Chapitre 4
Chapitre 4
La pluie avait commencé avant l’aube.
Pas une pluie violente. Rien qui fasse trembler les fenêtres ou gonfler les rivières. Seulement une eau froide et régulière qui descendait de la montagne, enveloppait Kazenami et rendait les chemins suffisamment glissants pour décourager même Tatsuo de partir couper du bois.
Il s’en rendit compte dès qu’il ouvrit les portes du temple.
La mer avait presque disparu derrière une brume grise.
Tatsuo resta quelques secondes sur le seuil.
Puis regarda sa hache.
Puis la pluie.
— Non.
Il referma les portes.
Quelques heures plus tard, il avait déjà regretté sa décision.
Il avait nettoyé le temple.
Réparé une latte du plancher.
Rangé trois étagères.
Déplacé une pile de livres avant de la remettre exactement au même endroit.
Il avait également inspecté une fuite près du toit, conclu qu’elle pouvait attendre et passé près d’une heure dans L’Odyssée de Nazim avant de réaliser qu’il relisait la même page depuis plusieurs minutes.
Tatsuo ferma le livre.
Le silence du temple était généralement agréable.
Ce matin-là, il lui semblait simplement long.
Il regarda dehors.
La pluie avait légèrement diminué.
Il enfila sa veste.
Kazenami avait changé de rythme.
Les pêcheurs étaient restés au port. Plusieurs étals du marché n’avaient même pas été installés et les rues, habituellement pleines dès le matin, appartenaient surtout à l’eau qui coulait entre les pierres.
Tatsuo descendit lentement.
Il passa devant la forge de Daigo.
Toujours fermée.
La cheminée était froide.
Il s’arrêta quelques secondes.
Puis continua.
Il n’avait pas réellement de destination.
C’était suffisamment inhabituel pour l’agacer.
Il croisa deux hommes qui transportaient des paniers sous une toile tendue au-dessus de leurs têtes. Une vieille femme le salua depuis sa fenêtre. Plus loin, un enfant sautait volontairement dans les flaques pendant que sa mère lui expliquait avec une patience déjà morte qu’il allait rentrer trempé.
Tatsuo arriva finalement devant la maison de Meilin.
Il ne comptait pas s’arrêter.
Puis une goutte tomba depuis le toit.
Pas vers l’extérieur.
À travers.
Elle apparut sous l’avancée, suivit une poutre sombre et disparut derrière le mur.
Tatsuo leva les yeux.
Une partie des tuiles s’était légèrement déplacée.
Il resta immobile.
La porte s’ouvrit.
Meilin se tenait là, un bol fumant entre les mains.
— Non.
Tatsuo baissa les yeux vers elle.
— Bonjour.
— Je sais ce que tu regardes.
— Votre toit.
— Voilà.
— Il fuit.
— J’avais remarqué.
Tatsuo regarda de nouveau les tuiles.
— Depuis quand ?
— Peu de temps.
— Combien ?
Meilin but tranquillement une gorgée.
— Quelques jours.
Tatsuo la fixa.
— Quelques jours ?
— Ça avait commencé par une goutte.
— Et maintenant ?
— Plusieurs gouttes.
— C’est généralement comme ça que les fuites empirent.
— Merci, charpentier.
Tatsuo s’approcha.
— Vous avez du bois sec ?
— Non.
— Des tuiles de rechange ?
— Peut-être.
— Une échelle ?
— Tatsuo.
— Quoi ?
— Tu ne touches pas à mon toit sous la pluie.
Il regarda le ciel.
— Elle s’arrête.
Une goutte lui tomba sur le nez.
Meilin sourit.
— Évidemment.
— J’ai connu pire.
— Ton crâne aussi, probablement.
Tatsuo passa une main sur son visage.
— Je vais juste regarder.
— Non.
— Regarder ne casse rien.
— Avec toi, je préfère ne pas prendre de risque.
Elle ouvrit davantage la porte.
— Entre.
Tatsuo resta sur le seuil.
— Je vais salir.
— Mon toit coule dans ma cuisine. Je survivrai à tes chaussures.
Il entra.
La maison était plus chaude que dehors. Une petite marmite chauffait près du foyer et plusieurs bols avaient été disposés sur une étagère pour récupérer l’eau.
Tatsuo les compta.
Quatre.
Il leva les yeux.
— « Une goutte ».
— J’ai peut-être minimisé.
— Beaucoup.
— Ça dépend à qui tu demandes.
Une goutte tomba dans le bol le plus proche.
Tatsuo retira sa veste.
— Où sont les tuiles ?
Meilin soupira.
— Dans la remise.
— Et l’échelle ?
— Derrière.
— Bien.
— Tatsuo.
Il se retourna.
— Attends au moins que ça se calme.
Il regarda la fenêtre.
Puis le plafond.
Puis Meilin.
— Dix minutes.
— Une heure.
— Vingt minutes.
— Quarante-cinq.
— Trente.
Meilin réfléchit.
— Tu négocies mieux que Seong.
— Trente.
— D’accord.
Tatsuo s’assit.
Meilin lui tendit un bol.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Du thé.
— Je vois.
— Alors bois.
Il prit le bol.
Pendant quelques minutes, ils écoutèrent la pluie.
Meilin ne semblait pas particulièrement préoccupée par son toit.
Tatsuo, beaucoup plus.
Son regard revenait régulièrement vers la poutre située au-dessus de la cuisine.
Elle était ancienne.
Très ancienne.
On voyait encore les marques laissées par les outils.
— Qui l’a construite ? demanda-t-il.
