Chapitre 6
Chapitre 6
Le quatrième coup fendit le bois.
Pas complètement.
Une fissure descendit le long de la bûche avant de s’arrêter à quelques centimètres de sa base.
Tatsuo retira sa hache.
Il observa le résultat.
Puis frappa une dernière fois.
La bûche se sépara en deux.
Il posa les morceaux sur la pile et en prit un autre.
Le soleil était déjà suffisamment haut pour traverser les branches. La pluie des derniers jours avait laissé l’air humide et le sol encore sombre par endroits, mais la forêt avait retrouvé son calme.
Tatsuo leva la hache.
Une branche craqua derrière lui.
Il s’arrêta.
Silence.
Il reprit son mouvement.
Des feuilles froissèrent.
– Tu marches trop fort.
Silence.
Puis une petite tête apparut derrière un arbre.
– Comment vous saviez ?
Tatsuo frappa.
La lame entra dans le bois.
– Je t’ai entendu.
Haru sortit de derrière le tronc.
Ses chaussures étaient couvertes de boue. Son pantalon était retroussé jusqu’aux mollets et une petite sacoche pendait contre sa hanche.
Tatsuo regarda ses pieds.
– Tu es tombé.
Haru baissa les yeux.
– Non.
– Tes chaussures sont trempées.
– Le ruisseau.
– Tu es tombé dans le ruisseau.
– J’ai glissé.
– Donc tu es tombé.
– Seulement avec un pied.
Tatsuo regarda l’autre chaussure.
– Les deux sont mouillées.
Haru réfléchit.
– La deuxième, c’était après.
Tatsuo préféra ne pas demander.
Il reprit sa hache.
Haru s’approcha.
– Vous êtes là depuis longtemps ?
– Oui.
– Depuis combien ?
– Un moment.
– C’est combien, un moment ?
– Plus longtemps qu’une minute.
Haru plissa les yeux.
– Vous faites exprès.
– Parfois.
Il s’arrêta devant la pile.
– Je peux vous aider ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Bonjour, Haru.
Le garçon cligna des yeux.
– Bonjour.
– Maintenant non.
– Pourquoi ?
– Tu as 13 ans.
– Presque 14.
– Tu dis ça depuis plusieurs jours.
– Parce que c’est toujours vrai.
Tatsuo ne trouva rien à répondre à cette logique irréprochable.
Haru désigna les branches dispersées autour d’eux.
– Je peux au moins ramasser.
– Lesquelles ?
– Les branches.
– Lesquelles ?
Haru regarda autour de lui.
– Celles par terre.
– Bien.
– Toutes ?
– Non.
– Pourquoi ?
Tatsuo posa sa hache.
Il ramassa une branche.
– Celle-là.
Il la plia.
Elle craqua immédiatement.
– Sèche.
Il en prit une autre.
Elle se courba sans rompre.
– Celle-là, non.
– Parce qu’elle casse pas ?
– Encore verte.
Haru hocha la tête.
Il se pencha.
Ramassa une troisième branche.
La plia.
Elle résista.
Il la reposa.
Puis une quatrième.
Celle-ci craqua.
– Celle-là ?
– Oui.
Haru sourit.
– Facile.
Tatsuo reprit sa hache.
– On verra.
Dix minutes plus tard, Haru avait réussi à constituer deux tas.
Le premier contenait du bois sec.
Le second semblait contenir tout ce que la forêt avait produit depuis le début des temps.
Tatsuo s’approcha.
Il sortit une branche humide.
Puis une autre.
Puis un morceau couvert de mousse.
Puis un bout d’écorce qui n’était même plus attaché à quoi que ce soit.
– Haru.
– Quoi ?
Tatsuo leva le morceau d’écorce.
– Ça brûle.
– Tout brûle si on insiste suffisamment.
Haru le regarda.
– Donc j’ai raison.
– Non.
Tatsuo jeta l’écorce dans le mauvais tas.
Il prit une autre branche.
Des feuilles vertes y étaient encore attachées.
– Elle était par terre, se défendit immédiatement Haru.
– Je ne t’ai encore rien demandé.
– Mais vous alliez le faire.
– Elle était par terre ?
– Oui.
Tatsuo regarda la coupure nette à son extrémité.
Puis Haru.
– Naturellement ?
Haru resta silencieux.
– Haru.
– Elle pendait presque.
– Elle avait des feuilles.
– Ça veut rien dire.
– Généralement, ça veut dire beaucoup.
Tatsuo posa la branche.
– Celles qui sont déjà tombées.
– D’accord.
– Toutes seules.
– D’accord.
– Et sèches.
– Oui.
Haru repartit.
Tatsuo le regarda disparaître entre deux arbres.
Quelques secondes plus tard :
CRAC.
Tatsuo ferma les yeux.
– Haru.
– Celle-là était morte !
– Elle était encore sur l’arbre.
– Mais morte !
Tatsuo inspira.
– Viens.
Haru revint avec sa branche.
– Quoi ?
Tatsuo désigna un jeune arbre à quelques mètres.
– Celui-là, je ne le coupe pas.
– Parce qu’il est petit.
– Trop jeune.
Il en indiqua un deuxième.
– Lui non plus.
– Il est grand.
Tatsuo leva le doigt.
Haru suivit son geste.
Un nid était caché entre plusieurs branches.
– Ah.
Ils avancèrent encore.
Tatsuo montra plusieurs arbres proches d’une pente.
– Ceux-là, j’évite aussi.
– Pourquoi ?
– Les racines retiennent la terre.
Haru regarda le sol.
– Et si vous les coupez ?
– La pente devient moins stable.
– Donc vous pourriez couper beaucoup plus de bois.
– Oui.
– Mais vous le faites pas.
– Non.
– Pourtant vous le vendez.
– Oui.
Haru fronça les sourcils.
– Pourquoi ?
Tatsuo regarda la forêt autour d’eux.
– Parce que j’ai prévu de revenir l’année prochaine.
Haru resta silencieux.
Puis il regarda la petite branche qu’il venait lui-même d’arracher.
Il alla la déposer avec les mauvaises.
Tatsuo reprit sa hache.
Cette fois, lorsqu’un craquement retentit derrière lui, il provenait réellement d’une branche déjà sèche.
Haru parla pendant presque toute la matinée.
Tatsuo avait espéré que le travail finirait par avoir raison de lui.
Il avait sous-estimé l’endurance d’un enfant déterminé à commenter l’intégralité de sa propre existence.
Haru lui raconta que son père allait mieux.
