio marchait derrière, beaucoup plus calmement.
Yui courait aussi.
Et parlait déjà.
— Vous avez dit demain alors nous sommes venus aujourd’hui parce qu’aujourd’hui c’est demain par rapport à hier même si techniquement maintenant c’est aujourd’hui mais quand vous l’avez dit c’était demain et—
Tatsuo regarda le ciel.
Il était très beau.
Il aurait pu fuir par la montagne.
Haru arriva devant lui.
— Vous avez dit demain.
— Je sais.
Mio les rejoignit.
— Je lui avais dit que vous vous en souveniez.
— Moi aussi, répondit Haru.
— Alors pourquoi tu répètes ?
— Pour être sûr.
Yui s’arrêta enfin.
— J’ai fait une liste.
Tatsuo la regarda.
— Non.
Elle sortit un morceau de papier.
— Si.
Il soupira.
— Combien ?
Yui déplia la feuille.
Puis encore une fois.
Puis une troisième.
Tatsuo regarda Haru.
— Tu l’as aidée ?
— Non.
Mio :
— Personne ne l’a aidée.
Yui sourit fièrement.
— J’en ai vingt-sept.
Tatsuo reprit sa marche.
— On va travailler.
Haru suivit.
— Ça veut dire oui ?
— Ça veut dire que si vous comptez parler toute la matinée, vous allez au moins porter du bois.
— Ça veut dire oui.
— Malheureusement.
Yui se plaça à côté de Tatsuo.
— Première question—
— Attends la forêt.
— Pourquoi ?
— Première réponse.
Elle se tut.
Trois secondes.
— Mais—
Mio lui posa une main sur l’épaule.
— Garde tes forces.
Genzo sortit de chez lui.
La lumière du matin n’était pas devenue plus sympathique.
Plusieurs décorations de la fête étaient encore suspendues entre les maisons.
Des habitants décrochaient les lanternes.
D’autres balayaient les rues.
Deux hommes démontaient une table près du port.
Genzo les connaissait.
Ils le virent.
La conversation s’arrêta.
Genzo continua.
Il n’essaya pas de sourire.
Un peu plus loin, une femme ramassait des morceaux de papier coloré avec ses enfants.
Elle lui adressa un petit signe de tête.
Il répondit.
Ce fut tout.
Nami marchait quelques pas derrière lui.
Genzo se retourna.
— Tu n’as pas besoin de venir.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu viens ?
— Parce que j’en ai envie.
Il regarda devant lui.
— D’accord.
Ils trouvèrent Kohei près du quai.
Le jeune homme réparait une corde.
Son nez n’était plus ensanglanté, mais une légère marque rouge traversait encore sa pommette.
Il vit Genzo arriver.
Ses mains cessèrent de travailler.
Genzo s’arrêta à quelques mètres.
— Kohei.
— Genzo.
Silence.
Nami resta en retrait.
Genzo regarda le visage du jeune homme.
— Je suis désolé.
Kohei ne répondit pas immédiatement.
— Je me souviens t’avoir poussé.
— Puis frappé.
— Oui.
Genzo baissa les yeux.
— Je n’ai aucune excuse.
Kohei regarda la corde entre ses mains.
— T’étais saoul.
— C’est une explication.
Il releva les yeux.
— Pas une excuse.
Kohei resta silencieux.
Genzo continua :
— S’il y a quelque chose que j’ai cassé chez toi, je le remplace.
— Rien.
— Ta journée ?
Kohei eut presque un sourire.
— Je sais pas si tu peux remplacer ça.
— J’essaierai.
Cette fois, le sourire apparut vraiment.
Petit.
Puis disparut.
— Je suis toujours en colère.
Genzo acquiesça.
— Tu as raison.
— Je vais probablement le rester un moment.
— D’accord.
Kohei reprit sa corde.
— Mais j’accepte tes excuses.
Genzo baissa légèrement la tête.
— Merci.
Il repartit.
Nami le suivit.
Après quelques mètres :
— Une.
Genzo soupira.
— Ne compte pas.
— J’ai envie.
Dans la forêt, Tatsuo leva sa hache.
— Maintenant.
Yui leva immédiatement sa feuille.
— Quand Genzo vous a frappé la première fois pourquoi vous avez juste bougé la tête au lieu de reculer parce que vous avez dit hier que reculer pouvait parfois être pire mais là il avait quand même un gros poing et—
— Une question.