Meilin suivit son regard.
— La maison ?
— Oui.
Elle sourit.
— Jian.
Tatsuo tourna légèrement la tête.
Il connaissait le nom.
Mais pas beaucoup plus.
— Votre mari.
— J’espère bien. Sinon j’ai vécu quarante ans avec le mauvais homme.
Tatsuo eut un petit sourire.
— Il était charpentier ?
— Il prétendait l’être.
— Ça veut dire non ?
— Ça veut dire qu’il était bon quand il construisait chez les autres.
Elle leva les yeux vers le plafond.
— Chez lui, il devenait soudain très créatif.
Tatsuo observa la poutre.
— Elle a tenu longtemps.
— Cinquante-deux ans.
— Alors il n’était pas mauvais.
— Ne lui donne pas raison maintenant. Il serait insupportable même mort.
Tatsuo baissa les yeux vers son thé.
Meilin s’installa face à lui.
— Tu ne m’as jamais demandé comment je l’avais rencontré.
— Non.
— Pourquoi ?
Tatsuo réfléchit réellement à la question.
— Vous ne m’en avez jamais parlé.
— Ce n’est pas la même chose.
— Je pensais que si vous vouliez me raconter, vous le feriez.
Meilin resta silencieuse une seconde.
— C’est une réponse extrêmement agaçante.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle est gentille.
— Désolé.
— Ne t’excuse pas d’être poli. Ça arrive déjà suffisamment peu souvent.
Tatsuo allait répondre lorsqu’on frappa brutalement à la porte.
Trois coups rapides.
Puis un quatrième.
Meilin leva les yeux.
Tatsuo aussi.
— Vous attendez quelqu’un ?
— Non.
La porte s’ouvrit avant même qu’elle ne réponde.
Haru entra, trempé jusqu’aux genoux malgré une cape de pluie bien trop grande pour lui.
— Tatsuo !
Tatsuo le regarda.
— Bonjour.
Haru resta une seconde surpris.
— Vous êtes vraiment ici.
— Apparemment.
— Je vous ai cherché au temple.
Tatsuo fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Haru retira sa capuche.
— Comme ça.
— Comme ça ?
— Oui.
— Tu es monté jusqu’au temple sous la pluie pour « comme ça » ?
— Oui.
Tatsuo sembla chercher quelque chose dans cette réponse.
Il ne trouva rien.
Meilin, elle, sourit.
— Entre avant de transformer mon plancher en étang.
Haru retira sa cape.
— Je voulais voir ce que Tatsuo faisait.
— Rien, répondit Tatsuo.
Meilin leva un sourcil.
— Il négocie avec une vieille femme pour pouvoir tomber de son toit.
— Je ne vais pas tomber.
Haru regarda immédiatement vers le plafond.
— Vous allez monter là-haut ?
— Non, dit Tatsuo.
— Oui, dit Meilin en même temps.
Haru sourit.
— Je peux aider ?
— Non.
La réponse fut immédiate.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as 13 ans.
— J’en ai presque 14.
— Ça change tout.
— Je sais grimper.
— Je sais.
— Donc ?
— Non.
Haru ouvrit la bouche.
Tatsuo leva un doigt.
— Non.
Haru se tourna vers Meilin.
— Madame Meilin ?
— Ne me mêle pas à ça.
— Mais—
— Ton père va mieux ?
La question le coupa net.
Haru acquiesça.
— Beaucoup mieux.
— Il prend bien son médicament ?
— Oui.
— Et il mange ?
— Ma mère le force.
— Bonne femme.
Tatsuo regarda Haru.
— Tu n’étais pas obligé de venir jusqu’ici.
Le garçon haussa les épaules.
— Je sais.
— Alors pourquoi ?
— Je vous l’ai dit.
— « Comme ça ».
— Oui.
Meilin observa Tatsuo.
Il avait l’air plus déstabilisé par cette réponse que lorsqu’il avait poursuivi Haru à travers la moitié du village.
Elle sourit discrètement.
— Trente minutes sont passées, annonça Tatsuo.
— Douze.
Il regarda Meilin.
— Vous comptez ?
— Évidemment.
— Je vais quand même regarder.
Meilin soupira.
— Tu es insupportable.
— On me l’a déjà dit.
— Sora ?
— Principalement.
La pluie était devenue suffisamment fine pour que Meilin cesse de protester.
Ce qui ne voulait pas dire qu’elle approuvait.
Tatsuo installa l’échelle contre la maison et monta inspecter les tuiles.
Haru resta en bas.
Pendant environ deux minutes.
— Qu’est-ce que vous voyez ?
— Des tuiles.
— Elles sont cassées ?
— Deux.
— Et la poutre ?
— Humide.
— Vous allez changer tout le toit ?
— Non.
— Pourquoi ?
Tatsuo se pencha légèrement.
— Haru.
— Oui ?
— Je dois réfléchir.
— Je vous empêche ?
— Oui.
— D’accord.
Silence.
Tatsuo retira une première tuile.
— Et là ?
Il ferma les yeux.
— Haru.
— D’accord, d’accord.
Une minute passa.
— Je peux monter maintenant ?
— Non.
— J’ai attendu.
— Ce n’était pas la condition.
Haru soupira comme un homme dont l’existence entière venait d’être brisée par une injustice administrative.
Tatsuo continua.
La fuite était moins grave qu’il ne l’avait imaginé. Deux tuiles fendues et une petite partie du support gonflée par l’humidité.
Il redescendit.
— Il me faut une planche.
Meilin lui indiqua la remise.
