Chapitre 5
Je buvais tranquillement un café en parcourant les divers rapports posés sur mon bureau. L'un d'eux retint mon attention plus longtemps que nécessaire : Nathan.
C'était le nom de l'étudiant qui aurait, paraît-il, détruit la pierre d'évaluation sans afficher le moindre résultat. Un phénomène des plus inhabituels, mais qui laissait place à une hypothèse simple : il serait le seul individu de l'Univers dépourvu de mana. Cette information à elle seule rendait sa présence dans cet établissement ridicule… mais le pire venait ensuite.
Le rapport indiquait que, lors de la seconde épreuve, il avait fait preuve d'une aisance presque surnaturelle dans l'utilisation de la magie, parvenant à lancer une boule de feu — un sort de premier rang, donc rien de particulièrement impressionnant — sans le moindre temps d'incantation, ni même de réflexion. J'en étais évidemment capable moi aussi, mais uniquement parce que j'étais une divinité de second rang : la concentration nécessaire au lancement d'un sort aussi simple avait cessé d'être un problème pour moi depuis bien longtemps.
Or nous parlions d'un étudiant de dix-sept ans à peine, pas d'un mage vétéran. Qu'il ait pu atteindre le rang divin si jeune n'avait aucun sens ; le cas échéant, il serait répertorié comme le plus grand talent de l'Univers. Une autre hypothèse me paraissait bien plus réaliste : il avait dissimulé un artéfact lui permettant de simuler le lancement d'un sort de premier rang.
Un artéfact est un objet quelconque sur lequel un cercle magique a été gravé. Ce qui rendait cette technologie si pratique, c'était qu'elle ne nécessitait pas le mana de son propriétaire pour fonctionner : elle s'alimentait seule, grâce au mana ambiant.
Cette théorie elle-même perdait toutefois de sa consistance dès qu'on considérait le profil du garçon : un roturier. Jamais le bas-peuple n'aurait eu les moyens d'acheter un artéfact, ni même d'en fabriquer un, la gravure d'un cercle exigeant à la fois un savoir et un matériel très particuliers.
Cependant, à bien y repenser, les plus grands prodiges de ce monde avaient toujours montré une aisance surnaturelle avec la magie. Il pouvait donc n'être qu'un prodige, ayant peut-être atteint le troisième rang. Si tel était le cas, il serait avisé de le garder à l'œil pour l'instant. Mais mon instinct me soufflait qu'il fallait creuser du côté de ses origines pour mieux le cerner.
— Assistante.
J'appelai ma secrétaire, une jeune femme d'origine roturière qui s'était révélée être un prodige ayant atteint le cinquième rang à seulement vingt-cinq ans.
— Oui, monsieur, que souhaitez-vous ? répondit-elle presque immédiatement.
— J'aimerais vous confier une tâche : creuser dans le passé d'un nouvel étudiant, un certain Nathan. Je souhaite confirmer les informations de son dossier. S'il s'avère être réellement un roturier, je serai peut-être intéressé à l'idée de le prendre comme disciple.
— Bien, monsieur. Je m'en occupe, affirma-t-elle avec une légère révérence, avant de quitter le bureau pour se mettre au travail.
Je m'enfonçai alors dans mon fauteuil, contemplant le plafond d'un air pensif. Il semblait que cette année s'annonçait intéressante : la princesse héritière, l'un des plus grands prodiges que le royaume ait portés depuis des siècles, venait de rejoindre l'académie, et voilà que nous comptions dans la même promotion un roturier qui pourrait bien se révéler plus talentueux encore que Son Altesse. Je souris en pensant à voix haute.
— Alexandre… peut-être que l'un de ces étudiants réussira un jour l'exploit de vous rencontrer sur le plan originel. J'ai perdu tout espoir de croiser la légende, mais je crois en la nouvelle génération.
Lorsque la fin du cours retentit, la plupart des étudiants quittèrent l'amphithéâtre comme s'ils venaient d'être libérés de prison. Le reste de la séance s'était déroulé sans encombre, même si Nathan, ce fameux roturier énigmatique, n'avait pas changé d'attitude d'un poil. Il paraissait simplement s'ennuyer, comme si rien de ce qu'il entendait n'avait le moindre sens à ses yeux.
