Chapitre 5
Chapitre 5
Depuis plusieurs jours, la forge de Daigo était silencieuse.
Tatsuo s’était habitué malgré lui à passer devant la porte fermée. Chaque matin, il continuait de préparer une part de bois pour le forgeron avant de se rappeler qu’il n’était pas là. Il en gardait alors une partie, vendait le reste ou le distribuait selon les besoins.
Ce matin-là, avant même d’atteindre la place, il entendit le premier coup de marteau.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Tatsuo ralentit.
Le rythme était reconnaissable.
Il changea légèrement la position du fagot sur son dos et prit la direction de la forge.
La cheminée fumait de nouveau.
La porte était ouverte.
À l’intérieur, Daigo travaillait devant l’enclume comme s’il n’avait jamais quitté Kazenami.
Tatsuo s’arrêta sur le seuil.
— Tu es revenu.
Daigo continua de frapper.
— Excellente observation.
Tatsuo entra.
— Quand ?
— Hier soir.
— Tard ?
— Assez pour que Meilin me reproche d’avoir fait du bruit en rentrant.
— Donc avant minuit.
Daigo leva enfin les yeux.
— Tu commences à la connaître trop bien.
Tatsuo déposa son bois près du mur.
— Ta fille va mieux ?
Le marteau de Daigo s’arrêta.
Tatsuo le remarqua immédiatement.
— Non ?
Daigo posa le morceau de métal dans l’eau.
Un nuage de vapeur monta entre eux.
— C’est compliqué.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
Daigo regarda quelques secondes la vapeur disparaître.
— Elle est enceinte.
Tatsuo resta immobile.
— …
Daigo attendit.
— Félicitations.
Le forgeron fronça les sourcils.
— Pas à moi, imbécile.
Tatsuo ouvrit légèrement la bouche.
Puis la referma.
Une voix féminine arriva depuis l’arrière de la forge.
— Merci quand même.
Tatsuo se retourna.
Une femme se tenait dans l’encadrement de la porte menant à la maison.
Ses cheveux noirs étaient plus courts que dans ses souvenirs. Quelques mèches lui tombaient devant le visage. Elle portait une robe simple, suffisamment large pour laisser voir un ventre déjà arrondi.
Elle paraissait fatiguée.
Mais elle souriait.
— Bonjour, Tatsuo.
Il ne répondit pas immédiatement.
— Bonjour, Akane.
— Ça faisait longtemps.
— Oui.
— Six ans.
— Oui.
Elle attendit.
Tatsuo attendit aussi.
Daigo regarda successivement l’un puis l’autre.
Akane finit par sourire davantage.
— Tu peux toujours utiliser plus d’un mot par phrase ?
— Oui.
Daigo éclata de rire.
Tatsuo lui lança un regard.
— Quoi ?
— Rien.
Akane entra complètement dans la forge.
Tatsuo regarda son visage.
Puis son ventre.
Puis son visage de nouveau.
Il sembla soudain considérer qu’un morceau de charbon posé près du mur méritait toute son attention.
Akane le remarqua.
— Tu vas regarder la forge toute la journée ?
— Je regarde Daigo travailler.
Daigo posa son marteau.
— Je ne travaille plus.
Tatsuo resta face à l’enclume.
— Je vois.
— Non, justement, dit Akane.
Tatsuo se retourna enfin vers elle.
Elle avait toujours ce même sourire.
Pas moqueur.
Pas complètement.
— Comment tu vas ? demanda-t-elle.
— Bien.
— Toujours au temple ?
— Oui.
— Toujours seul ?
Une seconde passa.
— Oui.
Daigo se mordit l’intérieur de la joue pour ne pas rire.
Tatsuo le vit.
— Tu as quelque chose à dire ?
— Absolument rien.
— Tant mieux.
Akane croisa les bras.
— Il est devenu encore plus facile à gêner.
— Je ne suis pas gêné.
— Tu regardais un morceau de charbon.
— Il était devant moi.
— Il est fascinant ?
Tatsuo observa brièvement le morceau de charbon.
— Non.
— C’est déjà un progrès.
Un bruit de course arriva depuis la rue.
Tatsuo ferma les yeux une seconde.
Il connaissait désormais ce bruit.
Haru apparut sur le seuil.
— Tatsuo !
Tatsuo le regarda.
— Pas aujourd’hui.