Haru bondit.
— Je vais la chercher !
— Non.
— Je sais porter une planche.
— Ce n’est pas pour ça.
— Alors pourquoi ?
Tatsuo le regarda.
— Je ne sais plus.
Haru sourit comme s’il venait de remporter quelque chose.
Ils trouvèrent une planche suffisamment sèche.
Tatsuo la découpa sous l’avancée du toit, puis remonta.
Haru l’observa tout du long.
Au bout d’un moment, Meilin l’appela depuis l’intérieur.
— Haru.
— Oui ?
— Apporte-lui le petit marteau.
Haru regarda Tatsuo.
Tatsuo regarda Meilin depuis le toit.
— Mauvaise idée.
— Il peut porter un marteau.
— C’est ce qu’il fera après qui m’inquiète.
— Je vais juste lui apporter !
Haru attrapa l’outil.
Tatsuo soupira.
— Monte par l’échelle. Lentement.
Le visage de Haru s’illumina.
— D’accord !
— Et tu t’arrêtes dès que je te le dis.
— D’accord !
— Pas de saut.
— D’accord !
— Pas de—
— Tatsuo, laisse-le respirer, dit Meilin.
Haru commença à grimper.
Il atteignit l’avancée du toit sans difficulté.
Tatsuo lui prit le marteau.
— Maintenant tu redescends.
— Je peux regarder ?
— De l’échelle.
— Mais—
— De l’échelle.
Haru resta avec la tête dépassant légèrement du rebord.
Tatsuo reprit son travail.
Puis une petite voix derrière lui :
— Je vois mieux là.
Tatsuo se retourna.
Haru avait quitté l’échelle.
— Comment—
Le garçon se tenait dans l’ouverture menant aux combles.
Tatsuo le fixa.
— Haru.
— Quoi ?
— Comment es-tu arrivé là ?
— Par l’autre côté.
— Pourquoi ?
— Pour voir.
Tatsuo posa lentement son marteau.
— Tu vas repartir exactement par où tu es venu.
— Mais je peux vous aider.
— Non.
— Je peux tenir—
— Haru.
Le garçon s’arrêta.
Tatsuo désigna les poutres.
— Si tu dois bouger, tu marches uniquement dessus.
— Je sais.
— Seulement les poutres.
— Oui.
— Pas les planches entre les poutres.
— Oui.
Tatsuo se retourna.
Trois secondes passèrent.
Un craquement retentit.
Puis :
— Ah.
Tatsuo se retourna immédiatement.
Haru avait disparu.
Un second bruit vint de la pièce en dessous.
Tatsuo bondit jusqu’à l’ouverture.
Une jambe dépassait à travers le plafond.
Seulement une jambe.
Le reste de Haru était encore dans les combles.
Silence.
Depuis la cuisine, Meilin leva lentement les yeux.
La jambe se balança légèrement au-dessus d’elle.
— Tatsuo.
Il passa une main sur son visage.
— Oui.
— Pourquoi y a-t-il un enfant dans mon plafond ?
— C’est compliqué.
— Sortez-le.
— J’essaye.
— Je vais bien ! cria Haru.
Meilin regarda la jambe.
— Tant mieux.
Puis une partie du plâtre tomba dans un bol.
Elle observa le bol.
— Pour l’instant.
Tatsuo attrapa Haru sous les bras et le tira doucement vers le haut.
Le garçon réapparut, couvert de poussière.
— Je vous avais dit de marcher sur les poutres.
— J’ai glissé.
— Tu as marché à côté.
— Le bois était fragile.
Tatsuo resta silencieux.
Haru poursuivit :
— Donc c’était dangereux avant que je marche dessus.
— C’est exactement pour ça que je t’avais dit de marcher sur les poutres.
— Alors vous saviez que ça pouvait casser.
Tatsuo le fixa.
— N’essaie pas de retourner ça contre moi.
Haru réfléchit.
— Ça marchait presque.
— Non.
Meilin cria depuis le bas :
— Vous avez terminé de débattre ?
— Oui, répondit Tatsuo.
— Non, répondit Haru.
Tatsuo posa une main sur son épaule.
— Maintenant oui.
La réparation du toit prit moins d’une heure.
La réparation du plafond en prit presque deux.
Haru resta assis sur une chaise pendant la première demi-heure, officiellement parce que Tatsuo lui avait ordonné de ne plus toucher à rien.
Officieusement parce qu’il craignait probablement que Meilin ne l’enterre sous la maison.
Elle n’avait pourtant pas crié.
C’était pire.
Elle l’avait simplement regardé.
Puis lui avait tendu un balai.
Haru balayait donc.
Très consciencieusement.
— Plus à gauche, dit Meilin.
— J’y étais déjà.
— Alors encore.
— Il n’y a plus rien.
— Il y a toujours quelque chose.
Haru regarda Tatsuo.
— Aidez-moi.
Tatsuo maintenait une planche au plafond.
— J’ai déjà un travail.
— Traître.
— J’accepte.
Meilin retourna à sa cuisine.
Un peu plus tard, Tatsuo termina la dernière fixation.
Il descendit de l’escabeau.
Haru leva la tête.
— On voit presque rien.
— Presque.
— Donc c’est bien.
— Ce serait mieux s’il n’y avait rien à voir.
Haru regarda ailleurs.
Tatsuo posa ses outils.
— Ça devrait tenir.
Meilin inspecta la réparation.
— Comme Jian.
Tatsuo sourit.
— Donc cinquante ans ?
— Si tu es aussi bon que lui.
— Vous disiez qu’il était mauvais.
