Chapitre 8
Chapitre 8
Jean cesse de respirer.
La silhouette, à cent mètres, ne bouge plus. Elle tient la corne contre sa hanche, la tête légèrement inclinée, avec cette immobilité d'animal qui a senti quelque chose et qui attend d'en être sûr. Le feu crépite derrière elle, et il lui semble entendre, ou imaginer, le craquement de chaque brindille.
— Elle nous a vus, souffle Kevin, sans bouger les lèvres.
— Peut-être pas. Peut-être qu'elle regarde juste le vent.
— Elle regarde droit sur nous.
La maîtresse des vents. Elle lui a dit que le vent est contre elle. Elle ne peut pas nous sentir. Alors elle nous a vus.
Il pense Voile, et se retient aussitôt. Le sort pâle, celui que le tutoriel lui a dit de ne pas croire, ne le cachera pas à cent mètres, face à quelqu'un qui regarde dans la bonne direction. Il le lance quand même, du bout des doigts, par réflexe de timide. Une pénombre fine se pose sur eux, comme une couverture trop courte. MANA 410 / 460.
La silhouette fait un pas. Puis un deuxième. Elle traverse la clairière sans se presser, laissant le feu derrière elle, et elle ne tient pas la corne comme une arme, mais comme un objet dont elle ne voudrait pas se séparer. Il distingue un visage, ensuite : la quarantaine, des cheveux gris coupés court, une cicatrice blanche qui lui barre le sourcil gauche. Elle s'arrête à vingt mètres, plante les poings sur les hanches.
— Je vous vois depuis dix minutes, dit-elle, d'une voix large, posée, d'une femme qui a beaucoup parlé à des gens qui ne l'écoutaient pas. Sortez, ou je compte jusqu'à dix et j'envoie Dimitri.
Il y a un silence. Quelque part, derrière elle, un homme grogne, d'un rire de gorge.
— Dimitri ? murmure Kevin.
— Je ne veux pas le savoir, répond Jean.
— Un.
— On y va, dit Kevin.
— Deux.
— Attends.
Jean ferme les yeux une seconde. Il sent son pouls, plus rapide que d'habitude, et, collé au sien par le lien des Jumeaux, celui de Kevin, plus rapide encore. Il pense au seuil. À la phrase qu'il a dite à voix haute, à la lisière. À tout ce qu'il a fait depuis hier matin, et à ce que ça lui a appris : qu'on ne sort pas d'un trou en comptant les secondes.
— Je franchis, dit-il, pour lui seul.
Seuil décidé. Volonté +1 pendant une heure (3/3).
Il se lève.
Il se lève lentement, les deux mains ouvertes, paumes vers l'avant, le bâton glissé dans sa ceinture. Kevin, à côté de lui, fait de même, un javelot au bout du bras, pointe vers le sol, sans le cacher. Le vent leur frôle la nuque. Les feuilles-ardoises tintent, comme avant un orage.
— Bonjour, dit Jean. On a entendu la corne.
La femme les regarde. Elle les regarde longtemps, de bas en haut, puis de haut en bas, comme quelqu'un qui a l'habitude de compter les gens. Elle s'arrête sur le bâton, sur la baguette, sur les deux javelots, sur les piercings, sur la barre au milieu du nez de Jean, et il voit une lueur passer dans son œil, quelque chose qui n'est ni de l'hostilité ni de la moquerie, plutôt de la reconnaissance.
— Vous êtes debout, constate-t-elle.
— Oui.
— Tous les deux.
— Oui.
— Les autres, ce matin, ils arrivent à quatre pattes. Celui d'hier, je l'ai ramassé derrière un tronc, il avait mouillé son pantalon. Elle rit, brièvement, sans méchanceté. Vous avez dormi où ?
— Dans un arbre.
— Dans un arbre, répète-t-elle. Et vous êtes encore là.
— On a eu de la chance, dit Kevin.
Elle tourne la tête vers lui, avec un sourire en coin, complice, de quelqu'un qui a déjà entendu cette phrase.
— Tout le monde en a. Jusqu'à ce que ça s'arrête.
