Chapitre 8
Je ne pouvais clairement pas continuer sur cette lancée. J'avais réussi à m'asseoir à côté de lui et j'estimais qu'il n'était pas totalement indifférent suite à sa remarque juste après avoir accepté, trahissant une certaine forme d'intérêt.
Mais il fallait dire qu'il était très difficile à cerner. Même moi, princesse héritière du trône, j'avais du mal à comprendre cet homme. Trouver un moyen de le rallier à ma cause s'annonçait donc compliqué, car cela signifiait avant tout nouer une relation avec lui. Je savais d'instinct que le charme n'aurait aucun effet ; il n'avait pas l'air d'être le genre d'homme à se laisser séduire. Mais une idée me vint en tête. Celle d'utiliser ma position de princesse héritière. Je n'étais pas particulièrement encline à en abuser, cependant je pouvais très bien lui proposer de devenir mon garde du corps, moyennant une rémunération mensuelle.
Bien évidemment, cet arrangement ne serait qu'un prétexte pour apprendre à le connaître et envisager, le cas échéant, un changement de stratégie. Il n'en présentait pas moins un réel intérêt en matière de sécurité. Même au sein de l'académie Alexandris, des complots pouvaient se tramer. Entre les professeurs et les étudiants, des assassins avaient tout loisir de se dissimuler pour attenter à la vie de la princesse héritière ; je me devais donc d'être prudente.
Techniquement, embaucher un étudiant de première année comme garde du corps était la plus stupide des décisions. Mais je me rappelais encore l'information selon laquelle il pourrait être un mage de troisième rang… Si elle se vérifiait, il deviendrait très vite une force sur laquelle je pourrais compter. Et puis, je ne pouvais me défaire de l'idée qu'il dissimulait déjà une grande puissance. Le mental comptait énormément dans un combat, et de ce que j'avais pu voir, le sien était plus solide que celui de n'importe quel mage croisé jusqu'ici.
Une fois les cours terminés, je rentrai à mon dortoir. Dans une semaine, nous obtiendrions nos quartiers définitifs. On disait qu'ils seraient attribués selon notre classement à l'examen. Tout le monde savait que la philosophie du directeur reposait sur le mérite : plus vous étiez fort, mieux vous étiez traité. Bien évidemment, même les derniers du classement demeuraient mieux lotis que la plupart des roturiers vivant en pleine campagne.
Alors que je buvais tranquillement mon café en contemplant l'académie depuis la vue surélevée qu'offrait mon bureau, j'entendis trois coups nets à la porte. Je n'avais prévu aucune réunion ; ce devait donc être urgent. Je décidai de laisser entrer mon visiteur pour en savoir davantage.
— Entrez, dis-je d'un ton sec et imposant. Je me devais de faire preuve d'une autorité sans faille.
Un homme pénétra précipitamment dans la pièce, c'était le professeur Sturgis, l'un de mes enseignants les plus réputés, en charge de l'histoire de la magie.
— Monsieur le directeur, il faut absolument que je vous parle d'un étudiant que j'ai eu en cours cet après-midi… Il s'appelle Nathan, c'est un roturier. Pendant mon discours habituel sur l'importance d'une conduite irréprochable et l'introduction de mon cours sur l'ère du Chaos, cet élève s'est permis d'afficher un ennui manifeste. Et il s'est endormi, monsieur le directeur, en plein cours. Il avait déjà la même attitude quand j'expliquais l'importance de faire honneur au nom d'Alexandre… s'exprima le professeur Sturgis, visiblement agité.
Il était en effet assez singulier qu'un élève se comporte ainsi lorsqu'on évoquait le héros. Car c'en était un, un véritable. Tous les enfants l'admiraient et rêvaient de lui ressembler. Cela n'expliquait pourtant pas l'état du professeur. Il était certes très attaché à l'honneur du Néant, mais il ne se serait pas comporté ainsi pour un simple étudiant arrogant. À la limite, il m'aurait adressé une lettre officielle réclamant son renvoi — ce qui aurait très bien pu aboutir, l'académie Alexandris étant bâtie autour de l'identité du grand mage. Nous ne pouvions pas laisser un étudiant lui manquer à ce point de respect.
— Néanmoins… ce n'est pas cela le plus troublant, ni ce qui me pousse à venir vous en parler en personne. Lorsque je l'ai réveillé pour le réprimander, j'ai eu une impression étrange… on aurait dit qu'un monarque venait d'ouvrir les yeux. C'était très perturbant, mais l'espace d'une seconde, je me suis senti minuscule face à lui. Ne sauriez-vous pas s'il a des origines nobles, ou royales ? poursuivit-il, visiblement mal à l'aise, comme s'il revivait la scène en direct.