— C’était une question.
Mio regarda Haru.
— Elle croit vraiment ça.
Tatsuo posa la hache contre le tronc.
— Parce que si je reculais, je lui donnais de l’espace.
Yui fronça les sourcils.
— Pour quoi ?
— Continuer.
Il se plaça face à elle.
— Si quelqu’un te frappe comme ça...
Il avança lentement son poing, très loin du visage de Yui.
— ...et que tu recules d’un grand pas, tu restes devant lui. Mais plus loin.
Il recula.
— Il peut avancer et recommencer.
Mio observait ses pieds.
Tatsuo déplaça légèrement la tête sur le côté.
— Si je fais seulement ça, le coup passe...
Il avança d’un demi-pas à côté de l’emplacement imaginaire de son adversaire.
— ...et moi, je suis déjà suffisamment proche pour agir.
Yui leva un doigt.
— Donc vous auriez pu le frapper ?
— Oui.
— Mais vous l’avez pas fait.
— Non.
Haru ramassa une branche.
— Parce que vous vouliez pas lui faire mal.
— Entre autres.
Mio fronça légèrement les sourcils.
— Entre autres ?
Tatsuo reprit sa hache.
— Genzo était ivre. Je ne savais pas encore exactement ce qu’il était capable de contrôler et ce qu’il ne contrôlait plus.
La hache s’abattit.
CRAC.
— Je préférais observer.
Mio regarda le tronc.
— Donc pendant qu’il essayait de vous frapper, vous étudiiez comment il se battait ?
— Oui.
Yui regarda Haru.
— C’est un peu vexant pour Genzo.
Haru acquiesça.
— Beaucoup.
Tatsuo leva de nouveau sa hache.
— Probablement.
CRAC.
Yui regarda sa feuille.
— Question deux.
Mio leva une main.
— Attends.
Yui sembla personnellement offensée.
— Pourquoi ?
— J’en ai une.
Elle regarda Tatsuo.
— Quand Genzo bougeait, vous regardiez souvent ses pieds.
— Oui.
— Pourquoi pas ses mains ?
Tatsuo s’arrêta.
Puis il regarda Mio.
— Avance vers moi.
Elle hésita.
— Comme ça ?
— Normalement.
Mio fit un pas.
— Encore.
Elle avança.
Tatsuo montra ses épaules.
— Tu regardes quoi quand quelqu’un veut frapper ?
— Ses bras.
— Mauvaise idée.
Il leva lentement le poing.
— Le bras est presque la dernière chose à bouger.
Mio plissa les yeux.
Tatsuo recommença.
Cette fois très lentement.
Son pied pivota.
Sa hanche suivit.
Puis son épaule.
Enfin le bras.
Mio comprit.
— Le coup commence ici.
Elle désigna son pied.
— Souvent.
Tatsuo hocha la tête.
— Les jambes déplacent le corps. Le bassin transmet. L’épaule suit. Le poing arrive après.
Yui leva la main.
— Donc si quelqu’un a pas de jambes—
Haru tourna la tête.
— Yui.
— C’est une vraie question.
Tatsuo réfléchit.
— Ce serait un combat différent.
Yui nota quelque chose.
Mio regarda sa feuille.
— Tu prends des notes ?
— Évidemment.
Tatsuo soupira.
— Je vais regretter cette journée.
Kenji fut plus difficile à trouver.
Genzo finit par le voir derrière une maison, occupé à démonter une décoration avec Saburo.
Le vieil homme aperçut Genzo.
Il descendit lentement de son tabouret.
— Je vais chercher une autre corde.
Kenji le regarda.
— Vous avez une corde dans la main.
Saburo baissa les yeux.
— Celle-ci est mauvaise.
Il partit.
Kenji regarda Genzo.
— Lâcheur.
— Il a plus de soixante-dix ans.
— C’est pas une excuse.
Genzo s’arrêta devant lui.
— Désolé.
Kenji continua de détacher une corde.
— Je sais.
— Non.
Kenji s’arrêta.
Genzo poursuivit :
— Je t’ai frappé.
— Deux fois.
— Je sais.
— Une fois avec ton épaule.
— Ça compte quand même.
Kenji soupira.
Puis se retourna.