Qu’il avait essayé de reprendre son travail la veille.
Que sa mère l’avait renvoyé dans son lit.
Que son père avait attendu qu’elle sorte pour se relever.
Que sa mère était revenue deux minutes plus tard.
– Et après ?
demanda Tatsuo.
– Il est retourné au lit.
– Intelligent.
– Il a dit qu’il aurait gagné si elle était partie cinq minutes de plus.
– Encore plus intelligent.
Haru ramassa une branche.
La plia.
Craquement.
Il la posa dans son tas.
– Il dit qu’il pourra retravailler bientôt.
– Tant mieux.
– Ma mère dit pas encore.
– Elle a probablement raison.
– Vous dites toujours ça.
– Quoi ?
– Que les mères ont raison.
Tatsuo réfléchit.
– Non.
– Si.
– Quand elles ont raison.
– Et quand elles ont tort ?
– Je reste loin.
Haru rit.
Puis il aperçut la petite hachette posée près des affaires de Tatsuo.
Il se redressa.
– C’est quoi ?
– Une hachette.
– Je sais.
– Pourquoi tu demandes ?
– Je peux essayer ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Neuf ans.
– Presque dix.
– Toujours pas.
– Elle est petite.
– Toi aussi.
Haru croisa les bras.
– Vous pourriez me montrer.
Tatsuo continua à couper.
– Je vous promets de faire attention.
Un coup.
– Très attention.
Deuxième coup.
– Je fais exactement ce que vous dites.
Troisième coup.
La bûche se fendit.
Tatsuo posa sa hache.
Haru sourit.
– Donc oui ?
– Non.
Le sourire disparut.
Tatsuo alla chercher la hachette.
– Mais je vais te montrer.
Le sourire revint immédiatement.
– Donc oui.
– Ne gâche pas ça.
Il posa une petite bûche sur une souche.
– Viens.
Haru accourut.
– Pieds écartés.
Haru les écarta autant qu’il put.
Il vacilla.
– Moins.
Il les rapprocha.
– Là ?
Tatsuo corrigea légèrement son pied.
– Là.
Il lui tendit la hachette.
– Deux mains.
– Vous en utilisez une.
– Toi, deux.
– Pourquoi ?
– Parce que je préfère que ta mère ne vienne pas me demander où est passé ton pouce.
Haru baissa les yeux vers ses mains.
Puis saisit le manche avec les deux.
– Et maintenant ?
– Tu regardes où tu veux frapper.
Haru fixa le centre de la bûche.
– Je frappe.
– Pas encore.
– Pourquoi ?
– Parce que tu veux déjà frapper trop fort.
– Mais faut frapper fort.
– Non.
Haru regarda la hachette.
Puis la bûche.
Puis Tatsuo.
– Pour couper du bois ?
– Le but, c’est de couper.
– C’est ce que j’ai dit.
– Non. Tu as dit que le but était de frapper fort.
Haru fronça les sourcils.
Tatsuo posa une main sur le manche.
Il guida lentement le mouvement.
– Tu veux que la lame arrive là.
Il toucha le centre du bois.
– Pas à côté.
– Je sais.
– Alors pense à ça.
Haru reprit sa position.
Il leva l’outil aussi haut qu’il put.
– Pas si haut.
– Mais...
– Haru.
Il redescendit légèrement.
Puis frappa de toutes ses forces.
La lame toucha la bûche de travers.
Elle rebondit.
Haru recula.
Son pied glissa.
Il tomba directement sur les fesses.
Silence.
Il regarda la bûche.
Puis Tatsuo.
– J’ai presque réussi.
– Non.
– Je l’ai touchée.
– Le sol aussi.
Haru se releva.
Tatsuo prit la hachette.
– Tu forces trop.
– Vous êtes plus fort que moi.
– Oui.
– Donc vous frappez plus fort.
– Pas forcément.
Tatsuo leva à peine les bras.
Il frappa.
La lame entra profondément dans le bois.
Haru regarda l’entaille.
– Vous avez triché.
– Comment ?
– Je sais pas.
– Pratique comme accusation.
Il lui rendit la hachette.
– Essaie encore.
– Moins fort ?
– Mieux.
– Ça veut rien dire.
– Ça voudra.
Haru reprit sa position.
Il inspira.
Le mouvement fut plus court.
La lame entra légèrement dans la bûche.
Ses yeux s’agrandirent.
Il regarda Tatsuo.
– Vous avez vu ?
– Oui.
– J’ai réussi.
– Un peu.
– J’ai réussi.
– Un peu.
Deuxième coup.
Troisième.
Quatrième.
Au sixième, la lame resta coincée.
Haru tira.
Rien.
Il tira plus fort.
– Tatsuo.
– Oui ?
– Elle est cassée.
– Non.
– Elle veut plus sortir.
– Arrête de tirer.
Haru tira encore.
La lame se libéra brusquement.
Il partit en arrière.
Tatsuo l’attrapa par le col.
Haru resta suspendu quelques secondes, les pieds à peine au-dessus du sol.
Il regarda Tatsuo.
– J’allais pas tomber.
Tatsuo le remit debout.
– Je sais.
– Vraiment ?
– Non.
Il lui fallut suffisamment de coups pour que Tatsuo commence à éprouver de la compassion pour la bûche.
Mais elle finit par se séparer.
Haru contempla les deux morceaux.
– J’ai réussi.
– Oui.
Le garçon se retourna brusquement.
– Vous avez dit oui.
– Profite.
Haru posa la hachette.
– Je peux la prendre ?
– La hachette ?
– Non. La bûche.
– Pourquoi ?
– Je l’ai coupée.
– C’est mon arbre.
– C’était ma hache.
– À moi aussi.
Haru réfléchit.
– Mais c’était mon travail.
– Trois quarts du travail étaient surtout du bruit.
– Je prends la moitié.
– Une bûche entière.
– C’est ce que je voulais dire.
Tatsuo comprit qu’il venait probablement de perdre une négociation sans savoir comment.
Ils arrêtèrent en fin de matinée.
Tatsuo attacha son chargement.
Haru avait insisté pour préparer le sien.
Il avait assemblé une petite dizaine de branches et sa bûche avec une corde.
Tatsuo le regarda faire.
– Passe-la dessous.
– Je sais.
– Tu viens de la passer dessus.
– Je recommence.
Il défit le nœud.
Puis recommença.
– Là ?
Tatsuo tira dessus.
Le fagot bougea.
– Non.
– Pourquoi ?
