Chapitre 3
Le navire arriva avec trois jours de retard.
Tatsuo l’apprit avant même d’atteindre Kazenami.
Ce matin-là, il avait travaillé moins longtemps dans la forêt. Son bois était déjà attaché dans son dos lorsqu’il entendit la cloche du port résonner en contrebas.
Une fois.
Puis deux.
Puis une troisième.
Il s’arrêta sur le sentier.
Ce n’était pas une alerte. Le rythme était trop lent.
Un navire marchand.
Tatsuo reprit sa marche.
Plus il descendait, plus le village semblait bruyant. Des habitants quittaient leurs maisons avec des paniers vides. Certains remontaient déjà du port pour prévenir leurs proches. Une femme passa devant lui en tenant son fils par la main.
— Seong est arrivé !
L’enfant dut presque courir pour suivre.
Tatsuo continua.
À l’entrée du village, il livra rapidement ce qu’il avait prévu de vendre ce jour-là. Il ne passa pas devant la maison de Meilin. Elle avait largement assez de bois depuis la veille.
En revanche, la forge de Daigo était toujours fermée.
Tatsuo ralentit en passant devant.
La porte n’avait pas bougé.
Aucune fumée ne sortait de la cheminée.
Il continua vers le port.
Habituellement, Kazenami s’étirait dans toutes les directions possibles autour de la côte. Ce matin-là, il semblait avoir décidé de se rassembler au même endroit.
Le navire de Seong était amarré au plus grand quai.
Il n’avait rien d’impressionnant. Sa coque portait des traces de réparations anciennes, sa voile avait été reprise à plusieurs endroits et une partie du bois près de la poupe était d’une couleur différente du reste.
Mais pour Kazenami, son arrivée comptait.
Plusieurs hommes faisaient passer les premières caisses depuis le pont. D’autres les ouvraient sur le quai.
Fer.
Sel.
Tissu.
Papier.
Huiles.
Outils.
Quelques sacs de graines.
Des bocaux et de petites boîtes contenant des médicaments.
Tout ce que Kazenami ne pouvait pas produire seul.
Seong se tenait au milieu de l’agitation avec un carnet dans une main et une corde dans l’autre.
— Doucement avec celle-là !
Deux marins déposèrent une caisse.
— Elle contient du verre !
L’un d’eux regarda la caisse.
— Tu ne nous avais pas dit ça.
— Parce que je pensais que vous comprendriez le mot « doucement ».
Il aperçut Tatsuo quelques mètres plus loin.
— Tatsuo !
Tatsuo leva une main.
Seong lui montra immédiatement une caisse posée sur le pont.
— Tu es occupé ?
Tatsuo regarda le bois qu’il transportait encore.
Puis la caisse.
— Plus maintenant.
Il posa son chargement contre un mur.
Seong sourit.
— Voilà pourquoi je t’aime bien.
Tatsuo monta à bord.
La caisse était lourde.
Il la souleva seul.
Un des marins qui s’apprêtait à venir l’aider s’arrêta.
— Bon.
Tatsuo descendit la passerelle.
— Là ? demanda-t-il.
— Près du tissu.
Il la déposa.
— Merci.
— Tu as trois jours de retard.
Seong grimaça.
— Bonjour à toi aussi.
— Bonjour.
— Merci. Trois jours, oui.
Il passa une main dans ses cheveux.
Seong était un homme d’une quarantaine d’années, assez petit, toujours vêtu de manière plus élégante que ce qu’exigeait son travail. Même après plusieurs jours en mer, il trouvait le moyen de conserver une veste propre.
— Les courants nous ont forcés à longer la côte plus au sud, expliqua-t-il. Ensuite une pièce du gouvernail a cassé. Ensuite Jinho est tombé malade.
Un marin leva une main depuis le bateau.
— Je vais mieux !
— Personne ne t’a demandé !
— Je voulais rassurer Tatsuo !