— Je peux changer d’avis quand ça m’arrange.
Elle regarda Haru.
— Vous restez manger.
Tatsuo répondit immédiatement :
— Non.
Haru répondit immédiatement :
— Oui.
Meilin regarda Tatsuo.
— Deux contre un.
— Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.
— Maintenant, si.
Tatsuo soupira.
— D’accord.
Haru sourit.
— Je savais que vous diriez oui.
— Je n’ai pas dit oui.
— « D’accord », c’est pareil.
— Malheureusement.
Ils mangèrent près du foyer.
La pluie avait presque cessé, mais l’humidité restait suspendue dans l’air.
Meilin avait préparé beaucoup trop de nourriture pour une personne seule.
Tatsuo ne fit aucun commentaire.
Il avait appris.
Haru, lui, n’avait pas appris grand-chose.
— Vous viviez déjà ici quand vous étiez petite ?
Meilin leva les yeux.
— Non.
— Où ?
— Trois rues plus bas.
— La maison existe encore ?
— Oui.
— Qui vit dedans ?
— La famille d’un pêcheur.
— Vous le connaissez ?
— Oui.
— Depuis quand ?
Tatsuo continua de manger.
— Haru.
— Quoi ?
— Respire.
— Je respire.
— Pas assez.
Meilin rit.
— Laisse-le.
Haru reprit immédiatement :
— Et cette maison, c’est vous qui l’avez construite ?
— Jian.
— Votre mari ?
Meilin acquiesça.
— Avec deux de ses amis.
— Tout seuls ?
— Malheureusement.
Haru fronça les sourcils.
— Pourquoi malheureusement ?
— Parce qu’ils étaient persuadés de savoir ce qu’ils faisaient.
Tatsuo regarda le plafond réparé.
— Apparemment suffisamment.
— La première année, il pleuvait dans notre chambre.
— Comme aujourd’hui ?
— Pire.
— Et vous êtes restée ?
Meilin sourit.
— J’étais amoureuse.
Haru regarda Tatsuo.
Puis Meilin.
— Ça rend bête ?
Tatsuo faillit s’étouffer avec son thé.
Meilin éclata de rire.
— Parfois.
— Intéressant.
— Ne prends pas de notes, dit Tatsuo.
— Pourquoi ?
— Mange.
Haru obéit pendant environ dix secondes.
Puis son regard tomba sur une petite boîte posée sur une étagère.
Un portrait peint dépassait légèrement.
— C’est vous ?
Meilin tourna la tête.
— Où ?
Haru se leva avant que Tatsuo puisse protester et prit délicatement le portrait.
Quatre personnes y étaient représentées.
Meilin, beaucoup plus jeune.
Un homme grand aux épaules larges.
Une jeune fille.
Et un garçon.
Haru revint à table.
— C’est Jian ?
— Oui.
Tatsuo regarda lui aussi.
Il avait déjà aperçu le portrait plusieurs fois.
Jamais d’aussi près.
Jian avait un visage étonnamment doux pour quelqu’un que Meilin décrivait régulièrement comme incapable de passer une semaine sans casser quelque chose.
— Et eux ?
demanda Haru.
— Mes enfants.
Tatsuo releva légèrement les yeux.
Il savait que Meilin avait eu des enfants.
Mais il ignorait à quoi ils ressemblaient.
Meilin désigna la jeune fille.
— Lian.
Puis le garçon.
— Ren.
— Ils vivent où ?
— Lian vit à Kazehura.
Tatsuo la regarda.
— Kazehura ?
— Oui.
— Vous ne me l’aviez jamais dit.
Meilin sourit.
— Tu ne me l’avais jamais demandé.
Il accepta le coup sans protester.
Haru pointa Ren.
— Et lui ?
Un léger silence suivit.
Meilin ne détourna pas les yeux du portrait.
— Je ne sais pas.
Haru fronça les sourcils.
— Comment ça ?
Tatsuo observa Meilin.
Elle posa ses baguettes.
— Ren était pêcheur.
— Comme votre père ?
— Oui.
— Et votre mari ?
— Jian travaillait surtout le bois. Ren préférait la mer.
Un petit sourire passa sur son visage.
— Ce qui était ridicule puisqu’il détestait le poisson.
Haru eut un rire.
— Un pêcheur qui déteste le poisson ?
— Il disait qu’il aimait les bateaux, pas ce qu’ils ramenaient.
— C’est logique.
— Non.
Tatsuo regarda de nouveau le portrait.
Ren devait avoir une vingtaine d’années sur la peinture.
Un petit pendentif de bois était visible autour de son cou.
Une forme très simple, presque triangulaire.
Tatsuo le remarqua sans savoir pourquoi.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda Haru.
Meilin inspira doucement.
— Une tempête.
Haru ne parla plus.
— Il avait vingt-six ans. Il était parti avec quatre autres hommes. La tempête est arrivée plus tôt que prévu.
Elle regarda la fenêtre.
La mer était invisible derrière les maisons.
— Leur bateau a été retrouvé trois jours plus tard.
— Et eux ?
— Deux corps.
Haru baissa les yeux.
— Ren n’en faisait pas partie.
— Donc il a peut-être survécu.
Meilin regarda le garçon.
— Peut-être.
Il y avait quelque chose dans sa voix qui empêcha Haru de poursuivre immédiatement.
Tatsuo, lui, demanda :
— Vous l’avez cherché ?
Meilin se tourna vers lui.
— Pendant des mois.
— Où ?
— Toute la côte. Les petites îles. Les villages accessibles.