Tatsuo lui montra.
– Tu as croisé dans le mauvais sens.
Il défit lentement le nœud.
Haru observa.
– Dessous.
– Oui.
– Autour.
– Oui.
– Puis là.
– Oui.
Haru recommença.
Cette fois, le paquet tint.
Il tira dessus.
– Facile.
Tatsuo plaça son propre chargement sur son dos.
– Tu dis souvent ça avant un problème.
– C’est faux.
Ils commencèrent à descendre.
Haru marcha devant.
Beaucoup trop vite.
– Ralentis.
– Je vais bien.
– Haru.
– Ça tient.
Une branche glissa.
Haru la remit sans s’arrêter.
– Tu viens d’en perdre une.
– Je l’ai remise.
– C’est exactement le problème.
– Quoi ?
Le nœud céda.
Tout le fagot s’effondra.
Deux branches restèrent sur le chemin.
Trois partirent dans le fossé.
La bûche se mit à rouler.
– Non !
Haru abandonna le reste.
Il courut derrière.
La bûche prit de la vitesse.
– Haru.
– Je l’ai !
– Non.
Elle passa entre deux pierres.
Haru tendit le pied.
La manqua.
Plus bas, le chemin longeait le ruisseau.
– Elle va tomber !
Tatsuo passa devant lui.
Quelques grandes foulées.
Il posa simplement son pied devant la bûche.
Elle s’arrêta.
Haru arriva quelques secondes après.
Essoufflé.
– Je l’avais.
Tatsuo regarda son pied.
– Certainement.
– J’allais la rattraper.
– Dans le ruisseau ?
– Avant.
Tatsuo ramassa la bûche.
Ils remontèrent.
Haru observa son fagot détruit.
– Pourtant j’avais fait pareil.
– Presque.
– C’était quoi ?
Tatsuo s’accroupit.
– Là.
Il lui montra la corde.
– Tu n’as pas serré après le dernier passage.
Haru se mit à genoux.
Il recommença.
Premier essai.
Le nœud glissa.
Deuxième.
Encore.
Troisième.
Tatsuo tira dessus.
Cette fois, rien ne bougea.
– Là.
Haru sourit.
– J’ai réussi.
– Oui.
– Encore.
– N’en profite pas trop.
Ils reprirent la route.
Cette fois, Haru marcha beaucoup moins vite.
Tatsuo ne lui demanda pas de ralentir.
Kazenami apparut entre les arbres vers midi.
Ils descendirent dans les premières rues.
Plusieurs villageois saluèrent Tatsuo.
Haru salua presque tous ceux qui ne l’avaient pas salué.
Tatsuo le regarda faire.
– Tu les connais tous ?
– Presque.
– Comment ?
– Je vis ici.
Tatsuo regarda le village.
– Moi aussi.
– Mais vous parlez pas aux gens.
– Je parle.
– Pas beaucoup.
– Suffisamment.
Haru sembla réfléchir à la définition de « suffisamment ».
Il abandonna.
Ils arrivèrent devant la maison de Meilin.
Tatsuo déposa une partie de son bois près du mur.
La porte s’ouvrit avant qu’il ne frappe.
Meilin regarda Tatsuo.
Puis Haru.
Son regard descendit vers le petit fagot porté par le garçon.
– Voilà le destructeur de plafond.
Haru ferma les yeux.
– Bonjour, Meilin.
Une voix vint de l’intérieur.
– Attends.
Akane apparut derrière la vieille femme.
Elle connaissait déjà Haru depuis son retour à Kazenami, mais son visage changea lorsqu’elle regarda successivement le garçon et le plafond réparé.
– Ce destructeur, c’était toi, Haru ?
Haru ouvrit les bras.
– Elle exagère.
Meilin se retourna très lentement.
– J’avais un enfant dans mon plafond.
– Seulement une jambe.
– Le reste était au-dessus.
– Donc techniquement...
Tatsuo posa son bois.
– N’essaie pas.
Akane éclata de rire.
– Je pensais qu’elle racontait ça comme une histoire.
– C’est une histoire, dit Haru.
– Qui est arrivée, précisa Meilin.
– Une seule fois.
Tatsuo passa près de lui.
– Jusqu’ici.
Haru le regarda.
– Vous êtes censé être de mon côté.
– Depuis quand ?
Akane croisa les bras.
– Je commence à comprendre pourquoi vous vous entendez bien.
Tatsuo et Haru répondirent presque ensemble :
– On ne se ressemble pas.
Silence.
Akane regarda Meilin.
– C’est pire que ce que je pensais.
Haru fronça les sourcils.
Tatsuo prit une autre brassée de bois.
– Ignore-la.
– Tu disais déjà ça quand on était plus jeunes, répondit Akane.
Tatsuo s’immobilisa légèrement.
– Et ça marchait ?
– Jamais.
Haru regarda Akane.
Puis Tatsuo.
Une question se forma visiblement sur son visage.
Tatsuo leva un doigt.
– Non.
– J’ai rien demandé.
– Garde cette excellente habitude.
Akane sourit.
– Tu deviens doué.
– À quoi ?
– À savoir quand il va essayer de fuir une conversation.
Haru sembla fier.
– Meilin m’a appris.
– Traîtresse, dit Tatsuo.
Meilin entra dans la maison.
– Je vais survivre.
Haru déposa son petit fagot à côté de celui de Tatsuo.
– Celui-là, c’est moi qui l’ai fait.
Meilin regarda la quantité.
Puis Tatsuo.
– Tu exploites des enfants maintenant ?
– Il s’est imposé.
– J’ai travaillé.
– Il a travaillé.
Haru sourit.
Tatsuo ajouta :
– Un peu.
Le sourire disparut.
– Vous avez attendu exprès.
– Oui.
Akane s’approcha du fagot.
– C’est bien attaché.
Haru releva immédiatement le menton.
– J’ai fait le nœud.
Tatsuo ne dit rien.
Haru se tourna vers lui.
– Quoi ?
– Rien.
– Vous faites cette tête.
– Quelle tête ?
– Celle où vous allez dire quelque chose.
– Je n’allais rien dire.
Akane regarda la corde.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Haru répondit trop vite :
– Rien.
Tatsuo :
– Le premier s’est défait.
Akane sourit.
– Ah.
– Mais celui-là tient.
– Il tient, confirma Tatsuo.
Haru eut l’air satisfait.
Meilin reparut avec un chiffon.
Elle le tendit au garçon.
– Tes genoux.
Haru baissa les yeux.