Elle tend la main, droite, ouverte, la paume vers le haut, sans transition.
— Iris, dit-elle. Je tiens le camp. Enfin, je tiens ce qui tient. Bienvenue au Feu.
Jean regarde la main, un instant de trop. Il n'a pas serré celle de quelqu'un depuis des années, du moins pas de cette manière-là, franche, sèche, sans demander quoi que ce soit en retour. Il la prend. Elle est chaude, calleuse, plus forte qu'elle n'en a l'air.
— Jean.
— Kevin.
Elle serre aussi la main de Kevin, d'un coup net, puis elle se retourne vers la clairière, soulève la corne, la laisse rouler une dernière fois dans la forêt, longue, grave, qui se perd dans les feuilles.
— Pour ceux qui sont encore dehors, dit-elle, sans les regarder. Ça m'étonnerait qu'ils nous entendent. Mais je le fais quand même.
Le camp tient dans une clairière en œuf, grande comme un terrain de basket, où le sol de mousse bleue a été piétiné jusqu'à la terre noire. Au milieu, un foyer de pierres plates, assez large pour y faire cuire un sanglier entier. Autour, des troncs couchés servent de bancs, quatre abris de branches et d'écorce, penchés les uns vers les autres comme des fatigués, et, en lisière, un rideau de pieux taillés à la main, pointe vers l'extérieur, où l'on devine, même de loin, des traces de ronces griffées.
Il y a du monde. Sept silhouettes, à première vue. Quatre qui se tiennent debout, les autres assises, les épaules rentrées, figées par tout ce qu'elles ont vu en trop peu de temps.
C'est en les regardant de plus près, un par un, que Jean s'aperçoit de ce qu'il n'avait pas vu. Il avait presque oublié. Le tutoriel, la liste des six races, les silhouettes grises qui s'allongeaient ou se tassaient dans le panneau : tout cela s'était dissous dans la journée, noyé sous les chacals, la source, la clé. Et voilà que ça se tient devant lui, en chair, en poils, en oreilles.
La femme à la corne, d'abord, qui lui arrive à peine à l'épaule, large comme une porte basse, les avant-bras épais, la nuque courte : naine, évidemment, de ces nains des collines qu'il a lus hier matin dans le blanc, avec leur façon de ne pas se laisser déplacer. La jeune femme à l'arc, dont les cheveux noués laissent dépasser deux oreilles longues et fines, plus claires que la peau de son visage : elfe. Le géant accroupi devant le foyer, la peau olive, deux petites défenses qui sortent de sa lèvre inférieure quand il sourit : un orc des steppes, aurait-il dit, si on le lui avait demandé. L'homme aux lunettes ne ressemble à rien de particulier, un humain d'une soixantaine d'années, ce qui rend l'ensemble curieusement rassurant. Et, au fond, parmi les trois nouveaux, une femme sous sa couverture dont le visage a la pâleur d'un papier lavé : quand elle respire, rien ne sort de sa bouche dans la fraîcheur de l'ombre. Il met quelques secondes à comprendre. Revenante. Et, à côté d'elle, un garçon aux boucles tachetées de roux, dont les grandes oreilles rondes pivotent au moindre bruit, et qui n'arrête pas de parler à voix basse : homme-bête, d'une lignée qu'il ne sait pas nommer.
— Ah oui, souffle Kevin, à côté de lui, avec le sourire gêné de quelqu'un qui découvre qu'il a oublié son parapluie. C'est vrai. Il y a d'autres races.
— J'avais complètement oublié, avoue Jean.
— On est deux.
Jean se demande ce qu'on voit de lui, de sa race : s'il a l'air d'un humain, ou d'un type qui a trop lu. Il touche, du bout de l'index, la barre sur son nez. Il sent soudain tout ce que ce corps a de singulier, de banal, de sien.
— Les nouveaux sont là-bas, dit Iris, en désignant du menton le groupe de trois, assis un peu à l'écart, une couverture sur les genoux. Arrivés ce matin. On les a ramassés à l'aube, à moitié nus, dans les ronces. On leur a donné de quoi se couvrir. L'un d'eux parle encore.
— Et les autres ?
