Chapitre 6
Ce n'est pas Kevin qui bouge.
Jean l'entend avant de comprendre ce qu'il entend. Un craquement très lent, très étiré, comme du bois qui se plie sous une charge qu'il connaît mal. Puis un frottement, au-dessus de lui, sur la branche. Puis plus rien, pendant presque une minute, et c'est le plus long.
Il ne bouge pas. Il ouvre la paume, très doucement, sans la lever. Éclat. Le mot tient au bord de ses lèvres. MANA 214 / 460. L'anneau à son index est tiède, bien plus tiède qu'avant.
Si c'est un monstre, il est dans l'arbre. Donc il a monté. Donc l'anneau ne marche pas. Donc je meurs ici.
La chaîne se déroule, claire, froide, sans panique. Il se surprend à la trouver presque reposante.
Une goutte de sueur glisse le long de sa tempe, atteint la mâchoire, s'y suspend. Il découvre qu'il retient son souffle depuis presque une minute, et qu'il n'y a aucun bruit autour de lui qui justifie qu'il le relâche.
Le craquement reprend. Il vient d'en haut, sur sa droite, et sa vision nocturne, qu'il n'ose pas encore appeler un allié, dessine une forme : une branche, mince, plus claire que les autres, qui s'abaisse lentement vers lui, par à-coups, comme un bras qu'on tendrait à quelqu'un pour ne pas l'effrayer.
Il ne respire plus.
À l'extrémité de la branche, à trente centimètres de son visage, il y a une feuille. Une seule, plus petite que les autres, d'un vert doré qui pulse comme le cœur du coffre.
Arbre-vigie. Niveau 12. Neutre.
L'arbre-vigie reconnaît son porteur.
L'anneau s'illumine d'un coup, sans bruit, et le dernier mot du texte prend la forme exacte d'une phrase qu'il n'a jamais lue.
Anneau de la vigie. Propriété 3 révélée : les arbres-vigies vous accordent leur confiance, et la nature, peu à peu, vous apprécie. Il reste immobile un long moment, le regard fixé sur la feuille. Il sent son cœur battre contre ses tempes, et, plus bas, une chose qu'il ne s'attendait pas à ressentir devant un arbre : de la gêne.
Il me touche. Un arbre me touche, comme on tend la main à quelqu'un qu'on reconnaît. Je n'ai rien fait pour ça.
Si. J'ai tué ce qui le gardait.
Il tend la main. La branche se rapproche d'un centimètre, et la feuille se détache d'elle-même, tombe dans sa paume. Elle est tiède, plus légère qu'un souffle, avec des nervures dorées qui battent comme un pouls. Elle reste là une seconde, puis se défait en poussière de lumière sur sa peau, entre les tatouages, sans rien laisser que la chaleur.
Titre obtenu : Ami des arbres. Niveau 1. Vous aimez la nature ? Elle commence à vous apprécier. Effet passif : à proximité des arbres, vos réserves de mana et de vie se régénèrent un peu plus vite (+5 %). Ce titre peut s'améliorer avec le temps.
Il relit la dernière phrase. Avec le temps. Pour la première fois depuis ce matin, une récompense ne lui demande rien en échange, sinon d'être là, et il ne sait pas quoi faire d'une chose qui se contente de grandir. Un titre pour avoir aimé les arbres, ou pour avoir tué ce qui les mangeait : le système ne le dit pas.
MANA 216 / 460. VIE 64 / 64.
Il lève les yeux vers la branche, qui remonte déjà, lentement, vers l'ombre.
— Merci, murmure-t-il.
Il ne sait pas à qui il parle. Aucune réponse. Une feuille tinte, très loin, dans la nuit.
Il reste un long moment les yeux ouverts, à regarder la nuit se refermer autour de la branche. Kevin dort contre le tronc, la bouche entrouverte, un javelot à portée de main. La corde se détend et se tend au rythme de sa respiration.
En bas de son champ de vision, les pastilles brillent toujours. Huit petits points, alignés, dociles.
Pas ce soir. C'est ce qu'il s'est dit tout à l'heure. Il se le répète, comme on essaie une phrase en espérant qu'elle sonne encore juste.
