Chapitre 2
Le lendemain matin ressemblait suffisamment au précédent pour que Tatsuo n’y prête aucune attention particulière.
Il se leva avant que le soleil ne dépasse la montagne, rangea son futon, ouvrit les portes du vieux temple et resta quelques secondes face à l’air froid qui descendait jusqu’à la mer. Puis il enfila sa tenue de travail, attacha sa hache à sa taille et partit pour la forêt.
Cette fois, il ne prit même pas le temps de boire.
Il connaissait le chemin par cœur.
Quelques heures plus tard, les coups de hache s’arrêtèrent.
Tatsuo essuya son front du revers de son bras et contempla ce qu’il avait coupé. Comme la veille, il sépara les bûches en plusieurs groupes. Une petite partie resterait au temple. Le reste était destiné au village.
Il prépara notamment deux fagots plus importants.
Le premier pour Meilin.
Le second pour Daigo.
Puis il chargea le tout et entreprit la descente vers Kazenami.
Le village était déjà éveillé lorsqu’il atteignit les premières maisons. Des pêcheurs remontaient depuis le port avec leurs paniers. Un homme réparait une gouttière en équilibre sur une échelle visiblement trop courte. Plus loin, deux femmes étendaient de longues bandes de tissu entre leurs maisons.
Tatsuo traversa les ruelles jusqu’à la maison de Meilin.
La vieille femme l’aperçut depuis sa fenêtre.
— Pose ça là ! cria-t-elle.
Tatsuo s’exécuta.
Lorsqu’elle sortit, son regard se posa immédiatement sur le second fagot encore attaché dans son dos.
— Tu peux garder celui de Daigo.
Tatsuo releva les yeux.
— Pourquoi ?
— Il n’est pas là.
— Depuis quand ?
— Ce matin.
Elle se pencha pour déplacer une bûche.
— Il a reçu une lettre hier soir. Sa fille est malade.
Tatsuo resta immobile.
— À Kazehura ?
Meilin acquiesça.
— Il est parti avant le lever du soleil.
— C’est grave ?
— Il n’en sait rien. La lettre disait seulement qu’elle était alitée depuis plusieurs jours et que son état empirait.
Tatsuo détourna légèrement le regard.
Il n’avait rencontré la fille de Daigo que deux fois. Daigo, lui, parlait suffisamment d’elle pour donner l’impression qu’elle habitait toujours à Kazenami.
— Il reviendra quand ?
— Quand sa fille ira mieux.
— Donc vous ne savez pas.
— C’est une façon beaucoup moins agréable de dire la même chose.
Tatsuo hocha la tête.
Meilin l’observa un instant.
— Ça t’inquiète ?
— Oui.
Elle sourit légèrement.
— Tu pourrais faire semblant de réfléchir avant de répondre, parfois.
— Pourquoi ?
— Pour préserver ta réputation.
— Quelle réputation ?
— Celle de l’homme incapable d’exprimer un sentiment humain.
— Je ne savais pas que je l’avais.
— Tu vois ? Encore une plaisanterie.
Tatsuo secoua la tête.
— Je vais chercher ton argent, dit-elle.
Elle retourna dans la maison.
Tatsuo attendit que la porte se referme.
Puis il posa le fagot destiné à Daigo.
Il observa rapidement la réserve de Meilin. Elle avait encore suffisamment de bois pour plusieurs jours.
Il détacha tout de même la moitié des bûches de Daigo et les ajouta à la pile.
Une.
Deux.
Puis encore plusieurs.
Il les mélangea aux autres avant de rattacher le reste du fagot.
Lorsque Meilin ressortit, Tatsuo se tenait exactement au même endroit.
Elle lui tendit quelques pièces.
Il les compta.
— C’est bon.
— Bien sûr que c’est bon. J’ai passé la moitié de ma vie à compter mon argent.
Tatsuo rangea les pièces.
— À demain.
Il se retourna.
— Non.
Il s’arrêta.
— Non ?
Meilin pointa un doigt vers lui.
— Hier, tu as dit « peut-être ».
— Ça ne veut pas dire oui.
— Mais ça ne veut pas dire non.
— C’est généralement le principe du mot.
— Daigo n’est pas là.
— J’avais remarqué.
— Donc tu ne vas pas aller passer ton déjeuner à regarder un vieux forgeron massacrer ta pauvre hache.
— Il l’affûte.
— Et moi, je cuisine. Entre.
Tatsuo regarda brièvement vers le centre du village.
Puis vers Meilin.
— Vous aviez prévu assez pour deux ?
— J’avais prévu assez pour quatre.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais que tu manges comme si tu essayais de rattraper plusieurs années de retard.
— Je ne mange pas beaucoup.
— C’est faux.
— Je mange une fois par jour.
— Justement.
Tatsuo soupira.
Meilin sourit immédiatement.
— C’est un oui ?
— C’est un soupir.
— Je prends ça pour un oui.
Cette fois, Tatsuo ne protesta pas.
La maison de Meilin était petite. La cuisine occupait presque la moitié de la pièce principale. Une table basse se trouvait près d’une fenêtre donnant sur la mer, entourée de coussins usés mais parfaitement propres.
Une photographie peinte représentait Meilin beaucoup plus jeune aux côtés d’un homme au sourire immense.
Tatsuo s’assit.
Meilin déposa devant lui du riz, un poisson grillé, des légumes et un bol de soupe.
Tatsuo regarda la table.
— Vous attendiez vraiment quatre personnes.
— Mange.
Il prit ses baguettes.
Pendant quelques minutes, Meilin lui accorda le privilège du silence.
Puis :
— Kazehura est jolie, tu sais.
— Vous y êtes déjà allée ?
— Trois fois.
— Pourquoi seulement trois ?
— Parce que je préfère Kazenami.
Elle prit un morceau de poisson.
— Kazehura est pratique. Les routes sont meilleures. Il y a des médecins, de grands marchés, des écoles. Même leurs rues ont l’air d’avoir été construites par des gens qui savaient où ils allaient.
Tatsuo leva les yeux.
— Contrairement à ici ?
— Ici, quelqu’un construit une maison et le voisin décide ensuite qu’il aura quand même besoin d’une rue.
— Ça explique beaucoup de choses.
— Mais là-bas, tout va trop vite.
Meilin observa la mer par la fenêtre.
— Ici, quand quelqu’un tombe malade, tout le village le sait avant le médecin. À Kazehura, on peut mourir dans la maison voisine sans que personne ne remarque qu’on n’a pas ouvert les volets.
Tatsuo continua de manger.
— Daigo voulait y vivre, autrefois.
— Il me l’a dit.
— Deux mois.
— Il m’a dit trois.
— Il ment.
— Pourquoi ?
— Deux mois, c’est ridicule. Trois lui semblait plus digne.
Tatsuo eut un petit rire.
— Ne lui répète pas.
— Je lui répéterai.
— Traître.
Meilin lui resservit du riz sans lui demander son avis.
— Et toi ?
— Quoi ?
— Tu pourrais vivre à Kazehura ?
Tatsuo réfléchit.
— Oui.
— Akatsu ?
— Oui.
— N’importe où ?
— Probablement.
— Et pourtant tu restes ici.
Tatsuo regarda son bol.
— Je suis bien ici.
La réponse sembla satisfaire Meilin.
Elle ne demanda rien de plus.
Lorsqu’il eut terminé, Tatsuo l’aida à débarrasser malgré ses protestations.
— Je peux encore porter trois bols.
— Je sais.
— Alors laisse-les.
Il posa tout de même le dernier près de l’évier.
— Merci pour le repas.
— Reviens demain.
— Peut-être.
Meilin leva les yeux au ciel.
Tatsuo récupéra son bois et reprit la route.
La forge de Daigo se trouvait presque directement sur son chemin.
Lorsqu’il arriva devant elle, il ralentit.
La porte était fermée.
Pas de coups de marteau.
Pas de chaleur s’échappant par les fenêtres.
Pas de voix lui demandant pourquoi il arrivait en retard alors qu’il était en avance.
Tatsuo resta là quelques secondes.
Puis continua.
Il n’avait jamais réellement remarqué à quel point le bruit de cette forge faisait partie de Kazenami.
Sans lui, quelque chose semblait manquer.
Il traversa la place principale.
Kazenami n’avait jamais été conçu pour devenir une grande ville. Le village semblait avoir grandi sans plan, poussé entre la montagne et l’océan jusqu’à manquer de place.
Les maisons les plus anciennes avaient été construites en pierre sombre, les plus récentes principalement en bois. Certaines étaient appuyées directement contre la roche. Des escaliers irréguliers permettaient de rejoindre les quartiers situés plus haut, tandis que les ruelles proches du port devenaient suffisamment étroites pour que deux charrettes ne puissent jamais s’y croiser.
Le sel avait blanchi certaines façades.
Le vent avait tordu plusieurs toits.
Pourtant, presque rien n’était réellement abandonné.
On réparait.
On transformait.
On réutilisait.
Un morceau de bateau devenait une porte.
Une vieille voile devenait une bâche.
Les filets trop usés pour la pêche servaient à renforcer des clôtures.
Tatsuo croisa un homme qui réparait une fenêtre.
— Bonjour.
— Tatsuo.
Un peu plus loin, une femme vendait des légumes devant sa maison.
— Beau temps aujourd’hui.
— Pour l’instant.
Elle leva les yeux vers le ciel.
— Ne me porte pas malheur.
Tatsuo poursuivit son chemin.
Il passa près du port.
Des dizaines de petites embarcations étaient attachées aux quais, beaucoup plus modestes que les grands navires marchands qui acceptaient parfois de venir jusqu’à Kazenami.
Un pêcheur maintenait un poisson énorme devant un client.
— Regarde-moi ça ! Tu ne trouveras pas mieux !
— Il a l’air plus vieux que toi.
— C’est impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que rien n’est plus vieux que moi.
— Meilin.
— Bon. Deuxième plus vieux.
Tatsuo continua sans intervenir.
Quelques enfants coururent devant lui. Une femme leur cria de faire attention. Un homme descendait vers le port avec deux paniers suspendus à une perche.
Kazenami n’était pas riche.
Certaines maisons avaient besoin de réparations.
Certains outils étaient utilisés depuis trop longtemps.
Les vêtements passaient souvent d’un enfant à l’autre avant de devenir des chiffons.
Mais le village était vivant.
Et surtout, il semblait avoir appris depuis longtemps à ne pas attendre qu’on vienne le sauver.
Tatsuo quitta la grande rue et emprunta une petite ruelle légèrement montante.
Au bout se trouvait une boutique étroite entre deux maisons.
Une simple plaque indiquait :
Papeterie Min
Tatsuo ouvrit la porte.
Une clochette tinta.
— Ferme.
Il referma immédiatement.
Derrière le comptoir, Sora Min ne leva même pas la tête.
— Bonjour à toi aussi.
— Tu sais pourquoi. Le vent entre, les pages bougent, l’encre sèche mal et ensuite tu viens me dire que le huitième caractère de la page cent quatre-vingt-sept est légèrement moins noir que les autres.
— Il l’était.
— Je sais qu’il l’était. J’y pense encore la nuit.
Tatsuo posa son fagot de bois près de la porte.
Sora leva finalement les yeux.
— Pourquoi tu transportes la forêt ?
— Daigo est parti.
Le sourire de Sora disparut immédiatement.
— Sa fille ?
Tatsuo acquiesça.
— Kazehura.
— Grave ?
— Meilin ne sait pas.
Sora observa son ami quelques secondes.
— Ça t’inquiète.
— Oui.
— Ça va donc vraiment mal.
— Pourquoi ?
— Tu viens de répondre honnêtement à une question personnelle.
Tatsuo l’ignora.
Sora regarda le bois.
— C’était pour lui ?
— Une partie.
— Et le reste ?
— Pour toi.
— Je n’ai rien commandé.
— Tu utilises un poêle.
Sora plissa les yeux.
— Et Meilin ?
Silence.
— Tatsuo.
— Quoi ?
— Combien tu lui en as donné ?
— Sa commande.
— Tatsuo.
— Et quelques bûches.
— Combien ?
— La moitié du fagot de Daigo.
Sora secoua lentement la tête.
— Elle le sait ?
— Non.
— Évidemment.
— Pourquoi tu poses la question alors ?
— Parce que j’aime encore croire que tu es capable d’aider quelqu’un sans organiser toute une opération clandestine.
— Elle aurait refusé.
— Et toi, tu trouves parfaitement raisonnable de tromper une vieille femme pour lui donner du bois.
— Oui.
— Tu es pathétique.
— Merci.
Sora sourit.
— Tu m’avais manqué.
— Je suis venu il y a trois jours.
— Trois jours de paix absolue.
Tatsuo s’approcha du comptoir.
Sora était l’une des rares personnes avec lesquelles il n’avait jamais besoin de chercher ses mots. Non pas parce qu’il parlait davantage, mais parce que les silences entre eux n’avaient jamais besoin d’être expliqués.
Ils se connaissaient depuis suffisamment longtemps pour savoir quand l’autre plaisantait, mentait ou évitait volontairement une question.
Sur le comptoir, une grande feuille couverte d’encre noire attira son regard.
Une armée avançait à travers une plaine brûlée. Derrière les soldats se dressaient plusieurs villes dévastées.
— Tu recommences L’Empereur des Cendres.
— Non, je cuisine.
— Ton feu est mal dessiné.
Sora releva lentement la tête.
— Sors.
Tatsuo se pencha davantage.
— La montagne aussi.
— C’est une autre version.
Il indiqua un petit manuscrit posé à côté.
— Copie de Kazehura. Très ancienne.
Tatsuo observa le dessin.
— Combien tu l’as payé ?
— Non.
— Combien ?
— Nous sommes meilleurs amis depuis combien de temps ?
— Assez longtemps pour savoir que tu vas éviter la question.
— Alors pourquoi la poser ?
— Combien ?
Sora soupira et lui donna le prix.
Tatsuo fronça les sourcils.
— Tu es idiot.
— Merci.
— Tu as payé ça pour recopier un livre que tu possèdes déjà.
— Pas cette version.
— C’est la même histoire.
— Tu diras exactement le contraire dans cinq minutes.
Tatsuo resta silencieux.
Sora sourit avec satisfaction.
— J’adore avoir raison.
— Profite.
— Pourquoi ?
— Ça arrive rarement.
— Voilà. Ça, c’est exactement pour ça que tu n’as qu’un seul meilleur ami.
Sora posa son pinceau.
— D’ailleurs…
Il disparut derrière un rideau.
Tatsuo resta près du comptoir, observant les étagères.
Il connaissait presque tous les ouvrages présents.
Certains étaient des commandes.
D’autres attendaient depuis des mois qu’un habitant économise suffisamment pour les acheter.
Sora réapparut avec un paquet enveloppé dans un tissu bleu sombre.
Il le posa devant Tatsuo.
— Enfin.
— Tu avais dit quatre jours.
— Et nous sommes au quatrième.
— Il est presque terminé.
— La journée n’est pas terminée.
Sora retira le tissu.
L’Odyssée de Nazim.
La couverture était épaisse, légèrement rugueuse. Un dessin avait été gravé puis teinté : un jeune homme se tenait au bord d’une falaise, une boussole dans la main, face à une mer immense.
Tatsuo resta silencieux.
— Alors ?
Il prit le livre.
L’ouvrit.
La première page était presque entièrement blanche.
Une seule phrase y avait été calligraphiée.
Tatsuo la lut à voix haute, comme il le faisait chaque fois que Sora terminait un ouvrage pour lui :
— « Celui qui cherche seulement sa destination ne saura jamais où son voyage l’a réellement conduit. »
Il resta quelques secondes sur la phrase.
Puis tourna la page.
Sora attendait.
— Alors ?
— Acceptable.
— Quatre mois.
— Très acceptable.
— Je vais te frapper avec.
— Tu abîmerais la reliure.
Sora sourit malgré lui.
Ce petit rituel remontait à des années. Tatsuo lisait toujours la première phrase. Sora exigeait ensuite un avis. Tatsuo refusait systématiquement de lui donner quelque chose qui ressemblait à un compliment convenable.
— Tu as changé la couverture, remarqua Tatsuo.
— L’ancienne était mauvaise.
— C’était également la tienne.
— J’étais plus jeune.
— De quatre mois.
— J’ai beaucoup grandi.
Tatsuo feuilleta encore quelques pages.
Il sortit ensuite sa bourse.
Sora regarda les pièces.
— Tu as encore mis trop.
— Non.
— Si.
— Tu as payé le manuscrit de Kazehura.
— Ce qui ne te concerne absolument pas.
Tatsuo repoussa l’argent vers lui.
— Garde.
Sora lui rendit plusieurs pièces.
Tatsuo les repoussa.
Sora recommença.
Tatsuo également.
Ils répétèrent l’opération deux fois.
Sora posa finalement une main sur les pièces.
— Tu sais que je peux faire tourner ma propre boutique ?
— Je sais.
— Alors arrête.
Tatsuo regarda une étagère derrière lui.
Une petite fille accompagnée de son père venait d’entrer. Ils saluèrent Sora. L’homme désigna un mince recueil destiné à l’apprentissage de la lecture.
— Toujours au même prix ?
— Toujours.
Le père sembla soulagé.
Il paya et repartit quelques instants plus tard.
Tatsuo attendit que la porte se ferme.
— Tu perds de l’argent dessus.
Sora reprit son pinceau.
— Un peu.
— Combien ?
— Ne recommence pas.
Tatsuo ne répondit rien.
Sora regarda les pièces restées sur le comptoir.
Puis son ami.
— Tu es insupportable.
— On me l’a déjà dit aujourd’hui.
— Meilin ?
— Probablement.
Sora prit finalement l’argent.
— Merci.
Tatsuo acquiesça simplement.
