Chapitre 3
En tant que princesse héritière, j'avais dû faire face à de nombreux types de personnes. Certains étaient des nobles dissimulant leur avidité sans fin derrière des politesses ; d'autres, des charlatans contant à qui voulait bien l'entendre de fausses épopées héroïques. Et puis il y avait les mages, ceux qui avaient traversé de nombreuses guerres et portaient en eux le poids d'un nombre incalculable de vies.
Alors que je m'apprêtais à rejoindre la célèbre institution implantée au cœur du royaume de Nihilsit, celle qui se nommait sobrement Alexandris, je repensais aux mots de Mère…
— Ma fille, je sais que tu es une enfant intelligente, remarquable, même. Mais sache qu'il existera toujours plus grand que soi. Je souhaite que, lorsque tu intégreras officiellement l'académie Alexandris, tu ne commettes pas l'erreur de juger les gens sur leur caste. Rappelle-toi simplement une chose : le grand mage lui-même était un roturier à la base. Cette seule affirmation devrait suffire à te faire comprendre que la magie n'est pas une question de sang.
Il fallait le dire, les conseils de Mère m'avaient toujours été d'une grande aide. Bien évidemment, contrairement à beaucoup d'autres nobles, je n'éprouvais aucune animosité envers le bas-peuple. Après tout, il était la raison même de notre existence : renier le peuple, cela serait revenu à renier notre devoir de dirigeants.
Tandis que je rêvassais, je remarquai enfin la personne qui se tenait juste devant moi. Il détonnait complètement. Il émanait de lui un calme inhabituel, une maturité que je n'avais jamais rencontrée chez quelqu'un de notre âge. Et surtout, sa façon d'occuper l'espace me rappelait Père — j'avais appris depuis longtemps à distinguer un roi de celui qui joue à en être un.
Doté d'une longue chevelure d'un noir de jais coiffée en un magnifique chignon, il possédait un corps qu'on aurait pu croire fragile. Mais je ne tombai pas dans le piège : sa démarche trahissait une parfaite maîtrise de lui-même.
Alors que le guide chargé d'accueillir les nouveaux étudiants lui donnait ses explications, je remarquai qu'il écoutait tranquillement, hochant la tête par moments. Je ne pouvais l'entendre clairement à cette distance, mais je vis la réaction du guide lorsqu'il s'éloigna. Celui-ci semblait complètement déboussolé ; l'inconnu venait apparemment de dire quelque chose qui avait ébranlé jusqu'à un noble de la maison Tardaris.
Après quelques minutes, l'attention du guide se reporta sur moi et, aussitôt, il s'agenouilla. Bien qu'il soit jugé incompétent par la société noble, je ne pouvais garder qu'une impression positive de ce genre d'homme. Cela me changeait énormément des autres enfants que je côtoyais, bercés dans l'illusion d'une supériorité qu'ils croyaient acquise de naissance.
— Oh, allons bon, relevez-vous. Nous sommes dans l'enceinte de l'académie, après tout : je n'ai aucun pouvoir sur vous, répondis-je d'une voix teintée d'amusement.
Après tout, j'avais raison : j'étais désormais étudiante à l'académie Alexandris, et même moi, de sang royal, devais me plier aux règles. Je n'avais plus la moindre autorité ; je comptais exactement autant que n'importe quel roturier présent ici. Et cela ne me posait aucun problème : le respect et le pouvoir sont des choses qui se méritent. Ce n'était pas parce que j'avais eu la chance de naître princesse que je méritais la position qui m'avait été attribuée.
Alors que je le regardais, amusée par sa réaction plus que théâtrale, il répondit d'un ton empreint de révérence.
— Je ne peux me le permettre, Votre Altesse Royale, Séraphina de Nihilsit.
Même si la situation restait divertissante, je me devais de lui rappeler où nous nous trouvions. Je n'aimais pas qu'on m'encense plus que nécessaire.
— Je ne possède actuellement pas l'autorité adéquate pour être appelée ainsi, Marc de Tardaris. Je suis ici en tant que nouvelle étudiante de l'académie Alexandris. Et vous, Marc, vous êtes un cran au-dessus de moi dans la hiérarchie. Ce serait plutôt à moi de vous parler avec respect. Je vous en prie, relevez-vous.
Je dis cela avec autorité ; je me devais de bien me faire comprendre.
— Bien, Votre Maj— hm. Je vous parlerai dorénavant plus familièrement, dit-il en se relevant avec élégance.