Tatsuo regarda Seong.
— Je suis rassuré.
— Parfait. Maintenant aide-moi avec les deux autres.
Tatsuo retourna vers le navire.
Pendant près d’une demi-heure, il aida au déchargement.
Il ne fallut pas longtemps pour que les premiers achats commencent.
Et encore moins pour que les premières protestations arrivent.
— Combien ?
La voix d’un homme couvrit presque celles des marins.
Seong leva les yeux de son carnet.
— Douze.
— Douze ?
L’homme tenait une pièce métallique destinée à réparer une charrue.
— La dernière fois, c’était huit.
— Je sais.
— Quatre pièces de plus !
— Je sais aussi compter.
— Alors pourquoi ?
Seong posa son carnet.
— Parce que je l’ai moi-même payée plus cher.
— Quatre pièces ?
— Deux. Le reste, c’est le transport.
L’homme fronça les sourcils.
— Le transport n’a pas changé.
Seong le regarda.
— La taxe de passage à Kazehura, si.
— Encore ?
— Encore.
Un autre villageois intervint :
— C’est toujours la même excuse.
Seong ne se vexa pas.
Il ouvrit simplement son carnet à une autre page.
— Prix d’achat. Taxe de sortie. Frais du port. Nourriture de l’équipage. Entretien du navire.
Il posa le doigt sur une ligne.
— Et ça, c’est la réparation que je vais devoir faire parce que la côte au nord nous a presque arraché le gouvernail.
L’homme à la charrue baissa les yeux vers la pièce.
— Douze, répéta Seong. Et je gagne moins dessus que la dernière fois.
Il y eut un silence.
— Je peux te la laisser à onze aujourd’hui, ajouta-t-il. Tu me donneras la dernière pièce lors de mon prochain passage.
L’homme hésita.
Puis secoua la tête.
— Non.
Il reposa la pièce métallique.
— Je vais encore réparer l’ancienne.
Seong ne chercha pas à insister.
— D’accord.
L’homme repartit.
Tatsuo avait assisté à toute la scène en portant une caisse de sel.
Il la déposa.
— Tu pouvais lui vendre à onze.
— Je pouvais.
— Pourquoi il a refusé ?
Seong referma son carnet.
— Parce qu’il me devait déjà une pièce de la dernière fois.
Tatsuo regarda l’homme disparaître dans la foule.
— Et tu aurais accepté quand même.
— Oui.
— Pourquoi ?
Seong haussa les épaules.
— Parce qu’il a besoin de sa charrue.
Puis il se tourna vers Tatsuo.
— Et avant que tu proposes de payer pour lui, non.
Tatsuo ne répondit pas.
Seong plissa les yeux.
— Tu allais le faire.
— Non.
— Tu regardais ta bourse.
Tatsuo baissa les yeux.
Sa main s’en trouvait effectivement proche.
Il l’éloigna.
— Mauvaise habitude.
— Très mauvaise.
Seong reprit son carnet.
— Si tu paies les dettes de tous les habitants de Kazenami, je vais devoir te vendre mon bateau pour que tu rentres chez toi.
— Je n’en veux pas.
— Il est pourtant magnifique.
Un craquement inquiétant vint du pont.
Seong leva les yeux.
— Ne répondez rien !
Les marins éclatèrent de rire.
Tatsuo aussi.
Un peu.
Puis les ventes reprirent.
Le problème ne concernait pas seulement le métal.
Un rouleau de tissu passa de cinq à sept pièces.
Le papier avait augmenté.
Certaines huiles aussi.
Le sel, moins.
Les médicaments, davantage.
Tatsuo vit une vieille femme demander le prix d’une petite boîte, recompter son argent trois fois, puis demander :
— Vous pouvez me donner la moitié ?
Seong réfléchit.
— Oui.
Il ouvrit la boîte et sépara soigneusement son contenu.
