Chapitre 4
Chaque année, c'était la même chose : des nobles beaucoup trop sûrs d'eux alors qu'ils ne connaissaient rien à la magie, et des roturiers qui n'y avaient jamais touché de leur vie et se faisaient persécuter au point de finir par lui tourner le dos.
En tant que professeur de théorie magique, je n'étais pourtant pas ignorant des dérives qui pouvaient survenir au sein d'Alexandris. Mais je ne pouvais rien y faire. C'était l'un des ordres du directeur de l'établissement : laisser les étudiants vivre leur vie, encourager les rivalités et les laisser grandir en se confrontant à autrui.
Il fallait dire que cet homme était le plus puissant qui existe sur le plan des mortels ; après tout, il était une divinité de deuxième rang. Pour nous, simples humains, il représentait un modèle. Il avait autrefois été un grand prodige de la magie, et l'on racontait même qu'il avait participé à la grande guerre opposant le royaume de Nihilsit à l'ancien royaume de Kaendria. Durant ce conflit, il aurait perdu de nombreux proches avant de causer un massacre, atteignant l'ascension à la toute fin des combats — ce qui lui avait offert la jeunesse éternelle.
Sa philosophie d'enseignement se résumait à une liberté totale laissée aux étudiants — hormis le meurtre, bien évidemment. Je trouvais cette façon de voir les choses extrêmement imprudente : ce serait une grande perte qu'un prodige exceptionnel né roturier finisse par quitter le monde de la magie, chassé par la haine des nobles. Certes, le scénario restait peu probable ; les roturiers que l'on pouvait qualifier de prodiges avaient généralement vécu bien plus de choses que n'importe quel noble de leur âge, et possédaient une force de caractère supérieure à celle de la majorité des étudiants.
Ce désaccord sur nos manières d'enseigner mis à part, je respectais profondément le directeur. C'était aussi un bon ami, avec qui je discutais de magie autour d'une chope de bière, à la taverne proche de l'académie. Il fallait dire qu'il possédait une compréhension bien supérieure à la mienne, surtout lorsqu'il s'agissait de magie divine.
Alors que j'attendais les nouveaux étudiants dans l'immense amphithéâtre, je tapotais la table du bout des doigts, trahissant clairement mon impatience. Le premier cours de l'année était toujours ennuyeux : c'était là qu'il fallait remettre la plupart d'entre eux à leur place.
Puis un brouhaha envahit la salle, laissant entrer une bonne centaine d'étudiants vêtus de l'uniforme blanc à rayures dorées, arborant de fiers symboles teintés d'un bleu profond. Parmi eux, je distinguai notamment la princesse héritière du royaume, qui avançait avec assurance et s'installa vers les premiers rangs. Ses longs cheveux blonds, soigneusement coiffés, tombaient dans son dos. Son expression était neutre, ne trahissant qu'une indifférence notoire envers les autres étudiants, qu'elle ne trouvait visiblement pas intéressants. Je remarquai néanmoins qu'elle cherchait discrètement quelqu'un du regard… Cela signifiait donc que quelqu'un, dans cette promotion, avait réussi à intéresser Son Altesse elle-même. Cette personne devait être sacrément impressionnante pour réussir là où avaient échoué bon nombre de mages de septième ou huitième rang appartenant à la cour royale.
Alors que le cours allait commencer, un individu entra calmement dans la salle. Sa longue chevelure, d'un noir rappelant l'abîme, était attachée en chignon ; ses yeux portaient exactement la même couleur. Son uniforme épousait si bien sa silhouette qu'on l'aurait cru noble.
C'est à ce moment-là que je remarquai le regard de Séraphina s'accrocher à lui, sans masquer le moins du monde son intérêt brûlant. Lui ne semblait pas percevoir les coups d'œil qu'elle lui lançait ; il s'assit tranquillement au fond de l'amphithéâtre. La tête appuyée sur une main, il regardait dans ma direction. Il était sept heures cinquante-neuf, le cours allait débuter d'une minute à l'autre. Je me mis alors à respirer lentement et, lorsque l'horloge centrale de l'académie sonna huit heures, je pris la parole d'une voix forte et puissante, m'assurant d'être entendu de tous.
— Bien, silence. Je me présente : Aldric de Olsco, je serai votre professeur de théorie magique. Vous apprendrez avec moi à comprendre ce qui se passe lorsque vous utilisez la magie, et comment l'employer plus efficacement. Beaucoup d'entre vous seront tentés de prendre cette matière à la légère, mais sachez que sans une compréhension profonde de ce qu'est la magie, la technologie du royaume n'aurait jamais atteint son niveau actuel. C'est grâce à la théorie que nous sommes capables d'intégrer des sorts dans les murs mêmes de cette académie, et jusque dans votre uniforme. Sans une maîtrise suffisante de ces principes, vous n'atteindrez jamais le sommet.
L'amphithéâtre entier se mit alors à me fixer avec intensité, attendant la suite. Je venais de capter leur attention ; il ne me restait plus qu'à commencer la première leçon du jour. Enfin… un seul individu n'avait pas l'air pleinement intéressé. Il me regardait, il m'écoutait, mais j'avais l'impression qu'à ses yeux, rien de ce que je pouvais dire n'avait la moindre importance. Je le cataloguai aussitôt comme un de ces étudiants arrogants persuadés de n'avoir rien à apprendre, et qui ne voyaient dans cette académie qu'un tremplin. Il s'en rendrait compte en ratant son semestre. Je n'étais pas là pour plaire à qui que ce soit ; je poursuivis donc.
— Bien, entrons dans le vif du sujet. Je commencerai par une question simple : qu'est-ce que la magie, et comment l'utilise-t-on ?
Je vis alors plusieurs mains se lever. Certains étaient des nobles cherchant avec insistance à attirer mon attention pour obtenir mes faveurs ; d'autres, de simples roturiers désireux de participer, de montrer leur savoir et, peut-être, de se faire remarquer par la royauté présente dans la salle. Parmi ces mains levées, je repérai celle de la princesse Séraphina. Je décidai de lui donner la parole, m'attendant évidemment à une réponse digne de son rang.
— Bien. À vous, étudiante Séraphina.
— Tout d'abord, merci de m'avoir donné la parole, professeur. Pour répondre brièvement : la magie est un phénomène extraordinaire qui puise directement dans le mana. Le mana, l'énergie magique, permet de canaliser de puissants sorts qui jouent avec les lois de la réalité, répondit-elle en se levant, sans hésiter à me fixer droit dans les yeux.
— Très bonne réponse, étudiante Séraphina. Vous pouvez vous rasseoir.
Séraphina s'exécuta donc et attendit la suite. Alors que j'allais reprendre, j'entendis un soupir lointain, suivi d'un murmure : « On dirait qu'ils ne connaissent toujours pas la vérité… » Ce murmure aurait été inaudible pour n'importe qui, mais j'étais un mage de sixième rang, et mon ouïe était extrêmement fine. À ces mots, je ne pus empêcher le choc d'envahir mon visage : je n'arrivais pas à croire qu'un individu ose ainsi réfuter des siècles de recherche. Il n'avait certes pas cherché à interrompre mon cours, mais je ne pouvais pas laisser passer une telle insulte à la discipline. Je répliquai donc en haussant le ton.
— Que venez-vous de dire ? Oui, je parle bien de vous, étudiant Nathan. Je vous prie de bien vouloir répéter ce que vous venez d'insinuer.
C'était mon premier cours à l'académie de magie Alexandris et, comme prévu, le professeur qui inaugurait l'année était Aldric de Olsco, un noble réputé pour son statut de mage de sixième rang et pour son amour débordant de la théorie.
Il fallait dire qu'il n'était guère apprécié des étudiants plus âgés ; certains le trouvaient un peu trop à cheval sur le vocabulaire. Il ne fallait surtout pas le contredire, sous peine de voir son année gâchée et de se faire humilier séance tenante devant toute la classe.
Je ne cautionnais pas ce genre de comportement, mais je n'y pouvais rien. J'étais une étudiante, il était mon professeur. Il enseignait comme il l'entendait et, force était de constater qu'il obtenait de bons résultats. C'était simple : ceux qui l'écoutaient et suivaient ses consignes excellaient dans le domaine, tandis que ceux qui osaient remettre ses propos en question finissaient bien souvent par rater leur année et se faire exclure.
Après avoir répondu brillamment à sa question et m'être rassise, j'attendais qu'il reprenne son cours… mais je l'entendis alors déclarer très distinctement, d'un ton menaçant :
— Que venez-vous de dire ? Oui, je parle bien de vous, étudiant Nathan. Je vous prie de bien vouloir répéter ce que vous venez d'insinuer.
Je regardai dans la direction qu'il fixait pour voir de qui il pouvait bien s'agir, et je constatai que c'était précisément l'individu qui occupait mes pensées. Le prodige que je me devais d'attirer dans mon camp, celui qui pourrait devenir un élément décisif dans la guerre à venir. Rallier une personne d'exception telle que lui comptait parmi mes devoirs les plus importants. Je ne pus qu'être stupéfaite de constater que celui qui allait subir le courroux du professeur Aldric était ce même génie qui m'intriguait tant. Alors que je m'attendais à ce qu'il invente une excuse, à ce qu'il tente de se sortir tant bien que mal de cette situation, il se contenta de répondre d'une voix monotone :
— Veuillez m'excuser. Je réfutais seulement un point erroné de votre théorie. Nous, humains, ne manipulons en aucun cas la réalité. S'il fallait résumer le procédé, ce serait davantage un échange. Je peux néanmoins comprendre d'où vient votre erreur.
Cette réponse me stupéfia… Il venait réellement de contredire ouvertement des siècles de recherche, et cela devant l'un des plus grands férus de théorie de la capitale. Je me demandais comment il allait s'en sortir maintenant qu'il avait attisé la colère du professeur.
— V-vous ?! Étudiant Nathan, vous rendez-vous compte de ce que vous venez de faire ?! Vous venez d'insinuer, devant un amphithéâtre entier, que tous les théoriciens se trompent depuis des siècles ! répliqua le professeur, rouge de colère. Avez-vous seulement une preuve de ce que vous avancez ?!
— Hm…
Le jeune homme parut réfléchir intensément, puis répondit calmement.
— Je n'ai aucune preuve de ce que j'avance. Veuillez donc m'excuser pour mes paroles ; je n'aurais pas dû remettre en question vos connaissances sur ce sujet.
Le professeur et moi étions complètement abasourdis. Au lieu de contre-argumenter, il venait d'avouer publiquement ses torts et de s'excuser ? Pourquoi ne cherchait-il pas à convaincre, à avancer des arguments, alors qu'il paraissait si sûr de lui un instant plus tôt ?
— Hm… très bien. Je vous prierai donc, à partir de maintenant, de cesser d'inventer vos propres théories et d'écouter en cours. Bien. Reprenons.
Une heure passa rapidement, sans qu'aucune nouvelle interruption vienne troubler le cours. J'avais appris deux choses ce matin-là : il s'appelait Nathan, et il était bien plus difficile à cerner que je ne l'imaginais. Mais je n'allais pas abandonner. J'allais le comprendre, et je le ferais rejoindre mon camp.