Elle sourit sans joie.
— Jian est même allé jusqu’à Kazehura pour demander aux marchands s’ils avaient vu un survivant.
— Rien ?
— Rien.
Tatsuo resta silencieux.
Meilin posa une main sur le portrait.
— Au bout d’un an, les gens ont commencé à dire qu’il fallait organiser une cérémonie.
Haru releva les yeux.
— Vous l’avez faite ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une tombe sert à montrer où repose quelqu’un.
Elle caressa le bord du cadre.
— Je ne savais même pas où était mon fils.
Le silence devint plus lourd.
Mais Meilin ne semblait pas vouloir qu’on la plaigne.
Alors Tatsuo ne le fit pas.
— Vous pensez qu’il est mort ? demanda finalement Haru.
Meilin réfléchit longtemps.
— Je pense qu’il aurait essayé de revenir.
Ce n’était pas réellement une réponse.
Haru le comprit.
— Vous avez attendu longtemps ?
Cette fois, Meilin regarda directement la pluie.
— Je ne sais pas si j’ai vraiment arrêté.
Personne ne parla.
Puis Meilin reprit ses baguettes.
— Et maintenant mange avant que tout refroidisse.
Haru obéit.
Tatsuo également.
Quelques minutes plus tard, Meilin désigna le portrait.
— Lian, elle, voulait partir depuis qu’elle savait marcher.
— Pourquoi ? demanda Haru.
— Kazenami était trop petit pour elle.
— Elle n’aimait pas le village ?
— Si.
— Alors pourquoi partir ?
Meilin haussa les épaules.
— Parce qu’on peut aimer un endroit sans vouloir y passer toute sa vie.
Tatsuo releva les yeux.
Meilin le remarqua.
— Ça te surprend ?
— Non.
— Tu fais cette tête.
— Quelle tête ?
— Vous avez tous la même maladie, aujourd’hui, marmonna Tatsuo.
Haru éclata de rire.
Meilin poursuivit :
— Elle voulait voir Akatsu. Kazehura. Les grandes routes. Les marchés dont parlaient les marchands.
— Et vous l’avez laissée partir ?
— Elle avait dix-neuf ans. J’aurais pu l’attacher au toit, mais Jian aurait encore mal fixé la corde.
Tatsuo eut un sourire.
— Elle vous écrit ?
— Oui.
— Souvent ?
— Suffisamment pour que je sache qu’elle est vivante. Pas assez pour que je cesse de me plaindre.
— Donc beaucoup, résuma Haru.
— Exactement.
Meilin reprit le portrait.
Son doigt s’arrêta un moment sur Jian.
— Lui est resté.
Tatsuo connaissait cette partie.
Enfin, il le pensait.
— Il est tombé malade, dit Meilin.
Haru baissa légèrement la voix.
— Comme mon père ?
Meilin le regarda.
— Un peu.
— Il a eu des médicaments ?
Un silence.
Tatsuo cessa de manger.
Meilin acquiesça lentement.
— Pas assez vite.
Haru devint immobile.
— Le bateau qui devait les apporter avait presque une semaine de retard.
Tatsuo pensa immédiatement à Seong.
À la cargaison.
Aux médicaments.
À la vieille femme qui avait acheté une demi-boîte.
— Ils l’auraient sauvé ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas.
Meilin regarda son bol.
— Le médecin ne le savait pas non plus.
Elle releva la tête.
— C’est ça, le pire avec certaines questions. Elles restent même quand plus personne ne peut y répondre.
Haru serra légèrement ses baguettes.
— Désolé.
— Encore ?
— Pour votre mari.
— Tu ne l’as toujours pas tué.
— Je sais.
— Alors arrête de t’excuser.
Elle lui servit davantage de légumes.
— Ton père va mieux. C’est ce qui compte.
Haru acquiesça.
Puis hésita.
— J’ai volé le médicament.
Tatsuo le regarda.
— Elle le sait.
Haru se tourna vers Meilin.
— Vous savez ?
— Tout Kazenami sait.
Haru devint rouge.
— Tout Kazenami ?
— Non.
Elle réfléchit.
— Seulement la moitié.
— C’est pire !
Tatsuo baissa les yeux pour cacher un sourire.
Meilin regarda Haru.
— Tu as eu tort.
Le garçon cessa de sourire.
— Je sais.
— Et tu avais peur pour ton père.
Il releva doucement les yeux.
— Oui.
— Les deux peuvent être vrais.
Haru ne répondit pas.
— Comprendre pourquoi quelqu’un fait quelque chose ne veut pas dire que ce qu’il fait devient juste.
Tatsuo regarda Meilin.
Elle ne s’adressait qu’à Haru.
Pourtant, il retint la phrase.
— Tatsuo t’a fait rendre le médicament ?
— Oui.
— Puis il t’a donné l’argent.
Haru acquiesça.
Meilin se tourna vers Tatsuo.
— Combien ?
— Pas grand-chose.
— Combien ?
— Suffisamment.
— Tatsuo.
— Meilin.
Elle le fixa.
Il ne bougea pas.
— Très bien.
Haru sourit.
— Il fait toujours ça.
— Je sais.
— Quand il veut pas répondre, il dit rien.
— Je sais.
— Ou il trouve du travail.
Meilin tourna lentement la tête vers Tatsuo.
Tatsuo observa son bol.
— Tu vois ? dit Haru.
Meilin rit.
— Tu l’apprends vite.
Tatsuo posa ses baguettes.
— Vous êtes tous les deux très pénibles.
— Merci, répondit Meilin.