De la boue séchée couvrait son pantalon.
– C’est le ruisseau.
Tatsuo :
– Non.
– Un peu le ruisseau.
– Tu es tombé deux fois.
– Une fois dans la forêt.
– Et le ruisseau.
– J’ai glissé.
Meilin posa une main sur son épaule.
– Entre.
– Pourquoi ?
– Parce que si tu rentres comme ça, ta mère va vouloir savoir avec qui tu étais.
Haru regarda Tatsuo.
– C’est vrai.
Tatsuo :
– Pourquoi ça devient mon problème ?
Akane sourit.
– Parce que tu es l’adulte responsable.
Un silence.
Tatsuo la regarda.
Akane se mit à rire.
– Désolée. J’ai réussi à le dire sans rire presque jusqu’au bout.
– Très drôle.
Haru suivit Meilin à l’intérieur.
Tatsuo attendit dehors.
Akane resta sur le seuil.
Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla.
Tatsuo regarda la rue.
Akane le regarda, lui.
– Tu vas faire semblant de ne pas sentir que je te regarde combien de temps ?
– Jusqu’à ce que tu arrêtes.
– Donc longtemps.
– Probablement.
Elle s’appuya contre l’encadrement.
– Il t’aime bien.
Tatsuo tourna légèrement la tête.
– Haru ?
– Non, le chat du voisin.
Tatsuo regarda autour de lui.
– Il n’est même pas là.
– Donc Haru.
Il resta silencieux.
Akane poursuivit :
– Il parle beaucoup de toi.
– À qui ?
– À tout le monde, j’imagine.
– Mauvaise nouvelle.
– Pour toi, peut-être.
Tatsuo croisa les bras.
– Il vient seulement parce qu’il s’ennuie.
Akane eut un sourire.
– Bien sûr.
– Quoi ?
– Rien.
– Akane.
– Tu sais, quand quelqu’un traverse la moitié de la montagne juste pour passer la matinée avec toi, il est possible qu’il apprécie ta compagnie.
Tatsuo regarda la porte.
– Il apprécie surtout poser des questions.
– Et toi, tu les laisses poser.
– Je peux difficilement l’arrêter.
– Tu peux arrêter beaucoup de choses.
Tatsuo la regarda.
Akane soutint son regard.
Il détourna les yeux le premier.
Elle sourit.
– Toujours trois secondes.
– Ce n’est pas vrai.
– J’ai compté.
– Tu as des occupations passionnantes.
– Je suis enceinte et Daigo refuse de me laisser porter quoi que ce soit de plus lourd qu’une tasse. Mes journées sont très longues.
Tatsuo baissa les yeux vers son ventre.
Puis ailleurs.
Beaucoup trop vite.
Akane le vit.
– Et voilà.
– Quoi ?
– Rien.
– Arrêtez tous de dire ça.
Elle rit.
La porte s’ouvrit.
Haru ressortit, les genoux légèrement plus propres.
Il tenait également un morceau de pain.
Tatsuo regarda Meilin.
– Et moi ?
Meilin le fixa.
– Tu as vingt-cinq ans.
– J’ai aussi faim.
– Tu manges une fois par jour.
– C’est bientôt.
Meilin resta silencieuse.
Puis retourna à l’intérieur.
Tatsuo attendit.
Elle revint avec un second morceau.
Il le prit.
– Merci.
– Pathétique.
– J’avais faim.
Akane secoua la tête.
– Tu pourrais simplement dire que tu voulais le même que Haru.
Tatsuo mordit dedans.
– Je voulais le même que Haru.
Akane s’arrêta.
Il mâcha tranquillement.
– Quoi ?
– Tu coopères maintenant ?
– Ça arrive.
– Je suis partie six ans et tu es devenu une autre personne.
Tatsuo regarda Haru.
– C’est probablement temporaire.
– Quoi ? demanda Haru.
– Rien.
Le garçon soupira.
– Vous êtes vraiment pénibles avec ça.
Ils quittèrent Meilin quelques minutes plus tard.
Akane les accompagna.
– Je vais à la forge.
Tatsuo regarda la petite sacoche qu’elle portait.
– Daigo sait que tu la portes ?
– Il ne dirige pas encore chacun de mes mouvements.
Une voix retentit plus loin.
– AKANE !
Elle ferma les yeux.
Tatsuo regarda devant lui.
Daigo arrivait depuis la forge.
– Apparemment si.
Akane soupira.
– Je vais le tuer.
Haru sourit.
– Il va dire que vous devez pas porter ça.
– Merci, Haru.
– J’essayais d’aider.
Daigo arriva.
Son regard tomba immédiatement sur la sacoche.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une plume.
– Akane.
– Quelques affaires.
– Donne.
– Ça pèse rien.
– Donne.
Elle regarda Tatsuo.
– Tu vois ce que je vis ?
– Oui.
– Aide-moi.
Tatsuo prit la sacoche.
Akane le fixa.
– Pas comme ça.
– Problème réglé.
Daigo sourit.
– J’ai toujours su que je l’aimais bien.
– Vous êtes insupportables.
Haru regarda Tatsuo.
– Elle dit ça souvent.
– Oui.
Akane se tourna.
– Toi aussi ?
– J’observe.
– Mauvaise influence.
Tatsuo :
– Je n’ai rien fait.
– C’est exactement ce qui m’inquiète.
Daigo remarqua enfin le petit fagot d’Haru.
– C’est quoi ça ?
– Mon bois.
– Ton bois ?
– J’ai travaillé avec Tatsuo.
Daigo leva les yeux vers Tatsuo.
– Tu as engagé un apprenti ?
– Non.
Haru :
– Oui.
Tatsuo :
– Non.
Daigo observa les deux.
– Très clair.
Akane désigna le petit paquet.
– Il sait déjà faire des nœuds.
– Maintenant, précisa Tatsuo.
Haru le regarda.
– Vous avez promis de pas raconter.
– Je n’ai rien promis.
– Vous avez rien dit.
– Exactement.
Daigo prit une des branches.
– Pas mal.
Haru sourit.
– J’ai aussi coupé une bûche.
– Avec sa hache ?
– Une petite.
Daigo regarda Tatsuo.
– Il a encore tous ses doigts ?
Haru leva ses mains.
– Dix.
– Bon début.
Tatsuo soupira.
– Pourquoi tout le monde compte ses doigts ?
– Parce qu’on te connaît, répondit Akane.
– Merci.
Daigo se tourna vers Haru.
– Tu veux voir quelque chose de mieux qu’une hache ?
