Chapitre 7
Chapitre 7
Ce qui le réveille, ce n'est pas un bruit. C'est une odeur.
De la résine chaude, de l'écorce, de la mousse tiédie par un soleil qui n'est pas encore tout à fait levé. Jean ouvre les yeux sur un plafond de feuilles-ardoises, d'un gris perle presque rose, où la lumière tombe en fines lamelles qui tintent. Il met quelques secondes à se rappeler où il est. Puis il sent la corde autour de sa taille, le tronc tiède contre son dos, et il se redresse d'un coup, le cœur déjà à quatre-vingt-dix.
— Doucement, souffle une voix. Tout va bien.
Kevin est assis à deux mètres, les jambes pendantes dans le vide, un javelot en travers des genoux, la capuche rabattue sur la nuque. Il a les yeux cernés de quelqu'un qui n'a pas dormi tout à fait, et un petit sourire en coin de quelqu'un qui n'en a pas besoin.
— Tu ronflais, dit-il, d'une voix éraillée.
— Je ne ronfle pas.
— Tu ronflais, répète Kevin, avec une patience de grand frère. Vers cinq heures, tu t'es mis à parler. Rien de compréhensible. Quelque chose avec « seuil ». Alors je n'ai pas voulu te réveiller.
Jean passe une main sur son visage. Sa barbe de deux semaines crisse sous ses doigts, et il sent, sur la joue, la marque de l'écorce.
— Tu as veillé jusqu'à quand ?
— Jusqu'à maintenant, lâche Kevin, avec un haussement d'épaules. C'était à mon tour.
Il ne dit rien de plus. Il ne fait pas un drame de sa nuit, et Jean, qui connaît le prix des nuits qu'on ne raconte pas, se contente de hocher la tête, très lentement, la gorge un peu nouée.
— Merci.
— De rien.
Il y a un silence, tiède, plein de lumière. Dans le sous-bois, très loin, une note claire monte, redescend, monte encore. Un oiseau. Peut-être le pipit.
Il a rêvé, il en est sûr, mais le rêve s'est défait en se réveillant, comme du sable entre les doigts. Il ne lui en reste que des couloirs, des portes, un vent dans le dos, et la sensation très précise d'avoir franchi quelque chose à voix haute. Il a la bouche pâteuse, un goût de nuit sur la langue, un petit élancement dans la nuque, un engourdissement dans le bras sur lequel il s'est appuyé. Ce sont des choses ordinaires, des plaintes de dormeur, et il les accueille presque avec gratitude : son corps a dormi, il s'en rend compte à ses courbatures, et il avait oublié ce que ça faisait.
Pour occuper son esprit, il ouvre son panneau d'une pensée, comme on ouvre un tiroir de cuisine. Les chiffres s'alignent, plus nets qu'hier.
NIVEAU 6
VIE 64 / 64
MANA 460 / 460
POINTS DE STATS 15
Soixante-quatre, quatre cent soixante. Hier matin, au sortir du blanc, c'était trente-cinq et cent cinquante. Il sent la petite pointe de fierté qu'il s'interdit, et la range aussitôt. Et quinze points que je n'ai toujours pas placés. Je sais ce qu'ils me coûteront : une demi-heure, un regard en arrière, la certitude de me tromper.
— Et toi ? demande-t-il. Tes chiffres.
Kevin cligne des yeux, ferme les lèvres, lit à voix haute, avec le sérieux d'un élève au tableau.
— Niveau quatre. Vie soixante-deux sur soixante-deux. Mana cinquante sur cinquante.
— Tu as du mana ?
— Il paraît, dit Kevin, en se grattant le menton. C'est tout petit. Je ne sais pas à quoi ça sert.
— Garde-le. Tu apprendras.
— Et le niveau quatre ? Je suis niveau deux depuis le sanglier.
— La mante, dit Jean. Le groupe partage l'expérience. Elle a compté pour toi aussi.
Kevin hoche la tête, lentement, avec l'air de quelqu'un qui reçoit un cadeau dont il ne sait pas encore où le poser.
— Il y a une ligne en plus, dit Kevin, en plissant les yeux. Sous mon mana. Énergie. Soixante-quatorze sur cent soixante.
Jean baisse les yeux, cherche la sienne, et la trouve, glissée sous le chiffre du mana comme un curseur qu'il n'avait jamais remarqué, d'un vert fatigué qui tire sur le jaune. ÉNERGIE 118 / 168.
Il pense information, et le pop-up gris s'ouvre aussitôt, sans couleur ni bouton.
Information. Énergie. L'énergie est l'inverse de la fatigue. Elle se dépense à courir, à frapper, à porter, à rester éveillé. Elle se régénère en dormant, en mangeant, en se reposant. Certaines classes l'utilisent en plus du mana : les actions martiales du guerrier, comme un coup puissant ou un lancer, consomment de l'énergie. À zéro : épuisement. Malus lourds, puis perte de conscience.
— L'inverse de la fatigue, répète Kevin, très lentement, en roulant les mots dans sa bouche.
— Ça explique ton javelot, dit Jean. Hier, quand tu m'as dit « ça tire, dans les bras ». C'était ça.
— C'était ça, dit Kevin. J'ai cru que c'était l'âge.
Il rit, mais pas longtemps. Il regarde le chiffre, soixante-quatorze, la moitié de la barre, à peine, et ses épaules s'affaissent d'un demi-pouce.
— C'est pour ça que j'ai les jambes en coton.
— Tu as veillé.
— Tu as dormi trois heures, c'est toi qui es à cent dix-huit.
— Cent dix-huit sur cent soixante-huit, corrige Jean. Je ne suis pas en meilleur état que toi.
Il se tait. Quelque chose vient de se poser dans son ventre, très calmement, et il met une seconde à lui trouver un nom.
Un jeu qui a une jauge pour la fatigue. Ils ont mesuré ce que j'ai passé deux ans à ne pas pouvoir dire.