— La moitié du prix ?
— Un peu moins.
— Pourquoi ?
— Parce que je viens de décider que je suis mauvais en calcul.
La femme sourit.
— Merci, Seong.
— Je n’ai rien fait.
Tatsuo le regarda.
Seong fit semblant de ne pas le voir.
Quelques minutes plus tard, quelqu’un lui tapa légèrement le bras.
— Décale-toi.
Sora.
Tatsuo se poussa.
Son ami tenait déjà deux paquets de feuilles sous un bras et examinait le prix d’un troisième.
— Tu achètes ?
— J’essaye.
— Ton papier a augmenté.
— Je sais.
— De beaucoup.
Sora le regarda.
— Merci, Tatsuo.
— De rien.
Sora reposa le troisième paquet.
— Tu n’en prends que deux ?
— Oui.
— Tu en avais commandé trois.
— Maintenant j’en prends deux.
Tatsuo glissa une main vers sa bourse.
Sora la frappa immédiatement du dos des doigts.
— Non.
— Je n’ai rien fait.
— Je te connais depuis trop longtemps.
— Tu en as besoin.
— Oui.
— Alors prends-le.
Sora le regarda.
— Et au prochain bateau ?
Tatsuo ne répondit pas.
Sora reprit ses deux paquets.
— Voilà.
— Tu vas manquer de papier.
— Je vais écrire plus petit.
— Tes lecteurs vont devenir aveugles.
— Ça me fera vendre moins de livres. Donc j’aurai besoin de moins de papier. Problème réglé.
Tatsuo secoua la tête.
Sora sourit.
Puis son regard se posa sur les médicaments.
— C’est pire que la dernière fois ?
— Oui.
— Je m’en doutais.
Il salua Seong de loin et repartit vers sa boutique.
Tatsuo resta là.
Il regarda autour de lui.
Un homme négociait une lame.
Une femme comparait deux pièces de tissu avant de reposer la meilleure.
Un pêcheur achetait du fil en quantité plus petite que prévue.
Rien de spectaculaire.
Personne ne criait famine.
Personne ne s’effondrait.
Les habitants calculaient.
Choisissaient.
Reportaient.
Réparaient encore une fois ce qui aurait dû être remplacé.
Seong s’approcha.
— Ça te travaille.
— Quoi ?
— Les prix.
Tatsuo regarda une caisse de fer encore presque pleine.
— Pourquoi ils augmentent autant ?
— Tu veux la version courte ?
— Oui.
— Parce que Kazenami est loin.
Tatsuo attendit.
— C’était la version courte, dit Seong.
— La longue.
— Ça va te coûter plus cher.
Tatsuo le regarda.
— Pardon.
Seong s’appuya contre une caisse.
— Le fer vient de l’intérieur des terres. Il faut déjà le transporter jusqu’à Kazehura. Là-bas, il est taxé. Ensuite je l’achète. Je paie pour le charger. Je paie une autre taxe pour repartir avec. Je paie mon équipage. Je paie les réparations.
Il indiqua la mer.
— Et ensuite je viens jusqu’ici.
— Pourquoi ne pas passer par la route ?
Seong eut un petit rire.
— Quelle route ?
Tatsuo ne répondit pas.
La principale voie qui reliait Kazenami au reste d’Hinokuni traversait plusieurs cols. Une charrette pouvait y passer.
En théorie.
En pratique, certains tronçons devenaient presque inutilisables après de fortes pluies.
— Par la mer, poursuivit Seong, je peux transporter beaucoup plus. Mais le trajet est long. Et Kazenami achète peu.
— Donc ça coûte cher parce qu’on est pauvre.
Seong réfléchit.
— Pas exactement.
— Parce qu’on est loin.
— Voilà.
— Et on reste pauvre parce que tout coûte cher.
Seong regarda Tatsuo.
— Ça, c’est toi qui viens de le dire.
Tatsuo resta silencieux.