Je me remémorai alors un fragment de sa phrase : « S'il fallait résumer le procédé, ce serait davantage un échange. » Cela signifiait qu'il défendait une théorie différente de celles admises… Certes, la crédibilité penchait du côté du professeur, puisque tous les théoriciens s'accordaient sur la définition officielle. Je ne pouvais pourtant pas m'empêcher d'être troublée par ses paroles. Mon instinct me disait qu'il n'avait pas tort ; au contraire, cela sonnait juste. Mais il manquait des détails. Un échange avec qui, avec quoi ? Je sentais que sa remarque n'était que la pointe d'une théorie bien plus vaste. Le problème, c'était que la parole d'un étudiant incapable de fournir la moindre preuve pesait moins lourd que celle des centaines de théoriciens qui, à travers les âges, avaient consacré leur vie entière à la question.
Pendant que je réfléchissais, il était déjà sur le départ, franchissant l'immense porte de l'amphithéâtre. Je décidai de le suivre, dans l'espoir de l'approcher subtilement. Je me devais d'en apprendre davantage sur lui ; il en allait de mon devoir de princesse héritière.
Alors que je lui emboîtais le pas, je le vis se faire arrêter par trois étudiants — trois nobles issus d'une maison peu influente. J'entendais très clairement ce qu'ils lui disaient.
— Eh, le sauvage. Alors comme ça, on veut faire le malin en inventant une théorie tout droit sortie de sa tête ? Tu devrais te couper les cheveux, tu serais bien plus présentable. Après tout, un roturier tel que toi devrait faire de son mieux pour établir des relations avec la haute noblesse, dit le plus grand des trois. Il semblait être leur chef.
Tandis que ses acolytes ricanaient pour l'appuyer, l'un d'eux parut vouloir attraper directement la chevelure de Nathan, sans doute pour défaire son chignon et le trancher d'un sort de vent mineur. Mais avant que sa main ne l'atteigne, ses yeux s'écarquillèrent de terreur en croisant ceux du roturier.
Je ne pouvais pas accepter que ce roturier ait fait le malin dès le premier jour. Contredire un professeur en face, et se comporter comme s'il n'avait aucun tort ! Je ne pouvais pas laisser passer ça. D'autant que ce sauvage se promenait avec des cheveux d'une telle longueur ! On y voyait très clairement un manque sévère d'entretien. Les cheveux, ça se coupait ! Seules les femmes avaient le droit de les porter longs ; il était donc tout à fait normal que je l'aide à se mettre au goût du jour.
Je me tenais prêt à défaire son chignon et à m'occuper personnellement de sa coupe, afin qu'il comprenne ce qu'il en coûtait de vouloir faire de l'ombre à la noblesse. Et puis, je le faisais aussi pour lui ! Il me remercierait plus tard, quand il pourrait tisser plus facilement des liens avec les grandes maisons. Le rendre plus humble et plus présentable était l'une des missions que je m'étais données.
Mais alors que je m'apprêtais à toucher ses cheveux, je me figeai de terreur. J'avais l'impression que l'abîme me regardait. Et lorsque je soutins ce regard, je n'y trouvai aucune trace de ma propre existence ; je n'étais rien face à lui. Je sentis alors, avec une certitude glacée, que je pouvais mourir à tout instant. Je m'étais trompé sur un point : cet homme n'était pas humain. C'était un monstre à forme humaine.
Je me ravisai et me tournai vers Peter de Zarch, celui qu'on pouvait considérer comme notre chef. Il venait d'une maison bien plus puissante que la nôtre, et nous le suivions dans la ferme intention d'obtenir ses faveurs. Mais je ne pouvais pas le laisser continuer… Nous n'avions rien à gagner à provoquer ce monstre, et j'avais la conviction profonde que nous ne pouvions absolument rien contre lui.
Alors que je cherchais un moyen de l'empêcher d'aller plus loin, je remarquai que Peter lui-même commençait à s'irriter du manque de réaction de l'individu qui nous faisait face.
— Veuillez m'excuser du comportement dont j'ai fait preuve pendant ce cours. Sur ce, je vous souhaite une bonne journée, répondit Nathan d'un ton monotone, avant de se retourner et de partir.
Je sentis que Peter s'apprêtait à le rattraper. Je le comprenais, après tout : il ne pouvait pas se laisser ignorer par un roturier, lui, noble de la fière maison Zarch. Mais il soupira soudain et marmonna simplement :
— Trop bizarre, ce type. Il me donne la chair de poule. Il ne mérite pas mon attention.
On aurait dit que j'étais le seul à avoir éprouvé cette sensation de mort imminente… J'étais peut-être un peu trop sensible.