Tatsuo :
– Mauvaise idée.
Haru :
– Oui.
Daigo sourit.
– Viens.
Ils entrèrent dans la forge.
La chaleur enveloppa Haru immédiatement.
Il connaissait déjà l’endroit, mais cette fois Daigo l’emmena derrière le comptoir, près de l’enclume.
– Reste là.
– Je peux toucher ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que tout ici est soit chaud, soit lourd, soit coupant.
Tatsuo, derrière eux :
– Parfois les trois.
– Voilà.
Daigo saisit une barre de métal avec une pince.
L’extrémité rougeoyait.
Haru recula instinctivement.
– C’est chaud.
Daigo regarda le métal.
– Bonne observation.
– Très chaud.
– Encore meilleure.
Il posa la barre sur l’enclume.
Trois coups de marteau.
Le métal changea lentement de forme.
Haru regardait sans cligner des yeux.
– Je peux essayer ?
Daigo rit.
– Non.
Haru se tourna vers Tatsuo.
– Tout le monde dit non.
– Bonne journée.
Daigo désigna le soufflet.
– Ça, par contre.
Haru s’approcha.
– Je fais quoi ?
– Tu pousses.
Haru attrapa la poignée.
Il poussa.
Le feu se réveilla brusquement.
– Encore.
Il recommença.
Plus fort.
Les flammes montèrent.
Haru sourit.
Il poussa encore plus vite.
– Doucement, dit Daigo.
Haru continua.
– Haru.
Les flammes bondirent.
Une petite gerbe d’étincelles s’éleva.
Haru lâcha immédiatement.
Il recula jusque contre Tatsuo.
Daigo éclata de rire.
– Je t’avais dit doucement.
– J’ai fait doucement.
Tatsuo regarda le feu.
– Pour lui.
Akane, assise près de l’entrée, sourit.
– Je comprends mieux le plafond.
– Ça a rien à voir !
– Beaucoup de choses semblent arriver quand tu aides.
Haru regarda Daigo.
– Je peux recommencer ?
– Oui.
Tatsuo :
– Vraiment ?
Daigo :
– Il doit apprendre.
Tatsuo regarda Haru.
– Doucement.
– Je sais.
Haru attrapa le soufflet.
Cette fois, il poussa lentement.
Les braises prirent une couleur plus vive.
Daigo hocha la tête.
– Voilà.
Haru sourit.
Quelques minutes plus tard, il suivait le rythme presque correctement.
Tatsuo l’observa.
Daigo aussi.
– Il apprend vite, dit le forgeron.
– Relativement.
Haru continua à pousser.
– Je vous entends !
– C’était le but.
Tatsuo profita du passage pour faire examiner sa hache.
Daigo passa un doigt près du fil.
– Tu l’as encore maltraitée.
– Je coupe du bois avec.
– Ce n’est pas une excuse.
– C’est littéralement son travail.
– Ça ne veut pas dire que tu dois lui faire subir ça.
Haru regarda l’arme.
– Une hache peut souffrir ?
Daigo prit une expression grave.
– Beaucoup.
Tatsuo :
– Non.
– Ne l’écoute pas. Il ne respecte pas ses outils.
– Je viens ici pour la faire affûter.
– Quand le mal est déjà fait.
Haru regarda Tatsuo avec déception.
– Vous devriez faire attention.
Tatsuo fixa Daigo.
– Je vais partir.
Daigo sourit.
– Laisse-la.
– J’en ai besoin demain.
– Repasse ce soir.
– D’accord.
Haru leva un doigt.
– Je peux venir ?
Tatsuo et Daigo répondirent ensemble :
– Non.
Haru soupira.
– Enfin quelque chose sur lequel vous êtes d’accord.
Ils quittèrent la forge un peu plus tard.
Akane resta avec Daigo.
Avant que Tatsuo ne parte, elle lui lança :
– Essaie de ne pas le perdre.
Haru répondit :
– C’est plutôt lui qui se perd pas.
Tatsuo le regarda.
– Quoi ?
– Vous savez toujours où aller.
Tatsuo resta immobile une seconde.
Puis reprit la route.
– Pas toujours.
Haru le suivit.
La montée vers le temple prit plus de temps que d’habitude.
Haru était fatigué.
Il refusait cependant de l’admettre.
À mi-chemin, il s’assit sur une pierre.
– Je regarde quelque chose.
Tatsuo s’arrêta.
– Quoi ?
Haru chercha autour de lui.
– L’arbre.
– Lequel ?
– Celui-là.
– Qu’est-ce qu’il a ?
Silence.
– Il est grand.
Tatsuo regarda l’arbre.
– Impressionnant.
– Je fais une pause.
– Je sais.
Haru leva les yeux.
– Vous allez pas me dire de continuer ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que tu es fatigué.
– Je suis pas fatigué.
Tatsuo recommença à marcher.
Haru bondit immédiatement.
– Attendez !
– Tu n’étais pas fatigué.
– J’ai fini de regarder l’arbre.
Tatsuo ne répondit pas.
Haru le rattrapa.
Le vieux temple apparut finalement entre les arbres.
Haru ralentit.
Il connaissait l’extérieur.
Il était déjà monté jusque-là.
Mais il n’était jamais vraiment entré.
Tatsuo posa son chargement sous l’abri.
Haru resta quelques mètres derrière lui.
– Je peux entrer ?
– Oui.
Il ne bougea pas.
Tatsuo se retourna.
– Quoi ?
– Rien.
– Alors ?
Haru regarda les portes.
– Vous laissez jamais les gens entrer ?
– Si.
– Qui ?
– Des gens.
– Qui ?
Tatsuo soupira.
– Sora. Daigo. Meilin.
– Akane ?
Un temps.
– Oui.
Haru sourit immédiatement.
– Pourquoi vous faites cette tête ?
– Entre.
– Vous avez pas répondu.
– Et pourtant tu vas survivre.
Tatsuo ouvrit les portes.
Haru retira ses chaussures.
Il entra.
Puis s’arrêta.
Il regarda autour de lui.
– C’est propre.
Tatsuo posa son sac.
– Merci.
– Je pensais que ce serait...
Il s’arrêta.
– Quoi ?
– Rien.
– Haru.
– Plus cassé.
Tatsuo regarda les murs.
– Quand je suis arrivé, ça l’était.
– Vous avez réparé tout seul ?
– Une partie.
Haru marcha lentement.
Le temple était simple.
Un futon plié.
Une table basse.
Quelques ustensiles.
