Chapitre 6
J'étais assis là, autour d'une table, avec six autres personnes. Chacune d'elles était un mage de neuvième rang ayant échoué à atteindre l'ascension. Et chacun d'entre nous détestait un seul et même individu : le directeur de l'académie de magie d'Alexandris, Edmond de Stellar.
Nous étions tous originaires de Kaendria, et jamais nous n'oublierions le jour où ce monstre avait commis un massacre en plein champ de bataille. Notre patrie avait été annihilée par cet homme, purement et simplement. J'avais perdu mon frère aîné lors de l'affrontement final… Je ne pourrais jamais le lui pardonner.
Nous étions tous dans une situation similaire : des âmes brisées, condamnées par leur faiblesse à regarder leur pire ennemi grandir de jour en jour. Nous ne pouvions pas le laisser s'en tirer ainsi. Alors, puisque nous n'étions pas assez forts pour l'abattre, lui, nous détruirions sa plus grande œuvre : l'académie Alexandris. Voir la majorité de ses étudiants morts finirait par le briser — et nous voulions le briser entièrement, au point qu'il ne puisse plus jamais se relever.
— Bien, messieurs. Le plan est enfin prêt. Nous avons réussi à nous faire enregistrer comme marchands affiliés à Alexandris ; nous pouvons donc nous y infiltrer sans difficulté. La première étape débutera dans deux semaines, à exactement sept heures. annonçai-je d'une voix grave.
Je ne pouvais tout simplement pas laisser passer cette chance d'atteindre ce monstre.
— Oui, nous sommes fin prêts à mettre le plan à exécution. Cet enfoiré ne sera même pas dans l'enceinte de l'académie ce jour-là : il est convié au palais royal. Et quand bien même tous les professeurs se dresseraient contre nous, ils ne pourraient rien faire. Ils n'ont que deux mages de neuvième rang ; nous sommes sept, ajouta un autre convive, dont les cheveux brillaient d'un rouge sanglant.
Cet homme était à l'origine du plan. Il voulait massacrer les étudiants d'Edmond comme celui-ci avait massacré les soldats de Kaendria. Nous étions donc prêts à lui faire payer tout le mal qu'il nous avait fait subir.
Après le cours de la matinée, nous en avions un second l'après-midi, dans le même amphithéâtre. Mais cette fois, il s'agissait d'histoire de la magie. J'étais presque certaine que l'ère du Chaos serait abordée : le professeur responsable de cette matière était un fervent adorateur du Néant. On racontait même qu'il avait consacré sa thèse à cette période, celle où le nom d'Alexandre s'était fait connaître.
Il fallait dire qu'il n'y avait rien d'anormal à vouer un tel culte à cet homme. C'était lui qui nous avait permis, à nous autres, de vivre en liberté sans craindre de mourir du jour au lendemain. Bien évidemment, certains s'opposaient à la paix qu'avait instaurée le Néant, critiquant vivement le manque de liberté laissé aux plus puissants. Les divinités ne pouvaient en effet causer de dégâts majeurs sur le plan des mortels sans qu'une des entités, placées sous le service direct du Néant, n'intervienne pour rétablir la situation.
Quoi qu'il en soit, j'avais prévu d'éviter de m'asseoir en premier. Je comptais attendre que Nathan choisisse sa place pour m'installer à ses côtés. Je ne pouvais tout de même pas lui annoncer de vive voix que je cherchais à me rapprocher de lui pour en faire un outil politique : cela l'aurait fait fuir et aurait ruiné toutes mes chances. Et puis, ce n'était pas uniquement pour des raisons politiques que je l'approchais. Il m'intriguait énormément.
Lorsque je le vis s'asseoir vers le fond, comme lors du cours du matin, je décidai de lui emboîter le pas et — en lui adressant mon plus beau sourire — de lui demander si la place à côté de lui était libre.
— Bonjour, Nathan. Je me demandais si la place à côté de la tienne était libre.
Nathan me regarda. Malgré sa beauté enivrante, il fallait dire que cela faisait mal de ne jamais le voir sourire ; il n'avait pas montré la moindre expression depuis ce matin.
— Oui, bien évidemment, je vous en prie, répondit-il machinalement.
Puis, alors que je m'attendais à ce qu'il m'ignore, son regard s'attarda sur moi une seconde de plus.
— Vous êtes différente des autres nobles que j'ai pu rencontrer. Tant que vous resterez vous-même, vous progresserez inévitablement.
Sur ces mots, il détourna les yeux vers l'estrade, là où le professeur devait bientôt apparaître. J'en restai bouche bée… Que voulait-il dire par « rester moi-même » ? Et surtout, il était frustrant qu'une personne de mon âge me regarde comme on regarde un enfant. Son comportement et ses paroles n'avaient rien à voir avec ses dix-sept ans. Pouvait-il être une divinité ayant connu l'ascension à cet âge ? Non, la théorie était ridicule : il n'avait jamais existé d'être ayant atteint ne serait-ce que le cinquième rang à dix-sept ans. Alors l'ascension, n'en parlons pas.
Je trouvais néanmoins que sa façon d'agir, de parler et de se mouvoir trahissait une maturité extrême. Je me demandais vraiment ce qu'il avait pu vivre pour l'acquérir si tôt. Cela dit, ce n'était pas pour me déplaire : j'aime les gens réfléchis, et il en avait tout l'air.
Je m'assis donc à côté de lui et ouvris mon carnet, prête à prendre des notes dès l'arrivée du professeur. Il fallait dire que j'avais moi aussi très hâte d'entamer un chapitre consacré à Alexandre. C'était, après tout, mon personnage historique préféré. Enfant, je rêvais de pouvoir le rencontrer en personne pour lui poser tout un tas de questions — mais il fallait bien se faire à l'idée que c'était peine perdue.
Alors que je rêvassais, le professeur Sturgis arriva et monta sur l'estrade. Il portait une veste de cuir brun, le regard acéré et la carrure assez fine. L'âge commençait à le gagner, et ses rides le trahissaient. Il leva les yeux sur l'ensemble des étudiants et parla d'une voix forte, pour être entendu de tous.
— Enchanté, nouveaux étudiants d'Alexandris. J'attends de vous un comportement irréprochable : vous portez le nom d'Alexandre lui-même, alors ne faites pas honte au Néant. Je serai votre professeur d'histoire de la magie durant ce semestre, et je vous préviens simplement : si vous ne souhaitez pas suivre ce cours, vous pouvez partir, je ne vous noterai pas absents. L'histoire de la magie est une matière capitale ; elle sert à éviter que nous répétions les erreurs de nos prédécesseurs. Maintenant que c'est clair, passons au premier chapitre : l'ère du Chaos.
Après ce discours, tous les yeux étaient braqués sur le professeur Sturgis. Nous attendions le début de son cours avec impatience.