Haru s’arrêta net.
— J’ai même rien fait !
— Justement.
— C’était une seule fois !
Daigo tourna la tête vers Tatsuo.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Rien.
Haru leva les bras.
— Vous voyez !
Tatsuo regarda le garçon.
— C’est ce qu’il affirme.
— Mais c’est vrai !
Akane observait Haru avec curiosité.
— C’est qui ?
— Haru Jin, répondit le garçon immédiatement.
— Akane Seo.
Haru regarda son ventre.
Puis son visage.
Il sembla réfléchir très fort.
— Vous êtes la fille de Daigo ?
— Oui.
Haru regarda Daigo.
Puis Akane.
Puis de nouveau Daigo.
— Vous êtes vraiment sa fille ?
Daigo se raidit.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Rien.
— Haru.
— Quoi ?
— Je te préviens.
Akane éclata de rire.
— Je l’aime bien.
— Ne l’encourage pas, dit Tatsuo.
Haru pointa Tatsuo.
— Lui non plus il voulait pas m’encourager la dernière fois.
— Et pourtant tu es revenu.
— Parce que j’aime bien vous parler.
Tatsuo ne trouva rien à répondre à cela.
Akane l’observa.
— Il te suit ?
— Non.
— Si, répondit Haru.
— Non.
— Je vous ai suivi hier.
— Justement.
Akane regarda son père.
— Il a toujours eu un talent particulier avec les enfants.
Daigo souffla.
— Il n’a aucun talent avec personne. Les gens décident simplement de rester autour de lui.
— Je vous entends.
— C’est volontaire.
Haru s’approcha d’Akane.
— Pourquoi vous étiez à Kazehura ?
Tatsuo tourna la tête.
Daigo aussi.
Akane, elle, ne sembla pas dérangée.
— J’y habitais.
— Et maintenant vous habitez ici ?
— Apparemment.
— Pourquoi ?
Daigo posa lentement ses deux mains sur l’enclume.
— Haru.
— Quoi ?
— Tu poses toujours autant de questions ?
— Oui.
— Je comprends mieux certaines choses.
Akane sourit.
— Laisse-le.
Elle regarda Haru.
— Je suis revenue vivre quelque temps avec mon père.
— Parce que vous êtes enceinte ?
— Entre autres.
Haru acquiesça comme si tout devenait parfaitement logique.
— D’accord.
Tatsuo regarda Daigo.
— Tu l’as ramenée hier ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Akane répondit avant lui.
— Parce qu’il m’a kidnappée.
— Je t’ai proposé de revenir.
— Tu as dit : « Fais tes affaires. »
— C’était une proposition ferme.
— Tu as commencé à remplir ma valise toi-même.
— Tu allais trop lentement.
Tatsuo eut un léger sourire.
Daigo le remarqua.
— Toi, ne commence pas.
— Je n’ai rien dit.
— Ton visage, si.
Akane posa une main sur le montant de la porte.
Son sourire diminua légèrement.
— Je n’étais pas vraiment malade.
Tatsuo la regarda.
— Daigo a dit que tu étais alitée.
— Je l’étais.
— Mais ?
Elle inspira.
— J’ai écrit à mon père que j’étais malade parce que je savais qu’il viendrait.
Daigo reprit :
— Elle aurait pu écrire qu’elle était enceinte.
— Et recevoir une lettre de trente pages avant que tu décides de venir ?
— J’aurais immédiatement—
Akane le regarda.
Daigo s’arrêta.
— Bon. Peut-être vingt pages.
— Voilà.
Tatsuo regarda Akane.
— Pourquoi tu avais besoin qu’il vienne ?
Cette fois, elle ne plaisanta pas.
— Parce que j’étais seule.
Le silence revint dans la forge.
Même Haru ne posa pas immédiatement de question.
Akane s’appuya contre le mur.
— Mon mariage s’est terminé il y a quelques mois.
Tatsuo ne bougea presque pas.
Mais elle le vit.
— Ne fais pas cette tête.
— Quelle tête ?
— Celle-là.
— Je n’ai rien fait.
— Tu as exactement la même tête qu’à dix-huit ans quand quelqu’un cassait quelque chose à côté de toi et que tu décidais que tu aurais dû l’empêcher.
Tatsuo détourna légèrement les yeux.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— On a divorcé.
— Pourquoi ?