Des vêtements soigneusement rangés.
Des réparations visibles dans les murs.
Et des livres.
Beaucoup.
Haru s’arrêta devant les étagères.
– Vous avez combien de livres ?
– Je ne sais pas.
Il tourna la tête.
– Comment vous pouvez pas savoir ?
– Je ne les compte pas.
– Pourquoi ?
– Pourquoi je les compterais ?
Haru réfléchit.
– Pour savoir combien vous en avez.
– Je sais que j’en ai beaucoup.
– C’est pas précis.
– Ça me suffit.
Haru s’approcha.
Des dizaines de reliures occupaient les étagères.
Certaines épaisses.
D’autres minuscules.
Quelques couvertures étaient faites d’un cuir ancien presque noir. D’autres de tissu. Certaines n’avaient aucun titre visible sur le dos.
Haru tendit la main.
– Mains.
Il s’arrêta.
– Quoi ?
Tatsuo désigna ses doigts.
Haru les regarda.
Résine.
Poussière.
Une trace de charbon gagnée à la forge.
– Ah.
Tatsuo lui indiqua la bassine.
Haru alla les laver.
Longtemps.
Lorsqu’il revint, il tendit ses deux mains.
– Là ?
Tatsuo les inspecta.
– Là.
Haru retourna immédiatement vers les étagères.
Il sortit un petit ouvrage.
L’ouvrit.
Regarda les caractères.
Le referma.
– Trop compliqué.
Il en prit un autre.
– Celui-là ?
– Essaie.
Haru lut quelques lignes.
– Ça parle de quoi ?
– D’un homme qui cherche une ville disparue.
– Il la trouve ?
– Peut-être.
– Vous savez.
– Oui.
– Alors pourquoi vous dites peut-être ?
– Parce que toi, tu ne sais pas.
Haru reposa le livre.
– C’est agaçant de parler avec vous.
– On me l’a déjà dit.
Il continua à explorer.
Une couverture attirait son attention.
Puis une autre.
Tatsuo le regardait choisir, abandonner, ouvrir, feuilleter.
La bibliothèque comptait des ouvrages qu’il possédait depuis des années.
Certains qu’il avait lus une seule fois.
D’autres tellement souvent que les reliures avaient dû être réparées.
Des livres d’histoire.
Des récits de voyage.
Des légendes.
Des poèmes.
Des recueils dont même Haru ne savait pas encore prononcer correctement les titres.
Et, au milieu de tout cela, des histoires pour enfants.
Tatsuo s’approcha.
Il passa son doigt sur plusieurs dos.
Puis sortit un livre.
– Essaie celui-là.
Haru le prit.
La couverture était sombre, décorée de petites lumières pâles.
Il lut le titre.
– Le Garçon aux mille lanternes.
Il regarda Tatsuo.
– C’est pour les enfants ?
– Oui.
– Vous l’avez lu ?
– Oui.
– Pourquoi vous avez des livres pour enfants ?
Tatsuo réfléchit.
– Parce que j’ai été un enfant.
Haru le regarda longuement.
– J’ai du mal à imaginer.
– Moi aussi.
Haru sourit.
Il ouvrit le livre.
Quelques coups frappèrent contre la porte.
Tatsuo tourna la tête.
– Entre.
La porte s’ouvrit.
Sora entra avec plusieurs feuilles protégées sous une toile et un petit ouvrage sous le bras.
– Je t’ai apporté...
Il s’arrêta.
Haru releva la tête.
Les deux se regardèrent.
Sora regarda Tatsuo.
Puis de nouveau Haru.
– Tu as un enfant.
– Non.
– J’ai neuf ans, dit Haru.
Sora hocha lentement la tête.
– Il parle aussi.
Tatsuo ferma les yeux.
– Sora.
– Quoi ? J’essaie de comprendre la situation.
Haru se leva.
– Vous êtes qui ?
Sora posa une main sur sa poitrine.
– Cette question me blesse énormément.
Haru attendit.
– Sora Min.
– Haru Jin.
– Enchanté.
Sora regarda encore Tatsuo.
– Donc c’est Haru.
Haru fronça les sourcils.
– Vous connaissez mon nom ?
– Oui.
Il tourna immédiatement la tête vers Tatsuo.
– Vous lui avez parlé de moi ?
– Un peu.
Sora sourit.
– Plusieurs fois.
Tatsuo le regarda.
– Deux.
– Trois, peut-être.
Haru souriait maintenant.
– Vous avez parlé de moi trois fois.
– Ça devient déjà trop.
Sora posa ses affaires sur la table.
Haru demanda :
– Vous êtes son ami ?
Sora ouvrit la bouche.
Tatsuo répondit avant lui :
– Oui.
Sora se figea légèrement.
Puis regarda Tatsuo.
– Quelle efficacité.
– Quoi ?
– Rien.
Tatsuo plissa les yeux.
– Toi aussi ?
– Moi aussi quoi ?
Haru intervint :
– Ils disent tous « rien » quand c’est quelque chose.
Sora regarda le garçon.
Puis Tatsuo.
– Je l’aime bien.
– Tu peux partir avec.
– Non, dit Haru.
Sora posa une main sur son cœur.
– Deuxième blessure.
Tatsuo s’assit.
– Tu survivras.
Sora défit la toile.
Plusieurs feuilles épaisses apparurent.
Haru s’approcha immédiatement.
– C’est quoi ?
– Du papier.
– Je vois.
– Tu parles vraiment comme lui.
– Non.
Tatsuo :
– Non.
Sora eut un sourire.
– Fascinant.
Il montra les feuilles.
– Je les ai reçues ce matin.
Tatsuo en prit une.
Il la passa entre ses doigts.
– Plus fine.
– Et plus résistante.
– Plus chère.
– Évidemment.
Haru s’approcha.
– Vous faites les livres ?
– Certains.
– Vous écrivez les histoires ?
– Non.
– Alors quoi ?
Sora tira une chaise.
– Papier. Copies. Reliures. Réparations. Et parfois je récupère des manuscrits quand les marchands en apportent.
Haru regarda la bibliothèque.
– Donc tous ceux-là viennent de chez vous ?
Tatsuo :
– Non.
Sora :
– Beaucoup.
Tatsuo :
– Pas autant.
Sora :
– Suffisamment pour financer une partie de ma vieillesse.
Tatsuo le regarda.
– Tu as vingt-cinq ans.
– Je prépare l’avenir.
Haru passa un doigt près du bord d’une feuille.
– Ça coûte combien ?