— Tu te rappelles de ce que je t’ai dit avant ?
Genzo réfléchit.
Rien.
— Non.
— Je t’ai dit de rentrer.
Genzo regarda le sol.
Kenji eut un rire bref.
— Tout le monde t’a dit de rentrer.
— Apparemment.
— Nami.
— Oui.
— Moi.
— Oui.
— Kohei.
— Probablement.
— Osamu.
— Je vois où tu veux en venir.
— Tatsuo.
Genzo grimaça.
— Surtout Tatsuo.
Kenji croisa les bras.
— Et tu t’es dit quoi ?
Genzo leva les mains.
— Je ne sais pas, Kenji. J’étais saoul.
— Voilà le problème.
Le ton n’était plus moqueur.
— T’as toujours bu beaucoup pendant les fêtes.
Genzo ne répondit pas.
— Mais jamais comme ça.
— Je sais.
— Alors la prochaine fois, t’arrêtes avant.
Genzo acquiesça.
— Oui.
Kenji le regarda encore quelques secondes.
Puis lui tendit la corde.
— Tiens.
Genzo la prit.
— C’est tout ?
— Non. Tu vas m’aider.
— D’accord.
— Et après, je déciderai si je te pardonne.
Genzo sourit légèrement.
— Tu viens de me donner du travail gratuitement.
— Les conséquences de tes actions.
Genzo le regarda.
Puis baissa la tête.
— J’imagine.
Tatsuo venait de faire tomber le premier arbre lorsque Haru posa enfin la question qu’il attendait.
— Qui vous a appris ?
Tatsuo ne répondit pas.
La forêt était plus silencieuse à cet endroit.
Le tronc tombé craquait encore légèrement contre les branches voisines.
Haru attendit.
Yui regarda Tatsuo.
Mio aussi.
— À vous battre, précisa Haru.
Tatsuo posa la hache.
— Je sais.
— Alors ?
— Non.
Haru fronça les sourcils.
— Non quoi ?
— Je ne répondrai pas.
Le ton n’était pas froid.
Mais il n’avait plus rien de joueur.
Yui baissa lentement sa feuille.
Haru hésita.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne parle pas de ça.
— De la personne qui vous a appris ?
— De ce qui s’est passé avant que j’arrive à Kazenami.
Silence.
Même Yui ne parla pas.
Tatsuo regarda les trois.
— Vous pouvez me demander pourquoi j’ai fait quelque chose hier. Comment. Ce que j’ai vu. Ce que j’aurais pu faire autrement.
Il reprit sa hache.
— Mais pas ça.
Haru comprit.
— D’accord.
Mio acquiesça.
Yui leva timidement la main.
Tatsuo la regarda.
— C’est pas sur avant Kazenami.
— Alors vas-y.
Elle releva sa feuille.
— Est-ce que vous auriez pu utiliser la perche contre Genzo au lieu de la jeter ?
Tatsuo reprit immédiatement son ton habituel.
— Oui.
La tension disparut presque d’un coup.
— Pourquoi vous l’avez jetée ?
— Parce qu’elle aurait pu le blesser.
— Même sans frapper ?
— Un bâton long dans une foule est rarement une bonne idée.
Yui nota.
Haru regarda Tatsuo un instant de plus.
Puis se pencha pour ramasser une branche.
Il ne revint pas sur la question.
Genzo passa près d’une heure avec Kenji.
Il descendit les décorations.
Transporta des tables.
Répara un pied de banc.
Kenji lui donna délibérément les charges les plus lourdes.
Genzo ne protesta pas.
Lorsqu’ils eurent terminé, Kenji s’assit sur une caisse.
— Ça va, ta tête ?
— Non.
— Bien.
Genzo s’assit à côté.
— Tu peux me pardonner maintenant ?
Kenji réfléchit.
— Non.
Genzo hocha la tête.
— D’accord.
Kenji le regarda.
Puis lui donna un coup d’épaule léger.
— Demain.
Genzo leva les yeux.
— Demain ?
— Ça te rappelle quelque chose ?
Genzo ferma les yeux.
— Apparemment tout le monde s’est mis d’accord.
Kenji sourit.
— Va voir Osamu.
Haru et Yui transportaient des branches lorsque Tatsuo posa soudain sa hache.
— J’ai une question.
Yui s’arrêta net.
