Chapitre 9
Alors que je traversais le campus de bon matin pour me rendre au premier cours de la journée, je ne pus m'empêcher de ressasser le passé. Cette époque où je ne cessais de tuer, de fuir et de survivre… Elle me rappelait à quel point j'avais pu être faible. Et pourtant, cette faiblesse me manquait.
Tout à coup, une jeune femme m'accosta sans prévenir. Il s'agissait de la princesse héritière du royaume, qui avait apparemment décidé de s'intéresser à moi. Je ne pus que soupirer devant cette soudaine attention, moi qui souhaitais passer pour quelqu'un de banal… Ce plan-là avait visiblement échoué. Ce n'était pas si grave : tant qu'on ne me situait pas trop haut, je pouvais bien accepter de passer pour un prodige.
— Nathan ! Il faut absolument que je te parle. J'ai une offre à te proposer, et tu ne pourras certainement pas la refuser ! lança Séraphina, le regard empli de détermination.
Je sentais déjà les ennuis arriver. Une telle offre, venant d'une princesse, ne pouvait signifier que davantage d'attention ; je serais très probablement contraint de prendre part à la politique de ce royaume sans même m'en rendre compte. Or je me devais de rester parfaitement impartial : si cette nation venait un jour à ouvrir une brèche dans l'équilibre de l'Univers, je l'anéantirais sans état d'âme — même si ce genre de tâche revenait le plus souvent à une entité de premier rang. L'intervention du Néant pour un simple royaume humain aurait été légèrement disproportionnée.
— Oui ? Que me voulez-vous ? répondis-je après un léger soupir d'exaspération.
— Je vais être honnête : je souhaite que tu deviennes mon garde du corps. Comme tu le sais sûrement, je suis la princesse héritière de ce royaume. En tant que telle, je suis régulièrement la cible de tentatives d'assassinat. Voilà pourquoi je veux te recruter. Bien évidemment, tu percevras un salaire de mille pièces d'or par mois, déclara-t-elle avec une assurance digne de son rang.
Je soupirai de lassitude et la regardai droit dans les yeux.
— Je m'en doutais. Néanmoins, ne pensez-vous pas m'accorder votre confiance un peu trop vite ? D'une part, je ne suis qu'un roturier, dépourvu de la force nécessaire pour vous protéger ; d'autre part, je pourrais très bien être un assassin envoyé par une nation étrangère. Avez-vous bien réfléchi à votre demande ? demandai-je calmement.
Je ne pouvais pas laisser cette enfant croire qu'il serait possible de rallier le Néant à sa cause. Après tout, je demeurais un être purement impar— hein… attendez. Je m'étais pourtant promis de vivre une vie normale, loin de mon ancienne identité. Et voilà que je cherchais des excuses en m'appuyant précisément sur ce que j'avais juré d'abandonner. Je ne pouvais pas continuer ainsi : à force de tout ramener à l'impartialité, jamais je ne redeviendrais humain. Je pouvais bien me permettre ce caprice, une fois dans mon existence.
Séraphina parut quelque peu décontenancée, mais elle ne se laissa pas abattre. Avec la même intensité dans le regard, elle me répondit :
— Je sais que tu caches ta force. J'ignore jusqu'où elle va exactement, mais tu es au minimum de troisième rang ; inutile de le nier. Et puis, si tu étais réellement un assassin, tu ne chercherais pas à m'éviter : tu profiterais de cette occasion pour te rapprocher de moi et accomplir ta mission, ajouta-t-elle avec un grand sourire.
Moi qui croyais les nobles complaisants, au vu de tout ce que j'avais pu observer, j'étais honnêtement surpris. Elle avait l'étoffe d'une reine. Elle savait évaluer correctement la valeur d'une personne : elle avait su trouver en moi, simple roturier de nom, quelque chose d'inestimable, et nos différences de statut ne semblaient pas l'embarrasser le moins du monde. La suivre me permettrait peut-être de me détacher peu à peu de ma véritable identité, mais je me devais de peser les conséquences de mes actes.
— Écoutez, je veux bien réfléchir à votre proposition. Si vous acceptez de me laisser un mois, je pourrai vous fournir une réponse d'ici là.
Il n'avait pas accepté ma proposition, certes, mais il ne l'avait pas refusée non plus. Je devais avouer que je m'attendais à un refus, vu l'attitude froide et indifférente qu'il affichait en permanence. Mieux valait sans doute lui laisser le temps de réfléchir : je ne voulais surtout pas le brusquer et essuyer un refus définitif.
— Eh bien, je peux te laisser le temps d'y réfléchir. Mais sache que si le salaire est ce qui pose problème, il reste négociable, répondis-je sans me départir de mon sourire.