Sora répondit.
Haru retira immédiatement sa main.
– Pour une feuille ?
– Oui.
– Pourquoi ?
– Parce qu’elle vient de loin.
– Tout coûte cher parce que ça vient de loin.
Sora regarda Tatsuo.
– Il apprend vite.
– Relativement.
– Je vous entends, dit Haru.
Sora sourit.
– Tant mieux.
Haru regarda le papier.
– Pourquoi ils font pas une meilleure route jusqu’ici ?
Tatsuo releva les yeux.
Sora resta silencieux une seconde.
– Parce qu’une route coûte aussi de l’argent.
– Mais après les choses coûteraient moins.
– Probablement.
– Donc ils devraient la faire.
Sora regarda Tatsuo.
– Tu devrais l’emmener à Akatsu.
– Non.
Haru se tourna.
– Pourquoi ?
– Parce que tu as neuf ans.
– Presque dix.
Sora acquiesça gravement.
– Alors là, ça change tout.
Tatsuo le fixa.
– Ne l’encourage pas.
– J’observe.
Haru regarda Tatsuo.
– Vous iriez à Akatsu pour leur dire ?
La main de Tatsuo s’arrêta sur le papier.
– Non.
– Pourquoi ?
– Ils ne m’écouteraient pas.
– Vous savez pas.
Tatsuo resta silencieux.
Haru attendit.
– Peut-être, concéda Tatsuo.
Sora baissa légèrement les yeux vers la feuille.
Un petit sourire passa sur son visage.
Il ne commenta pas.
Une rafale entra brusquement dans le temple.
Sora leva la tête.
Trop tard.
Les trois feuilles posées sur la table s’envolèrent.
– Non !
Tatsuo attrapa la première.
La deuxième frappa le mur.
La troisième passa par la porte.
Haru bondit.
– Je l’ai !
– Haru !
Il était déjà dehors.
La feuille roula sur les pierres.
Une nouvelle rafale la souleva.
Haru courut.
Elle passa sous une branche.
Il se baissa.
La manqua.
– Arrête !
Tatsuo le rattrapa.
– Elle ne va pas t’écouter.
– Je sais !
Sora apparut sur le seuil.
– Si elle tombe dans l’eau, je vous facture tous les deux !
La feuille prit encore de la hauteur.
Elle passa par-dessus le petit muret.
Tatsuo sauta.
Haru fit le tour.
La feuille retomba près d’une flaque.
Haru accéléra.
– Non, attends...
Il se jeta en avant.
Ses deux mains se refermèrent dessus.
Ses genoux glissèrent dans la terre.
Il resta allongé quelques secondes.
Puis leva lentement la feuille.
– Je l’ai !
Sora arriva.
Il prit délicatement le papier.
L’inspecta.
Un coin était légèrement froissé.
Il ferma les yeux.
Haru le regarda.
– C’est grave ?
Sora inspira profondément.
– Non.
Tatsuo :
– Tu mens.
– Je protège l’enfant.
Haru se releva.
– Désolé.
Sora regarda la feuille.
Puis le garçon couvert de terre.
– Tu viens de te jeter dans la boue pour du papier que tu ne connais même pas.
– Vous avez dit que c’était cher.
Sora resta silencieux.
Puis il rangea la feuille dans la toile.
– Merci.
Haru sourit.
Tatsuo regarda ses vêtements.
– Tu étais propre depuis combien de temps ?
Haru baissa les yeux.
– Longtemps.
– Une heure.
– C’est longtemps.
Ils retournèrent à l’intérieur.
Haru nettoya de nouveau ses mains.
Sora referma soigneusement les portes cette fois.
– Je croyais que tu venais pour me montrer le papier, dit Tatsuo.
– Et te donner ça.
Sora prit le petit ouvrage qu’il avait apporté.
Tatsuo le reconnut.
– Déjà ?
– J’ai réparé le dos.
Tatsuo prit le livre.
Il inspecta la reliure.
– Bien.
Sora resta immobile.
Tatsuo leva les yeux.
– Quoi ?
– « Bien ».
– Oui.
– J’ai passé deux soirées dessus.
– Très bien.
– Voilà.
Tatsuo eut un sourire.
– Tu es facile à satisfaire.
– Absolument pas.
À côté d’eux, Haru avait repris Le Garçon aux mille lanternes.
Il s’assit contre la table.
Ouvrit la première page.
Et commença à lire.
Tatsuo et Sora continuèrent leur conversation.
Quelques minutes passèrent.
Haru releva la tête.
– Tatsuo.
– Oui ?
– Ça veut dire quoi, « procession » ?
Tatsuo répondit.
Haru acquiesça.
Puis replongea dans le livre.
Un peu plus tard :
– Tatsuo.
– Oui ?
– Pourquoi...
Il s’arrêta.
Regarda la page.
Puis continua seul.
Sora leva légèrement un sourcil.
Encore quelques minutes.
Haru sourit à quelque chose.
Tourna une page.
Fronça les sourcils.
Revint quelques lignes en arrière.
Sora baissa la voix.
– Depuis quand tu fais lire des enfants ?
– Depuis aujourd’hui.
– Pourquoi celui-là ?
Tatsuo regarda le livre.
– Il peut le lire.
– Ce n’était pas ma question.
– C’est ma réponse.
Sora sourit.
– Toujours aussi agréable.
Tatsuo regarda Haru.
Le garçon était complètement absorbé.
– Il aime bien.
– Apparemment.
Sora s’appuya contre la table.
– Tu avais mis beaucoup plus longtemps avant de me laisser fouiller dans tes étagères.
– Tu pliais les pages.
– Une fois.
Tatsuo le regarda.
– Plusieurs fois.
– Une fois par livre.
– Ce n’est pas mieux.
Sora réfléchit.
– Non.
Haru leva la tête.
– Vous pliez les pages ?
Sora regarda le garçon.
– Autrefois.
Haru prit une expression sévère.
– Faut pas.
Tatsuo croisa les bras.
Sora le regarda.
– Ne savoure pas trop.
– Je ne fais rien.
– Ton visage parle.
– Impossible.
Haru reprit sa lecture.
Sora soupira.
– Deux contre un dans ta propre maison.
– Il va repartir.
Haru, sans lever les yeux :
– Demain je reviens.
Sora éclata de rire.
Tatsuo resta silencieux.
Sora repartit en milieu d’après-midi.
Avant de descendre, il regarda Haru.
– Si tu passes près de la papeterie, entre.
– Pourquoi ?