J'en fus profondément troublé. Un roturier, même parmi les plus arrogants, ne pouvait pas produire ce genre d'impression. La royauté possédait des manières qui n'appartenaient qu'aux plus puissants dirigeant d'une main de fer des populations entières. Mais quelle raison pousserait un membre éminent d'une quelconque famille royale à se faire passer pour un roturier, jusqu'à se constituer un dossier en béton ? Je ne voyais aucune explication à ce qu'avait ressenti ce professeur émérite.
— Écoutez, professeur Sturgis. Je comprends tout à fait votre trouble, et j'en prends note. Néanmoins, une impression ne vous autorise pas à vous présenter dans ce bureau sans y avoir été convié. Je retiens ce que vous m'avez dit sur cet étudiant, mais ne recommencez pas, répondis-je d'un ton sec.
Je ne pouvais pas le laisser agir à sa guise. Débarquer dans mon bureau sans passer par ma secrétaire n'était pas tolérable. J'étais un homme très occupé, et l'autoriser à une seule personne m'obligerait à l'autoriser à tous.
Sous le choc, il commença à reculer en s'inclinant légèrement.
— J'en suis profondément désolé, monsieur. Je n'aurais pas dû me permettre. La prochaine fois, je passerai par votre secrétaire. Puis-je disposer ? demanda-t-il, une légère panique dans la voix.
— Oui, allez-y, répondis-je fermement.
Une fois qu'il fut parti, je me laissai tomber dans mon fauteuil et pris une gorgée de mon café encore fumant. Je fermai doucement les yeux pour calmer mon esprit, puis j'appelai mon assistante.
Elle répondit aussitôt, totalement essoufflée. Je décidai de ne pas relever et lui posai directement ma question.
— Auriez-vous du nouveau concernant la tâche que je vous ai confiée ? Réunir des informations sur le passé d'un certain étudiant : Nathan.
— Eh bien, hm… monsieur, nous devrions disposer de l'ensemble des données d'ici deux semaines. Nous avons déjà tenté de prendre contact avec toutes les personnes potentiellement liées à son passé… mais aucune ne connaît l'existence d'un dénommé Nathan. De plus… les parents inscrits sur son dossier n'existent pas dans ce royaume. Nous avons pensé étendre les recherches à la nation entière, en particulier dans les cercles nobles. Le cas échéant, nous chercherons sa trace dans les autres nations, répondit-elle avec une expression des plus troublées.
J'en restai bouche bée devant la tournure des événements… Ce Nathan n'était pas normal. Le choix de mon assistante de fouiller du côté des cercles nobles me paraissait judicieux. Si l'on suivait l'intuition du professeur Sturgis, tout menait vers une origine digne de la haute noblesse, voire de la royauté. Peut-être même un fils caché du roi ?
Quoi qu'il en soit, cette affaire devrait attendre mon retour du palais royal. Le roi avait apparemment besoin de moi pour une question urgente concernant la guerre à venir. Mais je comptais être direct avec Sa Majesté ; je ne participerais plus aux guerres, et je souhaitais que les étudiants de mon académie ne soient pas contraints d'y prendre part. J'avais beau favoriser une éducation fondée sur la rivalité et la liberté la plus totale, je préférais leur épargner l'horreur des combats.
— Bien. Je compte trouver votre compte rendu sur mon bureau le lendemain de ma visite au palais royal. Ai-je été clair ? ordonnai-je avec fermeté.
— O-oui, monsieur ! Ce sera fait selon votre volonté ! répliqua presque instantanément la jeune femme, avant de repartir.
Je demeurai dans mon bureau, cherchant à comprendre pourquoi un membre d'une quelconque famille royale voudrait se faire admettre comme simple roturier dans la plus grande académie de magie du continent.
Je me réveillai le lendemain et me préparai pour les cours de la journée. Mais avant cela, je me devais d'aborder celui sur qui j'avais jeté mon dévolu. Il me le fallait dans mon camp, et ce jour-là marquerait la première étape de mon plan : le faire entrer à mon service comme garde du corps.
En sortant sur le campus, j'aperçus non loin de moi, de dos, une silhouette aux emblématiques cheveux noirs coiffés en chignon. Je me précipitai pour arriver à sa hauteur.
— Nathan ! Il faut absolument que je te parle. J'ai une offre à te proposer, et tu ne pourras certainement pas la refuser ! déclarai-je fermement, une détermination sans faille dans le regard.