— Bien. Sur ce, je vais vous laisser, dit-il avant de reprendre son chemin, sans m'accorder un regard de plus.
Le faire changer de comportement s'annonçait difficile, mais je ne pouvais pas me permettre d'abandonner. Je poursuivis donc ma route vers l'amphithéâtre pour le cours de la matinée.
Deux semaines passèrent ainsi.
Nous nous dirigions vers la zone réservée à l'accueil des partenaires de l'académie Alexandris. C'était le jour tant attendu : celui où nous massacrerions chaque étudiant, et où nous porterions enfin un coup majeur à notre pire ennemi, Edmond de Stellar.
En pénétrant sur le campus est, nous nous mîmes à sourire devant ce que nous nous apprêtions à faire. L'homme aux cheveux d'un rouge flamboyant, à mes côtés, se léchait déjà les lèvres d'excitation pure. Il s'appelait Luc, et il vouait un véritable culte aux massacres, lui-même spécialisé dans les sorts de destruction de grande ampleur.
Une fois parvenus au centre du campus est, nous lançâmes l'attaque par une magie de neuvième rang nommée Brasier infernal. Ce sort faisait exploser toute une zone en libérant des flammes qui ne s'éteignaient jamais, à moins qu'un sort plus puissant ne vienne les étouffer. Or, comme il n'y avait aucune divinité dans cette académie, personne n'était en mesure d'y mettre un terme.
KABOOM !!
D'un coup, la zone entière se changea en une mer de flammes incandescentes. Les hurlements de douleur de centaines d'étudiants agonisants parvinrent à mes oreilles. Ces cris ne me plaisaient guère, mais je n'avais pas le choix. NOUS n'avions pas le choix. C'était une étape nécessaire sur le chemin de notre vengeance.
Nous étions à l'amphithéâtre B, sur le campus ouest, lorsque nous entendîmes une énorme explosion au loin. Tout le monde se mit aussitôt à s'agiter, à gesticuler, à chercher la sortie. Le professeur ne parvenait plus à maintenir ses élèves en place ; tous tentaient de fuir l'amphithéâtre, et Alexandris tout entière. Après tout… tout le monde a peur de mourir.
Bien évidemment, je savais que cela arriverait. Ils avaient beau se montrer discrets et dissimuler leur neuvième rang, ils ne pouvaient rien me cacher. J'aurais pu empêcher tout cela ; seulement, qu'il y ait des morts ou non m'importait assez peu. Tout ce qui comptait, c'était que mon identité ne soit pas révélée.
Je pouvais paraître froid, mais je ne comptais pas non plus laisser mourir l'ensemble des personnes présentes. Je n'étais pas du genre à me mêler des conflits entre humains ; en revanche, maintenant que ma nouvelle vie au sein de cette académie était menacée, je ne pouvais pas rester les bras croisés. Je me levai donc sans hâte et sortis de l'amphithéâtre. Passer entre les mailles du filet fut simple dans la panique générale — et je comptais bien me servir de cette panique pour régler la situation incognito.
Tandis que Luc riait si fort à mes côtés qu'il m'en brisait les tympans, le monde autour de nous n'était plus qu'une mer de flammes. Nous étions sept. Sept mages de neuvième rang, occupés à tuer chaque individu encore en vie. Des cadavres jonchaient le sol à nos pieds ; certains avaient les membres sectionnés, d'autres la chair brûlée, d'autres encore avaient été décapités.
Ce spectacle d'horreur serait celui qui nous ferait connaître. Nous étions les plus puissants, et personne ne pouvait nous arrêter. Nous attendions d'ailleurs que les deux professeurs de neuvième rang se décident à venir sur place.
Sept mages de neuvième rang contre deux : autant dire que la victoire nous était acquise. Mais nous préférions prendre notre temps et nous assurer d'éliminer quiconque pourrait nous poser problème.
Soudain, des bruits de pas se firent entendre derrière nous. Je me retournai et vis un étudiant qui marchait dans les flammes sans que celles-ci ne lui fassent le moindre mal. Ses longs cheveux noirs attachés en chignon semblaient ignorer les braises qui lui tombaient dessus. Et le plus troublant, c'étaient ses yeux… ou plutôt, devrais-je dire, l'abîme.
Mais le plus déstabilisant restait la situation elle-même. Autour de nous, les flammes rongeaient chaque corps, chaque parcelle de terre sur des kilomètres à la ronde. Et lui, ce simple étudiant, avançait là comme s'il se promenait, jetant sur cette scène macabre un regard totalement indifférent.