— Moi aussi ? demanda Haru.
— Surtout toi.
Haru sembla satisfait.
Après le repas, Tatsuo retourna réparer la petite partie du plafond que Haru avait tenté de rejoindre personnellement.
Meilin rangeait.
Haru lui passait parfois un outil sous une surveillance désormais militaire.
— Celui-là.
— Le petit ?
— Oui.
— Celui avec le manche noir ?
— Oui.
— Celui—
— Haru.
— Je voulais être sûr.
Il lui tendit le marteau.
Tatsuo reprit son travail.
Haru resta assis par terre.
Pendant une minute.
Puis :
— Madame Meilin ?
— Oui ?
— Vous connaissiez Tatsuo quand il était petit ?
Le marteau s’arrêta.
Tatsuo baissa lentement les yeux.
— Non.
Meilin répondit en même temps :
— Il avait seize ans.
Tatsuo soupira.
Haru se redressa immédiatement.
— Vous êtes arrivé ici à seize ans ?
— Oui.
— Vous habitiez où avant ?
Tatsuo reprit son marteau.
— Ailleurs.
— Où ?
— Ailleurs.
— C’est grand ?
— Haru.
— Quoi ?
— Laisse tomber.
Le garçon ouvrit la bouche.
Meilin intervint.
— Il n’en parlait déjà pas à l’époque.
Tatsuo s’arrêta de nouveau.
Il regarda Meilin.
Elle ne semblait pas chercher à aller plus loin que ce qu’elle savait.
— Comment il était ? demanda Haru.
Tatsuo posa définitivement son marteau.
— Je suis juste là.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu lui demandes ?
— Parce que vous allez pas répondre.
Tatsuo resta silencieux.
Haru désigna Meilin.
— Voilà.
Meilin éclata de rire.
— Il était maigre.
Tatsuo ferma les yeux.
— Tout le monde dit ça.
— Parce que tu l’étais.
— Je mangeais.
— Très mal.
— Je mangeais quand même.
Haru regarda Tatsuo avec fascination.
— Vous étiez plus petit ?
— J’avais seize ans.
— Donc oui ?
— Un peu.
— Vous aviez déjà les cheveux longs ?
— Haru.
Meilin répondit :
— Oui.
— Meilin.
— Quoi ? C’est une information stratégique ?
Haru se rapprocha.
— Vous aviez déjà un katana ?
Cette fois, Meilin ne répondit pas.
Tatsuo non plus.
Un court silence passa.
Haru comprit qu’il avait touché quelque chose de différent.
— Désolé.
Tatsuo secoua légèrement la tête.
— Ce n’est rien.
Meilin reprit :
— Personne ne savait vraiment quoi penser de lui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un garçon de seize ans était arrivé seul à Kazenami et avait décidé de vivre dans un temple abandonné.
Haru regarda Tatsuo.
— Vous êtes arrivé tout seul ?
Tatsuo ne répondit pas.
Meilin poursuivit sans insister sur la question.
— Au début, on pensait qu’il resterait quelques jours.
— Pourquoi ?
— Les voyageurs passent parfois.
— Mais vous êtes resté.
— Apparemment.
— Il disait déjà « apparemment » ? demanda Haru.
Meilin réfléchit.
— Non.
— Je parlais encore moins.
Haru fixa Tatsuo.
— Moins ?
— Oui.
— Comment ?
Tatsuo haussa les épaules.
Meilin sourit.
— Comme ça.
Haru eut l’air sincèrement horrifié.
— Ça devait être terrible.
— Merci.
Meilin s’assit près de la fenêtre.
— Il descendait travailler. Il acceptait ce qu’on lui proposait. Porter des caisses, couper du bois, réparer des clôtures, aider au port...
— Comme maintenant.
— Pas exactement.
Tatsuo regardait toujours le plafond.
— À l’époque, ajouta Meilin, il faisait ce qu’on lui demandait, prenait son argent et repartait.
— Il ne parlait à personne ?
— Presque pas.
— Même à vous ?
— Surtout pas à moi.
Tatsuo fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi « surtout » ?
— Parce que je posais des questions.
Haru sourit.
— Comme moi.
— Beaucoup moins que toi.
— Donc vous l’aimiez pas ?
Meilin réfléchit.
— Je ne le connaissais pas.
— C’est pas pareil.
— Exactement.
Elle regarda Tatsuo.
— Tu te souviens de la première fois où je t’ai donné à manger ?
Tatsuo resta silencieux quelques secondes.
— Non.
Meilin sourit faiblement.
— Je m’en doutais.
Cette réponse le fit se retourner.
— Vous vous souvenez ?
— Très bien.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Rien d’intéressant.
— Alors pourquoi vous vous en souvenez ?
Meilin se leva et retourna près du feu.
— Parce que tu as refusé.
Haru éclata de rire.
— Évidemment.
Tatsuo lui lança un regard.
Meilin continua :
— J’avais préparé trop de soupe. Je t’en ai proposé.
— Vous aviez vraiment préparé trop ?
— Non.
— Je savais.
— Tu n’avais aucune preuve.
— Vous aviez deux bols.
— Détail.
— Et après ? demanda Haru.
— Il a dit non.
— Puis ?
— Je lui ai apporté le bol au temple.
Tatsuo commença à se souvenir.
Très vaguement.
Une porte.
La pluie peut-être.
Ou du vent.
Il ne savait plus.
— Tu l’as encore refusé, dit Meilin.
— Probablement.
— Alors je l’ai posé devant ta porte.
Haru sourit.