— Pour nous ?
— Oui.
Elle regarda Mio.
Puis Haru.
Comme si un événement diplomatique majeur venait d’avoir lieu.
Tatsuo désigna Haru.
— Toi, je sais.
Haru posa son fagot.
— Quoi ?
— Treize ans.
— Oui.
Tatsuo reprit :
— Bientôt quatorze.
Haru eut un petit sourire.
— Vous vous souvenez.
— Je ne suis pas complètement inutile.
— J’ai jamais dit ça.
Tatsuo regarda les deux filles.
— Mais ton amie et ton amoureuse, je sais pas.
Haru se figea.
Mio leva lentement la tête.
Yui ouvrit la bouche.
Tatsuo aurait peut-être dû préciser sa question avant la dernière partie.
Trop tard.
— MON QUOI ?!
Les oiseaux quittèrent probablement la région.
Yui pointa Mio.
— SON AMOUREUSE ?!
— C’EST PAS MON AMOUREUSE !
Mio regarda Haru.
Puis Tatsuo.
— Pourquoi moi ?
Tatsuo reprit tranquillement sa hache.
— Vous avez dansé ensemble hier.
— Tout le village a dansé.
— Lui te regardait beaucoup.
Haru devint rouge.
— MAIS...
Il regarda Mio.
Puis Tatsuo.
Puis de nouveau Mio.
Ce qui n’améliora absolument pas sa situation.
Yui se mit à sourire avec une lenteur inquiétante.
— Haru...
— Non.
— Tu regardais Mio ?
— TAIS-TOI.
— Pourquoi ?
— Parce que !
Tatsuo leva sa hache.
— Mauvaise réponse.
Haru tourna la tête.
— Vous êtes de son côté maintenant ?!
— Je n’ai pas de côté.
CRAC.
Mio observait Tatsuo.
Elle vit le petit mouvement au coin de ses lèvres.
— Vous faites exprès.
Tatsuo ne la regarda pas.
— Quoi ?
— Vous souriez.
Le sourire disparut immédiatement.
Haru plissa les yeux.
— Vous vous moquez de moi.
— Un peu.
— TATSUO !
Yui riait maintenant.
Même Mio souriait.
Haru croisa les bras.
— Très drôle.
Tatsuo reprit son travail.
— Alors ?
Mio comprit.
— Quinze.
Il se tourna.
— Quinze ?
— Oui.
Puis Tatsuo regarda Yui.
— Onze.
Il hocha la tête.
— D’accord.
Haru fronça les sourcils.
— Pourquoi vous regardez Mio puis moi ?
Tatsuo regarda Mio.
Puis Haru.
— Deux ans.
— JE SAIS COMPTER.
— Tant mieux.
— Pourquoi vous dites ça comme ça ?
— Comme quoi ?
— Comme...
Haru chercha.
— Comme si ça voulait dire quelque chose !
Tatsuo leva la hache.
— Ça veut dire qu’elle a deux ans de plus.
CRAC.
— C’est tout.
Mio croisa les bras.
— Vous êtes vraiment pénible.
— Merci.
Yui se tourna vers Haru.
— Tu préfères les filles plus âgées ?
— YUI !
Elle éclata de rire.
Tatsuo continua de couper.
Après quelques secondes, Haru marmonna :
— Je vous déteste.
Tatsuo répondit sans se retourner :
— Les conséquences de tes actions.
Mio dut s’asseoir sur un tronc tellement elle riait.
Osamu ne demanda pas d’excuses.
Il demanda à Genzo de soulever une poutre.
— Celle-là ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on doit la déplacer.
Genzo la prit.
Osamu l’aida de l’autre côté.
Ils marchèrent jusqu’à un hangar.
Posèrent le bois.
Puis Osamu se redressa.
— Bien.
Genzo attendit.
— Je suis désolé.
Osamu regarda son épaule.
— Pour m’avoir projeté ?
— Oui.
— C’était propre.
Genzo cligna des yeux.
— Quoi ?
— Ta projection.
— Osamu.
— Je dis juste.
— J’étais complètement saoul.
— La projection restait propre.
Genzo soupira.
Osamu sourit.
Puis son expression redevint sérieuse.
— Le reste, par contre...
— Je sais.
— Non.
Genzo le regarda.
— Tu ne sais pas.