Akane resta quelques secondes silencieuse.
— Parce qu’on n’arrivait plus à vivre ensemble.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Il n’y a pas toujours une grande histoire. Pas de trahison extraordinaire. Pas de duel sous la pluie. Pas de lettre cachée dans un coffre.
Daigo marmonna :
— Il est quand même parti.
— Père.
— Il est parti.
— Nous avons divorcé.
— Pendant que tu étais enceinte.
— Il ne le savait pas encore.
Daigo ne répondit pas.
Akane regarda Tatsuo.
— Je l’ai appris après son départ.
— Tu lui as dit ?
— Oui.
— Et ?
Elle baissa les yeux un instant.
— Il ne reviendra pas.
Tatsuo serra légèrement la mâchoire.
Akane le remarqua encore.
— Tatsuo.
— Quoi ?
— Rien de tout ça n’est de ta faute.
Il fronça les sourcils.
— Je n’ai pas dit que ça l’était.
— Je sais.
Daigo pointa Tatsuo du doigt.
— Elle a raison.
— Sur quoi ?
— Cette tête.
— Quelle tête ?
— Celle que tu fais.
— Vous avez tous décidé que j’avais une tête particulière aujourd’hui ?
Haru leva la main.
— Moi aussi je la vois.
Tatsuo le regarda.
— Toi, personne ne t’a demandé.
— Vous êtes vraiment plus bizarre aujourd’hui.
Akane étouffa un rire.
Tatsuo soupira.
— Et les médecins ?
demanda-t-il.
Akane retrouva son sérieux.
— J’ai essayé d’en voir un à Kazehura.
— « Essayé » ?
— Depuis mon divorce, je ne suis plus enregistrée auprès de la maison de mon mari. Et mon ancien quartier dépend de médecins engagés par les familles et les corporations locales.
Tatsuo fronça les sourcils.
— Ils ont refusé de t’examiner ?
— Pas tous.
— Akane.
— Certains m’ont examinée. Mais pour un suivi complet, il fallait que je sois rattachée à une maison reconnue ou que je paye beaucoup plus que ce que j’avais.
Daigo donna un coup sec du poing sur l’établi.
— Elle était enceinte, seule et presque incapable de sortir de chez elle.
— Je sais, père.
— Ils auraient dû—
— Je sais.
Sa voix suffit à arrêter Daigo.
Akane posa une main sur son ventre.
— Les premières semaines ont été difficiles. Je mangeais peu. J’étais souvent malade. J’avais peur qu’il y ait quelque chose qui n’allait pas.
Elle regarda son père.
— Alors je lui ai écrit.
Daigo détourna le regard.
— Et je suis allé la chercher.
Haru leva timidement la main.
Daigo le vit.
— Tu n’es pas à l’école ?
— Pas aujourd’hui.
— Pourquoi ?
— C’est compliqué.
— Cette réponse ne me plaît pas.
— Moi non plus, dit Tatsuo.
Haru regarda ailleurs.
Daigo soupira.
— On parlera de ça plus tard.
Akane sourit.
— Vous déjeunez avec nous.
Tatsuo la regarda.
— Non.
— Ce n’était pas une question.
— J’ai du travail.
— Non.
— Si.
Daigo intervint :
— Ta hache est ici.
Tatsuo regarda sa ceinture.
Elle était vide.
Il avait effectivement posé sa hache contre le mur en arrivant.
— Je peux la reprendre.
Akane se plaça devant.
— Après le repas.
— Akane.
— Tatsuo.
Ils se regardèrent.
Haru murmura :
— Elle gagne.
Tatsuo tourna lentement la tête vers lui.
Haru se tut.
La maison de Daigo était reliée directement à la forge.
Elle était plus grande que celle de Meilin, mais moins ordonnée. Des outils étaient posés dans des endroits où aucun outil n’avait de raison d’être. Plusieurs objets cassés attendaient manifestement leur réparation depuis des années.
Une pièce du fond avait été vidée récemment.
Tatsuo aperçut des couvertures pliées, une petite commode et deux sacs appartenant probablement à Akane.
Ils s’installèrent autour de la table.
Haru avait réussi, par un mécanisme que personne ne comprenait complètement, à obtenir une assiette.
Daigo posa un plat au centre.
— Mangez.
Tatsuo regarda le contenu.
— C’est toi qui as cuisiné ?