— Et vous l’avez mangé ?
Tatsuo réfléchit.
— Oui.
— Pourquoi ?
— J’avais faim.
Meilin leva les bras.
— Neuf ans pour obtenir cette confession.
Tatsuo eut un petit sourire.
Haru resta cependant curieux.
— Et après vous êtes devenus amis ?
— Non, répondit Meilin.
— Ah.
— Il m’a rapporté le bol.
— C’est déjà quelque chose.
— Nettoyé.
— Très bien.
— Sans rien dire.
Haru regarda Tatsuo.
— Vous pourriez au moins dire merci.
— Je l’ai dit plus tard.
Meilin le regarda.
— Combien plus tard ?
Tatsuo hésita.
— Je ne sais plus.
— Moi non plus.
Elle sourit.
— Ça devait être longtemps.
Haru riait.
Tatsuo reprit son marteau.
— Est-ce qu’on peut parler d’autre chose ?
— Non, répondirent Meilin et Haru presque ensemble.
Il soupira.
Meilin poursuivit :
— Puis Sora a commencé à monter au temple.
Tatsuo s’arrêta encore.
Cette fois, son expression changea légèrement.
Haru le remarqua.
— Sora ?
— Oui.
— Ils étaient déjà meilleurs amis ?
— Certainement pas.
Tatsuo répondit :
— Il était insupportable.
Meilin éclata de rire.
— Enfin une chose dont tu te souviens.
— Très bien.
— Comment vous vous êtes rencontrés ? demanda Haru.
Tatsuo pointa le marteau vers lui.
— Tu dépasses le quota.
— Quel quota ?
— Celui de questions.
— Vous l’avez inventé.
— Maintenant il existe.
Meilin secoua la tête.
— Sora avait appris qu’un garçon vivait au temple et possédait quelques livres.
Haru regarda Tatsuo.
— Vous aviez déjà des livres ?
— Quelques-uns.
— Combien ?
— Haru.
— Pardon.
Meilin reprit :
— Il est monté.
— Sans invitation, précisa Tatsuo.
— Il t’a parlé.
— Beaucoup.
— Et il est revenu le lendemain.
— Malheureusement.
— Puis le jour suivant.
— Encore pire.
Meilin sourit.
— Puis Akane a commencé à venir aussi.
À ce nom, Tatsuo releva légèrement les yeux.
Haru ne remarqua rien.
Meilin, si.
— La fille de Daigo ? demanda Haru.
— Oui.
— Elle est à Kazehura.
— Pour l’instant.
Tatsuo ne releva pas la formulation.
— Elle venait faire quoi ?
demanda Haru.
— M’ennuyer, répondit Tatsuo.
Meilin :
— Le faire sortir de son temple.
— Elle échouait souvent.
— Et pourtant tu es ici.
Tatsuo ne trouva rien à répondre.
Meilin s’approcha de la fenêtre.
— Au début, je voyais Sora monter avec des livres sous le bras. Puis Akane avec de la nourriture ou simplement parce qu’elle avait décidé que Tatsuo ne pouvait pas passer une journée entière seul.
Haru regarda Tatsuo.
— Elle vous forçait à sortir ?
— Elle essayait.
— Elle réussissait ?
Tatsuo resta silencieux.
Meilin sourit.
— Oui.
— Pas toujours.
— Suffisamment.
Haru semblait ravi.
— J’aurais aimé vous voir à seize ans.
— Non.
— Pourquoi ?
— Moi non plus, je n’aimais pas particulièrement me voir à seize ans.
La phrase était sortie sans humour.
Meilin tourna légèrement la tête.
Haru aussi.
Tatsuo fixa la planche devant lui.
Il n’ajouta rien.
Meilin ne posa aucune question.
Elle ne l’avait jamais fait.
Après quelques secondes, elle reprit simplement :
— Il y a des souvenirs qui sont plus beaux pour les autres que pour soi.
Tatsuo leva doucement les yeux.
Elle lui adressa un petit sourire.
— Je me souviens d’une soirée.
— Laquelle ?
— Toi, probablement pas.
— C’est rassurant.
— Tu étais descendu avec Sora et Akane.
Tatsuo réfléchit.
— Ça réduit peu.
— Akane avait volé quelque chose à Daigo.
— Quoi ?
— Son chapeau.
Tatsuo fronça les sourcils.
Puis quelque chose revint.
Très légèrement.
— Le chapeau de paille ?
— Ah.
Meilin sourit.
— Tu te souviens.
— Un peu.
— Daigo l’a poursuivie sur toute la place.
Haru ouvrit grand les yeux.
— Pourquoi elle avait pris son chapeau ?
— Parce qu’elle avait dix-sept ans.
— Ça explique rien.
— Tu comprendras plus tard.
Tatsuo eut un souffle amusé.
Meilin continua :
— Sora riait tellement qu’il n’arrivait plus à marcher.
— C’est vrai.
— Et toi aussi.
Tatsuo devint immobile.
— Moi ?
— Oui.
— Je ne m’en souviens pas.
— Moi si.
Elle resta quelques secondes à le regarder.
— C’est la première fois que je t’ai entendu rire.
Tatsuo ne répondit pas.
— Pas sourire. Pas souffler du nez comme tu fais maintenant en prétendant que c’est un rire.
Haru regarda Tatsuo.
— Vous faites ça.
— Merci.
— Tu riais réellement, continua Meilin.
Son expression s’adoucit.
— Et c’est ce jour-là que j’ai compris que tu resterais.
Tatsuo fronça les sourcils.
— Parce que j’ai ri ?