Il regarde la barre, le vert qui tire sur le jaune, le petit trait pâle qui indique le niveau d'hier soir et que le chiffre a déjà dépassé. Elle monte. Lentement, par petits sauts, au rythme de son souffle. La fatigue d'avant ne montait jamais. Elle s'accumulait, elle s'épaississait, elle devenait un mobilier. Celle-ci a une direction.
Il sent sa gorge se serrer, absurdement, devant une barre de couleur.
— Quoi ? demande Kevin.
— Rien, dit Jean. Elle remonte.
— Elle remonte, dit Kevin, en hochant la tête, sans comprendre tout à fait, et sans poser la question deux fois. Alors on ne court pas pour rien, aujourd'hui.
— On ne court pas pour rien.
Jean ferme les yeux une seconde et laisse la nuit revenir, par morceaux : les quinze fenêtres, les onze qui se sont remplies, le dieu qui doutait, le petit dieu des pins. Il n'a pas pris sa décision pendant son sommeil. Elle était déjà là en s'endormant, comme un objet laissé sur une table et qu'on retrouve au matin à la même place.
Les vents. La Meute. Oui. Je crois que oui.
Il pense ouvrir, et les quatre fenêtres pâles se déplient, chacune à sa place, avec leurs boutons discrets. Il prend le temps de relire. Les petits caractères, d'abord, ceux de la Meute, qu'il suit du bout du regard, un mot après l'autre. Ne jamais abandonner un membre du groupe. Un membre. Du groupe. Kevin, dont le prénom est écrit en lumière dans un coin de son champ de vision, avec ses points de vie, 62 / 62, qui n'ont pas bougé de la nuit.
Il se tourne vers l'homme qui regarde le jour se lever.
Il y a des gens à qui on fait confiance parce qu'ils nous ont demandé de les croire. Lui, il m'a laissé dormir.
Il appuie deux fois.
Bénédiction acceptée : La maîtresse des vents (niveau 3).
Bénédiction acceptée : La Meute sans nom (niveau 2).
Une chaleur légère lui monte le long des bras, comme celle d'un thé qu'on tient à deux mains. Rien de comparable à la nuit. Un frémissement doré, plus clair que le jour, qui court un instant sous sa cape et s'éteint. Kevin tourne la tête.
— Encore ?
— Encore, répond Jean, en essayant de ne pas sourire.
— Tu devrais te mettre au calme. À ce rythme, on te verra de l'espace.
— Ça se dissipe, dit Jean. Et puis, c'est le matin. Personne ne regarde.
Il ne sait pas très bien pourquoi il dit ça. Quelque chose, dans la lumière, lui donne l'impression que c'est faux.
À 9:00, le compteur clignote en haut de son champ de vision, pâle, sans bruit.
ENTRÉS 24
VIVANTS 20
TUÉS 4
Il lit les trois lignes, deux fois, la seconde en remuant les lèvres. Vingt-quatre entrés. Douze nouveaux depuis hier, comme hier. Vingt vivants, ce qui veut dire que de ceux de la veille, il n'en reste que huit. Quatre tués. Un de plus depuis hier soir.
Douze nouveaux visages qui se réveillent nus dans le blanc, en ce moment, avec leurs panneaux et leurs pastilles et une voix qui leur parle au milieu du crâne.
Il pense à lui, il y a vingt-quatre heures. Il pense à ce qu'il a ressenti en lisant « Tués », et à ce que ces douze-là ressentent, en cet instant précis, sans personne pour le leur dire.
— Quoi ? demande Kevin, qui l'observe depuis un moment.
— Des nouveaux, répond Jean. Douze. Ils viennent d'arriver.
Kevin ne dit rien. Il regarde un instant le sous-bois, la mousse qui reprend sa couleur du jour, la brume qui se retire en lambeaux entre les troncs.
— Ils auront la même chance que nous, dit-il enfin.
— Ils auront la même chance que nous, répète Jean, pour lui-même. C'est ce qui m'inquiète.
Ils mangent sur la branche, les jambes dans le vide.
Les bandes de viande de la veille ont survécu à la nuit dans la pochette de Jean : le sac, qui n'a pas de fond, n'a pas non plus de temps. Il les sort une à une, froides, noires de fumée, un peu raides, et les pose sur un morceau d'écorce entre eux deux comme sur une nappe. Kevin en prend une, la tourne entre ses doigts, la hume, grimace, et en arrache un bout avec les dents.
— C'est dur, mâche-t-il, la bouche pleine, avec l'air de quelqu'un qui n'a pas le droit de se plaindre. C'est vraiment dur.
— C'est de la vieille bête, répond Jean. Ça se mérite.
— Ça se mérite, répète Kevin, et il rit, un rire court, rauque, qui fait tinter une feuille au-dessus d'eux. Tu parles comme mon grand-père.
Jean mord à son tour. Le goût du fer et de la fumée est revenu, plus sombre, avec une pointe de gras figé qui colle au palais. Il mâche longtemps, sans se presser, et sent, très nettement, ce que le dîner d'hier lui avait fait oublier : il a faim. Une faim d'homme qui a dormi, pas celle, creuse et grise, qu'il a connue pendant deux ans. Il en est presque ému.
Statut : rassasié. Régénération du mana : +20 % pendant une heure.
Il regarde les chiffres monter, lentement, dans le coin de son champ de vision. Quelques degrés de plus à chaque bouchée. Sous l'arbre, la mousse a repris sa couleur de jour, un bleu profond qui tire sur l'ardoise, et il lui semble qu'elle respire un peu plus fort quand il baisse les yeux.
Ami des arbres. Niveau 1. Pourvu que ça dure.
Il avale, lève la tête, et surprend Kevin à le regarder.
— Quoi ?
— Rien, dit Kevin. C'est la première fois que je te vois manger avec plaisir.
— Je mange toujours avec plaisir.
— Tu manges comme quelqu'un qui compte. Là, tu manges comme quelqu'un qui goûte. C'est différent.
Jean ne trouve rien à répondre. Il attrape un autre morceau de viande pour avoir quelque chose à faire de ses mains.