Un marin appela Seong.
— J’arrive.
Il commença à partir, puis se retourna.
— Ne cherche pas trop longtemps quelqu’un à blâmer.
— Pourquoi ?
— Parce que tu vas finir par me trouver.
Il sourit.
— Et je suis très sympathique.
Puis il repartit vers le navire.
Tatsuo continua d’aider.
Un peu plus tard, la foule s’était épaissie autour des dernières caisses ouvertes.
C’est à ce moment-là qu’un petit mouvement attira son regard.
Pas un cri.
Pas encore.
Une main.
Petite.
Rapide.
Elle passa entre deux adultes et disparut presque immédiatement.
Tatsuo fronça légèrement les sourcils.
Puis Seong se retourna.
— Hé !
Un enfant venait de saisir quelque chose sur la table contenant les médicaments.
Il partit en courant.
Petit.
Cheveux noirs.
Rapide.
Tatsuo le reconnut.
Haru.
Le garçon se glissa entre deux personnes, passa sous le bras d’un marin et sauta par-dessus une caisse.
Seong fit un pas.
— Haru !
Le garçon ne s’arrêta pas.
Tatsuo posa ce qu’il tenait.
Puis se mit à marcher.
Seong le regarda.
— Tu comptes le rattraper en marchant ?
Tatsuo accéléra.
Haru avait déjà quitté le quai.
Il connaissait bien Kazenami. Il prit immédiatement une ruelle trop étroite pour un adulte chargé, contourna une maison, grimpa trois marches d’un bond puis passa par-dessus une petite clôture.
Il était rapide.
Très rapide pour son âge.
Tatsuo ne le suivit pas.
Il prit la ruelle à gauche.
Haru continua tout droit.
Tourna.
Dévala un escalier.
Puis déboucha dans une autre rue.
Tatsuo l’attendait.
Haru ouvrit grand les yeux.
Il changea aussitôt de direction.
Tatsuo fit deux pas.
Une main passa sous son bras droit.
L’autre sous le gauche.
Et Haru quitta le sol.
Ses jambes continuèrent de courir une seconde dans le vide.
— Lâchez-moi !
— Non.
— Je dois partir !
— J’avais compris.
— Lâchez-moi !
Tatsuo le reposa.
Haru tenta immédiatement de repartir.
Tatsuo attrapa l’arrière de son vêtement.
Le garçon resta bloqué.
— C’est pas juste !
— Pourquoi ?
— Vous êtes trop fort !
— Ce n’est pas une règle.
Haru se retourna.
Il serrait contre lui une petite boîte.
Tatsuo la regarda.
Le sourire qu’il avait presque eu disparut.
— Donne.
Haru recula.
— Non.
— Haru.
Le garçon sembla surpris.
— Vous vous souvenez de mon nom ?
— Oui.
— Ah.
— Donne-moi la boîte.
Haru la serra davantage.
— J’en ai besoin.
— Elle n’est pas à toi.
— Je sais.
— Alors donne.
— Non.
Tatsuo s’accroupit légèrement pour être à sa hauteur.
— Pourquoi ?
Haru détourna les yeux.
— J’en ai besoin.
— Pourquoi ?
— C’est pas pour moi.
— Pour qui ?
Silence.
— Haru.
Le garçon serra les dents.
— Mon père.
Tatsuo ne bougea pas.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— Il est malade.
— Depuis quand ?
— Quelques jours.
— Et il lui faut ça ?
Haru acquiesça.
— Le médecin lui a dit d’en prendre.
— Alors pourquoi ton père ne l’achète pas ?
Haru regarda le sol.
Tatsuo comprit avant qu’il réponde.
— On n’en a pas assez.
— Pas assez de quoi ?
— D’argent.
— Ton père t’a demandé de voler ?
Haru releva brusquement la tête.
— Non !
— Ta mère ?
— Non !
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’il en a besoin !