Elle ne sonne plus.
Un arbre vient de l'appeler ami. Il a tué une mante avec les moyens du bord, il a choisi, il a accepté de lier son nom à quelqu'un. Il se rend compte, avec une certaine surprise, que la nuit ne lui paraît plus aussi grande qu'elle l'était à vingt heures. Qu'il peut se permettre de regarder.
Et que ceux qui me regardent depuis ce matin, je ne les ai jamais regardés en retour.
Il fronce les sourcils, mordille l'anneau de sa lèvre, et la pensée se précise, avec une prudence de type qui lit les petits caractères.
Enfin, si c'est vraiment ce qu'ils sont. Des « dieux ». Les guillemets sont dans ma tête, comme pour la baguette « magique ». Je n'en sais rien. Des dieux, des programmeurs, des types qui regardent des courbes dans une salle climatisée. Tout ce que je sais enfin je crois, c'est qu'ils regardent, et que ça ne dit pas qui ils sont.
Il ne les ouvre pas un par un. Il y pense d'un seul geste : ouvrir tout.
Les pastilles se déploient en même temps, avec un bruit de papier qui se froisse, en éventail, dans l'ordre où elles sont arrivées. Le jaune d'abord, qui crie. Le rose. Le vert. Et derrière, sous elles, d'autres. Il y en a trop. Il compte, une fois, deux fois, et sa respiration s'arrête sur un chiffre.
Quinze.
Pas huit. Quinze. Il y en avait sept qui attendaient derrière les autres, sans clignoter, patiemment.
Un seizième rectangle gris, tout en bas, plus étroit que les autres, s'ouvre sans bruit.
Information. Vous ne pouvez avoir que quinze propositions en même temps. D'autres divinités attendent leur tour. Les offres non traitées perdent de la valeur avec le temps : certains dieux s'impatientent, d'autres se vexent qu'on ne leur accorde pas plus d'importance. Leur humeur peut avoir des conséquences.
Il relit le dernier mot, et sent un frisson lui descendre dans la nuque. Conséquences. Ils ne précisent pas lesquelles. Ils laissent le mot flotter au-dessus de la liste, comme un nuage.
Il compte une dernière fois : quinze, pas une de plus. Derrière, il devine une file invisible, des silhouettes qui piétinent dans une salle d'attente, les bras croisés, les yeux sur l'horloge. Il pense à celle du cabinet, et la comparaison lui fait un drôle d'effet.
Évidemment. Évidemment qu'il y en avait plus. Les pastilles ne montrent que ce qu'elles veulent.
Il se frotte la nuque, ferme les yeux une seconde, et commence à trier.
1. Offre de bienvenue. Niveau 3. « Bénédiction offerte. » Petits caractères : exclusivité 30 jours, contrepartie à définir.
2. Dieu des routes et des marchés. Niveau 2. « Vous voyagez ? Lui aussi. » Petits caractères : ne jamais refuser un échange équitable.
3. Votre âme en promotion. Niveau inconnu. « Moins quarante pour cent. » Petits caractères : contreparties non détaillées avant acceptation.
4. La Dame des Cendres. Niveau 4. « Elle vous trouve intéressant. » Petits caractères : un souvenir cédé à chaque palier.
5. Quatre divinités vous consultent. Niveau inconnu. « Ne restez pas dans l'ombre. » Petits caractères : aucun dieu derrière.
6. Le dieu de la nuit. Niveau 5. « Plus ample connaissance. » Petits caractères : exclusivité.
7. Le dieu de la Guerre. Niveau inconnu. « Réponse en trois minutes. » Petits caractères : aucune clause, il veut une réponse.
8. Je vous regarde. Niveau inconnu. Aucun texte de plus. Aucun bouton.
9. Le gardien des foyers. Niveau 1. « Un feu qui ne meurt pas. » Petits caractères : partager un repas par jour.
10. Le dieu des petits pins. Niveau 1. « Résineux bienvenus. » Petits caractères : aucune contrepartie.
11. La maîtresse des vents. Niveau 3. « Pour ceux qui bougent. » Petits caractères : incompatible avec la Dame des Cendres.