Ils restent un moment sans parler. Kevin termine sa bande, s'essuie les doigts sur son pantalon, et laisse son regard se perdre dans la brume qui se retire. Puis il pose deux doigts sur ses tempes, comme on vérifie qu'on a bien dormi.
— Dis, commence-t-il, sans le regarder. Mes pop-ups.
— Oui.
— Je les ouvre, annonce-t-il, d'une voix plus ferme qu'avant.
— Maintenant ? demande Jean, un peu pris de court, avec la sensation étrange de s'être fait devancer.
— Tu as dit pas ce soir, pas ici. Je ne l'ai pas oublié, répond Kevin. Mais j'ai passé la nuit à y penser, assis sur cette branche, et j'ai décidé. On est dans un arbre, personne ne nous suit, on a mangé. C'est l'endroit. Je ne te demande pas la permission, Jean. Je te préviens, parce que je préfère que tu sois là.
— Je l'ai dit, concède Jean.
Kevin le regarde, droit, sans se justifier, avec dans la mâchoire un petit pli têtu que Jean ne lui connaissait pas. Le silence qui suit a quelque chose d'un seuil.
— Tu as raison, dit enfin Jean, avec un petit sourire. On est dans un arbre. Il me semble que c'est le plus tranquille qu'on aura. Ouvre. Je lis avec toi.
Kevin hoche la tête, une fois, sans reconnaissance appuyée, avec la simplicité de quelqu'un qui n'attendait pas de permission. Jean le regarde, et comprend que le grand frère, ici, n'est pas toujours celui qu'il croit.
Kevin ferme les yeux. Ses lèvres bougent. Quand il les rouvre, une demi-douzaine de petits rectangles se sont déployés devant lui, en éventail, et il les regarde comme on regarde un jeu de cartes qu'on n'a pas encore appris.
— Six, dit-il. Il y en a six.
— Lis-moi les titres.
Kevin s'exécute, d'une voix hésitante, en suivant chaque ligne du bout d'un doigt qui traverse la lumière sans la toucher.
— « Le dieu du Javelot et de la Patience. » Niveau 2. « Le Gardien des foyers. » Niveau 1. « Le dieu de la Guerre. » Pas de niveau. « La Maison des Pères. » Niveau 3. « Les Jumeaux du Crépuscule. » Niveau 2. Et « Un dieu des Chiffres Faciles. » Niveau 4.
Jean sent quelque chose se contracter dans sa poitrine au troisième nom. Le dieu de la Guerre, il l'a déjà croisé. Au cinquième, il manque de laisser tomber sa viande.
— Les Jumeaux ? Toi aussi ?
— Toi aussi ? répète Kevin, les yeux ronds. Toi aussi tu les as ?
— Hier soir. Je les ai mis de côté. Ils veulent qu'on les accepte ensemble.
Il se tait, parce qu'une autre pensée vient, sans prévenir, et le laisse un moment sans voix. Les dieux ne s'adressent donc pas à un seul homme à la fois. Ils proposent la même chose à tout le monde. Ceux qui lui avaient paru, la veille, si personnels, si attentifs, si précisément ajustés à ce qu'il était, avaient peut-être des offres jumelles dans toutes les têtes. Je me croyais regardé. Je suis seulement dans un catalogue.
— Tu es pâle, dit Kevin.
— Mange, répond Jean. Je lis.
Il pense lecture. La compétence s'allume, discrète, au coin de son œil, et sous chaque fiche, la ligne grise supplémentaire se déploie.
Le dieu du Javelot et de la Patience. Niveau 2.
Le Gardien des foyers. Niveau 1.
Le dieu de la Guerre.
La Maison des Pères. Niveau 3.
Un dieu des Chiffres Faciles. Niveau 4.
Jean n'a pas besoin de lire les lignes du Javelot deux fois. Il les lit pourtant, parce que Kevin le regarde, parce qu'il a besoin d'entendre sa voix à lui, calme, dire les choses telles qu'elles sont.
— Les Chiffres Faciles, non. La Guerre, c'est fini, elle ne t'a pas attendu. La Maison des Pères…
Il s'arrête. Kevin a levé la tête d'un coup, et il y a dans ses yeux quelque chose de très jeune, de très vieux, qu'il n'a pas vu venir.
— « Ils comparent », lit Kevin, d'une voix plate.
— Oui.
— Mon père chassait. Tu te souviens. J'ai dit ça hier.
— Je me souviens.
— Il n'a jamais dit qu'il était fier de moi, dit Kevin, d'une voix qui ne tremble pas du tout, et c'est ça qui est terrible. Il n'a jamais dit le contraire non plus. Il était juste là. Il comparait. Avec le fils d'un autre, avec le fils qu'il aurait voulu, je ne sais pas. Je n'ai jamais su.
Il balance ses jambes dans le vide, une fois, deux fois.
— Je ne veux pas qu'ils me regardent encore.
— Alors non, dit Jean, doucement. Pas celle-là.
Kevin hoche la tête, la mâchoire serrée, et ferme la fenêtre. Un petit bruit de papier froissé, qui n'a pas l'air de lui faire plaisir.
Il reste le Javelot et le Gardien des foyers. Kevin les regarde longtemps.
— Le Javelot, c'est ce que je sais faire, dit-il. Deux secondes pour viser, je les prends. Mon entraîneur disait ça, à peu près. Respire, vise, lance. Dans cet ordre.
— Alors prends-le.
Kevin appuie. Bénédiction acceptée : Le dieu du Javelot et de la Patience (niveau 2). Les doigts de sa main droite se mettent à trembler une seconde, en cadence, puis se calment. Il fait rouler un javelot de chasse entre ses doigts, le soupèse, et il a le sourire d'un homme à qui on a rendu quelque chose qu'il n'avait pas perdu.
— Et le Gardien ? demande-t-il.
Jean sent le souffle lui manquer une fraction de seconde. C'est celui qu'il a refusé, la veille, le pouce suspendu au-dessus du bouton, avec cette phrase qui lui était revenue comme un mauvais goût dans la bouche : s'écouter, lui d'abord.