Osamu désigna le village.
— On a tous vu Tatsuo arrêter ce stand.
Genzo détourna les yeux.
— Je sais ça aussi.
— Si lui n’avait pas été là ?
Silence.
Osamu ne développa pas.
Il n’en avait pas besoin.
Genzo regarda ses mains.
— Je sais.
Cette fois, sa voix était plus basse.
Osamu posa une main sur son épaule.
— Bien.
Genzo releva les yeux.
— Tu me pardonnes ?
— Oui.
— Comme ça ?
— Non.
Osamu lui désigna une pile de poutres.
— Après ça.
Genzo regarda la pile.
— Vous avez tous préparé du travail pour moi ?
— On te connaît.
Genzo soupira.
Puis prit la première poutre.
À midi, Tatsuo et les trois enfants s’assirent près d’un ruisseau.
Haru avait cessé d’être rouge depuis environ vingt minutes.
Yui avait cessé de le taquiner depuis quatre.
Mio n’avait jamais réellement commencé.
Elle avait simplement souri chaque fois qu’Haru la regardait, ce qui avait été nettement plus efficace.
Tatsuo leur donna une partie de ce qu’il avait apporté.
Haru prit son morceau de pain.
— J’ai une question.
— Encore ?
— C’est vous qui avez dit demain.
Tatsuo regarda le ciel.
— Grave erreur.
— Si Genzo avait été sobre...
Tatsuo le regarda.
La question était sérieuse.
— Oui ?
— Ça aurait été beaucoup plus difficile ?
Mio s’intéressa immédiatement.
Yui oublia Haru.
Tatsuo réfléchit.
— Plus difficile.
— Beaucoup ?
Il prit le temps de répondre.
— Il aurait mieux géré sa distance. Hier, il prenait parfois de mauvaises décisions parce qu’il voulait m’atteindre trop vite.
Mio acquiesça.
— Comme le stand ?
— Le stand était dangereux, mais pas forcément une mauvaise décision pour essayer de me toucher.
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’il y avait des gens derrière moi.
Yui regarda vers le village, invisible derrière les arbres.
Tatsuo continua :
— Sobre, Genzo l’aurait vu avant de le lancer.
Haru demanda :
— Et vous auriez gagné quand même ?
Tatsuo mordit dans son pain.
— Oui.
Haru attendit.
— C’est tout ?
— Oui.
Yui :
— Mais comment vous pouvez être sûr parce que s’il était sobre il aurait pu faire des choses qu’il a pas faites hier et peut-être que vous savez pas toutes les choses qu’il sait faire alors—
— Je ne peux pas être sûr de tout.
Yui s’arrêta.
Tatsuo continua :
— Je peux seulement juger à partir de ce que j’ai vu.
Mio demanda :
— Et ce que vous avez vu suffit ?
— Oui.
Haru regarda Tatsuo.
— Vous êtes vraiment fort.
Tatsuo prit une autre bouchée.
— Oui.
Les trois le fixèrent.
Tatsuo fronça les sourcils.
— Quoi ?
Mio sourit.
— Rien.
— Vous commencez tous à faire ça.
Lorsque Genzo arriva devant le stand détruit, son propriétaire était déjà en train de trier les morceaux récupérables.
Un homme nommé Hiroshi.
La cinquantaine.
Petit.
Sec.
Il leva les yeux.
Genzo regarda ce qui restait.
Une traverse fendue.
Le comptoir déformé.
Deux montants cassés.
Il inspira.
— C’était à toi.
Hiroshi regarda le stand.
Puis Genzo.
— Il paraît.
Genzo grimaça.
— Combien ?
— Je sais pas encore.
— Je paie.
— Avec quoi ?
— De l’argent.
Hiroshi regarda le bois.
— Tu vas surtout m’aider.
Genzo acquiesça immédiatement.
— D’accord.
— Et le bois ?
— Je le paie.
— Tu sais combien ça coûte ?
— Non.
Hiroshi sourit légèrement.
— Maintenant tu vas apprendre.
Genzo prit une pièce cassée.
— Celle-là est morte.
— Oui.
— Les deux montants aussi.
— Oui.
Genzo observa la structure.
Son esprit, enfin libéré d’une partie de l’alcool, commençait à voir comment reconstruire.
— Je peux refaire ça.
