Chapitre 7
En face de moi se tenaient de nouvelles têtes. C'étaient les nouveaux étudiants d'Alexandris, et je me devais de prononcer un grand discours pour l'occasion.
Au fil des années, j'avais rencontré bien des types d'étudiants… des nobles jusqu'aux roturiers imbus de leur soi-disant talent, en passant par la majorité, qui n'était guère sûre d'elle. Il me revenait de leur rappeler à tous ce que signifiait être admis dans cette académie : nous portions l'honneur du nom d'Alexandre. Et j'imaginais bien évidemment que personne n'oserait déshonorer ce grand homme. Je pris donc une voix assez forte pour être entendu de tous, et je commençai à parler.
— Enchanté, nouveaux étudiants d'Alexandris. J'attends de vous un comportement irréprochable : vous portez le nom d'Alexandre lui-même, alors ne faites pas honte au Néant. Je serai votre professeur d'histoire de la magie durant ce semestre, et je vous préviens simplement : si vous ne souhaitez pas suivre ce cours, vous pouvez partir, je ne vous noterai pas absents. L'histoire de la magie est une matière capitale ; elle sert à éviter que nous répétions les erreurs de nos prédécesseurs. Maintenant que c'est clair, passons au premier chapitre : l'ère du Chaos.
Une fois mon discours achevé, je pus voir tous les visages rivés sur le mien. Beaucoup portaient un regard affermi ; ils semblaient prendre la mesure de ce que représentait un tel nom. Une seule chose me fit tiquer : dans le lot, un jeune homme aux longs cheveux noirs de jais, soigneusement coiffés en chignon et doté d'yeux rappelant l'abîme, n'avait pas la même expression que les autres. S'il fallait la décrire, je parlerais d'un ennui profond. Qui était-il, pour ne pas même réagir au nom d'Alexandre ? Je ne comprenais pas cette attitude : cet homme était le modèle de tous. Pourquoi le devoir de porter honneur à son nom l'ennuyait-il à ce point ?
Je ne pouvais pas perdre contenance face à un étudiant aussi irrespectueux ; je décidai donc de passer outre et j'entamai le cours.
— Tout d'abord, nous aborderons ce que nous appelons aujourd'hui l'ère du Chaos. C'est l'époque à laquelle vécut Alexandre, le grand mage que nous connaissons tous. En ce temps-là, la hiérarchie qui nous est familière n'existait pas : les divinités, les neuf rangs séparant chaque plan, les entités… rien de tout cela n'avait cours. Et par-dessus le marché, quiconque était considéré comme faible mourait. La paix dont nous jouissons, celle qui nous permet d'évoluer en toute sécurité, n'était alors qu'une chimère.
Une demi-heure passa ainsi, durant laquelle j'interrogeai divers étudiants sur des notions historiques : la grande bataille finale opposant le Néant au Chaos — celle au cours de laquelle le premier parvint à tuer le second — ou encore l'après-guerre, quand Alexandre prit le pouvoir en main et instaura la hiérarchie que nous connaissons encore. Mais au milieu de cette foule d'élèves, un étudiant s'était assoupi… le même qui affichait cet ennui quand j'évoquais l'honneur dû au grand mage. C'était un manque de respect immense, et je ne pouvais pas laisser passer ça.
Il fallait dire que cela faisait plaisir de voir les gens clamer votre nom et vous idolâtrer. Mais en même temps, c'était lassant… c'était toujours la même chose. On vous craignait, on vous plaçait sur un piédestal, on vous couvrait de légendes à moitié fausses ou totalement exagérées. Voilà où était le problème : ce mur entre eux et moi ne faisait que croître. Même là-bas, sur le plan originel, les entités les plus puissantes qui existent me vénéraient comme une sorte de dieu vivant. Au départ, ce genre de pouvoir peut vous griser ; à la longue, il devient un poison dont vous aimeriez vous débarrasser.