— Un repas par jour, avec quelqu'un, dit-il, d'une voix neutre. C'est tout. C'est écrit en clair.
— Avec toi, ça tombe bien, dit Kevin, sans réfléchir.
Il a dit ça comme on dit bonjour. Il appuie.
Jean aurait pu se taire. C'était ce qu'il faisait d'habitude, quand quelque chose lui montait à la gorge : il l'avalait, il comptait jusqu'à quatre, il passait à autre chose. Mais le matin est clair, la lumière trop belle, et les mots sortent avant qu'il ait fini de les trier.
— Je l'avais, moi aussi, dit-il.
Kevin tourne la tête.
— Le Gardien ?
— Hier soir. Je l'ai refusé. Un repas par jour avec quelqu'un, c'est ce qu'il demandait, et c'était écrit en clair. Je préfère te le dire. Je ne veux pas que tu l'apprennes autrement.
— Pourquoi tu l'as refusé ? demande Kevin, sans reproche, juste pour savoir.
Jean déglutit. Il sent son visage chauffer et il hait cette chaleur qu'il ne contrôle pas. Il cherche la phrase juste, celle qui ne ment pas et qui ne pèse pas trop lourd, et il ne la trouve pas. Alors il prend la plus honnête qui lui tombe sous la main.
— Parce que je ne sais pas ce que demain est fait, dit-il. Je ne sais pas ce que ce monde va faire de nous. Je ne vais pas t'embêter avec mon ancienne vie, mais j'ai toujours fait passer les autres avant moi. Toujours. Et ici, je voulais voir ce que ça faisait de passer d'abord.
Il s'entend parler, et il continue, parce qu'il ne sait pas comment s'arrêter.
— Je ne sais pas si on restera toujours ensemble, tous les deux. Enfin, si on accepte la bénédiction des Jumeaux, il faudra bien, évidemment, c'est écrit, on sera liés, et moi, je…
Il s'arrête. Il vient d'entendre ce qu'il a dit, à voix haute, et le sang lui monte d'un coup aux joues, à la nuque, aux oreilles, jusqu'aux anneaux, qui lui paraissent chauds.
— Oublie ce que je viens de dire.
Il détourne les yeux. Kevin ne dit rien. Il le regarde simplement, avec ce petit pli au coin de la bouche qu'il a quand il se retient de sourire, et il ne fait pas semblant d'avoir oublié.
— D'accord, finit-il par dire, très doux. Je vais faire comme si je n'avais rien entendu.
Il ne le fait pas. Ni l'un ni l'autre ne le fait.
Putain. Comment ça m'a échappé ? Trente-cinq ans à tout garder, et il suffit d'un arbre, d'une nuit sans sommeil et d'un type qui dit « avec toi, ça tombe bien ».
Bénédiction acceptée : Le Gardien des foyers (niveau 1).
Quelque chose passe sur le visage de Jean, une chose très rapide, que Kevin ne voit pas, ou qu'il choisit de ne pas voir. Ce n'est pas de la jalousie. Ce n'est pas du regret. C'est le petit pincement de quelqu'un qui voit un autre franchir une porte qu'il n'a pas osé pousser.
Ce n'est pas un échec de ne pas l'avoir pris. Mais ça fait quelque chose de voir quelqu'un le prendre sans y réfléchir.
Kevin laisse la fenêtre du Gardien se replier dans sa pastille, et, pendant un instant, ne dit rien. Puis il se tourne vers Jean, la tête penchée, comme on regarde un voisin dont on vient de découvrir qu'il a aussi des secrets.
— Et toi ?
— Moi ?
— Tu en as pris combien ? Hier soir, quand tu brillais comme un lampadaire. Tu as dit « deux petites », et ce matin, tu as encore brillé. Ça fait combien, au total ?
Jean prend le temps de finir sa bande de viande, de s'essuyer les doigts sur la cape, de regarder le sous-bois. Trois façons de répondre, encore. La complète, qui lui coûterait quelque chose. La fausse, qui lui coûterait plus encore. Et celle du milieu, qu'il a appris à utiliser avec ses patients et qu'il déteste d'avoir encore sous la main.
— Quatre, dit-il. Petites.
— Quatre ? Lesquelles ?
— Un dieu des pins. Pas des pains, des pins. J'ai mal lu.
Kevin éclate de rire, un rire franc, soudain, qui secoue la branche sous eux.
— Des pins ?
— Des pins. Je pensais au petit-déjeuner.
— C'est… commence Kevin, en s'essuyant un coin d'œil, puis il se reprend. Non. Je ne peux pas dire « c'est tout toi ». On se connaît depuis vingt-quatre heures.
— Vingt-quatre heures, répète Jean. Moi aussi, j'aurais dit un mois.
— Le temps est bizarre, ici, dit Kevin, en regardant ses mains. On ne s'en rend pas compte sur le moment. Une heure, c'est trois. Une journée, c'est un mois. Quand j'étais gamin, il y avait des gens à la télé, dans ces émissions de téléréalité, qui disaient : trois mois dans la maison, c'est comme trois ans dehors. Je n'y croyais pas. Tout est puissance cent, dans ces trucs-là. Les larmes, les amitiés, les engueulades.
— Peut-être que c'est ça, dit Jean, lentement. Peut-être que c'est la fin du monde. Quand on est au bord, tout accélère.
Il le dit avec légèreté, et la phrase le traverse comme un frisson. Il pense à ces maisons de verre, aux gens enfermés qui apprennent à se haïr ou à s'aimer en quelques jours, faute d'ailleurs, et il se demande ce qu'il est resté, dehors.
— Quoi d'autre ? demande Kevin, en revenant à lui.
— Un dieu qui doute. Une qui s'occupe des vents.
— Et la quatrième ?
Jean hésite une demi-seconde. Il le regrette aussitôt, parce que Kevin l'a vue, la demi-seconde, et la garde sur son visage comme un caillou dans la poche.
— Une meute, dit-il. Je ne sais pas encore très bien ce qu'elle va me donner.
— Une meute de quoi ?
— De rien d'inquiétant.
Il se rappelle les trois derniers mots de la contrepartie. Du groupe. Il pourrait dire : elle m'engage à ne jamais t'abandonner. Il pourrait dire : c'est pour toi que je l'ai prise. Les mots sont là, tout près, et il sent, très nettement, qu'ils n'ont pas encore leur place. Il m'a laissé dormir. Je ne peux pas encore le lui dire. Ça lui pèserait.
— D'accord, dit Kevin, sans insister. Une meute de rien d'inquiétant.
— Voilà.
— Et les Jumeaux ?
La question tombe très doucement, comme on pose une cuillère sur une table. Jean sent que Kevin a compris qu'il y avait quelque chose, et qu'il a décidé de ne pas tirer dessus. Il ne sait pas s'il doit s'en réjouir.
Il me laisse de la place. Encore.
Il pense Jumeaux, et la fenêtre se déplie entre eux, plus grande que les autres, lumineuse comme un matin d'été. Kevin se penche pour la lire, les coudes sur ses genoux. Pendant deux minutes, ils lisent, la lumière dans les yeux. Les lignes cachées, que Kevin n'a pas, Jean les dit à voix haute, une à une, sans en ajouter ni en retirer.
— Au fait, dit Kevin, en levant le nez de la fenêtre. Ces lignes en plus, celles que tu lis. Je ne les ai pas. Je n'ai que le texte, les bonus, les contreparties. Tu les sors d'où ?
Jean sent qu'il aurait dû le dire plus tôt. Il l'a déjà fait deux fois sans expliquer, et Kevin a gardé la question en travers de la gorge, par politesse.
— C'est un des deux petits, dit-il. Le dieu qui Doutait. Hier soir, après les pins. Il m'a donné une compétence : Lecture des petits caractères. Rang zéro. Elle fait apparaître les lignes grises sous les lignes grises, celles que les autres dieux n'écrivent pas, ou écrivent trop bas.
— Et la contrepartie ?
— Ne jamais prétendre être sûr, dit Jean, avec un petit sourire en coin. Je crois que je m'en sors.
— Tu veux dire que si tu me dis « c'est sûr », tu perds le truc ?
— Je veux dire que depuis hier soir, si je dis « c'est sûr », ça me coûte. Alors je dis « je crois ».
Kevin rit.
— Tu disais déjà « je crois » toutes les deux phrases.
— Maintenant, c'est une compétence.
— « Aube : régénération du mana de dix pour cent le matin. Crépuscule : vision nocturne améliorée de moitié. Tout bonus est doublé quand deux joueurs liés agissent à moins de dix mètres l'un de l'autre. »
— Doublé, répète Kevin.
— Si on reste à portée l'un de l'autre. Et en contrepartie : toujours agir à deux. Aucune attaque en solitaire sans perdre les bonus pendant une heure. Et si l'un de nous meurt…
Il s'arrête. Il ne finit pas la phrase. Kevin la finit pour lui, d'une voix très calme.
— L'autre perd tout pendant vingt-quatre heures.
— Oui.
— Et il y a une ligne cachée.
— « Ils se disputent. Ils doivent être consultés tous les deux avant chaque décision. »
Kevin sourit, d'un sourire de travers, fatigué.
— Alors on sera trois à décider. Toi, moi, et deux dieux qui ne sont pas d'accord entre eux.
— Ça fait quatre.
— Ça fait quatre, convient Kevin. Je ne suis pas sûr d'avoir envie d'être minoritaire.
— Tu l'es déjà, dit Jean, avec une douceur qu'il ne se connaissait pas. Tu as seulement un javelot et un grand cœur. Les dieux, c'est autre chose.
Il s'arrête, et sent la phrase qu'il retient depuis tout à l'heure peser sur sa langue. Les Jumeaux, c'est un lien de plus. Un lien qui exige qu'on agisse à deux, qu'on se consulte, qu'on se dise. Il comprend en le lisant que ce n'est pas un endroit pour les demi-vérités : on ne décide pas ensemble à partir de ce qu'on cache. Le moins de mensonge possible, ou ça ne marche pas.
— Pour la Meute, commence-t-il. Je t'ai dit « de rien d'inquiétant ». Ce n'est pas tout à fait vrai.
Kevin attend, sans bouger.
— La contrepartie, c'est « ne jamais abandonner un membre du groupe ». Et le groupe, c'est toi. Je l'ai prise pour ça. Pour que ce soit écrit. Pour que, si un jour je panique, il y ait une ligne quelque part qui m'empêche de partir.
Il pensait que ce serait plus dur à dire. C'est dit, et rien ne s'effondre. Il sent seulement ses mains trembler un peu sur ses genoux.
Kevin met un moment à répondre. Il regarde la forêt, l'air de peser quelque chose de plus lourd qu'un javelot.
— Tu n'avais pas besoin qu'on te l'écrive, dit-il enfin.
— Je sais. Mais moi, j'ai besoin qu'on me l'écrive.
— Alors ça nous fait un point commun, dit Kevin, avec un petit sourire de côté. Moi aussi, j'ai besoin que ce soit écrit.
Il y a un silence, large, tiède, qui ne pèse pas.
— Et tant qu'on y est, ajoute Jean : elle te donne des bonus à toi aussi. Dégâts plus cinq pour cent, régénération plus cinq pour cent, tant qu'on est à moins de vingt mètres. Tu ne les verras pas dans tes pop-ups. Ils ne sont pas écrits chez toi.
— Tu les as pris pour moi.
— Pour nous.
— Pour moi, dit Kevin, avec une douceur têtue.
Il y a un silence. Une feuille tinte, au-dessus. Kevin regarde la fenêtre, puis Jean, puis la fenêtre.
— On le fait ?
— Ensemble, dit Jean. Ça demande qu'on appuie ensemble.
— À trois ?
— À trois.
Ils comptent, à voix basse, comme deux enfants qui s'apprêtent à sauter dans l'eau. Un. Deux. Trois. Leurs doigts passent à travers la lumière en même temps, et la fenêtre se plie sur elle-même avec un bruit de page qu'on tourne.
