Chapitre 5
Ils éteignent le feu à quatorze heures quarante, avec de la terre et un peu d'eau de la source rapportée dans le creux des mains. Kevin ramasse la lance dont il a retaillé le manche. Jean referme son sac, qui n'a toujours pas de fond. Ils échangent un regard, rapide, celui de deux hommes qui se demandent lequel va dire le premier que ça ne se passe pas comme dans les livres.
— On va où ? demande Kevin, en calant la lance sur son épaule, le regard déjà tourné vers la lisière.
— Vers là où il y a de la forêt, répond Jean, le menton pointé vers les arbres. Plus dense. Plus haut.
— Pourquoi plus dense ? insiste Kevin, un sourcil levé.
— Parce que les mobs de la plaine nous ont vus, explique Jean en se frottant la nuque. Et que je préfère ne pas dormir dans un endroit où on peut voir à vingt kilomètres.
Il l'a dit avec assurance. Il n'en a aucune.
Dans les jeux, on dort toujours dans un endroit abrité, à l'écart des routes, avec un feu. Dans les jeux, il y a des feux de camp qui protègent. Ici, un feu, ça signale.
Ils s'enfoncent dans les arbres.
La forêt ne ressemble à rien de ce que Jean connaît, et elle a pourtant l'air de le savoir. Les troncs sont en spirale, tous dans le même sens, comme si une main géante les avait tordus il y a très longtemps et les avait laissés sécher ainsi. L'écorce est lisse, grise, striée de fines rainures où perle une sève presque transparente. Les feuilles ressemblent à des ardoises, en couches serrées, d'un vert-gris tirant sur l'argent, et quand le vent passe, elles tintent. Pas un bruit de feuillage. Un bruit de vaisselle qu'on range dans un placard, très loin, à l'étage au-dessus.
Au sol, de la mousse bleue, épaisse, qui absorbe les pas. Des champignons plats, de la taille d'une assiette, qui s'ouvrent quand on s'approche et se referment quand on s'éloigne. Des brins de lumière, parfois, qui flottent à hauteur de genou, sans origine, comme des poussières devenues paresseuses.
Il marche, et peu à peu son corps prend le relais de sa tête. Le rythme des pas, le tintement des feuilles, le souffle qui entre et qui sort : tout se cale sur une même cadence lente, presque berçante. Il a mal aux pieds, de ce mal sourd et loyal que donnent les vraies marches, pas celui, vague et honteux, des dernières années. Sous sa cape, une sueur chaude lui descend le long des côtes. Il découvre qu'il aime ça. Qu'il aime avoir chaud, avoir mal, avoir soif. Être fatigué pour une raison.
Inspecter.
Luciole de mousse. Niveau 1. Amicale.
Il s'arrête. Le petit point lumineux se détache de la mousse, monte à hauteur de son visage et tourne une fois autour de sa tête, avec un son à peine audible, un tintement de verre très fin. Puis il repart. Il ne cherche rien. Il le suit un instant des yeux, et sent un petit nœud se défaire dans sa poitrine, un nœud qu'il ne savait pas porter.
Amicale. Il y en a. Il y en a qui ne veulent rien de moi.
— Quoi ? demande Kevin, qui s'est arrêté à sa hauteur, la main sur le manche de sa lance.
— Rien, murmure Jean, sans quitter la luciole des yeux. Il y a des trucs gentils, ici.
— Des trucs gentils, répète Kevin, comme on goûte un mot dans une langue étrangère.
— Je crois.
Kevin hausse un sourcil. Il ne dit rien. Il regarde la luciole, qui est repartie dans le sous-bois, et il semble penser exactement la même chose que Jean : on a encore le droit d'être surpris, c'est déjà ça.
Plus loin, entre deux troncs, une masse claire broute la mousse. Jean saisit le bras de Kevin sans y penser.
Cerf de verre. Niveau 3. Neutre.
L'animal est plus grand qu'un cerf d'Europe, et plus fin. Son pelage est translucide, d'un blanc de givre, et on voit à travers lui, par instants, la couleur de la mousse. Des bois en éclats, fins comme des lames de rasoir, qui captent chaque rayon de lumière et le dispersent en petits arcs sur les troncs. Il lève la tête, les regarde. Ses yeux sont noirs, calmes. Il ne bouge pas.
— Il ne nous attaque pas ? souffle Kevin, sans bouger les lèvres, les doigts crispés sur la lance.
— Neutre, murmure Jean, la bouche sèche. Tant qu'on ne l'attaque pas, je crois qu'il ne fait rien.
— Tu crois.
— Je crois.
Ils restent immobiles, trente secondes, une minute. Puis le cerf reprend sa mousse. Jean n'a pas respiré pendant tout ce temps.
Je suis en train d'apprendre à vivre dans un monde où il y a des mobs qui n'ont rien contre moi. Je n'avais jamais pensé que c'était la partie la plus difficile.
Ils contournent l'animal à vingt mètres, en silence.
Ce n'est qu'une heure plus tard, au bord d'une clairière, que quelque chose bouge dans les arbres, haut, au-dessus d'eux. Jean s'immobilise.
Mante à lames. Niveau 6. Agressive.
Le mot « agressive » clignote en rouge pâle, une couleur qu'il n'avait pas encore vue. Elle est immobile dans une branche, à six mètres du sol : un insecte vert-noir, long comme un homme, les deux pattes antérieures repliées devant elle comme des faux. Elle ne les a pas encore vus. Sa tête, en triangle, pivote par saccades, lente, sans bruit.
— Ne bouge pas, murmure Jean, du bout des lèvres, sans tourner la tête. Ne respire presque pas.
Kevin ne bouge pas. Sa main serre le manche de la lance, les articulations blanches.
Niveau six. Je suis niveau cinq, avec cent vingt de mana et un seul vrai sort. Il est niveau deux, avec une lance et pas de bouclier. Si ça nous voit, on meurt. Pas « on perd des points ». On meurt.
Il pense à la phrase du pop-up. Mort définitive. Il n'y a pas de réapparition. Il la relit, très calmement, dans sa tête, comme on relit un contrat avant de le signer.
Ses doigts sont devenus froids et gourds, comme s'ils avaient déjà compris. Son estomac se serre sur le repas de midi, un nœud lourd, sec, qui remonte vers le sternum. Il avale, avale encore, et il a, pendant une demi-seconde, la certitude absurde qu'il va s'évanouir ici, debout, au milieu des arbres, et qu'on le retrouvera plus tard avec ce même air attentif.
Il ne s'enfuit pas tout de suite. C'est ce qu'il remarque en premier : son corps n'a pas choisi la fuite. Quelque chose d'autre, plus froid, plus rapide, s'est mis à travailler dans sa tête.
L'attaquer par surprise ? Elle ne nous a pas vus. Un premier coup, depuis ici, à six mètres, quand elle ne bouge pas. Si ça ne la tue pas, elle fond sur nous avant que j'aie lancé le deuxième. Ou ne pas l'attaquer, la laisser partir, et espérer qu'elle ne revienne pas.
Il pèse. Il se surprend à peser autrement que ce matin. Ce matin, à ce stade, il aurait déjà reculé.
Sorts. Compétences. Qu'est-ce que j'ai ?
Il ouvre l'onglet qu'il n'a jamais ouvert : Sorts. Un livre apparaît au bord de son champ de vision, mince, aux pages pâles, qui se feuillettent d'elles-mêmes à mesure qu'il y pense. Il n'y a qu'une seule entrée qu'il connaisse : Éclat. En dessous, une ligne qu'il n'avait jamais vue, grisée.
Sorts de base : 4 disponibles. Création de sorts : disponible.
Il relit la deuxième phrase. Il comprend d'un coup pourquoi, ce matin, il n'a eu besoin d'apprendre aucun mot pour lancer ses Éclats : la forme, le nom, tout est venu tout seul. Un mage n'apprend pas. Un mage invente, avec les moyens du bord.
Génial. Et je n'ai pas lu le manuel.
Il consulte les sorts de base et pense en même temps, dans le même mouvement, en reliant ce qu'il lit à ce qu'il voit : la mante, son corps long, sa carapace claire aux articulations, l'ombre plus sombre sous la tête, là où doit se trouver le point faible. Il choisit Entrave, une corde de lumière qui immobilise un membre. Il en invente deux autres, en les assemblant dans sa tête comme des briques : Éclat étroit, une version affinée de l'Éclat qui coûte plus cher mais perce mieux, et Voile, qui estompe sa présence dans l'ombre. Les noms lui viennent d'eux-mêmes, avec la forme exacte des gestes.
Trois sorts, dont deux que je viens de créer. Il y a quelques heures, je n'aurais pas osé.
Il observe la mante avec toute la Perception qu'il a. C'est alors qu'il voit autre chose.
Sur la branche au-dessus d'elle, à huit ou neuf mètres, quelque chose brille. Pas l'éclat du soleil sur l'ardoise : une lumière plus chaude, plus ronde, qui pulse très lentement, comme un petit cœur doré.
Un truc qui brille. Dans un jeu, un truc qui brille sur une branche, c'est un coffre. Un trésor. Du loot.
Son cœur s'accélère, et ce n'est pas de la peur. Il sent monter en lui quelque chose qu'il connaît mal, de chaud et de dangereux : l'excitation. Rentabilité. Réussir. Tuer. Être fort. Les mots tournent, se multiplient. Un niveau six, c'est de l'expérience. Un coffre, c'est un coup de pouce. Il se voit déjà au niveau sept, huit, avec un sort de plus, un bâton qui s'allume pour de bon.
Il se retient de sourire.
Doucement. Tu es en train de devenir le type qui regarde un coffre au-dessus d'un monstre qui peut le couper en deux.
Il se penche vers Kevin, tout près de son oreille.
— Là-haut. Sur la branche, derrière elle. Le truc qui brille.
Kevin plisse les yeux, suit son regard. Il met trois secondes à le voir.
— Un coffre ? murmure-t-il.
— Peut-être.
— Elle est dessous.
— Oui.
Il y a un silence. Jean sent que Kevin a compris, et que Kevin n'est pas sûr de vouloir comprendre.
— Je pourrais l'avoir en un coup, souffle Jean. Je crois.
Je crois. Il y a toujours un « je crois » avant les décisions qu'on regrette.
Un rectangle gris s'ouvre devant lui, sans bruit, sans bouton qui clignote.
Voulez-vous créer un groupe avec le joueur à 1 m de vous, KEVIN ?
[ OUI ] [ NON ]
Jean s'immobilise. Il voit, du coin de l'œil, que Kevin s'est figé lui aussi : la même fenêtre, la même question, avec son nom à lui, Jean, en capitales.
— Tu as vu ? murmure Kevin.
— Oui.
Un groupe. On me propose de lier mon nom à quelqu'un, et il y a un mur entre ce que je ressens et ce que je dois décider.
Il cherche aussitôt les petits caractères. Il en trouve, en dessous, en gris pâle.
Les membres d'un groupe partagent l'expérience. Chacun voit les points de vie des autres. Quitter un groupe : aucun coût.
Il relit la dernière ligne trois fois. Aucun coût. C'est la première fois depuis ce matin qu'une offre ne lui demande rien en échange, et ça le met plus mal à l'aise que le reste.
Pourquoi ça ne coûte rien ? Qui y gagne ?
Il se demande si l'on peut faire confiance à un système qui se montre gentil. Il se demande si l'on peut faire confiance à un homme qu'on connaît depuis cinq heures, qui a ri avec lui, et qui l'a lu à voix haute en deux phrases.
— Moi, je dis oui, souffle Kevin.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as dit de ne rien accepter sans comprendre. Et que là, je comprends.
Il me renvoie mes propres règles. Bien joué.
Jean pèse une dernière fois : le risque de dépendre de quelqu'un, le risque de dépendre trop, le risque d'avoir à le pleurer. Puis il sent, très bas, une chose qu'il n'a plus sentie depuis longtemps : l'envie de ne pas être seul, juste un peu, juste pour ce soir.
— Oui, souffle-t-il.
Groupe créé. Membres : Jean, Kevin.
En haut à gauche de son champ de vision, une petite ligne apparaît, discrète : KEVIN 41 / 52. À un mètre de lui, son propre chiffre doit apparaître de la même façon.
Je vois ses PV. Il voit les miens. C'est la première fois que quelqu'un peut vérifier que je suis encore vivant.
Une seconde fenêtre s'ouvre, plus petite.
Information. Certains sorts peuvent être créés, mais ils seront peu efficaces tant que votre niveau et vos statistiques ne les soutiendront pas.
Jean la lit, et le plan qu'il avait en tête se fissure d'un coup.
Éclat étroit. Voile. Je les ai inventés il y a deux minutes. Ils existent, mais ils ne valent pas ce que je croyais.
Il refait le calcul. L'Éclat de ce matin, un sort de base, est solide : il a tué sept chacals avec. Les deux autres, ceux qu'il a créés, sont des esquisses. Une mante de niveau six ne se tue pas avec une esquisse.
Il regarde Kevin. Il regarde la lance dans sa main, les épaules de lanceur qui se tendent sous la chemise déchirée.
Il m'a dit, tout à l'heure : des années de javelot.
— Tu peux la toucher d'ici ? souffle-t-il, la bouche tout près de l'oreille de Kevin, qui sent la sueur et la sève. Avec ta lance. Une seule fois. À la poitrine, sous les pattes. Pour qu'elle tombe de la branche.
Kevin regarde la mante. Il ne répond pas tout de suite. Sa mâchoire se serre, se desserre.
— Six mètres, dit-il, la voix rauque, les yeux fixés sur la bête. En hauteur. Dans la pénombre. Je peux.
— Tu es sûr ?
— Non, avoue Kevin, et il serre les dents. Je peux quand même.
Il y a des « non » qui valent des « oui ». Jean s'en souviendra.
Puis une autre idée le traverse, et il s'arrête net.
Attends. Je suis mage.
Il regarde Kevin, puis la lance, puis ses propres mains. Un mage, ça ne fait pas que tirer. Ça peut aussi soutenir. Un sort sur lui, ou sur sa lance. Un buff.
Il rouvre le livre. Parmi les quatre sorts de base, un seul qu'il n'a pas encore regardé de près : Renfort. Augmente la puissance d'une arme ou d'un coup pendant quelques secondes. Coût : 20 de mana.
Vingt de mana pour une lance qui touchera plus fort : un prix qu'il peut payer. Pour la première fois, il se dit que son rôle ne se limite pas à tirer, qu'il peut aider quelqu'un d'autre à tirer mieux.
— Je peux renforcer ton lancer, souffle-t-il, en cherchant ses mots, un peu gêné de les prononcer à voix haute. Un sort. Du mana. Pour que ta lance fasse plus mal.
Kevin tourne la tête, les yeux grands.
— Tu peux faire ça ? s'étonne Kevin, en tournant la tête vers lui.
— Je crois.
— Tu crois toujours.
— C'est ma spécialité.
Soutenir quelqu'un. Évidemment. Même ici. Mais cette fois, c'est pour tuer, pas pour disparaître derrière.
— Dès qu'elle tombe, je l'entrave. Toi, tu recules et tu l'attires. Je finis avec l'Éclat étroit sous la tête. Si ça ne marche pas…
— On court.
— On court.
Il ouvre une dernière fois sa jauge, d'un battement de paupières. MANA 118 / 450. Renfort, vingt. Entrave, trente. Éclat étroit, vingt-cinq. Éclat, dix. Il fait le compte comme on aligne des pièces sur une table. Assez pour trois sorts sérieux, peut-être quatre. Pas un de plus.
Kevin se met en position. Il recule le bras, les pieds écartés, la hanche tournée, un geste qu'il a répété mille fois dans un stade vide, quelque part, il y a longtemps. Son corps se transforme. Pendant une seconde, il ne ressemble plus à un survivant : il ressemble à un athlète.
Compétence : Lancer de javelot (rang 2).
Jean lève la baguette. Renfort. Une lueur dorée glisse le long du bras de Kevin, remonte jusqu'à la pointe de la lance, qui s'allume à peine. MANA 98 / 450.
La lance part.
Elle traverse le sous-bois avec un sifflement mince, monte, retombe, et frappe la mante en plein thorax, entre deux pattes. Un craquement humide. La bête se cabre, pousse un cri aigu, strident, un son de verre qui frotte, et se détache de la branche.
Elle tombe.
— Maintenant ! hurle Jean, d'une voix qui lui déchire la gorge.
Elle atterrit à dix mètres d'eux, sur ses six pattes, les faux dressées, la lance plantée dans sa carapace, de la sève verdâtre qui coule sur ses flancs. Elle tourne la tête. Elle les voit. Le mot rouge, au-dessus d'elle, clignote plus vite.
Mante à lames. Niveau 6. Agressive.
Entrave.
Le mot lui sort de la gorge sans qu'il y pense. Une corde de lumière blanche jaillit de sa paume, traverse l'air, s'enroule autour de la faux gauche. La mante tire. La corde craque, tient une seconde, deux. Jean sent le sort lui arracher quelque chose au creux du ventre, un poids qui se tend comme un muscle. MANA 68 / 450.
Le monstre charge Kevin.
Kevin n'a plus rien en main. Il lève l'avant-bras par réflexe, et la faux le frappe à plat, un choc sourd, un bruit d'os qui encaisse. Il recule de deux pas, glisse sur la mousse, se rattrape, serre les dents. KEVIN 29 / 52.
— Jean !
— Je suis là ! répond Jean, tombé à genoux, la baguette à bout de bras.
Éclat étroit.
Il vise l'ombre sous la tête, la jointure pâle entre le cou et la carapace, et lâche.
Un fil de lumière, mince comme une aiguille, part de sa baguette et s'enfonce dans la mante en un point précis. Le monstre hurle. Ses pattes s'agitent, désordonnées, et la corde d'Entrave se rompt d'un coup, avec un claquement de fouet.
Jean tombe à genoux. MANA 43 / 450.
Pas mort. Pas encore. Le sort a touché, mais pas tué : la bête, blessée au cou, redresse la tête, ses mandibules claquent. Elle fonce vers lui.
Un tir. Il ne me reste qu'un seul tir sérieux.
Il pointe la baguette. Il sent ses mains trembler. Il sent, très clairement, la chose froide qui lui monte du ventre : la peur. Pas celle de ce matin, celle d'un homme qui n'a pas le temps de réfléchir. Celle d'un homme qui sait exactement ce qu'il peut perdre.
Éclat étroit.
La seconde aiguille de lumière frappe au même endroit. Un craquement net, comme une branche qu'on brise. La tête de la mante s'affaisse de côté. Les pattes avant tombent. Le corps, d'un coup, se fait plus lourd, comme si quelque chose avait décidé de lui retirer ce qu'il retenait.
Elle s'écroule à trois mètres de lui.
Il entend, au loin, le tintement des feuilles qui reprend. MANA 18 / 450.
Silence.
Mante à lames tuée.
Niveau 6 atteint.
Points de stats à répartir : 15.
— On l'a eue, souffle Kevin. Il est à genoux, lui aussi, l'avant-bras rouge et enflé serré contre lui, la poitrine qui se soulève par saccades. Un grand sourire hagard lui fend le visage. On l'a eue.
— On a eu de la chance.
— C'est la même chose.
Jean veut répondre. Il rit à la place, le même rire qu'à midi, un rire qui lui sort du ventre et qui n'a plus rien de nerveux.
Je suis vivant. Il est vivant. Elle est morte, et pas nous.
Ses jambes cèdent d'un coup. Il ne tombe pas : il s'assoit, très vite, comme quelqu'un qu'on aurait coupé aux genoux. Un voile gris descend sur la clairière, doux, étrangement agréable, et il perd peut-être une dizaine de secondes. Il revient à une main sur son épaule, à une voix qui dit son nom, deux fois, trois fois, de plus en plus près. Kevin est accroupi devant lui, le visage inquiet, la bouche tordue d'un sourire qu'il n'arrive pas à tenir.
— Tu m'as fait peur, dit Kevin.
— J'ai fermé les yeux une seconde.
— Dix, dit Kevin. J'ai compté.
Jean regarde ses mains, très loin au bout de ses bras, avec leurs ongles noirs de sève. Il sent, pour la première fois depuis l'arrivée, la fatigue venir en vraie vague, pas celle, grise et sans fond, de l'ancienne vie, mais une fatigue de corps qui a fait quelque chose, qui s'en souvient, qui demande à manger.
Il lève les yeux. Sur la branche au-dessus de la carcasse, la lumière dorée pulse toujours, calme, comme si rien ne s'était passé.
— Le coffre, dit Kevin, en essuyant d'un revers de manche la sueur et la sève de son visage.
— Le coffre.
Ils grimpent par un tronc voisin, plus bas, jusqu'à la branche où la mante s'était perchée. Le coffre est là, coincé dans une fourche, petit, de bois sombre cerclé d'un métal verdi, de la taille d'une valise de cabine. La lumière qui pulse vient d'une petite pierre dorée enchâssée dans le couvercle.
Sur la branche voisine, un petit oiseau, ou ce qui en tient lieu, les observe : gros comme un poing, plumes bleu-gris, une crête minuscule qui bouge quand il penche la tête. Jean ne l'avait pas vu, tout à l'heure, absorbé par la mante.
Inspecter.
Pipit de lumière. Niveau 1. Amical.
Il devait être là depuis le début. Posé à quelques branches d'elle. Elle l'avait sûrement repéré avant nous. Et nous avons été plus intéressants.
L'oiseau pousse un petit cri, une note claire, puis un autre, plus aigu. Il saute d'une branche à l'autre, s'approche de la carcasse de la mante, la regarde, puis revient vers Jean et penche la tête sur le côté. Une sorte de merci, ou de curiosité.
— Il a l'air content, dit Kevin.
— Il a de la chance. Elle était à deux battements de cœur de lui.
Un petit oiseau qui devait être le déjeuner de cette bête. On vient peut-être de sauver quelqu'un sans le vouloir. Ça compte pour l'Abnégation ?
Il sourit, un peu. Il pourrait poser la question au pop-up. Il ne la posera pas.
Inspecter.
Coffre de la vigie. Non verrouillé.
— Non verrouillé ? demande Kevin, en se penchant par-dessus l'épaule de Jean.
— Ça dit ça.
— Ça dit ça. Et tu lui fais confiance ?
— Je ne fais confiance à rien. Mais je l'ouvre quand même.
Jean soulève le couvercle. Pas de piège, pas de flamme, pas de gaz. Seulement une chaleur douce, et trois objets posés sur un lit de mousse sèche.
Fiole de soin mineure.
Fiole de mana mineure.
Anneau d'argent terni. Propriétés inconnues.
Jean prend les deux fioles et reste un moment avec l'anneau dans la paume. Un anneau étroit, usé, aux gravures presque effacées. Il le tourne entre ses doigts. Il pense, bêtement, à ceux qu'il porte déjà aux oreilles, au nez, aux lèvres.
— Prends-le, dit Kevin, avec un petit coup de menton vers l'anneau.
— Je ne sais pas ce que c'est.
— Moi non plus. Mais tu as plus de trous que moi.
Jean rit encore, et glisse l'anneau dans la poche de sa veste, sans le mettre. Plus tard. Quand je saurai.
Un message discret s'est affiché au bord du couvercle.
Coffre de la vigie. Contenu adapté à la classe de chaque joueur du groupe.
— Moi, je ne vois pas ça, dit Kevin, les yeux plissés. Je vois deux trucs. Pas les mêmes que toi.
— Lesquels ?
Kevin pose la main sur le bord du coffre, et les lettres lui apparaissent, rien que pour lui.
Classe : Guerrier. Choisissez un objet.
Brassard de cuir renforcé. Défense légère.
Javelots de chasse (x3). Arme de jet.
— Choisissez vos objets selon vos envies, lit-il à voix haute, comme un enfant qui déchiffre. Je peux en prendre un.
— Lequel tu préfères ?
Il n'a pas besoin d'y réfléchir longtemps. Il regarde la lance tordue, plantée dans la carcasse de la mante, sa main qui ne tient plus rien.
— Les javelots, dit-il, sans hésiter, et sa voix a quelque chose de neuf. Je ne sais pas me servir d'un brassard. Je sais me servir de ça.
Un seul choix, et il sait déjà ce qu'il est. Jean sent quelque chose se serrer dans sa poitrine : l'envie d'être aussi sûr de soi, ou de ne l'être jamais.
Les javelots apparaissent dans la main de Kevin, trois tiges de bois clair, effilées, équilibrées. Il en soupèse une, la fait rouler dans sa paume, et son visage s'éclaire d'un coup, comme celui d'un homme qui retrouve quelqu'un.
— Les fioles, ça se partage.
— Une chacun, dit Kevin sans hésiter.
Il a dit ça comme s'il l'avait toujours pensé.
— Inspecte-les, dit Jean.
Kevin plisse les yeux.
Javelots de chasse. Se régénèrent. Ne peuvent pas se briser tant qu'ils restent sur vous.
— Ils ne cassent pas, répète-t-il. Et ils se… quoi ? Régénèrent ?
Il se tourne vers un tronc, à dix mètres, arme le bras, et lance. Le javelot traverse l'air, se plante dans l'écorce avec un bruit sec, et vibre. Kevin fait deux pas. Avant qu'il arrive, le javelot se détache de lui-même, se défait en poussière dorée, et réapparaît dans sa main gauche, intact, trois secondes plus tard.
Il reste là, la bouche entrouverte, comme un enfant qui vient de comprendre que le jouet ne se casse jamais.
— Tant qu'ils restent sur moi. Si je les laisse, ils peuvent casser.
— Alors tu les gardes.
— Je ne les lâche plus.
Un lanceur de javelot avec des munitions infinies. Moi, j'ai un mana qui fond à chaque sort et besoin de manger pour le recharger. Lui, il a un stock éternel.
Infinis, non. Ça doit lui coûter de l'endurance, de l'énergie. Rien n'est gratuit ici. Il paiera avec son souffle, ou avec ses bras.
Il l'observe. Kevin vient de lancer une fois, et sa respiration est déjà un peu plus courte qu'avant. Il pose une main sur ses côtes, sans y penser.
— Ça tire, dit-il, comme s'il avait entendu la pensée. Dans les bras. Dans le ventre.
— Tu le sens.
— Un peu. C'est pas grand-chose. Mais c'est là.
Il le sent. Donc il y a un prix. Et le prix est proportionnel à l'usage. Je vais devoir lui dire de compter.
Il sent une petite pointe d'envie, très fine, et la reconnaît pour ce qu'elle est : une envie d'enfant. Il la laisse passer.
Il sort l'anneau de sa poche, l'observe un moment, puis le glisse à l'index de sa main gauche.
Le métal est froid, puis tiède, puis il se resserre doucement autour de sa peau, comme s'il prenait la mesure du doigt. Les gravures presque effacées s'illuminent une par une, d'un trait de lumière à peine visible.
Anneau de la vigie. Propriété 1 révélée : régénération du mana +25 %. Toutes les autres régénérations +1 %. Propriété 2 : verrouillée. Propriété 3 : verrouillée.
Il se concentre. Le petit chiffre du mana, au bord de sa vision, qui s'était figé à dix-huit, se met à monter. Un cran. Un autre. Plus vite qu'avant, il en est sûr, comme si la jauge venait de se souvenir qu'elle pouvait respirer. Et ailleurs, de façon à peine perceptible, la douleur de sa cheville se referme un peu plus vite : toutes les autres régénérations, d'un pour cent.
— Quoi ? demande Kevin, la tête penchée.
— Mon mana revient plus vite. D'un quart, je crois.
Un buff passif. Un truc qui ne coûte rien, qui ne demande rien, qui est juste là. Et deux autres propriétés derrière, que je ne connais pas.
Il se dit qu'il y a des objets qui se méritent, et d'autres qui se découvrent. Celui-ci a l'air d'appartenir aux deux.
Ils marchent longtemps sans parler. C'est Kevin qui reprend, au bout d'une heure, sans quitter des yeux les racines que sa lance écarte.
Ses pensées, pendant ce temps, partent d'elles-mêmes. Elles retournent dans son salon, à la lampe du couloir, à la fissure du plafond, à tous les objets qui l'ont regardé vivre pendant deux ans sans rien dire. Il se surprend à marcher les yeux ouverts et à ne plus rien voir. Quand il revient à lui, c'est avec un haut-le-cœur, comme s'il avait glissé hors de son propre corps et qu'il y était rentré un peu trop vite. Kevin n'a rien remarqué. Jean se promet de faire attention à ces trous. Il ne sait pas encore ce qu'il y a dedans.
— Tout à l'heure, dit-il, sans lever les yeux. Les bénédictions.
— Oui.
— C'est quoi, exactement ? demande-t-il, d'un ton trop neutre pour être honnête.
Jean pèse. Il y a trois façons de répondre à cette question. L'honnête, qui est longue. La rassurante, qui est fausse. Et une troisième, qu'il n'a pas encore trouvée.
— Des pop-ups, répond-il, après avoir inspiré. Ils sont apparus dès mon arrivée ici. Des offres. Des dieux qui voudraient que je les choisisse en échange de quelque chose. Ça ressemble à de la publicité, mais ça n'en est pas.
— Des dieux.
— C'est ce qu'ils disent.
— Et tu leur as dit oui ? demande Kevin, en le regardant enfin.
— