Chapitre 1
Le vent descendait chaque matin de la montagne avant que le soleil n’en dépasse le sommet. Il se glissait entre les pins, suivait les chemins de terre et faisait trembler les tuiles du vieux temple qui dominait Kazenami. Ensuite, il poursuivait sa route jusqu’à la mer, où il se mêlait à l’odeur du sel et au cri des oiseaux.
Ce matin-là, il réveilla Tatsuo en faisant claquer l’une des portes coulissantes.
Il ouvrit les yeux, mais ne se leva pas immédiatement. Allongé sur son futon, il écouta le bois grincer au-dessus de lui. Une branche frottait contre le mur extérieur. Plus bas, au pied de la falaise, les vagues frappaient les rochers avec une régularité rassurante.
Rien d’inhabituel.
Tatsuo se redressa enfin. Il replia soigneusement sa couverture, roula son futon et le rangea contre le mur. Il passa ensuite quelques minutes à balayer le plancher avant d’ouvrir les portes du temple pour laisser entrer l’air frais.
Le bâtiment n’avait plus accueilli de fidèles depuis plusieurs décennies. Une partie de sa toiture s’était effondrée bien avant l’arrivée de Tatsuo, et certaines statues de pierre avaient perdu leur visage sous la pluie. Il avait réparé ce qu’il pouvait avec du bois, de l’argile et des morceaux de tuiles récupérés dans le village. L’ensemble restait fragile, mais l’intérieur était propre et organisé.
Une longue étagère occupait presque tout un mur. Des dizaines de livres y étaient rangés, certains couverts de cuir, d’autres protégés par une simple reliure de tissu. Leurs pages avaient été copiées à la main puis assemblées par des coutures visibles le long de leur tranche. Quelques titres, gravés ou peints sur les couvertures, brillaient sous la lumière matinale : L’Odyssée de Nazim, L’Empereur des Cendres, La Voie des cinq cercles et plusieurs récits provenant de civilisations disparues.
Dans un angle reposait un grand coffre de bois.
Tatsuo passa devant sans l’ouvrir.
Il enfila une chemise de travail grise, un pantalon sombre et une veste courte dont les manches avaient été réparées à plusieurs reprises. Il attacha une corde autour de sa taille, glissa une gourde dans un sac de toile, puis passa une hache à sa ceinture.
Avant de partir, il versa de l’eau chaude dans un bol et la but debout, face aux montagnes. Il ne préparait jamais de repas le matin. Son corps s’était habitué depuis longtemps à ne manger qu’une fois par jour, généralement le soir. Cela lui suffisait.
Il quitta le temple alors que Kazenami commençait seulement à s’éveiller.
Le village était coincé entre la montagne et la mer. D’un côté, les falaises et les forêts rendaient les routes difficiles à emprunter. De l’autre, les courants marins compliquaient l’arrivée des grands navires. Quelques marchands acceptaient tout de même le voyage, mais ils faisaient payer si cher leurs marchandises que les habitants avaient appris à vivre presque seuls.
Ils pêchaient leur nourriture, cultivaient leurs terres et fabriquaient leurs propres outils. Tout ce qui venait de l’extérieur — le bon acier, certains médicaments, les tissus fins ou les livres — devenait un luxe.
Le sentier menant à la forêt partait derrière le temple. Tatsuo le suivit pendant près d’une heure, jusqu’à ce que les bruits du village disparaissent complètement.
Il ne choisit pas immédiatement le premier arbre à abattre. Il marcha entre les troncs, observa les branches et s’arrêta parfois pour examiner les jeunes pousses. Certains arbres retenaient la terre au bord des pentes. D’autres abritaient des nids. Ceux-là resteraient debout.
Lorsqu’il trouva enfin un tronc convenable, il posa son sac au sol et retira sa veste.
Le premier coup de hache résonna dans la forêt.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Tatsuo ne frappait pas avec précipitation. Chaque mouvement suivait exactement le précédent. Ses pieds s’enfonçaient légèrement dans la terre humide, son torse pivotait, et la lame pénétrait le bois au même endroit. Il ne gaspillait ni sa force ni son souffle.
L’arbre finit par s’incliner. Tatsuo s’arrêta, observa sa chute, puis donna les derniers coups nécessaires.
Le tronc s’effondra dans un fracas qui fit s’envoler plusieurs oiseaux.