— Ceux-là, c'est la première vague. Hier. Comme vous. Elle fait un geste large, avec la corne. Dimitri, Lou, Yann.
Dimitri est une masse. Un mètre quatre-vingt-dix, carré comme une armoire, barbe noire, bras de forgeron, un tablier de cuir sale noué sur un torse qui n'a plus de chemise. Il est accroupi devant le foyer, une louche de bois à la main, et il ne se retourne pas quand ils approchent. C'est de lui que vient l'odeur, graisse, ail sauvage, quelque chose d'aigre et de chaud qui fait saliver Jean sans qu'il le veuille.
— Lou, dit Iris.
Une jeune femme se lève d'un tronc, un arc en travers du dos, une flèche entre deux doigts. Vingt-deux, vingt-trois ans, peut-être. Cheveux sombres noués à la va-vite, un regard aigu qui s'arrête sur Jean, glisse sur Kevin, revient sur Jean, à un endroit précis : sa main gauche. L'anneau. Elle ne dit rien. Elle note, c'est visible.
— Yann.
Un homme d'une soixantaine d'années, assis sur une souche, un bâton de novice posé en travers des genoux, des lunettes de fortune sur le nez, deux verres teintés qu'il a dû bricoler avec du bois et de la résine. Il sourit, d'un sourire de vieux professeur qui reçoit un élève en retard.
— Installez-vous, dit-il. Vous avez l'air de gens qui n'ont pas déjeuné.
— On a mangé il y a une heure, dit Kevin.
— Alors vous avez l'air de gens qui n'ont pas déjeuné ensemble, corrige Yann, avec un clin d'œil.
Iris éclate d'un petit rire de gorge.
— Il a raison. Ici, ça compte.
— Ça compte ?
— Dimitri, dit-elle.
L'homme se retourne enfin. Il regarde Kevin, puis Jean, puis le feu, puis de nouveau Kevin, avec cette lenteur massive des gens qui ne perdent jamais leur temps à parler pour rien.
— Gardien des foyers, dit-il, d'une voix grave, un peu rauque, qui sort de très profond. Niveau un.
— Il a dit oui hier soir, ajoute Iris, à quelqu'un qui lui promettait que le feu ne s'éteindrait pas tant qu'il le veillerait. Sans réfléchir. Il a eu raison. Notre feu ne s'est pas éteint depuis vingt-quatre heures.
Jean sent quelque chose se serrer dans sa poitrine, sans bruit.
— Et la contrepartie ?
— Partager au moins un repas par jour avec quelqu'un, dit Dimitri, avec un haussement d'épaules. Ça tombe bien. J'aime bien cuisiner pour les autres.
Kevin se tourne vers Jean. Il ne dit rien. Il n'en a pas besoin. Ses yeux disent, avec cette douceur têtue qu'il a eue ce matin : on dirait que ça aurait pu être toi.
— Venez, dit Dimitri, en tendant deux bols de bois taillés à la main. Il y en a pour tout le monde.
Ils s'assoient sur un tronc, côte à côte, un peu à l'écart des autres, et Dimitri leur sert, dans des bols noircis par le feu, une soupe épaisse, opaque, avec des morceaux de viande pâle et des herbes qu'il ne connaît pas. Le bol est chaud contre ses paumes. Jean le tient un moment sans boire, les yeux sur la vapeur.
— Vas-y, murmure Kevin, d'une voix de gorge. Ça ne mord pas.
Il boit.
C'est bon. C'est vraiment bon, d'une bonté simple, sans prétention, qui lui arrive dans le ventre comme une main sur l'épaule : le gras, le sel, l'ail, les herbes un peu amères qui ouvrent la gorge. Il ferme les yeux sans y penser. Statut : rassasié. Régénération du mana : +20 % pendant une heure. Il ne lit pas. Il sent seulement, très nettement, qu'il y avait longtemps qu'il n'avait pas mangé quelque chose de chaud, fait par quelqu'un d'autre, devant d'autres gens.
— Alors ? demande Dimitri, qui le regarde, la louche en l'air.
— C'est très bon, dit Jean, d'une voix qu'il trouve fêlée.