12. Le dieu des marées et des dettes. Niveau 6. « Tout se rembourse. » Petits caractères : exclusivité, contrepartie proportionnelle.
13. Les Jumeaux du Crépuscule. Niveau 2. « Deux dieux pour un. » Petits caractères : toujours agir à deux.
14. La déesse des seuils. Niveau 3. « Pour ceux qui hésitent. » Petits caractères : tout seuil franchi doit être décidé à voix haute.
15. Un dieu sans nom. Niveau inconnu. « Offre expirée. » Petits caractères : il fallait répondre plus vite.
Il lit chaque ligne trois fois. Il y a les bruyants, qui crient pour qu'on les remarque. Il y a les silencieux. Il y en a un, le huitième, qui n'a ni niveau, ni texte, ni bouton, et qui ne demande rien. Il le regarde plus longtemps que les autres. Il n'ose pas le toucher.
Je vous regarde.
Puis il se remet au tri, parce que c'est la seule chose qu'il sait faire quand il a peur : classer.
Première pile : exclusivité écrite. Le premier, le sixième, le douzième. Il les écarte d'une pensée, sans cérémonie. Un dieu qui exige l'exclusivité n'offre pas un cadeau, il passe une commande.
Deuxième pile : contreparties floues. Le troisième, qui promet moins quarante pour cent sans dire sur quoi. Le quatrième, qui prend un souvenir à chaque palier. Il pense à ses souvenirs, aux quelques-uns qu'il tient encore, et il écarte la Dame des Cendres avec un pincement qu'il ne s'explique pas.
Troisième pile : faux dieux. Le cinquième, un appât sans dieu. Le quinzième, expiré, qui ne lui laisse rien d'autre que le sentiment d'avoir perdu quelque chose qu'il n'a jamais eu.
Il écarte aussi le septième, qui exige une réponse en trois minutes : un dieu qui presse n'a jamais le temps de laisser choisir. Le huitième, il le laisse où il est. Il lui reste six lignes.
Gardien des foyers. Dieu des petits pains. Dieu des routes. Maîtresse des vents. Déesse des seuils. Jumeaux du Crépuscule.
Il relit les petits caractères un par un. La maîtresse des vents lui plaît, mais elle exclurait la Dame des Cendres, qu'il vient d'écarter : pas de problème. Les Jumeaux, « toujours agir à deux », il les relit, la gorge sèche, en pensant à l'homme qui dort à trente centimètres de lui. Il me faudrait Kevin pour ça. Il faut l'accord de Kevin pour ça. Je ne peux pas décider à sa place.
Il les met de côté, sans les écarter.
Quatre restent en piste : le gardien des foyers, le dieu des petits pains, le dieu des routes et des marchés, la déesse des seuils. Quatre noms qui n'ont rien de grandiose, qui ne demandent rien d'énorme, et qui se tiennent dans la main.
Il y a des dieux qu'on regarde à genoux. Ceux-là, on les regarde dans les yeux.
Il hésite. Il hésite assez longtemps pour se demander si le choix n'est pas, lui aussi, une manière de se cacher.
Il commence par le plus petit.
Le dieu des petits pains, parce que c'est celui qui lui fait le moins peur. Il ouvre la fenêtre, lit le texte une dernière fois, et rit tout seul, à peine, dans le noir.
Dieu des petits pins. Niveau 1. Bénédiction : Résine (compétence). Votre peau gardera longtemps la trace de l'arbre. Contrepartie : aucune.
Aucune. Il n'y a pas de piège. Il y a un dieu qui veut qu'on mange.
Il pense à la viande de midi, au goût de fer et de fumée, à ses PV et à son mana qui avaient grimpé plus vite après le repas. Si manger accélère la régénération du mana, un dieu qui m'apprend à faire du pain n'est pas une plaisanterie. C'est une batterie.
Il appuie. Rien d'éclatant : un frémissement chaud au creux des paumes, comme une pâte qui lève.
Bénédiction acceptée : Dieu des petits pins (niveau 1).
Il ne se passe rien d'autre. Il en est presque déçu, et il se dit que c'est sans doute ce que c'est, un dieu qui ne demande rien.