Hiroshi haussa un sourcil.
— Toi ?
— Je sais travailler le bois.
— Tu sais surtout casser les stands.
Genzo accepta le coup sans broncher.
Hiroshi le regarda.
Puis posa un outil devant lui.
— Alors montre.
Tatsuo reprit le travail.
Et les questions reprirent avec lui.
Mio demanda pourquoi il n’utilisait jamais de grands mouvements lorsqu’un plus petit suffisait.
Yui demanda combien de temps quelqu’un pouvait continuer à se battre sans se fatiguer.
Haru demanda si Genzo aurait pu gagner en utilisant une arme.
Tatsuo répondit à chacune.
Pas toujours immédiatement.
Mais honnêtement.
— Une arme change tout, expliqua-t-il en coupant une branche. Même quelqu’un moins expérimenté devient dangereux s’il tient quelque chose qui coupe.
Haru regarda la grande hache.
— Comme ça ?
Tatsuo s’arrêta.
— Oui.
— Vous pourriez vous battre avec ?
— Oui.
Puis il remarqua les trois regards.
— Non.
Yui :
— Personne a demandé—
— Je sais où cette conversation va.
Mio sourit.
— C’est pour ça que vous avez pas pris votre hachette ?
Tatsuo tourna la tête.
Silence.
Haru ouvrit lentement la bouche.
— Vous l’avez laissée exprès.
Tatsuo reprit le travail.
— Oui.
Yui parut choquée.
— Vous pensiez qu’on allait la prendre ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’Haru aurait demandé à essayer quelque chose.
Haru protesta :
— Pas forcément.
Mio :
— Si.
Yui :
— Oui.
Haru les regarda.
— Traîtresses.
Tatsuo eut un petit sourire.
L’après-midi avait commencé lorsque Genzo termina la première moitié de la reconstruction.
La nouvelle structure n’était pas encore debout.
Mais elle existait.
Hiroshi vérifia un assemblage.
— Ça tient.
— Évidemment.
— Ne prends pas confiance.
Genzo s’assit.
Son dos lui faisait maintenant presque autant mal que sa tête.
Hiroshi lui donna une gourde.
— Eau.
Genzo la prit.
— Merci.
Il but.
Pas d’alcool.
L’eau lui sembla meilleure qu’elle n’aurait dû.
Hiroshi s’assit à côté.
— Tu vas voir Tatsuo ?
Genzo regarda devant lui.
— Oui.
— Quand ?
— Maintenant.
— Alors va.
Genzo se leva.
Hiroshi le rappela.
— Genzo.
Il se retourna.
— Demain matin.
— Quoi ?
Hiroshi désigna le stand.
— On finit.
Genzo hocha la tête.
— Je serai là.
Tatsuo descendait de la forêt avec son chargement lorsque Mio aperçut Genzo.
— Haru.
Le garçon leva les yeux.
Genzo remontait le chemin.
Seul.
Yui arrêta de parler.
Tatsuo continua encore quelques mètres.
Puis posa son bois.
Genzo s’arrêta devant lui.
Il regarda les enfants.
— Bonjour.
Haru répondit :
— Bonjour.
Mio inclina la tête.
Yui ouvrit la bouche.
Mio posa une main sur son épaule avant qu’un mot sorte.
Genzo regarda Tatsuo.
— Je peux te parler ?
— Oui.
Genzo regarda les enfants.
Puis de nouveau Tatsuo.
— Seul.
Tatsuo se tourna vers eux.
— Descendez avec le bois.
Haru hésita.
— Tout seuls ?
— Vous êtes trois.
— C’est lourd.
— Vous avez insisté pour aider.
Haru regarda Genzo.
Puis Tatsuo.
— Mais—
— Haru.
Le garçon comprit.
Il prit une partie du chargement.
Mio l’aida.
Yui aussi.
Ils commencèrent à descendre.
Très lentement.
Trop lentement.
Tatsuo les regarda.
— Normalement.
Haru accéléra.
Yui, elle, avait déjà tourné légèrement la tête pour écouter.
Mio la poussa.
— Arrête.
— J’entends rien.
— C’est le but.
— C’est nul.
Ils disparurent derrière les arbres.
Genzo regarda le chemin.
— Ils t’aiment bien.
Tatsuo haussa légèrement les épaules.