Bénédiction acceptée : Les Jumeaux du Crépuscule (niveau 2). Liaison : Jean, Kevin.
Rien, d'abord. Puis une lueur, d'un or plus clair que celle de la nuit, jaillit de leurs deux poitrines en même temps, et les entoure d'un halo double, un peu irrégulier, comme deux bougies qu'on aurait rapprochées. Les feuilles-ardoises, au-dessus d'eux, tintent toutes ensemble. Une brise, qui n'était pas là, souffle sur la branche.
— Putain, souffle Kevin, les yeux grands. C'est joli.
— Oui, dit Jean, la gorge serrée. Et ça se voit de loin.
Ils restent un instant immobiles, deux hommes dans un arbre, éclairés de l'intérieur, à rire sans bruit de ce qu'ils viennent de faire.
Kevin porte une main à sa poitrine, au milieu, là où le halo vient de s'éteindre. Il fronce les sourcils.
— Je te sens, dit-il.
— Comment ça ?
— Pas dans la tête. Là. Il tapote son sternum. Comme une deuxième montre qui bat à côté de la mienne, un peu plus vite. C'est toi ?
Jean écoute son propre pouls, qu'il n'avait pas remarqué : quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq.
— C'est moi, dit-il. Je suis stressé.
— Je sais. Je le sens.
— Ça va être pratique, murmure Jean, avec un frisson. Pour mentir, je veux dire.
— Pour ne pas mentir, corrige Kevin, avec un petit sourire. C'est la même chose, finalement, quand tu y penses.
Moins de mensonge possible. Voilà ce que ça veut dire. Pas de mensonge parce qu'il n'y a personne pour le croire.
Un pop-up s'ouvre, discret, entre eux, plus grand que les autres, qui apparaît aux deux en même temps, avec deux petits points lumineux qui clignotent en alternance.
Information. Liaison. Le titre Ami des arbres (niveau 1) est partagé avec les joueurs liés à son porteur. Kevin : Ami des arbres (niveau 1). À proximité des arbres, régénération +5 %.
Affinité détectée : Nature. Votre classe (Mage) évolue. Évolutions prévisibles, selon vos choix : druide, chaman, botaniste, sylvestre. Compétence à proximité : Contrôle des plantes (rang 0).
Jean relit la dernière ligne trois fois.
Un mage vert. Moi.
Il pense à la feuille dans sa paume, qui s'est dissoute comme une promesse, aux chacals de ronces, aux troncs qui tintent. Il pense à tout ce qu'il a appris à regarder sans le toucher, et à ce qu'il pourrait faire de ses mains si on lui laissait le temps de les ouvrir.
— Quoi ? demande Kevin.
— On dirait que je pourrai faire pousser des trucs.
— Des trucs ?
— Des plantes. Des racines. Je ne sais pas encore.
Kevin éclate de rire, sans malveillance.
— Alors c'est bien que tu m'aies pris dans ton groupe. Quelqu'un devra manger ce que tu feras pousser.
Je suis lié à lui par un groupe, par une meute, par deux jumeaux. Trois fils. Trois fils, en moins de vingt-quatre heures, pour quelqu'un qui n'a pas tenu un fil depuis dix ans.
La lueur retombe doucement. Jean se frotte le menton, sent la barbe, le métal froid de l'anneau sur sa lèvre, le poids de la corde autour de sa taille.
— On descend ? demande Kevin.
— On descend.
Ils défont leurs nœuds, chacun à sa manière. Quand Jean pose le pied sur la première racine, il sent, sous sa semelle, le bois frémir très légèrement, comme un chat qu'on caresse. Il s'arrête, pose la main à plat sur l'écorce, et murmure, sans savoir à qui :
— Merci pour la nuit.
Les feuilles tintent une fois. Le bois est tiède. Quelque part, très loin, une corne, longue, grave, qui n'est pas un animal, monte et redescend sur la forêt. Kevin lève la tête.
— Ça, c'est quoi ?
Jean regarde le ciel de lait, les cimes immobiles, la direction d'où vient le son.
— Quelqu'un qui vient de se réveiller, dit-il. Ou quelqu'un qui les attend.
Au pied de l'arbre, une pastille clignote au coin de son champ de vision, plus fort que les autres, d'un jaune de plus en plus vif. Il la regarde sans l'ouvrir. Elle s'ouvre pour lui.
La déesse des seuils. Cette offre arrive à expiration dans 00:09:58. Elle risque de partir. [ ACCEPTER ] [ REFUSER ]
Il lève les yeux. Devant lui, la trouée, l'herbe de métal, la lisière. Le seuil le plus visible qu'il ait jamais vu : cent mètres de plein air, puis le sous-bois. Quelque chose, de l'autre côté, sonne encore.
— On y va ? demande Kevin, déjà en mouvement.
Le pouce de Jean flotte au-dessus des deux boutons. Elle note chaque hésitation. Elle ne les juge pas. Elle les compte.
Hésitations : 1.
Il s'aperçoit qu'il vient d'en faire une.
Il appuie.
Pas parce qu'il est sûr. Parce qu'il vient de comprendre que l'hésitation ne lui rapporte rien, et que l'autre option consiste à laisser une porte se refermer sur lui sans avoir choisi.
Bénédiction acceptée : La déesse des seuils (niveau 3).
— Je franchis, dit-il à voix haute, d'une voix plus claire qu'il ne l'aurait cru. La trouée. Je franchis la trouée.
Un tintement léger, comme une clochette qu'on frôle. Seuil décidé. Volonté +1 pendant une heure (1/3). Il sent quelque chose se mettre en place derrière son front, une poignée qui ne tournait pas et qui vient de tourner.
Kevin, qui l'a regardé faire, hausse un sourcil.
— Ça t'a fait quoi ?
— Ça m'a fait dire ce que je faisais.
— C'est tout ?
— C'est beaucoup, pour moi, répond Jean, en passant devant lui.