Puis il relit la ligne de confirmation, et son sourire se fige. Petits pins. Pas pains : pins, avec un i. Il a faim, il est fatigué, et son cerveau, qui a passé la journée dans des troncs en spirale, a servi un petit pain là où il y avait un pin. Il porte ses doigts à son nez. Depuis les ronces des chacals, l'odeur de la résine ne l'a pas quitté, collante, chaude, sucrée. Ce qu'il a pris pour de la farine était de la sève.
Je voulais du pain. J'ai signé pour du pin.
Il rit, un rire muet qui lui secoue les épaules, de ceux qu'on rit quand personne ne peut vous entendre, et il se retient de se frapper le front pour ne pas réveiller Kevin. Il se dit que la fatigue, dans ce monde, doit aussi être un attribut, et qu'il n'a pas de point à mettre dessus.
Le deuxième est le gardien des foyers.
Niveau 1. Bénédiction : un feu que vous veillez ne s'éteint pas. Contrepartie : partager au moins un repas par jour avec quelqu'un.
Il relit la contrepartie, et il sent quelque chose se contracter dans sa poitrine, très doucement, à l'endroit où il y a eu pendant deux ans un grand vide de repas pris debout. Partager un repas par jour. Avec quelqu'un.
C'est ce qu'il demande. Pas plus. Et c'est exactement ce que je ne sais plus faire. Ou que je sais trop bien faire, pour tout le monde sauf moi.
Il tourne la tête vers Kevin, qui dort, la bouche entrouverte. La contrepartie est écrite en clair, à portée de la main. Un repas par jour, avec quelqu'un, et le quelqu'un est là, à trente centimètres, le souffle régulier. Il lui suffirait d'appuyer.
Son pouce reste en l'air. Ce n'est pas la contrepartie qui l'arrête. C'est ce qu'elle dit de la suite : être tenu, de nouveau, d'être avec quelqu'un. Deux ans à ne rien devoir à personne, trente-cinq ans à devoir tout à tout le monde. Il pense qu'il y a une troisième chose, qu'il n'a jamais essayée, et qu'elle a un nom presque ridicule : s'écouter. Lui d'abord.
Offre écartée : Gardien des foyers (niveau 1).
Il referme la fenêtre doucement, comme on referme une porte sur quelqu'un qui dort. Quelque chose se desserre dans sa poitrine, et quelque chose d'autre, plus petit, plus froid, lui souffle qu'il vient de repousser une main tendue. Il ne répond à aucun des deux.
Le troisième, le dieu des routes et des marchés, lui demande plus. Il le lit mot à mot, à voix basse, comme un contrat qu'on signe devant témoin.
Niveau 2. Bénédiction : vos déplacements coûtent moins d'énergie, et ceux qui vous croisent sont plus enclins à l'échange. Contrepartie : ne jamais refuser un échange équitable.
Équitable. Qui décide de ce qui est équitable ?
Il pèse longtemps. C'est le seul pop-up qu'il relit à voix haute, dans sa tête, sans bruit. Il s'aperçoit qu'il ne connaît presque rien de ce monde : trois monstres, une source, deux visages. Ce qui est bien ici, aujourd'hui, peut très bien lui mettre des bâtons dans les roues dans une semaine. Un dieu des échanges, une loi de l'équité : c'est exactement le genre de règle qu'on découvre le jour où elle coûte. Le tutoriel sait ce qui l'attend, lui non, et il n'a pas envie de signer pour ce qu'il ignore. Son pouce reste suspendu, puis se retire.
Offre écartée : Dieu des routes et des marchés (niveau 2).
Les fenêtres qu'il a triées se referment une à une, avec un petit bruit de papier qu'on plie. Il croit en avoir fini.
Il se trompe.
Les onze places qu'il vient de libérer ne restent pas vides. Un par un, en bas de son champ de vision, de nouveaux rectangles s'ouvrent, avec le bruit sec d'une chaise qu'on tire dans une salle d'attente. Les dieux qui patientaient derrière les autres ont senti la place se libérer, et ils se précipitent, certains en bousculant leurs voisins, d'autres en toussotant poliment. Il lève la main. Il ne les chasse pas. Il les regarde venir, un peu étourdi, comme un homme à qui l'on tendrait onze menus en même temps.