Il élagua les branches, découpa le bois et rangea les premières bûches en une pile régulière. Ensuite, il passa au prochain arbre.
Toute la matinée se déroula ainsi.
Le soleil monta dans le ciel. La chaleur remplaça peu à peu la fraîcheur du matin. De la sueur coula le long de son dos, mais ses gestes ne ralentirent pas.
Lorsqu’il s’arrêta enfin, une quantité considérable de bois était empilée devant lui. Tatsuo but quelques gorgées d’eau, puis divisa les bûches. Il en conserva un peu moins d’un tiers pour le temple : une partie servirait à réparer le bâtiment, l’autre à alimenter son brasero lorsque les nuits deviendraient plus froides.
Il attacha le reste à une armature de bois qu’il avait fabriquée pour le transport.
La charge aurait demandé deux hommes ordinaires, peut-être trois. Lorsqu’il la souleva, les cordes se tendirent et le bois de l’armature grinça sous le poids.
Tatsuo ajusta les sangles sur ses épaules.
Puis il descendit vers Kazenami.
Sa première halte fut la maison de Meilin Arai.
La vieille femme était en train d’étendre du linge lorsqu’elle l’aperçut au bout du chemin. Elle abandonna immédiatement son panier pour ouvrir le petit portail.
— Tu as encore coupé la moitié de la montagne ?
Tatsuo posa une partie de son chargement contre le mur.
— Pas aujourd’hui.
— Je suppose que je dois considérer cela comme une plaisanterie.
— Si vous voulez.
Meilin examina les bûches. Elles avaient toutes été coupées à une taille similaire, suffisamment petites pour entrer dans son foyer sans qu’elle ait à les retravailler.
— Tu penses vraiment à tout, murmura-t-elle.
Elle rentra dans sa maison et revint avec une petite bourse. Tatsuo la prit, l’ouvrit et compta les pièces dans sa paume.
Il en retira quatre.
— Il y en a trop.
— Je sais.
Il lui tendit les pièces supplémentaires.
Meilin croisa les bras.
— Garde-les.
— Ce n’était pas le prix.
— Les marchands du port auraient demandé deux fois plus.
— Je ne viens pas du port.
— Tu pourrais accepter d’être mieux payé, pour une fois.
— Je pourrais.
Il garda la main tendue.
Meilin fixa les quatre pièces, puis le visage impassible de Tatsuo. Elle finit par les reprendre avec un soupir.
— Tu es encore plus têtu que mon mari.
— Vous disiez qu’il était très têtu.
— Justement.
Elle rangea les pièces dans sa poche.
— Tu as mangé ?
— Pas encore.
— Entre. J’ai préparé de la soupe.
— Je dois passer chez Daigo.
— Daigo survivra quelques minutes sans son bois.
— Sa forge, peut-être pas.
Meilin leva les yeux au ciel, mais un sourire apparut au coin de ses lèvres.
— Tu reviendras demain ?
— Comme d’habitude.
— Alors demain, tu mangeras ici.
Tatsuo reprit les sangles de son chargement.
— Peut-être.
— Cela veut dire non, dans ta langue ?
— Cela veut dire peut-être.
Il s’inclina légèrement avant de repartir.
La forge de Daigo Seo se trouvait à l’extrémité opposée de Kazenami, près du chemin qui montait vers les anciennes carrières. Tatsuo l’entendit avant même de voir le bâtiment.
Le marteau frappait l’acier à intervalles réguliers.
Daigo travaillait près du foyer, vêtu d’un tablier épais. C’était un homme large d’épaules, à la barbe courte, dont les avant-bras étaient marqués par de nombreuses brûlures. Lorsqu’il aperçut Tatsuo devant l’entrée, il posa son marteau.
— Tu arrives enfin.
Tatsuo regarda la position du soleil.
— Je suis en avance.
— J’avais envie de me plaindre.
— Je vois.
Il déposa les bûches près du mur de la forge. Daigo en prit une, l’examina et hocha la tête.
— Bien sèche. Coupée proprement. Tu vas finir par rendre les autres bûcherons paresseux.
— Ils le sont déjà.
Daigo éclata de rire.
— Et il prétend ne pas savoir plaisanter.
Tatsuo détacha sa hache et la lui tendit.
— Elle tire vers la gauche.
Le forgeron passa son pouce près du tranchant, sans le toucher.
— Tu as frappé une pierre ?
— Une racine.