La maîtresse des vents, c'est un souffle dans son dos, léger, constant, qui lui donne la direction avant qu'il y pense. Est. Deux kilomètres, un peu plus. La corne revient, plus faible, portée par un vent qui ne ment pas, et il comprend qu'il pourrait, les yeux fermés, marcher droit vers elle.
Ils traversent la trouée sans courir, côte à côte, l'herbe de métal tintant à chaque pas, et Jean sent, à sa gauche, le petit poids tiède d'une présence qui bat un peu plus vite que la sienne. À la lisière, il s'arrête.
— Je franchis, dit-il.
Seuil décidé. Volonté +1 pendant une heure (2/3).
— Je franchis, dit Kevin, pour rire, en levant la main comme un élève.
Rien ne se passe.
— Pas la tienne, dit Jean.
— Je sais. Je voulais voir.
Ils entrent sous les feuilles-ardoises. La lumière devient verte, filtrée, tremblante. Il y a un chant d'oiseaux qu'il ne reconnaît pas, une odeur de mousse tiède, et quelque part devant eux, de temps en temps, la corne.
Il pense ouvrir, sans s'arrêter de marcher. La fenêtre se déplie à hauteur de sa poitrine, pâle, familière.
POINTS DE STATS 15
— Tu fais quoi ? demande Kevin.
— Mes points. Je ne les ai pas placés hier. Et toi ?
— Trente, répond Kevin, qui a rouvert le sien en même temps, sans demander. Je n'ai rien touché depuis le sanglier.
— Trente ?
— Deux niveaux depuis le sanglier, compte-t-il à voix haute, deux fois quinze. Il sourit. Là, je suis un peu riche.
Ils marchent, tous deux perdus dans leurs fenêtres, avec cette lenteur qu'on prend quand on s'aveugle un peu en avançant. Jean pèse, comme toujours, à voix basse, et Kevin, à côté de lui, fait à voix haute ce que Jean ne fait qu'en pensée.
— Moi, je vais dire ce qu'on disait à l'athlé, dit-il. Les jambes, les épaules, les yeux. Un lanceur, ça pousse avec les jambes. Ça lance avec les épaules. Ça vise avec les yeux. Alors Agilité, dix. Force, huit. Perception, huit.
— Et les quatre autres ?
— Volonté. Pour tenir deux secondes avant de lancer, avec le dieu du Javelot. S'il note chaque lancer, je veux avoir de quoi le tenir en respect.
Jean s'arrête une demi-seconde, sans qu'il y paraisse. Il n'y avait pas pensé, à celle-là. Le dieu du Javelot lui demande deux secondes de patience, et Kevin vient de lui donner un moyen de les payer.
Il n'est pas en train de m'imiter. Il fait un calcul que je n'ai pas fait.
— Moi, dit-il, Volonté. Six, pour les seuils et pour les liens. Agilité, cinq, pour suivre la cadence des vents. Endurance, quatre, parce que mes jambes ne valent pas les tiennes.
— Tes jambes sont très bien.
— Mes jambes sont d'un homme de trente-cinq ans qui a passé deux ans allongé.
Kevin rit, d'un petit rire de nez.
— Alors on les fera marcher ensemble.
Ils appuient, presque en même temps. Les chiffres se mettent à jour, l'un après l'autre.
Jean
Force 9, inchangée.
Agilité 15 (dont +2 des vents), +5, soit 20.
Endurance 18, +4, soit 22.
Perception 13, inchangée.
Intelligence 44, inchangée.
Volonté 22, +6, soit 28.
Abnégation 9, non répartissable.
VIE 72 / 72. MANA 460 / 460.
Kevin
Force 14, +8, soit 22.
Agilité 12, +10, soit 22.
Endurance 22, inchangée.
Perception 10, +8, soit 18.
Intelligence 3, inchangée.
Volonté 8, +4, soit 12.
VIE 62 / 62. MANA 50 / 50.
Jean lit les deux colonnes de chiffres, la sienne, puis celle de Kevin, et sent une chose étrange lui monter dans le ventre : de l'admiration, sans une once de jalousie, un peu étonnée d'elle-même. Force vingt-deux, Agilité vingt-deux, Perception dix-huit. À côté, ses neuf en Force ont l'air d'une erreur typographique.
— Tu me bats à la course, dit-il.
— Tu me bats à tout le reste.
— Non. Juste au calcul.
— Au calcul et à la tête, dit Kevin, en lui jetant un regard de côté. Moi, je saute dans le vide, toi, tu vois qu'il y a un vide. On a besoin des deux.
Il a dit ça sans réfléchir, comme on dit bonjour. Jean le range quelque part, à côté du caillou chaud, et se tait pour ne pas avoir à répondre.
À mi-chemin, le vent change de ton. Jean sent un fil d'air tiède glisser sur sa nuque, venu d'un creux à leur droite, avec une odeur de résine et de métal chaud. La maîtresse des vents ne dit rien. Elle pousse, très doucement, dans le dos, vers ce côté-là.
— Attends, souffle-t-il.
Il lève la main. À une dizaine de mètres de la piste, entre deux racines énormes d'un arbre mort, quelque chose brille. Une lumière dorée, ronde, qui pulse lentement, comme celle du coffre de la mante.
— Encore ? murmure Kevin.
— Pas pareil. Regarde.
Ils s'approchent, en silence. Les racines ne sont pas simplement tordues : elles se sont refermées, serrées comme des doigts autour d'une caisse sombre, et la lueur ne perce qu'entre deux d'entre elles, par à-coups.
Inspecter.
Coffre du Creux. Scellé par les racines. S'ouvre pour les amis des arbres.
Jean sent sa gorge se serrer. Il pose la main à plat sur l'écorce, sans savoir ce qu'il fait, et la compétence se réveille d'elle-même, comme une phrase qu'on connaît par cœur.
Contrôle des plantes (rang 0).
— Ouvre, souffle-t-il, plus pour lui-même que pour l'arbre.
Un craquement très long. Les racines se desserrent, une à une, avec des gestes lents d'animal qu'on réveille. Un poids tiède lui quitte l'estomac : MANA 435 / 460. ÉNERGIE 111 / 180. Il vacille d'un demi-pas, et Kevin le retient par le coude, sans rien dire.
Il n'y a qu'un seul objet dans le coffre, posé sur un lit de mousse sèche. Une clé. Longue comme une main, sculptée dans du bois pâle, striée de rainures qui rappellent l'écorce des troncs en spirale, avec, au bout, un petit bourgeon d'un or très doux.
Clé d'écorce. Ouvre l'entrée du donjon caché : le Creux. Conditions : un groupe de trois joueurs liés, niveau 8 minimum chacun. S'attache au premier groupe qui la porte. Si le groupe se brise, la clé disparaît.
Ils la regardent un long moment, sans bouger.
— Trois, finit par dire Kevin, en regardant la clé comme il regarderait un chiffre à battre.
— Trois, répète Jean.
— Niveau huit. Chacun, c'est écrit.
— Chacun.
— Bon. Kevin se passe la main sur la nuque, souffle. Moi, je suis niveau quatre. Toi, six. Ça fait quatre pour moi, deux pour toi. Six niveaux à gagner à nous deux. Et un troisième qu'on n'a pas.
— Ou un troisième qu'on trouve, et on monte ensuite. L'un ou l'autre. Il n'y a pas d'ordre.
Ils se taisent. Autour d'eux, la forêt a repris son tintement de vaisselle lointaine, et il leur semble, à tous les deux, que l'arbre mort, derrière eux, avec ses racines rouvertes, les regarde partir.
Jean prend la clé. Elle est légère, plus légère qu'une clé ne devrait l'être, et tiède : pas de la chaleur d'un objet qu'on a tenu, mais celle d'une chose qui a un pouls. Il la fait glisser entre ses doigts, sent les rainures comme les cannelures de l'écorce d'un jeune arbre, avec ce petit bourgeon d'or, au bout, qui lui chatouille la paume. Il pense, bêtement, à la première clé qu'on lui a donnée, à seize ans, celle d'une chambre qui n'était pas la sienne, et au poids d'un objet qui dit : tu as le droit d'entrer.
Il la glisse dans sa pochette sans fond, qui ne la rend pas, et sent, entre Kevin et lui, le groupe se resserrer d'un cran, comme une main qui se referme sans serrer.
— Tu fais une drôle de tête, dit Kevin.
— C'est la clé. Elle me fait penser à…
— À quoi ?
— À quelqu'un qui te donne le droit d'entrer, dit Jean. Et tu n'es pas sûr d'avoir envie de savoir ce qu'il y a derrière.
Kevin sourit, à moitié.
— C'est souvent ce qu'il y a derrière qui vaut le coup, non ? Mon coach disait que la porte, c'est la partie facile.
— Il avait l'air d'un type bien, ton coach.
— Il l'était. Il gueulait beaucoup.
Ils rient, un peu, à voix basse, parce que la forêt est grande et que le rire porte.
Un troisième. La pensée revient, plus lente, plus lourde, comme si elle avait attendu qu'ils soient seuls pour se montrer. Quelqu'un qui entrerait dans notre groupe. Quelqu'un que je ne pourrais plus abandonner, à cause d'une ligne que j'ai moi-même acceptée ce matin, en pensant à toi. Il entend la phrase de la Meute, et, pour la première fois, elle lui pèse autant qu'elle l'a rassuré. Une laisse, c'est confortable tant qu'on en tient le bout. Quand quelqu'un d'autre tire dessus, ce n'est plus tout à fait la même chose.
Il se demande si c'est ça, avoir un groupe : avoir quelqu'un à qui on ne peut pas dire non, même quand on voudrait. Il se demande s'il a le droit de le vouloir et de le redouter en même temps. Il se demande surtout pourquoi ça lui fait si peur, alors que, tout à l'heure, assis dans l'arbre, il se sentait si bien.
— Dis, souffle Kevin, comme s'il l'avait entendu. On ne le dit à personne, hein ?
— Pas encore.
— Je veux dire… pas parce qu'on est méchants. Mais parce que si on le dit, ça devient un truc de camp, de dispute, de qui y va et qui n'y va pas. Et moi, j'ai envie qu'on choisisse, au moins une fois, sans que personne nous force la main.
— Je suis d'accord.
— Ils ne l'ont pas vu. On est les seuls.
— Sans doute.
— Sans doute, répète Kevin, avec un petit rire. Tu as dit « sans doute ». Tu ne peux plus dire « c'est sûr », hein, avec ton dieu.
— Je ne peux plus dire « c'est sûr ». Mais je peux dire « je veux bien ».
— Alors on fait ça, dit Kevin. Tu veux bien, je veux bien.
Il tend la main. Jean la regarde un instant, puis la serre, plus fort qu'il ne l'aurait cru. Elle est chaude, calleuse, un peu sèche, et dans la paume il y a un petit tremblement qu'il reconnaît : la peur, la même que la sienne, celle de quelqu'un qui vient de décider quelque chose d'important sans savoir si c'est juste.
Jean referme les racines derrière eux avec une délicatesse qui le surprend : une main sur l'écorce, un mot à voix basse, comme à un animal qu'on remercie. Elles se resserrent sans bruit. Ils reprennent la piste, plus serrés qu'avant, épaule contre épaule, avec la clé entre eux deux comme un secret qu'on n'a pas encore appris à porter.
Ils marchent encore longtemps. Le vent d'est se renforce, apporte une odeur qu'il met un moment à reconnaître, fumée, graisse, quelqu'un qui cuit de la viande sans se cacher, et la corne, plus près, plus claire, qui n'a plus rien d'une plainte.
— On s'arrête, murmure Jean.
Ils s'accroupissent derrière un tronc en spirale, côte à côte, épaule contre épaule. À travers un rideau de feuilles-ardoises, à une centaine de mètres, il y a une clairière, un feu, et plusieurs silhouettes assises. Une silhouette se lève, derrière les flammes, petite et trapue, une corne à la main. Elle la lève à ses lèvres, souffle, laisse le son rouler dans la forêt, puis baisse lentement les yeux, et regarde droit dans leur direction.