16. La Veilleuse. Niveau 2. « Les nuits blanches ont besoin de quelqu'un. » Petits caractères : ne jamais dormir plus de cinq heures par nuit.
17. Le dieu du Dernier Wagon. Niveau 1. « Les derniers arrivés ont aussi une place. » Petits caractères : ne jamais arriver le premier quelque part.
18. La Dame des Brouillons. Niveau 2. « Tout peut être raturé. » Petits caractères : chaque annulation laisse une rature visible sur la peau pendant une heure.
19. Le Facteur des Lettres non lues. Niveau 3. « Quelqu'un vous a écrit. » Petits caractères : lire chaque lettre reçue en entier avant de répondre.
20. Le Patron des Tubercules. Niveau 1. « La pomme de terre ne trahit jamais. » Petits caractères : manger au moins un tubercule par jour.
21. L'Aubergiste du Néant. Niveau 2. « Toute errance mérite un toit. » Petits caractères : offrir un repas à un inconnu chaque semaine.
22. Le Metteur en scène. Niveau 4. « Votre vie mérite un public. » Petits caractères : commenter à voix haute chaque acte important.
23. La Vieille Pluie. Niveau 1. « Elle tombe pour ceux qui l'attendent. » Petits caractères : ne jamais s'abriter sous un toit pendant l'orage.
24. Le dieu qui Doutait. Niveau 1. « Moi non plus, je ne sais pas ce que je fais. » Petits caractères : ne jamais prétendre être sûr.
25. Le Sablier. Niveau 3. « Chaque seconde que vous perdez me revient. » Petits caractères : intérêts, au bout de la journée.
26. La Meute sans nom. Niveau 2. « Vous n'êtes plus seul. » Petits caractères : ne jamais abandonner un membre du groupe.
Il rit deux fois, sans bruit. D'abord devant la Veilleuse : cinq heures de sommeil, lui qui a passé deux ans sans en avoir plus de trois. Puis devant le Patron des Tubercules, qui lui promet que la pomme de terre ne trahit jamais, et qui, à sa manière, a probablement raison.
Il écarte le Dernier Wagon d'un haussement d'épaules, la Vieille Pluie d'un frisson, le Metteur en scène d'une grimace. Le Sablier, il le lit deux fois et le ferme à la troisième : des intérêts, au bout de la journée, sans préciser sur quoi. L'Aubergiste lui rappelle trop le gardien des foyers, et la Dame des Brouillons le fait sourire amèrement. Une rature visible sur la peau. Il a déjà assez d'encre. La Meute sans nom s'arrête plus longtemps sous ses yeux. Vous n'êtes plus seul. Il tourne la tête vers l'homme qui dort, et ne touche à rien. Pas sans lui. Il n'a pas encore choisi, lui.
Le Facteur des Lettres non lues, lui, ne le fait pas sourire.
Quelqu'un vous a écrit.
Ses doigts se resserrent sur la corde. Quelques secondes, il n'entend plus rien, ni le vent, ni les feuilles, ni le souffle de Kevin. Quelqu'un. Qui ? Mon frère, qui m'a écrit une fois ? Ma mère, qui n'a jamais écrit ? Un collègue, qui ne sait pas que je ne suis plus dans mon lit ? La phrase est un hameçon, il le sait, et il en reconnaît le poids, la forme exacte, l'endroit précis où elle s'accroche. Il la regarde jusqu'à ce que les lettres se brouillent.
Puis il la met de côté, sans la fermer, comme on pose une lettre sur une table en se disant qu'on la lira quand on sera plus fort.
Il reste le vingt-quatrième.
Le dieu qui Doutait. Niveau 1. « Moi non plus, je ne sais pas ce que je fais. » Bénédiction : Lecture des petits caractères (compétence). Les clauses cachées des offres et des contrats deviennent lisibles. Contrepartie : ne jamais prétendre être sûr.