— Non.
Elle désigna vaguement la fenêtre.
Les toits de Kazenami apparaissaient derrière les dernières gouttes.
— Parce qu’avant, tu avais seulement un endroit où dormir.
Tatsuo attendit.
— Cette fois-là, tu avais quelque chose à perdre en partant.
Le marteau resta immobile entre ses doigts.
Haru ne dit rien.
Meilin poursuivit plus doucement :
— Sora. Akane. Daigo commençait déjà à te faire travailler. Moi, je continuais à essayer de te nourrir contre ton gré.
— Avec un succès inquiétant.
— Et tu commençais enfin à connaître les gens.
Tatsuo regarda par la fenêtre.
— Pour moi, reprit Meilin, c’est là que tu as commencé à vivre à Kazenami.
— J’y vivais déjà.
— Non.
Elle secoua légèrement la tête.
— Tu vivais au temple.
Un silence.
— Après, tu vivais ici.
Tatsuo ne répondit pas.
Haru regardait successivement Meilin et Tatsuo.
— Vous vous souvenez pas vraiment de cette époque ?
demanda-t-il.
Tatsuo prit le temps de répondre.
— Si.
— Mais ?
Il regarda ses mains.
— Pas comme elle.
Meilin ne détourna pas les yeux.
— J’avais d’autres choses en tête.
Haru sembla vouloir demander lesquelles.
Puis, pour une fois, il ne le fit pas.
Tatsuo le remarqua.
— Merci.
Haru haussa les épaules.
— Je peux demander plus tard.
Tatsuo eut un petit rire.
— Évidemment.
La réparation fut terminée en milieu d’après-midi.
Haru avait cette fois respecté une distance raisonnable avec le plafond.
Principalement parce que Tatsuo avait refusé de le laisser quitter son champ de vision.
La pluie s’était arrêtée.
Kazenami recommençait lentement à sortir de ses maisons.
Meilin préparait un panier.
Haru l’observa.
— C’est quoi ?
— De la soupe.
— Pour qui ?
— Ton père.
Il devint légèrement gêné.
— Il va mieux.
— J’ai entendu.
— Il peut manger tout seul.
— J’espère.
Elle posa le couvercle.
— Donne-lui quand même.
Haru prit le panier.
— Merci.
— Et tu marches.
— Pourquoi ?
Tatsuo et Meilin le regardèrent.
Haru soupira.
— Je vais marcher.
Il enfila sa cape.
Puis se tourna vers Tatsuo.
— Vous rentrez ?
— Oui.
— Je peux venir au temple ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Tu as traversé un plafond aujourd’hui.
— Une seule fois.
Tatsuo plissa les yeux.
— C’est déjà une fois de trop.
— Mais demain ?
— Pas aujourd’hui.
Haru fronça les sourcils.
— Ça veut rien dire.
— Très bien.
Tatsuo ouvrit la porte pour lui.
Haru sortit.
— À demain !
— Peut-être.
— Ça veut dire oui !
Le garçon partit.
Tatsuo regarda Meilin.
— Pourquoi tout le monde décide ce que veut dire « peut-être » ?
— Parce que tu n’as jamais le courage de dire oui directement.
— Je dis oui.
— Quand ?
Tatsuo réfléchit.
— Ça arrive.
— Exemple remarquable.
Il récupéra ses outils.
Meilin resta près de la table.
— Tatsuo.
— Oui ?
— Tu es heureux ici ?
Il s’arrêta.
La question ne ressemblait pas aux autres.
Meilin ne souriait plus.
Tatsuo regarda la maison.
La poutre ancienne.
Le portrait de Jian, Lian et Ren.
Puis la fenêtre.
Au-delà, Kazenami.
Il pensa au temple.
À Sora et sa papeterie.
À la forge silencieuse de Daigo.
À Seong.
À Haru qui venait de passer à travers un plafond parce qu’il avait décidé de venir le voir « comme ça ».
À Meilin.
Neuf ans plus tôt, il n’aurait probablement pas su répondre.
Peut-être aurait-il simplement quitté la pièce.
Cette fois, il n’hésita pas longtemps.
— Oui.
Meilin acquiesça.
Rien de plus.
— Bien.
Tatsuo remit sa veste.
— Merci pour le repas.
— Merci pour le toit.
— Et le plafond.
Meilin le regarda.
— Le plafond, c’était votre faute.
Tatsuo ouvrit la bouche.
Puis la referma.
— Bonne journée, Meilin.
— Bonne journée, Tatsuo.
Il sortit.
Quelques pas plus loin, Meilin l’appela encore.
— Tatsuo !
Il se retourna.
Elle tenait le portrait de famille.
Son doigt reposait sur Ren.
— Une chose.
— Oui ?
— Si jamais tu voyages un jour…
Tatsuo haussa légèrement un sourcil.
— Je ne voyage pas.
— Laisse-moi finir.
Il se tut.
Meilin regarda brièvement le visage peint de son fils.
Puis elle sourit, comme si elle trouvait elle-même sa demande absurde.
— Rien.
— Meilin.
— J’ai dit rien.
Cette fois, ce fut à Tatsuo de la fixer.
Elle referma doucement la porte.
Il resta quelques secondes devant la maison.
Puis regarda vers le vieux temple, invisible derrière les hauteurs.
Et reprit son chemin.
Dans la maison, Meilin remit le portrait à sa place.
Son doigt passa une dernière fois sur le petit pendentif de bois peint autour du cou de Ren.
Dehors, après plusieurs heures de pluie, le vent recommençait à se lever.