— Oui.
Il attendit.
— Pourquoi tu demandes ?
— Rien.
— Mange.
Tatsuo servit Haru avant de se servir lui-même.
Akane l’observa.
— Tu fais ça maintenant ?
— Quoi ?
— T’occuper des enfants.
Haru répondit la bouche pleine :
— Il m’a donné de l’argent.
Tatsuo ferma brièvement les yeux.
Akane se tourna immédiatement vers lui.
— De l’argent ?
— Pour des médicaments, ajouta Haru.
Daigo arrêta de manger.
Tatsuo regarda Haru.
— Tu racontes toujours tout ?
— Pas tout.
— C’est inquiétant.
Akane regarda alternativement les deux.
— Pourquoi tu avais besoin de médicaments ?
— Pour mon père.
Le ton d’Akane changea.
— Il va mieux ?
Haru hocha la tête.
— Beaucoup mieux.
Tatsuo ne dit rien.
Akane le regarda un instant.
Puis sourit.
— Ça te ressemble.
— Quoi ?
— Rien.
Tatsuo reprit son repas.
Haru, lui, regardait Akane.
— Vous connaissez Tatsuo depuis longtemps ?
— Très longtemps.
— Depuis combien ?
— Avant qu’il ait cette tête.
— Quelle tête ?
— Akane, dit Tatsuo.
— Celle-là.
Haru se pencha vers elle.
— Il était comment avant ?
Tatsuo posa ses baguettes.
— Haru.
— Quoi ?
— Mange.
Akane sourit.
— Beaucoup plus maigre.
— Je n’étais pas maigre.
— Si.
— Non.
— Il avait les cheveux encore plus longs.
Haru ouvrit grand les yeux.
— Plus longs que maintenant ?
— Beaucoup.
— Pourquoi ?
Tatsuo répondit :
— Parce que je ne les coupais pas.
Haru sembla considérer cette explication comme insultante.
— Et il est déjà tombé d’un arbre.
Tatsuo regarda Akane.
— La branche a cassé.
— Tu étais assis dessus.
— Elle a quand même cassé.
Daigo commença à rire.
Haru aussi.
Tatsuo reprit ses baguettes.
— C’était il y a longtemps.
— Il avait dix-sept ans, précisa Akane.
— Ça ne rend pas l’histoire meilleure.
— Pour nous, si.
Haru riait encore.
— Vous étiez amis ?
demanda-t-il.
Akane réfléchit.
— Oui.
Tatsuo acquiesça.
— Oui.
— Très amis ?
Akane regarda Tatsuo.
Une lueur apparut dans ses yeux.
Il la vit immédiatement.
— Akane.
— Quoi ?
— Non.
— Je n’ai encore rien dit.
— Justement.
Haru regardait déjà de l’un à l’autre.
Akane posa ses baguettes.
— J’étais amoureuse de lui.
Le silence tomba sur la table.
Tatsuo ne bougea plus.
Daigo baissa les yeux vers son assiette.
Haru fixa Akane.
Puis Tatsuo.
Puis Akane de nouveau.
— Quoi ?
Akane sourit.
— J’étais amoureuse de Tatsuo.
Haru se tourna lentement vers lui.
— Vous étiez amoureux ?
— Non.
— Mais elle vient de dire—
— Elle a dit qu’elle l’était.
Akane étouffa un rire.
— Tatsuo.
— C’est ce que tu as dit.
— Techniquement, oui.
Haru s’approcha presque de la table.
— Et vous ?
— Haru.
— Vous l’aimiez ?
— Mange.
— Vous évitez la question !
— Très bien.
— Ça veut dire oui ?
— Ça veut dire mange.
Daigo décida précisément à cet instant de trahir Tatsuo.
— Il évite cette question depuis des années.
Tatsuo tourna la tête vers lui.
— Daigo.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu vois ? Même maintenant.
Haru semblait assister à la découverte d’un nouveau continent.
— Elle vous a demandé de sortir avec elle ?
Akane répondit avant Tatsuo :
— Oui.
Tatsuo rectifia :
— Une fois.
— Deux.
Il la regarda.
— Deux ?
— Tu as oublié la deuxième ?
— Apparemment.
Akane posa une main contre sa poitrine.
— Formidable. J’avais réussi à survivre à ce traumatisme jusqu’à aujourd’hui.