Il rit une troisième fois, plus bas, et ce rire-là lui monte du ventre. Un dieu qui avoue qu'il doute. C'est la première fois depuis ce matin qu'un panneau lui parle comme à quelqu'un qui ne sait pas non plus. Il relit la contrepartie, et il se rend compte, avec une sorte de vertige, que c'est le premier prix qu'on lui demande de payer sans avoir à se sacrifier pour quelqu'un. Prétendre être sûr, il l'a fait toute sa vie. Il n'a plus que ça à perdre.
Ça, je peux le payer. Et ça, ça m'aurait servi il y a deux heures.
Il se frotte le menton, sent sa barbe de deux semaines crisser sous ses doigts, et il appuie.
Bénédiction acceptée : Le dieu qui Doutait (niveau 1).
Il fait le point, comme on relit une liste de courses. Quinze places, deux bénédictions acceptées, et huit offres qui restent ouvertes, qui attendent sans impatience, ou qui font semblant.
8. Je vous regarde. Niveau inconnu. Aucun texte de plus, aucun bouton. Pour l'instant : il n'ose pas l'ouvrir.
11. La maîtresse des vents. Niveau 3. « Pour ceux qui bougent. » Incompatible avec la Dame des Cendres. Pour l'instant : à relire plus tard.
13. Les Jumeaux du Crépuscule. Niveau 2. « Deux dieux pour un. » Toujours agir à deux. Pour l'instant : à décider avec Kevin.
14. La déesse des seuils. Niveau 3. « Pour ceux qui hésitent. » Tout seuil franchi doit être décidé à voix haute. Pour l'instant : à relire, tentante.
16. La Veilleuse. Niveau 2. « Les nuits blanches ont besoin de quelqu'un. » Ne jamais dormir plus de cinq heures par nuit. Pour l'instant : lue, pas traitée.
19. Le Facteur des Lettres non lues. Niveau 3. « Quelqu'un vous a écrit. » Lire chaque lettre reçue en entier avant de répondre. Pour l'instant : mise de côté, pas fermée.
20. Le Patron des Tubercules. Niveau 1. « La pomme de terre ne trahit jamais. » Manger au moins un tubercule par jour. Pour l'instant : lue, pas traitée.
26. La Meute sans nom. Niveau 2. « Vous n'êtes plus seul. » Ne jamais abandonner un membre du groupe. Pour l'instant : attend Kevin.
Huit lignes. Il remarque que les places libres ne se sont pas toutes remplies, et que le système ne lui a pas dit combien de dieux il reste derrière.
Il ne les laisse pas en l'état. C'est une règle qu'il s'est donnée sans l'écrire : on ne laisse pas une pile ouverte au milieu de la nuit. Une à une, il les reprend.
La Veilleuse, il la ferme sans cérémonie. Cinq heures de sommeil au maximum : il a déjà donné. Le Patron des Tubercules aussi, avec un dernier sourire. Désolé, vieux. J'aimerais bien croire à la pomme de terre. La maîtresse des vents, il la relit trois fois, sent qu'elle lui tire l'épaule vers l'inconnu, et la repousse, avec une certaine tendresse. Pas avant de savoir où je vais. Chaque fenêtre qu'il ferme se retire avec un petit bruit de papier, et chaque fois, il sent le soulagement venir, régulier, un peu coupable.
Les Jumeaux, la Meute et la déesse des seuils, il ne les refuse pas non plus. Pour chacun, un deuxième bouton apparaît, plus discret que l'autre, qu'il n'avait pas remarqué : MISE EN ATTENTE, 24 h. Il l'enfonce trois fois. Les fenêtres se replient dans leurs pastilles, qui prennent une teinte plus pâle, comme du linge qu'on met de côté. Le Facteur, lui, il le garde un instant dans sa main, très longtemps, le pouce suspendu entre les deux boutons. Puis il appuie sur le premier : REFUSER. Sa main tremble un peu en le faisant. Il se dit que s'il y a une lettre, elle attendra ou elle ne viendra pas, et qu'il ne veut pas bâtir sa première nuit sur l'hameçon d'un papier que quelqu'un a peut-être écrit, ou n'a jamais écrit. La fenêtre se retire sans bruit. Il sent, derrière les côtes, un petit vide froid, qui ressemble à ce qu'on éprouve en jetant une lettre qu'on n'a pas osé ouvrir.
Il reste le huitième. Je vous regarde. Il le sent tout près, au bout de la liste, aussi calme qu'un chat qui attend qu'on s'asseye. Il passe la main devant, sans le toucher. Rien ne bouge. Rien ne l'y oblige. Il se dit que ce n'est pas aujourd'hui, et que certaines choses doivent pouvoir rester tranquilles sans se retourner contre vous.
Je n'ai jamais été aussi poli avec des gens qui m'observent.
Avant de laisser la nuit se refermer sur celles qu'il a mises de côté, il les rouvre. Il n'en accepte aucune. Mais il veut le détail, tout le détail, les lignes en gris sous les lignes en gris. Il pense détail, et le système, qui devance toujours, déplie la fiche de chacune avant qu'il ait fini de formuler le mot.
Compétence active : Lecture des petits caractères (rang 0).
Le dieu qui Doutait lui rend déjà service. Sous chaque fiche, une ligne supplémentaire apparaît, d'un gris un peu plus clair, comme une encre qui aurait été lue avec un peu de lumière rasante.
La maîtresse des vents. Niveau 3.
Les Jumeaux du Crépuscule. Niveau 2.
La déesse des seuils. Niveau 3.
La Meute sans nom. Niveau 2.
Il lit les quatre fiches, une fois, deux fois, et sent monter en lui une admiration prudente, celle qu'on a pour un contrat très bien rédigé. Les bonus sont généreux. Les contreparties sont des laisses. Chacune l'attache à quelque chose : un lieu, une personne, une voix, un groupe. Quatre dieux, quatre façons de n'être plus tout à fait libre.
Ils ne sont pas méchants. Ils sont tenaces. Et quand ça fait du bien d'être tenu, je sais ce qui arrive.
Il hoche la tête, lentement. Quelque chose, dans les vents, dans la Meute, retient son regard, il ne sait pas encore quoi. Mais il est tard, la nuit est longue, et il vient de se donner une règle : ne rien signer quand on est fatigué, surtout pas après un pain devenu pin. Il laisse les quatre fenêtres où elles sont, pâles, à portée de main, avec leur bouton discret.
Un dernier pop-up s'ouvre, sans couleur, sans bouton.
Information. Toutes les propositions ont été traitées, à l'exception d'une. Bénédictions liées : 2. Propositions en attente : 4. Intégration en cours.
Une chaleur monte de ses talons, remonte le long des jambes, du ventre, des épaules. Ses mains s'allument d'abord, d'une lueur dorée très pâle, comme celle du coffre, puis ses avant-bras, puis tout son corps. La mousse sous lui se met à luire à son tour. Les feuilles-ardoises, au-dessus, projettent des reflets d'or sur les troncs.
Putain.
Il lève les mains devant ses yeux. Il est lumineux. Il brille, dans la nuit, comme un lampadaire sur une branche, au milieu d'une forêt pleine de choses qui ont faim.
Bénédictions actives : 2. Niveau cumulé : 2. Aura de bénédiction : 3 minutes.
Trois minutes. Il ne bouge pas. Il ne respire presque pas. En bas, dans le noir, il entend un frottement qui n'était pas là tout à l'heure.
Voile.
Le sort qu'il a inventé, le moins efficace, celui qu'on lui a dit de ne pas croire, jaillit de sa paume. Un voile de pénombre se pose sur lui, comme une couverture trop courte. Elle étouffe la lumière par endroits, mais pas entièrement. MANA 191 / 460.
— Jean.
Le prénom claque dans le noir, bas, rauque, à peine un souffle. Jean se fige, la paume encore ouverte, les doigts dorés comme des braises, et il sent la sueur lui couler dans le creux du dos.
Kevin est réveillé. Il s'est redressé d'un coup contre le tronc, la corde tendue sur sa poitrine, les yeux grands ouverts dans la pénombre. Sa main droite a déjà trouvé un javelot, les jointures claires, serrées à s'en faire mal. Il regarde Jean comme on regarde quelqu'un qu'on croit connaître et qui vient de changer de visage. La lueur dessine sur ses joues des ombres que le soleil ne lui avait pas faites.
— Tu brilles, souffle-t-il.