Une seule personne, à mes yeux, méritait le nom d'ami : le Chaos. Bien que nous ayons été ennemis autrefois. Beaucoup racontent dans leurs légendes qu'il a péri lors de la bataille finale, et il faut reconnaître qu'ils ont toutes les raisons de le croire. J'avais atteint un niveau de puissance jamais égalé ; si j'avais voulu le tuer, il ne serait plus de ce monde. S'il ne s'était pas jeté à genoux en suppliant de me servir à jamais, je crois que je l'aurais achevé. Toujours est-il qu'il s'était bien assagi, et qu'il m'aidait désormais à maintenir l'équilibre de l'Univers. Il commençait même à y prendre goût, lui qui autrefois ne jurait que par la mort, la dévastation et le désespoir.
Cela durait maintenant depuis trente minutes, et mes paupières se faisaient lourdes… Écouter de telles absurdités si longtemps était surtout épuisant. Je m'assoupis donc tranquillement au beau milieu de ce cours interminable.
Je décidai alors d'abattre une main sur le bureau et de hausser fortement la voix, dans le seul but de réveiller cet insolent qui dormait en plein milieu de mon cours.
— Assez ! Étudiant Nathan, réveillez-vous ! Votre manque de respect n'a que trop duré ; si mon cours ne vous intéresse pas, vous n'avez qu'à partir ! J'en parlerai moi-même au directeur. Nous ne pouvons tolérer une attitude qui fait honte au nom du Néant.
Comme il fallait s'y attendre, toute la salle se retourna vers l'étudiant. Lui s'éveillait peu à peu ; son regard croisa le mien et… j'ai honte de le dire, mais je me sentis minuscule. Je n'avais plus l'impression de faire face à un adolescent de dix-sept ans à peine, mais à un monarque qu'on venait de déranger dans sa sieste.
Tandis que mes yeux plongeaient dans l'abîme, je ne pus m'empêcher de trembler. Même le directeur de cette académie, une divinité de second rang, ne m'avait jamais inspiré une impression aussi désagréable. Puis, aussi vite qu'elle était venue, la sensation disparut. L'étudiant — ou plutôt le monarque que j'avais entrevu un instant plus tôt — s'excusa alors publiquement.
— Je vous prie de m'excuser, professeur. Il est vrai que mon attitude n'était pas des plus exemplaires. Je vais prendre congé, et j'assumerai n'importe quelle sanction à mon encontre.
J'en restai stupéfait… Un étudiant de son âge aurait supplié, imploré mon pardon, ou cherché des excuses du côté d'un manque de sommeil. Lui, non. Il s'excusait sincèrement, sans chercher le moins du monde à esquiver la sanction ; il était prêt à assumer ses torts. J'en étais bouche bée. Puis il se leva et quitta la salle, tout cela avec une grâce infinie. J'en parlerais tout de même au directeur, mais il fallait surtout le garder à l'œil : un roturier doté de manières dignes de la royauté, ce n'était absolument pas normal. Son passé ne correspondait pas à son attitude.
Totalement plongée dans le cours, absorbée par les paroles du professeur Sturgis, je ne m'étais pas aperçue que mon voisin de table, ce mystérieux roturier, s'était assoupi.
Je ne le remarquai qu'au moment où le professeur s'interrompit net pour le réprimander vertement.
Lorsque Nathan s'éveilla, je vis le teint du professeur Sturgis pâlir à l'extrême l'espace d'une seconde ; il se mit à trembler étrangement, comme s'il venait d'avoir la frayeur de sa vie. Pour comprendre sa réaction, je me tournai vers le garçon assis à côté de moi — et j'aperçus, le temps d'un battement de cils, cette posture majestueuse. Cela ne dura qu'un instant, avant qu'il ne se lève pour s'excuser publiquement. Je me devais d'enquêter plus en profondeur sur ses origines… Était-il le prince d'un royaume déchu ? Le seul qui me venait à l'esprit était Kaendria, mais cela paraissait impossible : toute la famille royale avait été exécutée.
Il s'excusa platement, sans chercher la moindre échappatoire, puis quitta l'amphithéâtre sans un regard en arrière.
C'était officiel : il m'intéressait un peu plus chaque jour. Cette prestance, cette humilité, et le fait qu'il assume ses actes jusqu'au bout me confirmaient que c'était la personne qu'il me fallait.