— Ça se voit. Dimitri sourit, d'un sourire large, simple, qui lui plisse tout le visage. Tu manges comme quelqu'un qui n'a pas mangé chaud depuis un moment.
— Deux ans, dit Jean, avant de comprendre qu'il l'a dit à voix haute.
Il y a un silence, très bref. Personne ne relève. Yann, de sa souche, hoche la tête d'un air entendu, et Iris, qui s'est assise en face d'eux, regarde le feu d'un air qui n'en voit pas un morceau.
— Ici, dit-elle, personne ne demande d'où l'on vient. Ça simplifie la vie.
Elle prend son propre bol, le porte à ses lèvres, et pendant quelques secondes, il n'y a plus que le feu, le bruit des cuillères en bois, et, quelque part au-dessus, très loin, le tintement léger d'une feuille.
Kevin termine son bol, le pose à ses pieds, et glisse à Jean, sans le regarder :
— Un repas partagé.
— Oui.
Gardien des foyers : repas partagé aujourd'hui (1/1).
Il voit, sur le visage de Kevin, la petite lueur qu'il n'a pas osé se donner à lui-même. Il baisse les yeux sur son bol vide. Il sent le feu lui chauffer les genoux, les mains, le visage, et pour la première fois depuis hier, il n'a pas peur de ce qu'il ressent.
L'après-midi passe d'un seul geste, sans qu'il s'en aperçoive.
Il aide à couper du bois avec Kevin, à replanter deux pieux que les ronces avaient penchés, à porter de l'eau depuis la source que Dimitri a repérée, à vingt minutes de marche. Il rit, deux ou trois fois, à des plaisanteries qu'il n'a pas toutes comprises. Il apprend les noms, les histoires courtes, les silences. Iris a été sapeuse-pompière, vingt ans de métier, une cicatrice laissée par une poutre à quarante ans. Dimitri tenait une cantine d'entreprise, et il a toujours préféré les gens qui ont faim aux gens qui ont faim d'autre chose. Yann a enseigné la philosophie à des lycéens qui ne l'écoutaient pas, ce qui l'a rendu, dit-il, particulièrement patient avec les monstres. Lou, elle, ne dit rien. Elle regarde.
Quand il croise son regard, à la source, elle ne détourne pas les yeux. Elle regarde sa main. Elle regarde l'anneau.
— Il est joli, dit-elle enfin, d'une voix sans accent, un peu sèche. Tu l'as trouvé où ?
Jean a la gorge qui se noue. Il pense à la phrase de Kevin, ce matin, à voix basse, on ne le dit à personne, et à celle qu'il s'est donnée, hier soir, avec les petits caractères : le moins de mensonge possible. Le moins de mensonge possible, ce n'est pas zéro. Il choisit le plus petit, celui qu'il pourra porter.
— Sur un mob, répond-il, en haussant l'épaule, avec ce ton léger qu'il a appris à prendre quand il ne veut pas qu'on creuse. Une mante, hier. Je crois qu'elle l'avait sur elle.
Le mensonge sort tout seul, léger, poli, comme un objet qu'il aurait gardé longtemps dans sa poche pour le jour où il en aurait besoin. Il lui laisse un goût de cuivre sur la langue. Il ne sait pas ce que coûte un mensonge, ici, avec un dieu qui lui a interdit de se prétendre sûr. Il attend, la nuque raide, que quelque chose le punisse. Rien ne vient. C'est presque pire.
— Une mante, répète Lou. Elle hoche la tête, lentement. Ce matin, je suis passée devant un arbre mort, pas très loin d'ici, avec des racines comme des doigts. Il y avait une lueur dedans. J'ai posé la main dessus. Rien n'a bougé.
Elle le regarde.
— Pas un millimètre.
Évidemment. Évidemment qu'elle l'a vu. Elle a de bons yeux, un arc, et l'habitude de ne pas se faire repérer. Et il suffit de ne pas être l'ami des arbres.
Il sent, à côté de lui, Kevin se figer. Par le lien, son cœur s'emballe.