— Je sais, répond Jean, entre ses dents, sans presque bouger les lèvres.
— Pourquoi tu brilles ?
Jean déglutit. Sa gorge est sèche, et la question lui arrive comme un coup d'épaule dans les côtes.
— J'ai accepté deux bénédictions, dit-il enfin, d'une voix plus basse qu'il ne l'aurait voulu.
— Quoi ?
Le mot a claqué. Kevin a presque crié, et il se mord aussitôt la lèvre, les yeux balayant le noir en dessous d'eux, à l'affût du moindre frottement. Rien. Une feuille qui tinte. Il expire par le nez, lentement, et reprend à voix basse, avec cette tension dans la mâchoire qu'il a quand il se retient.
— Quoi ?
— Deux, répond Jean. Toutes petites.
Il le dit avec un petit mouvement d'épaules, comme on avoue une mauvaise note, et il déteste ce geste, parce que c'est exactement celui de l'enfant qu'il a été.
Kevin le dévisage un long moment. La lueur diminue par à-coups, comme un cœur qui s'apaise, et dans le silence qui remonte, très loin, un hurlement s'étire et se perd.
— On avait dit de ne rien accepter, dit-il enfin, plus las que fâché.
— Tu avais dit de ne rien accepter sans comprendre, corrige Jean. J'ai compris.
— Tu as compris en combien de temps ?
— Une heure, à peu près, concède Jean.
Une heure à lire les petits caractères, à classer, à me méfier, à me demander si choisir n'était pas encore une façon de me cacher. Il ne sait rien de tout ça, et je ne vais pas le lui dire.
Kevin ferme les yeux. Il expire longuement, la tête renversée contre l'écorce, et ses épaules, qu'il tenait crispées depuis une minute, retombent d'un coup. Quand il rouvre les yeux, il sourit, d'un sourire de travers, fatigué, sans rien de la grimace de tout à l'heure.
— Tu me réveilles toujours comme ça ?
— Je te réveille pour la première fois, répond Jean.
— C'est vrai.
Il y a un petit rire entre eux, étouffé, presque honteux. La lueur s'éteint. L'obscurité reprend le dessus, plus épaisse qu'avant, avec son odeur de mousse froide et de sève. Jean sent ses mains refroidir, un picotement dans les doigts, comme après avoir porté quelque chose de trop chaud trop longtemps. Il les enfonce sous ses aisselles pour les calmer, sans y penser.
— Il y a une offre pour deux, dit-il à voix basse. Les Jumeaux du Crépuscule. Il faut qu'on la décide ensemble.
— Deux quoi ?
— Deux dieux.
Kevin lève un sourcil, penche la tête de côté, et un coin de sa bouche se relève.
— Tu es en train de me proposer un mariage divin ?
— Demain, tranche Jean, en essayant de ne pas sourire. Ouvre tes pop-ups demain, je t'aide à lire.
— Et toi, tu dors ?
— Non.
Kevin hoche la tête, sans insister. Il se rallonge, tire sa capuche sur ses yeux, et sa voix arrive étouffée, déjà à moitié ailleurs.
— Tu me réveilles quand tu veux.
Tu me réveilles quand tu veux. Il a dit ça comme on donne un code d'entrée. Il l'a dit en confiance, sans le peser. Jean sent quelque chose lui serrer la gorge, de chaud et d'inquiétant, une gratitude qui arrive trop vite.
Jean reste seul avec son halo éteint, le plus petit pin du monde, un dieu qui doute, et, derrière lui, des mains tendues qu'il a laissées en l'air. Il se dit que c'est peut-être comme ça qu'on commence à croire, et qu'on commence aussi à se choisir.
Il ne dort pas. Pas tout de suite. Les quatre fenêtres pâles flottent derrière ses paupières, les vents, la meute, les seuils, les jumeaux, et quelque part vers l'aube, entre deux hurlements qui s'éloignent, il glisse sans s'en apercevoir. Il rêve de couloirs, de portes, d'un vent qui le pousse dans le dos, d'une meute qui l'attend de l'autre côté. Et dans son sommeil, très calmement, comme un homme qui fait ses comptes au bord d'un lit, il décide.