— Les racines ne sont pas faites en pierre.
— Celle-ci le croyait.
Daigo secoua la tête et posa la hache sur son établi. Il sortit une pierre à aiguiser, l’humidifia, puis commença à travailler la lame.
Tatsuo s’installa sur un tabouret près de l’entrée. De là, il voyait une partie du village, la mer au-delà des toits et plusieurs bateaux de pêche qui rentraient au port.
Pendant un moment, seul le frottement de la pierre contre le métal remplit la forge.
— Le navire de Seong n’est pas venu, dit finalement Daigo.
Tatsuo regarda le quai presque vide.
— Il devait apporter du fer.
— Du fer, du sel et des médicaments. Il paraît que les vents l’ont obligé à faire demi-tour.
— Il reviendra.
— Dans deux semaines, peut-être. Et quand il reviendra, il augmentera encore ses prix.
Daigo retourna la hache entre ses mains.
— Je peux faire durer les outils. Je peux réparer une lame, renforcer un soc de charrue ou récupérer les clous d’une vieille charrette. Mais je ne peux pas fabriquer du métal à partir de rien.
— Les anciennes carrières ?
— Épuisées depuis longtemps. Il reste peut-être du minerai plus profondément, mais il faudrait de l’argent et des hommes pour le chercher.
Tatsuo observa les pêcheurs tirer leurs embarcations sur le sable.
— Kazenami a toujours survécu.
— Survivre n’est pas vivre.
La pierre continua de glisser sur la lame.
Daigo ajouta :
— Le poisson se fait plus rare. Les champs proches de la mer deviennent trop salés. La route de la montagne est presque impraticable, et personne à Akatsu ne paiera pour la réparer. Nous sommes trop petits pour les intéresser.
— Mais assez grands pour payer leurs taxes.
Daigo leva les yeux vers Tatsuo.
— Voilà. Tu comprends le problème.
— Tout le monde le comprend.
— Et personne ne fait rien.
— Que veux-tu qu’ils fassent ?
La question fut posée sans agressivité. Daigo regarda les flammes de la forge avant de répondre.
— Je ne sais pas. C’est peut-être cela qui m’inquiète.
Un enfant passa devant l’atelier en poussant une brouette dont l’une des roues grinçait. Derrière lui, une femme négociait le prix d’un panier de poissons.
— On pourrait partir, reprit le forgeron. Aller vivre dans une ville plus grande.
— Tu ne partiras pas.
— Pourquoi en es-tu si sûr ?
— Tu as refusé trois offres à Akatsu.
— Quatre.
— Alors quatre.
Daigo sourit.
— Et toi ? Tu pourrais travailler n’importe où. Dans une grande ville, ta force te rapporterait dix fois plus.
— J’ai ce qu’il me faut ici.
— Un temple qui fuit et une montagne de livres.
— Le temple ne fuit pas partout.
Le forgeron rit de nouveau.
— Tu défends bien ta demeure.
Il fit glisser une dernière fois la pierre sur le tranchant, puis examina la lame à la lumière.
— En parlant de livres, tu as terminé Le Roi sans Couronne ?
— Hier soir.
— Alors ?
Tatsuo prit quelques secondes avant de répondre.
— La fin est bonne.
— Seulement bonne ?
— Très bonne.
— Voilà qui est presque de l’enthousiasme.
Daigo posa la hache mais ne la lui rendit pas encore.
— Tu pensais qu’il retournerait au palais ?
— Oui.
— Moi, non. Je croyais qu’il resterait dans sa ferme jusqu’à sa mort.
Tatsuo regarda les étincelles s’élever du foyer.
Dans le livre, un ancien souverain avait abandonné presque toutes ses fonctions pour vivre parmi son peuple. Il avait été pêcheur, maçon, forgeron, paysan, puis berger. Après des années de voyage, il s’était retiré dans une petite maison au sommet d’une montagne. Il y élevait des moutons et semblait enfin heureux.
Jusqu’au jour où un émissaire était venu lui annoncer la mort de celui qui l’avait remplacé.
— Il ne pouvait pas rester, dit Tatsuo.
— Pourtant, il aimait sa ferme.
— Ce n’est pas la question.
— C’est un peu la question, quand même.
Tatsuo secoua légèrement la tête.
— Le peuple avait besoin de lui.
— Il avait déjà donné vingt ans de sa vie au royaume.
— Cela ne change rien.
