Chapitre 3
Après avoir hurlé mon désespoir à la voûte céleste, j'ai fini par me redresser péniblement hors de la flaque de boue.
En essuyant la crasse qui me collait aux joues, mes yeux sont tombés sur un baquet d'eau de pluie posé au coin d'une cabane en bois délabrée. L'eau y était trouble, mais le reflet qui s'y dessinait était d'une clarté déroutante : un gamin d'une dizaine d'années, aux cheveux sombres complètement emmêlés, au teint livide et avec des cernes si profonds qu'on aurait dit qu'il n'avait pas dormi depuis un siècle.
« Attends... C'est qui ce gamin squelettique ? dis-je en me touchant les joues, stupéfait d'entendre une voix fluette de préadolescent.»
Soudain, une violente migraine m'a foudroyé le crâne. Une douleur aiguë, comme si un clou chauffé au rouge s'enfonçait dans mon cerveau. Des flots de souvenirs qui ne m'appartenaient pas ont déferlé dans mon esprit en un instant.
Ryden.
C'était mon nom désormais. Un jeune orphelin sans le moindre sous, recueilli par la seule famille qui lui restait : sa tante Martha.
Enfin, "recueilli" était un bien grand mot. Martha était une femme acariâtre, avare et tyrannique qui se servait de Ryden comme d'un domestique à tout faire. Il dormait dans une grange trouée, se nourrissait de croûtes de pain rassis et recevait des torgnoles au moindre coup de fatigue. Le pauvre gosse était tellement affaibli qu'il avait fini par s'évanouir dans la boue quelques minutes avant que mon âme ne vienne squatter son corps.
« RYDEN ! Gros fainéant ! Qu'est-ce que tu fous encore planté là à regarder ton reflet comme un idiot ?!»
Une voix stridente, capable de fendre du bois, a résonné depuis le porche de la maison. En me retournant, j'ai vu la fameuse tante Martha. Robe élimée, rouleau à pâtisserie sous le bras et un visage tellement crispé par la colère qu'on aurait dit une pomme flétrie.
« Si le tas de bois n'est pas coupé avant le coucher du soleil, tu dormiras encore dehors et tu n'auras pas une seule goutte de soupe ! C'est bien clair ?!»
J'ai cligné des yeux, complètement abasourdi. Moi qui passais mes journées au chaud, affalé dans mon fauteuil ergonomique devant mon écran à boire du soda... me voilà réduit à l'esclavage par une mégère médiévale.
« Oui, Tante Martha... » murmurai-je d'un ton résigné en essayant d'adopter l'attitude craintive de l'ancien Ryden pour ne pas éveiller de soupçons.
« Plus vite que ça ! Et ramasse la hache !»
Elle a craché au sol avant de rentrer en claquant la porte en bois qui a failli gonder de ses gonds.
Satanée déesse... Quel genre de punition sadique est-ce là ? Mourir écrasé en voulant sauver son ordi, c'était déjà tragique, mais me réincarner dans la peau d'un figurant misérable maltraité par sa tante, c'est carrément pervers !
En grimaçant, je me suis approché de la souche où était plantée une vieille hache rouillée. Le manche en bois était rugueux et plein d'échardes. Mes petites mains de gamin étaient si chétives que j'ai dû m'y prendre à deux mains pour simplement soulever l'outil. Il pesait une tonne pour ce corps dénutri.
« Bon... Voyons voir si je peux au moins fendre un bûche sans me couper un pied...»
J'ai levé la hache au-dessus de ma tête avec peine, tremblant sous l'effort, puis je l'ai laissée retomber sur la bûche.
TOC.
La lame s'est enfoncée d'à peine deux millimètres dans le bois dur. La secousse m'a engourdi les bras jusqu'aux épaules.
« C'est une blague... Je vais mettre trois jours à couper ce tas !»
Frustré, épuisé et fou de rage contre mon sort, j'ai resserré ma prise sur le manche. Une colère noire a commencé à monter du plus profond de mon être. Pas seulement la colère de Ryden contre sa tante, mais ma propre rage face à cette situation absurde.
C'est alors que c'est arrivé.
Un frisson glacial a parcouru ma colonne vertébrale, suivi immédiatement d'une vague de chaleur déferlante. Au niveau de ma poitrine, quelque chose s'est réveillé. Une sensation étrange, comme si une vanne scellée depuis des millénaires venait de se fissurer.
Crépitement..
Autour de mes poignets, l'air s'est mis à vibrer. Des étincelles d'une couleur dorée et violette ont jailli de mes doigts, s'enroulant le long du manche de la hache.
J'ai écarquillé les yeux. La hache, qui me paraissait si lourde une seconde plus tôt, est devenue légère comme une plume. Le sol sous mes pieds s'est mis à trembler très légèrement, faisant sauter les petits cailloux autour de moi.
« C'est... quoi ça ?»
J'ai fermé les yeux un instant pour me concentrer sur ce que je ressentais. Dans le noir de mon esprit, j'ai vu une sorte d'océan sans fin. Une quantité de fluide magique si dense, si pure et si colossale que mon esprit peinait à en percevoir les limites.
Ce corps de gamin pauvre et chétif... abritait une réserve de mana tout simplement monstrueuse. Un pouvoir assoupi qui n'attendait qu'une étincelle pour s'éveiller.
Je n'avais aucune idée du monde dans lequel je me trouvais ni de la raison pour laquelle un simple orphelin possédait une telle puissance. Mais une chose était sûre : avec une telle magie dans les veines, ma vie de souffrance sous le joug de tante Martha allait devoir changer.
Je devais juste apprendre à contrôler cette force en secret... avant de faire exploser la maison sans le vouloir.