Chapitre 2
Cela faisait plus de dix ans que je travaillais pour Alexandris. Bien que considéré comme un prodige à mon époque, je n'avais jamais réussi à franchir le mur que représentait le passage du troisième au quatrième rang. J'étais connu dans le monde entier comme un échec, l'un des rares nobles à n'avoir aucun talent pour la magie.
À l'époque, je pensais naïvement que j'étais destiné à de grandes choses, que j'allais révolutionner le monde de la magie, que je pourrais peut-être un jour rencontrer le Néant en personne pour lui demander de me prendre comme disciple. Oui, je l'avoue, il fallait être bien orgueilleux pour s'imaginer que le Néant s'intéresserait à un individu sans talent tel que moi. Mais que voulez-vous y faire ? J'étais jeune et con.
Alors que je me remémorais avec amertume cette époque que j'aurais préféré effacer de ma mémoire, je vaquais à mon travail : distribuer les uniformes, assigner les dortoirs et répéter les mêmes indications à tout le monde. Un travail très répétitif, et cela n'arrangeait rien de tomber sur de jeunes nobles pleins de vie et d'espoir… Ils me rappelaient ce que j'avais été. Pourtant, une bonne partie d'entre eux finirait par rencontrer ce mur qu'on appelle le talent.
Alors que je poursuivais ma tâche en espérant qu'elle se termine bientôt, je me retrouvai soudain face à l'abîme. Deux yeux étaient fixés sur moi ; j'avais l'impression de contempler le vide le plus total. Reprenant rapidement mes esprits, je détaillai enfin l'individu qui se tenait devant moi. Si je devais le décrire, je parlerais d'une beauté irréelle : même un homme tel que moi ne pouvait trouver d'autre mot que « beau ». Sans ses vêtements, j'aurais presque cru avoir affaire à un noble de très haut rang. Une seule chose me perturbait… son aura était inexistante.
L'aura représentait la quantité de mana que possédait un individu à un instant donné. Savoir la lire était une compétence essentielle, qui permettait d'évaluer le rang d'un adversaire ; elle n'était accessible qu'aux mages de troisième rang et au-delà.
Si j'étais à ce point choqué, c'était précisément parce que tout individu possède du mana : on peut donc lire l'aura de n'importe qui. Même face à quelqu'un de bien plus puissant que soi, on perçoit une déferlante de mana absolument gigantesque. Sauf que ce que j'avais en face de moi était un vide immense. C'était profondément perturbant, mais je me devais tout de même de reprendre contenance… Après tout, il s'agissait d'un nouvel étudiant d'Alexandris, et il n'y avait que cela qui comptait.
— Bienvenue à l'académie Alexandris, jeune homme ! Je suis là pour te guider afin que ton intégration se passe au mieux ! annonçai-je avec un immense sourire.
Personnellement, je trouve qu'un guide enthousiaste et aimable fait toute la différence. Il est souvent le premier contact de ces jeunes gens avec ce nouveau monde qu'est la vie académique ; autant qu'ils en gardent un bon souvenir.
— Tout d'abord, voici l'uniforme que tu devras porter sur le campus. Il est très important de le conserver en bon état : en refaire un te coûterait de l'argent, repris-je en lui tendant une tenue pliée avec soin. Quant à ton dortoir, hmm…
Tout en parlant, je me mis à consulter les registres où étaient consignés les dortoirs actuellement libres. La chambre numéro 1034 l'était encore ; je m'empressai donc de lui remettre la clé correspondante en même temps que l'uniforme.
— Ce sera la chambre numéro 1034, dans le dortoir B. Tu es libre jusqu'à demain et tu peux te déplacer à ta guise sur le campus, mais pense tout de même à passer par ta chambre pour te changer. N'oublie pas non plus de te présenter à l'amphithéâtre C demain à huit heures : c'est là que ta vie étudiante commencera véritablement, complétai-je sans me départir de mon sourire. As-tu des questions ?
— Non, aucune, et je vous remercie sincèrement pour vos explications détaillées et vos conseils. Veuillez accepter un simple conseil en retour : pour passer au quatrième rang, ne cherchez pas à augmenter la puissance de vos sorts — comprenez-les. C'est une erreur assez fréquente. Vous ne saisissez sans doute pas encore de quoi il s'agit, mais je vous fais confiance pour déchiffrer la vérité derrière ces paroles, répondit d'un ton plat l'individu qui me faisait face.
Il partit en direction des dortoirs, et je restai là sans plus rien comprendre. Que voulait-il dire par « comprendre mes sorts » ? Je les comprenais parfaitement — enfin, je croyais les comprendre. Mais autre chose me mettait mal à l'aise : comment avait-il deviné que je butais sur le passage au quatrième rang ? N'était-il pas censé être un nouvel étudiant ? Il aurait donc dû se situer autour du premier ou du deuxième rang, c'est-à-dire dans l'incapacité totale de lire une aura. J'aurais pu prendre cela pour les fanfaronnades d'un adolescent en manque d'attention, mais je ne parvenais pas à me défaire de cet instinct qui me soufflait que je venais de découvrir une information réellement importante.
Je regardai son dos s'éloigner peu à peu, puis me ressaisis pour continuer d'accueillir les autres personnes de la file. Mais lorsque je me retournai vers la suivante, je compris à l'instant même qui se tenait devant moi. Je ne pus m'empêcher de poser un genou à terre, en signe de révérence.
— Oh, allons bon, relevez-vous. Nous sommes dans l'enceinte de l'académie, après tout : je n'ai aucun pouvoir sur vous, répondit une magnifique voix féminine, teintée d'amusement.
Cette voix n'appartenait qu'à une seule personne…
— Je ne peux me le permettre, Votre Altesse Royale, Seraphina de Nihilsit.
Tandis que je marchais tout droit vers le palais de Sa Majesté, je croisai d'autres entités en chemin. Il fallait avouer que j'étais assez élevé dans la hiérarchie : je possédais le septième rang, ce qui était considéré comme le haut du panier. J'étais important, certes, mais je ne pouvais me comparer à celui à qui notre existence tout entière se résumait.
Il est le créateur de cette paix universelle, l'être qui maintient l'équilibre depuis bien avant que je vienne à exister. Autrefois, j'étais un humain qu'on pouvait qualifier de prodige. Tout au long de ma vie, j'ai gravi les échelons, rencontrant toujours plus d'adversaires qui me dépassaient en termes de niveau. À vingt-cinq ans, j'ai atteint le plan divin — un exploit que nul n'avait jamais réalisé auparavant.
Je me rappellerai toujours ma première rencontre avec Sa Grandeur. C'était à mes mille cinq cents ans, quand j'avais fusionné avec un concept et que j'étais devenu une entité. Je m'étais présenté au palais, comme aujourd'hui ; je m'étais agenouillé, et je l'avais regardé droit dans les yeux.
C'est là que j'ai compris… que moi, entité nouvellement nommée, de septième rang, je n'étais rien. Toute ma force, toute mon expérience, toute mon expertise ne valaient pas grand-chose en sa présence.
Je me dirigeai alors, comme à mon habitude, vers la salle du trône, où Son Altesse était censée siéger… mais il n'y avait plus personne. C'était profondément déstabilisant : en plusieurs siècles d'existence, je ne l'avais jamais vu s'absenter. Le Néant avait disparu… et aucun d'entre nous n'en connaissait la raison.