Ils revinrent à L’Empereur des Cendres.
Sora trempa son pinceau dans l’encre.
— Ashin avait raison.
Tatsuo leva les yeux.
— Non.
— Il a unifié un continent entier.
— En brûlant la moitié.
— Cinquante ans de paix.
— Après trente ans de guerre.
— Qui auraient peut-être continué cent ans sans lui.
— Peut-être.
Sora s’arrêta.
— « Peut-être » ?
— Oui.
— Je m’attendais à mieux.
— Tu ne crois même pas ce que tu racontes.
Sora sourit.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Tu détestes Ashin.
— Pas du tout.
— Tu as passé une soirée entière à expliquer qu’il était un imbécile obsédé par sa propre légende.
— C’était une analyse nuancée.
— Tu avais bu.
— Cela rend mes analyses plus courageuses.
Tatsuo referma Nazim.
— Tu cherches juste à me faire parler.
— Évidemment. Quand je suis d’accord avec toi, tu réponds « oui » et la conversation s’arrête.
— Oui.
Sora pointa son pinceau vers lui.
— Tu vois ?
Tatsuo sourit.
Sora reprit plus sérieusement :
— Mais il y a une chose que j’aime chez Ashin.
— Quoi ?
— Au début, il savait exactement pourquoi il combattait.
Tatsuo regarda la grande illustration.
— Son peuple.
— Oui.
— Puis il a oublié.
— Peut-être.
— Il a commencé par vouloir protéger des gens. À la fin, il protégeait des frontières.
Sora croisa les bras.
— Une frontière protège aussi ceux qui vivent derrière.
— Seulement si on se souvient qu’ils existent.
Sora ne répondit pas immédiatement.
— Tu préfères toujours Le Roi sans Couronne.
— Oui.
— Pourtant, lui aussi finit par reprendre le pouvoir.
— Pour pouvoir le rendre.
— Et Ashin prend le pouvoir pour imposer la paix.
— Ce n’est pas pareil.
— Pourquoi ?
Tatsuo réfléchit.
— Parce que l’un finit par comprendre qu’il n’est pas indispensable.
— Et l’autre ?
— Passe sa vie à essayer de le devenir.
Sora resta silencieux.
Puis il grimaça.
— J’aurais aimé écrire ça.
— Tu peux toujours le voler.
— Bonne idée.
Il reprit son pinceau.
Tatsuo enveloppa soigneusement son nouveau livre.
— Je vais rentrer.
— Déjà ?
— Ça fait presque deux heures.
— Et ?
— Tu travailles.
— J’essaye, mais quelqu’un critique mes montagnes.
Tatsuo prit le livre sous son bras.
Sora continua d’écrire quelques secondes.
Puis, sans relever la tête :
— Tatsuo.
— Oui ?
— À force de lire des histoires de types qui quittent leur maison pour traverser le monde, tu vas finir par avoir de mauvaises idées.
Tatsuo regarda la couverture de L’Odyssée de Nazim.
— Aucun risque.
— Tant mieux.
Sora sourit.
— J’aurais du mal à trouver quelqu’un d’autre pour financer mes mauvaises décisions commerciales.
— Je pensais que ma personnalité te manquerait.
— Non. Ton argent.
— À bientôt, Sora.
— Demain ?
— Peut-être.
— Ah. Maintenant tu parles comme avec Meilin.
Tatsuo quitta la boutique.
Le jour commençait à décliner sur Kazenami.
Les ombres des maisons s’allongeaient sur les ruelles. Les pêcheurs terminaient leur journée. Des lanternes apparaissaient aux fenêtres. Plus haut, les premières maisons disparaissaient déjà dans l’ombre de la montagne.
Tatsuo traversa le village sans se presser.
En passant devant la forge fermée, il regarda encore une fois la porte.
Puis il reprit le sentier du temple.
Lorsqu’il arriva chez lui, il rangea sa hache, fit chauffer son repas et posa soigneusement L’Odyssée de Nazim près de la lampe.
Plus tard, une fois la nuit complètement tombée, il ouvrit le livre.
Il relut la première phrase.
Puis la deuxième.
Puis la troisième.
Très vite, les pages commencèrent à défiler.
Dehors, le vent passa entre les colonnes du temple et descendit vers Kazenami.
Tatsuo pensa vaguement à la plaisanterie de Sora.
À force de lire des histoires de types qui quittent leur maison pour traverser le monde…
Il tourna une nouvelle page.
Aucun risque.
Kazenami était sa maison.
Et pour l’instant, il n’avait aucune raison de la quitter.