Daigo s’appuya contre son établi.
— Tu penses donc qu’un homme doit sacrifier son bonheur dès que les autres ont besoin de lui ?
— Non.
— Mais le roi devait redescendre de la montagne ?
— Oui.
— Tu vois la contradiction ?
— Non.
Daigo attendit une explication.
Tatsuo poursuivit :
— Il était le seul capable d’empêcher la guerre. S’il était resté avec ses moutons, il aurait choisi son bonheur en connaissant le prix que les autres paieraient pour lui.
Le forgeron resta silencieux.
— Pourtant, dit-il enfin, quand il revient, il abandonne presque tout son pouvoir. Il crée une assemblée et donne une voix aux habitants. Il cesse pratiquement d’être roi.
— Parce qu’il a enfin compris qu’un peuple ne doit pas dépendre d’un seul homme.
— Alors pourquoi revenir lui-même ?
— Pour devenir le dernier.
Daigo sourit lentement.
— Le dernier roi.
Tatsuo acquiesça.
— Celui qui rend le pouvoir à ceux qui auraient toujours dû le posséder.
Le forgeron observa son ami quelques instants.
— Tu sais, parfois, quand tu parles comme ça, j’oublie que tu passes tes journées à couper du bois.
— Les bûcherons peuvent lire.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Daigo lui tendit enfin la hache.
— Tu aurais fait quoi, à sa place ?
Tatsuo examina le tranchant rénové.
— Je ne suis pas roi.
— C’est une manière élégante de ne pas répondre.
— Merci pour la hache.
Il se leva.
— Je vois que notre grande discussion philosophique est terminée.
— Oui.
— Tu reviendras demain ?
— Comme d’habitude.
Tatsuo quitta la forge avec le reste de son bois.
Il passa l’après-midi à traverser Kazenami. Il vendit quelques bûches à une famille de pêcheurs, puis en livra d’autres à un couple âgé. Chaque fois que quelqu’un achetait du bois, il proposait de le transporter jusqu’à sa maison sans demander de supplément.
Alors qu’il déposait un dernier fagot devant la porte d’une petite maison, une silhouette apparut au bout de la rue.
Un garçon courait entre les passants avec une aisance surprenante. Il passa sous le bras d’un marchand, sauta par-dessus un panier de poissons, prit appui sur une barrière et atterrit de l’autre côté sans ralentir.
Il se retourna une seconde pour regarder derrière lui.
Lorsqu’il reporta son attention devant lui, Tatsuo se trouvait sur son chemin.
Le garçon le percuta de plein fouet.
Tatsuo ne bougea presque pas.
L’enfant, lui, rebondit et tomba sur les fesses.
— Aïe…
Tatsuo posa la dernière bûche et lui tendit une main.
— Regarde devant toi.
Le garçon leva les yeux vers lui, prit sa main et se releva d’un bond.
— Vous êtes dur comme un mur !
— Toi, moins.
L’enfant épousseta ses vêtements avant de remarquer le chargement posé près de la maison.
— C’est vous qui avez porté tout ça ?
— Oui.
— Depuis la forêt ?
— Oui.
— Tout seul ?
— Oui.
Il s’approcha des bûches et tenta d’en soulever une. Elle ne quitta le sol que de quelques centimètres avant de retomber.
— Elle est lourde !
— Oui.
Le garçon regarda les bras de Tatsuo, puis son visage.
— Comment vous êtes devenu aussi fort ?
— En portant du bois.
— Seulement avec ça ?
— Beaucoup de bois.
— Vous pourriez porter une barque ?
— Une petite.
— Et une grande ?
— Non.
— Vous pourriez battre un ours ?
Tatsuo plissa légèrement les yeux.
— Pourquoi voudrais-je battre un ours ?
— Pour savoir qui est le plus fort.
— L’ours.
— Vous n’avez même pas essayé !
— Lui non plus.
Le garçon réfléchit, visiblement déçu de ne pas obtenir une réponse plus spectaculaire.
— Vous savez grimper aux arbres ?
— Oui.
— Courir vite ?
— Assez.
— Nager ?
— Oui.
— Vous savez utiliser un katana ?
Cette fois, Tatsuo ne répondit pas immédiatement.
Son regard se posa brièvement sur l’enfant. Haru n’avait pas l’air méfiant. Seulement curieux.
— Un peu.
— Vous en avez un ?