Sa voix résonna dans la petite rue.
Haru avait les yeux humides mais ne pleurait pas.
— Il dit que ça va aller. Ma mère dit aussi que ça va aller. Mais hier soir, il arrivait encore moins à respirer et ils pensent que je dors quand ils parlent mais je dors pas toujours et—
Il s’arrêta pour reprendre son souffle.
Tatsuo attendit.
— Seong avait déjà ce médicament la dernière fois, continua Haru. Mais là il coûte plus cher.
Tatsuo regarda la boîte.
— Combien ?
Haru hésita.
— Quoi ?
— Le prix.
— 30 pièces.
Tatsuo réfléchit.
— Et vous avez combien ?
— 23 pièces...
La différence n’était pas énorme.
Pour Tatsuo.
Il sortit sa bourse.
Haru suivit son geste des yeux.
Tatsuo compta plusieurs pièces.
Puis les posa dans la main du garçon.
Haru les regarda.
— C’est quoi ?
— Des pièces.
— Je sais !
— Alors pourquoi tu demandes ?
— Pourquoi vous me les donnez ?
Tatsuo désigna la boîte.
— Tu vas la rendre.
Haru referma aussitôt ses doigts dessus.
— Mais—
— Tu la rends.
— Mon père—
— Ensuite tu l’achètes.
Haru regarda les pièces.
Puis la boîte.
Puis Tatsuo.
— Mais j’ai déjà—
— Tu l’as volée.
Silence.
— Tu retournes voir Seong. Tu lui rends. Tu t’excuses. Puis tu l’achètes.
— Il va se fâcher.
— Peut-être.
— Il va prévenir mes parents.
— Peut-être.
— Vous pourriez lui donner l’argent vous-même.
— Oui.
Haru attendit.
Tatsuo ne bougea pas.
— Vous allez pas le faire ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est toi qui l’as prise.
Haru baissa la tête.
Tatsuo se redressa.
— Viens.
Ils retournèrent vers le port.
Cette fois, Haru marchait.
Très lentement.
Tatsuo ne lui demanda pas d’aller plus vite.
Lorsqu’ils arrivèrent, Seong était revenu à son carnet.
Il leva les yeux.
Puis regarda Haru.
Puis la boîte.
— Alors ?
Haru resta derrière Tatsuo.
Tatsuo se décala.
Haru lui lança un regard trahi.
Tatsuo resta impassible.
Le garçon s’avança.
Il posa la boîte sur la table.
— Désolé.
Seong la regarda.
— Je n’ai pas entendu.
Haru leva légèrement la voix.
— Désolé.
— Pourquoi ?
Haru serra ses pièces.
— J’aurais pas dû la prendre.
Seong hocha la tête.
— D’accord.
Il reprit la boîte.
Haru resta immobile.
— C’est tout ? demanda-t-il.
— Tu veux que je crie ?
— Non.
— Moi non plus.
Haru ouvrit la main.
— Je voudrais l’acheter.
Il posa les pièces sur la table.
Seong les compta.
Son regard passa brièvement de l’argent à Tatsuo.
Tatsuo ne dit rien.
Seong comprit.
Il remit la boîte devant Haru.
— Tiens.
Haru la prit immédiatement.
— Merci.
Il fit quelques pas.
— Haru.
Le garçon se retourna.
Seong le regarda.
— La prochaine fois, tu me parles avant de courir.
Haru acquiesça.
— D’accord.
Il recommença à partir.
Puis revint vers Tatsuo.
— Je vous rendrai l’argent.
— Non.
— Mais—
— Garde ton argent.
— Quand je serai grand alors.
Tatsuo regarda le garçon.
— Si tu veux vraiment me le rendre…
Haru attendit.
— Donne-le à quelqu’un qui en aura besoin.
Haru fronça les sourcils.
— Mais du coup c’est pas vous qui l’aurez.
— Exact.