— Merci, Marc, répondis-je avec un sourire, avant d'enchaîner sur une question qui me démangeait. Mais dites-moi, le roturier qui se trouvait juste devant moi m'a intriguée. Pourriez-vous m'en dire un peu plus sur lui ?
Je crus entrevoir une certaine surprise à l'écoute de ma question ; il fallait dire que j'avais des critères élevés, et qu'il était difficile d'obtenir mon intérêt.
— Votre Alt— hm… je voulais dire Séraphina. Je ne connais guère cette personne, mais je peux vous assurer une chose, dit-il en déviant le regard vers l'endroit où l'inconnu avait disparu. Il est bien plus puissant qu'il ne le laisse paraître. J'estime qu'il se situe aux alentours du troisième rang.
J'en restai complètement hébétée. Cette information me fit l'effet d'un choc… Pour que vous puissiez comprendre : atteindre le troisième rang avant même de commencer ses études de magie était quasiment impossible. Les plus grands prodiges que le royaume ait portés tout au long de son histoire n'en étaient qu'au deuxième rang au moment de leur inscription. Et encore, il fallait préciser que ces gens-là avaient grandi dans un environnement leur donnant accès à des ressources considérables : des mages de neuvième rang comme précepteurs, ou des bibliothèques entières bâties sur les connaissances de plusieurs générations.
Ainsi, qu'un roturier sans histoire se révèle du jour au lendemain être le plus grand prodige de tous les temps n'en était que plus surprenant. Qu'il ait pu atteindre ce niveau sans aucune des ressources inhérentes à la noblesse ne signifiait qu'une seule chose : avec un véritable encadrement, cette personne pourrait probablement devenir une divinité de neuvième rang au cours de son existence.
On mesurait souvent un mage à ce qu'il pouvait accomplir. Néanmoins, quand on parlait de divinité de neuvième rang, on parlait d'une existence si puissante qu'elle pouvait à elle seule bouleverser l'équilibre du monde. Détruire ce dernier était parfaitement à la portée d'un être de ce calibre ; heureusement, les entités — ces divinités de neuvième rang ayant réussi à fusionner avec un concept de la réalité — veillaient au maintien de cet équilibre. Cela évitait qu'une divinité quelconque puisse anéantir le plan terrestre du jour au lendemain, ce qui aurait provoqué une crise comparable à l'ère du Chaos. Il fallait le dire simplement : si nous pouvions vivre aussi librement, c'était entièrement grâce au Néant.
Pour résumer, je me devais d'en apprendre davantage sur ce roturier. Il pourrait m'être d'une aide immense s'il se rangeait dans mon camp. J'avais la ferme intention d'apprendre à le connaître, car un individu d'une telle valeur permettrait au royaume de Nihilsit de prospérer davantage — surtout alors que nous étions à l'aube d'une guerre contre une nation ennemie : le royaume d'Ortiphecia.
Après avoir reçu mon uniforme ainsi que la chambre qui m'avait été assignée, je me dirigeai vers mes nouveaux quartiers dans le but d'essayer ma tenue.
J'avais trouvé mon chemin jusqu'à ma chambre et j'en avais profité pour enfiler mon nouvel uniforme. Je me regardai alors dans le miroir en soupirant. Mes yeux étaient désormais d'un noir abyssal, bien loin du vert intense qui était autrefois le leur. Si je devais trouver un terme pour me définir, ce serait celui-ci : fade.
Tandis que tous cherchaient à survivre, à exister dans ce monde, je ne souhaitais qu'une seule chose : cesser d'exister. Mais cette malédiction m'empêchait d'atteindre ce but ; elle ne me laissait pas d'autre choix que de demeurer immuable. S'il fallait tirer une note positive de ce que je vivais en ce moment, c'était que les interactions humaines m'avaient énormément manqué. J'étais également heureux d'avoir pu passer inaperçu : l'attention n'est qu'un poids inutile. Je ne souhaitais pas me retrouver limité par des choses telles que les devoirs, ou pire, la politique… J'en avais assez des positions de pouvoir.
Je me déplaçai alors vers la fenêtre de ma chambre, d'où je pouvais contempler la vie étudiante qui se déroulait sous mes yeux. Je ne pus m'empêcher de sourire faiblement à cette vue — un sourire empreint de nostalgie et de tristesse. Même ici, même en tant que roturier, je sentais encore l'immense mur qui se dressait entre cette vie banale et mon existence.