— Pas avec moi.
— Pourquoi ?
— Je livre du bois.
Comme si cette réponse réglait définitivement la question, Tatsuo reprit les cordes de son chargement.
Le garçon se plaça aussitôt à côté de lui.
— Moi, je m’appelle Haru Jin.
— Tatsuo.
— Je sais. Les gens parlent de vous.
Tatsuo tourna légèrement la tête.
— Que disent-ils ?
— Que vous vivez tout seul dans le temple. Que vous êtes bizarre. Que vous parlez jamais. Que vous êtes très fort. Et que vous achetez plus de livres que le maître d’école.
— Ils parlent beaucoup.
— Moi aussi.
— J’avais remarqué.
Haru sourit largement.
— Vous habitez vraiment là-haut ?
— Oui.
— Il y a des fantômes ?
— Peut-être.
— Vous les avez vus ?
— Non.
— Alors comment vous savez qu’il y en a ?
— Je ne sais pas s’il y en a.
— Mais vous venez de dire peut-être.
— C’est différent de oui.
Haru resta silencieux pendant trois secondes, ce qui sembla lui demander un effort considérable.
— Vous me montrerez le temple ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je ne te connais pas.
— Maintenant, si.
— Depuis cinq minutes.
— Ça suffit.
— Non.
Ils marchèrent encore un peu. Haru suivait Tatsuo sans y avoir été invité, sautant parfois sur les pierres qui bordaient le chemin.
— Vous lisez quoi comme livres ?
— Des mythes. Des pièces. Des récits de voyage.
— C’est quoi, votre préféré ?
Tatsuo réfléchit.
— Ça dépend des jours.
— Aujourd’hui ?
— Le Roi sans Couronne.
— Il se bat contre qui ?
— Personne.
Haru fit une grimace.
— Ça a l’air ennuyeux.
— Pas pour moi.
— Il fait quoi, alors ?
— Il apprend à connaître son peuple.
— Et après ?
— Il devient un meilleur roi.
— Donc il redevient roi ?
— Pour un temps.
— Je préfère les histoires avec des monstres.
— Il y en a aussi.
Haru retrouva immédiatement son enthousiasme.
— Dans votre temple ?
— Dans les livres.
— Vous me les lirez ?
Tatsuo ralentit légèrement.
— Je n’ai pas dit que tu pouvais venir.
— Mais vous n’avez pas dit non.
— Si.
— Avant que je demande pour les livres.
Tatsuo le regarda.
Haru lui adressa son sourire le plus innocent.
Une voix retentit au loin :
— Haru !
Le garçon sursauta.
Une femme se tenait à l’entrée d’une ruelle, les mains posées sur les hanches.
— Je dois partir.
— J’avais compris.
Haru recula de quelques pas.
— Je reviendrai demain !
— Ce n’est pas nécessaire.
— À demain, Tatsuo !
Il repartit en courant avant que Tatsuo puisse répondre. Sa mère l’attrapa par le col lorsqu’il arriva près d’elle, puis s’inclina vers Tatsuo en signe d’excuse.
Tatsuo lui rendit son salut.
Il termina ses dernières livraisons avant de reprendre le chemin du temple.
Le soleil commençait à disparaître derrière la montagne. Les pêcheurs rangeaient leurs filets, les marchands fermaient leurs étals et une fumée légère s’élevait des cheminées de Kazenami.
Lorsqu’il atteignit le temple, Tatsuo rangea sa hache près de la porte. Il alluma le brasero et prépara son unique repas de la journée : du riz, quelques légumes et un morceau de poisson séché.
Ensuite, il s’assit devant sa bibliothèque.
Sa main passa devant plusieurs couvertures avant de s’arrêter sur Le Roi sans Couronne. Il sortit l’ouvrage, l’ouvrit près de la fin et relut le passage où l’ancien souverain quittait sa ferme pour redescendre vers son peuple.
Dehors, le vent faisait doucement bouger les branches.
Tatsuo repensa à la question de Daigo.
Tu aurais fait quoi, à sa place ?
Il tourna la page sans y répondre.
Dans le village, Haru racontait probablement déjà à sa mère qu’il avait rencontré l’homme le plus fort de Kazenami. Meilin rangeait son bois près de la cheminée. Daigo éteignait lentement le feu de sa forge.
Une journée ordinaire venait de s’achever.
Le vent, lui, continuait de se lever.