Daigo éclata de rire.
Tatsuo regarda longuement son assiette.
Akane souriait.
— Pourquoi vous avez dit non ? demanda Haru.
Cette fois, personne ne répondit immédiatement.
Akane arrêta de sourire.
Tatsuo aussi.
Haru comprit que quelque chose avait changé.
Tatsuo finit par dire :
— C’était compliqué.
— Non, répondit Akane.
Il leva les yeux vers elle.
— Ce n’était pas compliqué.
Daigo ne disait plus rien.
Akane regarda Haru.
— Il m’a dit que je méritais quelqu’un de mieux.
Haru fronça les sourcils.
Puis regarda Tatsuo.
— Pourquoi ?
Tatsuo resta silencieux.
— Parce qu’il pensait ne pas être assez bien pour moi, poursuivit Akane.
— Je n’ai pas dit ça exactement.
— « Tu devrais construire ta vie avec quelqu’un de meilleur que moi. »
Tatsuo se figea.
Akane haussa un sourcil.
— J’ai une bonne mémoire.
— Je vois ça.
Haru avait l’air profondément perplexe.
— Mais si elle voulait sortir avec vous, c’était à elle de choisir, non ?
Tatsuo regarda Haru.
Akane aussi.
Daigo se mit à rire tellement brusquement qu’il toussa.
— Quoi ? demanda Haru.
Akane sourit.
— Rien. Tu viens de comprendre en dix secondes ce qu’il n’a toujours pas compris en plusieurs années.
Tatsuo baissa légèrement les yeux.
— Je comprends.
— Non.
— Si.
— Non.
— Akane.
Elle le regarda avec une douceur qui n’était plus moqueuse.
— J’avais dix-neuf ans. À l’époque, j’ai trouvé ta réponse presque noble.
Tatsuo ne répondit pas.
— Pendant environ deux jours.
Daigo ricana.
— Après, elle a surtout été furieuse.
— Père.
— C’est vrai.
Akane reprit :
— Puis j’ai grandi.
— Et ?
— Et j’ai compris que c’était idiot.
Tatsuo eut un léger mouvement de tête.
— Merci.
— Ce n’était pas une insulte.
— Ça ressemblait beaucoup à une insulte.
— Tu avais décidé à ma place de ce que je méritais.
Cette fois, Tatsuo ne répondit pas.
Akane continua plus doucement :
— Tu avais le droit de ne pas vouloir être avec moi. Mais ce n’était pas à toi de décider si j’étais trop bien pour toi.
Haru observait Tatsuo.
L’homme resta silencieux quelques secondes.
— D’accord.
Akane sourit.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— Rien. C’est déjà mieux qu’il y a six ans.
Elle reprit son repas.
Haru n’en avait évidemment pas terminé.
— Et après vous vous êtes mariée ?
— Pas avec lui.
— J’avais compris.
— Heureusement.
Akane baissa légèrement les yeux.
— Quelques années plus tard, j’ai rencontré mon mari.
Tatsuo resta immobile.
Elle le regarda immédiatement.
— Et je l’ai aimé.
— Je sais.
— Non.
— Quoi ?
— Tu dis « je sais » parce que tu penses que c’est la bonne réponse.
Tatsuo soupira.
Akane poursuivit :
— Je l’ai vraiment aimé, Tatsuo.
Il la regarda.
— D’accord.
— Et mon mariage n’a pas échoué parce que tu m’avais refusée.
— Je n’ai jamais pensé ça.
Elle inclina légèrement la tête.
— Un peu.
Tatsuo ne répondit pas.
— Un peu, répéta-elle.
— Peut-être.
— Voilà.
Elle sourit.
— Je préfère ça.
Le repas reprit plus calmement.
Haru continua cependant de regarder Tatsuo avec une expression nouvelle.
Finalement :
— C’est bizarre.
— Quoi ?
— Je pensais que vous saviez tout.
Tatsuo le regarda.
— Pourquoi ?
Haru haussa les épaules.
— Je sais pas.
Daigo posa son bol.
— Voilà une maladie dont il faut le guérir rapidement.
— Je n’ai jamais dit que je savais tout.
— Non, dit Haru. Mais vous faites toujours comme si vous saviez quoi faire.
La phrase resta suspendue un moment.
Tatsuo détourna le regard.
Akane sourit légèrement.