— Ils posent beaucoup de questions.
— C’est pas la même chose ?
— Pas toujours.
Genzo eut un petit sourire.
Puis il disparut.
— Je suis désolé.
Tatsuo ne répondit pas immédiatement.
Genzo continua :
— Pour hier.
— Je sais.
— Laisse-moi finir.
Tatsuo se tut.
Genzo inspira.
— J’ai vu Kohei.
Un doigt.
— Kenji.
Deux.
— Osamu.
Trois.
— Hiroshi.
Quatre.
— Je reconstruis son stand demain.
Tatsuo acquiesça.
— Bien.
— C’est tout ?
— Tu veux que je t’applaudisse ?
Genzo eut presque un rire.
— Non.
Puis son regard se baissa.
— J’ai failli toucher les gens derrière toi.
— Oui.
— Je me souviens de ça.
Tatsuo attendit.
Genzo regarda ses mains.
— J’ai aucune excuse.
— Non.
La réponse était immédiate.
Genzo releva les yeux.
Tatsuo poursuivit :
— Mais tu peux réparer ce qui peut l’être.
Genzo hocha la tête.
Un silence passa.
Puis :
— Je peux te demander quelque chose ?
— Oui.
— Tu pouvais m’arrêter dès le début ?
Tatsuo le regarda.
Pas besoin de réfléchir.
— Oui.
Genzo expira par le nez.
— Je m’en doutais.
Il regarda le sol.
— Pourquoi tu l’as pas fait ?
Tatsuo resta silencieux quelques secondes.
— Parce que je voulais te laisser une chance de t’arrêter toi-même.
Genzo leva lentement les yeux.
— Même après que je t’ai frappé ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n’étais pas mon ennemi.
Genzo ne répondit plus.
Le vent traversa les feuilles.
Plus bas, on entendait vaguement Yui parler.
Même à cette distance.
Tatsuo continua :
— Je pouvais te forcer à arrêter. Ça ne voulait pas dire que je devais commencer par ça.
Genzo fixa le chemin.
— J’aurais pas arrêté.
Tatsuo répondit :
— Je le sais maintenant.
Quelque chose dans cette phrase sembla atteindre Genzo.
Il acquiesça lentement.
— Merci quand même.
— De quoi ?
— D’avoir essayé.
Tatsuo regarda vers Kazenami.
— Nami t’attend sûrement.
Genzo soupira.
— Je préférerais refaire le combat.
Tatsuo le regarda.
— Moi aussi.
Genzo éclata enfin de rire.
Une seule fois.
Puis porta une main à son crâne.
— Mauvaise idée.
— Probablement.
Il repartit.
Après quelques pas, il se retourna.
— Tatsuo.
— Oui ?
— Sobre...
Tatsuo attendit.
Genzo sourit.
— Un jour.
Tatsuo secoua légèrement la tête.
— Quand tu veux.
Le sourire de Genzo s’élargit.
Puis il descendit.
Tatsuo retrouva les trois enfants cinquante mètres plus loin.
Ils avaient transporté le bois sur environ vingt mètres.
Puis avaient apparemment décidé qu’un arbre couché constituait un excellent endroit pour attendre.
Haru leva la tête.
— Alors ?
Tatsuo récupéra une partie du chargement.
— Alors quoi ?
— Vous avez parlé de quoi ?
— De choses.
Yui se leva.
— Est-ce qu’il s’est excusé est-ce que vous avez parlé du combat est-ce qu’il vous a demandé comment vous avez fait le dernier mouvement est-ce qu’il veut refaire un combat et—
Tatsuo la regarda.
— Tu écoutais ?
— J’ai essayé.
Mio répondit :
— Elle n’a rien entendu.
— J’ai entendu « Nami ».
Haru secoua la tête.
— Moi aussi.
Mio les regarda.
— Vous êtes désespérants.
Tatsuo remit le bois sur son épaule.
— On descend.
Haru le suivit.
Après quelques secondes :
— Il veut vraiment refaire un combat ?
Tatsuo le regarda.
— Comment tu sais ?
— Yui a deviné.
Yui leva le menton.
— Je suis très forte.
— Non, dit Mio. Genzo a crié « sobre » depuis le chemin.
Yui se tut.
Haru sourit.
Tatsuo reprit :
— Peut-être un jour.
Haru s’arrêta.