— C’est bizarre.
— Probablement.
Haru regarda la boîte dans ses mains.
Puis Tatsuo.
— Merci.
Tatsuo hocha la tête.
Haru partit en courant.
Cette fois, personne ne chercha à le rattraper.
Seong attendit qu’il ait disparu.
— Tu sais que tu viens de lui apprendre que voler des médicaments rapporte de l’argent ?
Tatsuo le regarda.
— Je lui ai fait rendre.
— Je plaisante.
Tatsuo observa les dernières boîtes.
— Tu leur aurais donné ?
Seong réfléchit.
— Peut-être.
— Et si dix personnes te le demandent ?
Seong leva les yeux.
— Je ne peux pas.
— Vingt ?
— Encore moins.
— Donc ?
Seong posa son crayon.
— Donc quoi ?
Tatsuo ne répondit pas.
À quelques mètres, la vieille femme de tout à l’heure repartait avec sa demi-boîte.
L’homme qui avait voulu la pièce de charrue avait disparu.
La caisse de fer était toujours à moitié pleine.
Deux rouleaux de tissu n’avaient pas trouvé preneur.
Seong suivit son regard.
— Tu viens de comprendre quelque chose de désagréable ?
— Peut-être.
— Félicitations. C’est généralement comme ça qu’on devient adulte.
Tatsuo l’ignora.
— Tu viens souvent ici.
— Oui.
— Tu pourrais vendre moins cher ailleurs ?
— Beaucoup moins cher.
— Et gagner davantage ?
— Parfois.
— Alors pourquoi tu viens ?
Seong haussa les épaules.
— Parce que si je ne viens pas, quelqu’un viendra peut-être.
Il regarda les maisons autour du port.
— Ou peut-être pas.
Tatsuo resta silencieux.
Seong sourit légèrement.
— Et puis j’aime bien Kazenami.
— Même si personne ne veut acheter ton bateau ?
— Surtout pour ça.
Le soleil descendait déjà lorsqu’on referma les premières caisses.
Seong resterait deux jours.
Ce qui n’était pas vendu aujourd’hui le serait peut-être demain.
Ou repartirait avec lui.
Tatsuo récupéra le peu de bois qui lui restait et remonta lentement vers le temple.
Sur son chemin, il croisa l’homme qui avait refusé la nouvelle pièce pour sa charrue.
Il était assis devant sa maison.
La vieille pièce métallique reposait sur ses genoux.
Un marteau dans une main.
Une pince dans l’autre.
Il la réparait encore.
Un peu plus haut, une femme recousait une veste sous sa fenêtre.
Près d’un mur, deux hommes démontaient un outil cassé pour récupérer les pièces encore utilisables.
Kazenami continuait.
Comme toujours.
Tatsuo atteignit finalement le temple.
Il posa sa hache.
Puis sa bourse.
Elle était plus légère que ce matin.
Il prépara son repas et s’assit devant sa petite bibliothèque.
Son regard s’arrêta sur L’Odyssée de Nazim, acheté la veille.
Puis sur les autres ouvrages.
Des années de travail.
Du papier venu parfois de très loin.
De l’encre.
Du fil.
Du cuir.
Du temps.
De l’argent.
Tatsuo n’avait jamais ignoré leur valeur.
Mais ce soir-là, il pensa davantage à ce qu’ils coûtaient.
Pas seulement à lui.
Il ouvrit la porte du temple.
En contrebas, les premières lumières de Kazenami apparaissaient une à une.
Le navire de Seong était visible dans le port.
Petit.
Presque immobile.
Dans deux jours, il repartirait.
Dans quelques semaines, un autre navire viendrait peut-être.
Le prix du fer changerait.
Celui du papier aussi.
Les médicaments augmenteraient peut-être encore.
Ou peut-être pas.
Tatsuo resta longtemps devant la porte.
La distance, elle, ne changerait pas.