— Il est meilleur pour savoir quoi faire avec les problèmes des autres.
Tatsuo la regarda.
— Toi aussi tu t’y mets ?
— J’ai six années de retard.
Après le repas, Haru partit finalement.
Pas avant d’avoir demandé à Akane s’il pouvait revenir.
Elle lui avait répondu oui.
Tatsuo avait répondu non au même moment.
Haru avait choisi la réponse qui l’arrangeait.
Daigo entraîna ensuite Tatsuo dans la pièce du fond.
— Aide-moi.
— À quoi ?
— Ça.
Plusieurs planches étaient posées au sol.
Tatsuo les regarda.
— Un lit ?
— Non.
Akane, depuis la porte :
— Il fabrique un berceau.
Tatsuo regarda Daigo.
— Déjà ?
— Il faut bien commencer.
— Il reste plusieurs mois.
— Justement.
— Pour fabriquer un berceau ?
— Je veux qu’il soit solide.
Akane croisa les bras.
— Il construit probablement quelque chose qui survivra à trois générations.
Daigo prit une planche.
— Tu te plaindras moins quand ton enfant ne tombera pas à travers.
— Je n’ai jamais vu un bébé traverser un berceau.
— Parce que les gens comme moi les construisent correctement.
Tatsuo s’accroupit près des planches.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Tiens ça.
Il obéit.
Pendant près d’une heure, les deux hommes travaillèrent tandis qu’Akane rangeait ses affaires dans la pièce.
Elle intervenait régulièrement.
— C’est trop haut.
— Non.
— Si.
— Non.
— Je dois pouvoir prendre mon propre enfant.
Daigo observa le berceau.
— Tu grandiras.
Akane le fixa.
— Père.
— Je plaisante.
Tatsuo baissa la tête pour cacher son sourire.
— Je t’ai vu, dit Daigo.
— Non.
— Si.
Lorsqu’ils eurent terminé pour la journée, Tatsuo récupéra sa hache.
Le soleil descendait déjà vers la mer.
Daigo retourna à la forge pour terminer une commande.
Akane raccompagna Tatsuo jusqu’à la porte.
Ils restèrent un moment sans parler.
Pour la première fois depuis qu’elle était apparue ce matin-là, ils étaient seuls.
Tatsuo regarda la rue.
Akane le regardait, lui.
— Tu sais que je ne t’en veux plus.
— Je sais.
— Depuis longtemps.
— Je sais.
— Tu recommences.
Tatsuo soupira.
— D’accord.
— D’accord quoi ?
— Je comprends.
Akane sourit.
— Mieux.
Tatsuo ajusta sa hache.
— Je suis désolé pour ton mariage.
— Merci.
— Et pour Kazehura.
— Merci.
— Si tu as besoin de quelque chose—
Elle leva une main.
— Ne commence pas.
Il se tut.
— Mon père est déjà en train de construire assez de meubles pour remplir trois maisons. Meilin m’a apporté de la nourriture ce matin. Une femme que je n’avais jamais rencontrée m’a donné des vêtements pour le bébé alors qu’il n’est même pas encore né.
Elle regarda le village.
— Je pense que je vais survivre.
Tatsuo acquiesça.
— Bien.
Akane resta silencieuse quelques secondes.
— Tatsuo.
— Oui ?
— Regarde-moi.
Il tourna la tête vers elle.
— Je suis contente de te revoir.
Cette fois, il ne répondit pas immédiatement.
La gêne qu’il avait passée toute la journée à dissimuler sembla disparaître quelques secondes.
— Moi aussi.
Akane sourit.
— Voilà. Ce n’était pas si difficile.
— Si.
Elle rit.
Tatsuo descendit les premières marches.
— Tatsuo.
Il se retourna.
Akane avait toujours ce même sourire.
— Tu es toujours aussi mauvais avec les femmes ?
Un silence.
Tatsuo reprit sa marche.
— Bonne soirée, Akane.
— Je prends ça pour un oui !
Il leva simplement une main sans se retourner.
Quelques mètres plus loin, il entendit rire derrière lui.
Tatsuo continua vers le temple.
Le bruit de la forge recommença bientôt.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, Daigo était revenu.
Mais il n’était pas revenu seul.
Et Kazenami comptait désormais une maison de plus dans laquelle une place devait être faite pour quelqu’un qui n’était pas encore né