— Vous allez accepter ?
— Peut-être.
— Je veux voir.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que.
Haru plissa les yeux.
— Hier vous faisiez des paragraphes.
Tatsuo s’immobilisa.
Mio détourna la tête.
Yui commença à rire.
Tatsuo regarda Haru.
Le garçon soutint son regard.
— Tu prends beaucoup trop confiance.
— Vous avez dit qu’il fallait accepter les conséquences de ses actions.
Tatsuo réfléchit.
Puis reprit sa marche.
— Je regrette beaucoup de choses aujourd’hui.
Ils atteignirent Kazenami en début d’après-midi.
Les traces de la fête disparaissaient peu à peu.
La grande arche était toujours debout.
La bande sur laquelle Tatsuo avait écrit le nom du village était toujours accrochée au centre.
Sora ne l’avait évidemment pas retirée.
Le stand de Hiroshi était à moitié reconstruit.
Tatsuo ralentit.
Genzo n’était plus là.
Mais plusieurs nouvelles pièces de bois avaient déjà remplacé celles qu’il avait cassées.
Haru remarqua également.
— C’était celui qu’il a lancé ?
— Oui.
Yui regarda Tatsuo.
— Donc il le répare.
— Oui.
Mio regarda les morceaux.
— Il peut vraiment réparer tout ce qu’il a fait ?
Tatsuo s’arrêta.
La question était différente des précédentes.
— Non.
Les trois le regardèrent.
— Certaines choses ne se réparent pas complètement, reprit-il. Une excuse ne fait pas disparaître ce qui s’est passé.
Il désigna le stand.
— Mais ça ne veut pas dire qu’on ne doit rien faire.
Mio acquiesça lentement.
Haru regarda Genzo, plus loin, qui aidait désormais Nami à transporter quelque chose.
Tatsuo reprit sa marche.
Yui ouvrit la bouche.
— Et si—
Mio :
— Demain.
Yui se tourna vers elle.
— Quoi ?
— Tu lui en as posé assez pour aujourd’hui.
— Mais—
Haru acquiesça.
— Demain.
Tatsuo s’arrêta.
Très lentement.
Les trois enfants le regardèrent.
Il leva un doigt.
— Non.
Haru sourit.
— Pourquoi ?
— J’ai appris.
Lorsque Tatsuo remonta au temple, le soleil descendait déjà derrière la montagne.
Il ouvrit la porte.
Le silence l’accueillit.
Enfin.
Il posa sa grande hache.
Retira ses chaussures.
Puis regarda la petite hachette restée sur la table depuis le matin.
Il la prit.
Vérifia le tranchant.
La rangea à sa place.
Une journée entière sans qu’Haru essaie de la toucher.
Bonne décision.
Tatsuo se redressa.
Quelque chose était glissé sous la porte.
Une feuille.
Il la ramassa.
L’écriture était petite.
Serrée.
Beaucoup trop serrée.
En haut :
Questions que Tatsuo n’a pas encore répondues
Il ferma les yeux.
Puis lut.
1. Est-ce que Genzo aurait pu gagner avec une épée ?
2. Pourquoi Tatsuo est mauvais au lancer d’anneaux ?
3. Est-ce que Mio est vraiment l’amoureuse de Haru ?
Un autre style d’écriture avait ajouté :
NON.
Puis une troisième écriture :
ARRÊTEZ AVEC ÇA.
Tatsuo continua.
4. Est-ce que Haru serait moins gêné si Mio avait treize ans ?
À côté :
YUI JE VAIS TE TUER.
Puis :
5. Pourquoi Tatsuo sait écrire aussi bien ?
6. Combien d’arbres Tatsuo peut couper en une journée ?
7. Est-ce qu’il peut battre Daigo au bras de fer ?
8. Pourquoi il répond “peut-être” quand il connaît la réponse ?
9. Avec qui Tatsuo dansait quand il avait treize ans ?
Tatsuo s’arrêta.
Il regarda la question.
Puis la ligne suivante.
10. Pourquoi il va sûrement pas répo ndre à la question 9 ?
Il retourna la feuille.
Il y en avait une deuxième.
Tatsuo resta immobile.
Longtemps.
Puis posa les deux pages sur la table.
— Non.
Le temple retrouva enfin le silence.
Pour aujourd’hui.