– Tu verras.
Haru sourit.
– Vous avez beaucoup de livres ?
– Beaucoup.
– Plus que Tatsuo ?
– Oui.
Tatsuo :
– Pas à toi.
Sora :
– Détail inutile.
Haru regarda Tatsuo.
– Je peux y aller ?
– Tu n’as pas besoin de ma permission.
Sora sourit.
– Bonne réponse.
Tatsuo :
– Pars.
– J’y vais.
Il enfila ses chaussures.
Puis regarda encore Haru.
– Et ne crois pas tout ce qu’il te raconte.
Haru fronça les sourcils.
– Il raconte presque rien.
Sora resta une seconde silencieux.
– Encore mieux.
Il descendit.
Le silence revint.
Pas complètement.
Il y avait le bruit des pages.
Tatsuo rangeait ses affaires pendant qu’Haru continuait de lire.
Au bout d’un moment, il remarqua que le soleil avait changé de position.
Il regarda Haru.
Le garçon avait la tête de plus en plus basse.
Ses yeux se fermèrent.
Se rouvrirent.
Quelques secondes plus tard, ils se fermèrent encore.
– Haru.
Aucune réponse.
– Haru.
Il sursauta.
– Je lisais.
– Avec les yeux fermés ?
– Je réfléchissais.
– Profondément.
Haru regarda dehors.
– Il est déjà tard ?
– Oui.
Il referma le livre.
À regret.
– J’ai pas fini.
– Je vois.
Haru regarda l’épaisseur restante.
– Il est long.
– Oui.
– Vous l’avez lu en combien de temps ?
– Je ne sais plus.
– Une journée ?
– Non.
– Deux ?
– Haru.
– D’accord.
Il posa soigneusement le livre sur la table.
Puis remit ses chaussures.
Tatsuo le regarda faire.
Haru se releva.
Son regard revint immédiatement vers l’ouvrage.
Puis il détourna les yeux.
Tatsuo prit le livre.
– Tiens.
Haru le regarda.
– Quoi ?
– Prends-le.
– Pourquoi ?
– Pour continuer.
Haru ne bougea pas.
– Chez moi ?
– Oui.
– Vous me le prêtez ?
– Oui.
Le garçon regarda le livre.
Puis les étagères.
Puis Tatsuo.
– Mais c’est un de vos livres.
– J’avais remarqué.
– Et vous aimez vos livres.
– Oui.
– Beaucoup.
– Oui.
– Et si je l’abîme ?
– Ne l’abîme pas.
– Si je le mouille ?
– Ne le mouille pas.
– Si mon cousin le prend ?
– Ne lui donne pas.
– Si...
– Haru.
Il se tut.
Tatsuo lui tendit l’ouvrage.
– Mains propres. Pas près du feu. Pas dehors s’il pleut. Tu ne plies pas les pages.
– Comme Sora.
– Exactement.
Haru prit le livre avec les deux mains.
Il le glissa soigneusement dans sa sacoche.
Puis la referma.
– Je vais faire attention.
– Je sais.
Haru releva les yeux.
– Comment vous savez ?
Tatsuo haussa légèrement les épaules.
– Parce que je te le prête.
Haru resta silencieux.
– Ça veut rien dire.
– Pour moi, si.
Cette fois, Haru ne répondit pas immédiatement.
Il posa une main contre sa sacoche.
Puis sourit.
– D’accord.
Tatsuo décida de le raccompagner jusqu’aux premières maisons.
Haru protesta.
– Je peux rentrer tout seul.
– Je sais.
– Alors pourquoi vous venez ?
Tatsuo descendit les premières marches.
– Comme ça.
Haru s’arrêta.
Tatsuo fit encore deux pas.
Puis se retourna.
Le garçon le regardait avec un sourire immense.
– Quoi ?
– Vous avez dit « comme ça ».
– Non.
– Si.
– Tu as mal entendu.
– Exactement comme moi.
– Impossible.
Haru se mit à marcher à côté de lui.
– Je vais le dire à Meilin.
– Elle ne te croira pas.
– Elle me croit.
– Tu es passé à travers son plafond.
– Pourquoi tout le monde revient là-dessus ?
– Parce que c’est remarquable.
Haru leva les bras.
– Une fois !
– Jusqu’ici.
– Vous dites toujours ça.
– Parce que demain existe.
Haru réfléchit.
– C’est une phrase de livre.
– Non.
– Si.
– Je viens de la dire.
– Donc maintenant elle peut être dans un livre.
Tatsuo secoua la tête.
Ils continuèrent à descendre.
Lorsqu’ils atteignirent les premières maisons, Haru ralentit.
Tatsuo s’arrêta.
– À partir d’ici.
– Je sais.
Haru vérifia encore sa sacoche.
Le livre était bien à l’intérieur.
– Tatsuo ?
– Oui ?
– Je peux revenir demain ?
Tatsuo le regarda.
Quelques jours auparavant, Haru lui avait posé presque la même question.
Il aurait pu répondre comme d’habitude.
Peut-être.
On verra.
Si tu veux.
Des réponses suffisamment ouvertes pour ne pas chasser quelqu’un.
Et suffisamment vagues pour ne jamais vraiment l’inviter.
Cette fois, il répondit simplement :
– Oui.
Haru resta immobile.
– Quoi ? demanda Tatsuo.
– Vous avez encore dit oui.
– Ça arrive.
– Deux fois aujourd’hui.
– Ne compte pas.
– Trois avec la bûche.
Tatsuo commença à remonter.
– Rentre chez toi.
– Demain !
– Marche.
Haru partit en courant.
– Haru.
Le garçon ralentit immédiatement.
– Je marche !
– Non.
– Presque !
Tatsuo le regarda disparaître entre les maisons.
Il resta là quelques secondes.
Puis reprit le chemin du temple.
Le soleil descendait derrière Kazenami lorsqu’il arriva.
Le temple était silencieux.
Comme tous les soirs.
Tatsuo rangea le bois.
Nettoya la hachette.
Plia le tissu laissé par Sora.
Remit ses affaires en place.
Puis il passa devant la bibliothèque.
Il s’arrêta.
Entre deux ouvrages se trouvait un petit espace vide.
À peine la largeur d’un livre.
Il regarda l’étagère.
Il aurait suffi de déplacer les volumes voisins.
Quelques secondes.
L’espace aurait disparu.
La bibliothèque aurait retrouvé son ordre habituel.
Tatsuo leva la main.
Puis la baissa.
Il laissa l’espace vide.