— Je suis sûre que tu sais de quoi je parle, dit Lou, sans méchanceté, avec cette franchise froide des gens qui n'ont pas envie de jouer. Je ne demande rien. Je dis seulement que j'ai vu.
— D'accord, dit Jean.
— D'accord quoi ?
— D'accord, tu as vu. Je ne peux pas t'en dire plus, pour l'instant.
Elle le fixe un long moment. Puis elle hausse les épaules, pas tout à fait convaincue, pas tout à fait fâchée, et remplit sa gourde sans plus rien dire.
Ils reviennent au camp en silence, l'un derrière l'autre. À mi-chemin, Kevin ralentit, laisse Lou prendre de l'avance, et se penche vers Jean, à voix basse.
— Elle sait.
— Elle a vu une lueur. Elle sait qu'il y a quelque chose.
— Elle a quatre ans de moins que moi, trois niveaux de moins que toi et une flèche dans la main.
— Elle est niveau trois.
— Alors il lui en manque cinq, compte Kevin, avec cette précision tranquille d'athlète qui fait ses comptes. Cinq, c'est un après-midi. Si on la suit, ou si elle nous suit.
Jean s'arrête. Il regarde Kevin, qui le regarde, et il comprend, avec un petit choc au creux du ventre, qu'ils sont en train de la considérer comme une pièce.
— On n'a rien décidé, dit-il.
— Non.
— On ne la connaît pas.
— Non.
— Et si elle rentre dans le groupe, je ne peux plus…
Il s'arrête, parce que Kevin n'a pas besoin d'entendre la fin. Je ne peux plus l'abandonner. À cause d'une ligne que j'ai acceptée de moi-même, au petit matin, en pensant à toi. Il sent la laisse, tiède, tendre, qui se resserre un peu autour de lui.
— Je sais, dit Kevin, doucement. Et c'est pour ça que j'aimerais que tu prennes ton temps.
— Tu ne veux pas qu'on tente la clé ?
— Si. Mais pas avec quelqu'un qu'on aurait choisi parce qu'elle était niveau trois.
Il dit ça sans le regarder, en essuyant son javelot sur sa manche.
— Moi, je voudrais que ce soit quelqu'un qu'on pourrait avoir envie de ne pas abandonner. Pas seulement qui ne pourrait pas nous abandonner.
Jean sent quelque chose passer dans sa poitrine, très vite, très net, comme une porte qu'on referme doucement. Le grand frère, ici, vient encore de changer de place.
— D'accord, dit-il.
— D'accord ?
— Je prends mon temps.
Le soleil descend. Iris les invite à rester pour la nuit, sans en faire un cérémonial : un abri en plus, une couverture, un tour de garde à partager. Ici, personne ne dort seul, dit-elle. Ni dehors, ni dedans. Jean regarde la lisière, les pieux, les ronces griffées, la nuit qui se prépare derrière la ligne des arbres.
— Je franchis, dit-il, tout bas.
Le pied sur la corde qui marque l'entrée du camp. Rien ne se passe, cette fois : Volonté +1 pendant une heure, déjà plein. Mais il sent, quelque part dans le dos, la déesse des seuils qui note, sans juger. Hésitations : 1.
À vingt heures, le soleil tombe d'un coup, comme hier. Le feu brûle plus haut. Ils sont neuf autour des flammes, serrés, silencieux, les bols vides entre les genoux. Dimitri veille. Yann raconte une histoire grecque qui parle de portes et de dieux, d'une voix sourde, et personne ne l'interrompt.
À 21:00, le compteur clignote en bas de leur champ de vision, pâle, sans bruit.
ENTRÉS 24
VIVANTS 19
TUÉS 5
Un de plus. Un tout petit chiffre qui change, quelque part dans la nuit, et personne, autour du feu, ne détourne la tête.
Jean pose son bol, plie les genoux contre sa poitrine, sent contre son flanc la chaleur de Kevin, qui ne dort pas non plus. Et c'est alors que, très loin, de l'autre côté de la forêt, à l'ouest, une corne répond à celle d'Iris, longue, grave, qui ne ressemble à rien d'humain.
Iris relève la tête.
— Ça, dit-elle lentement, ce n'est pas un des nôtres.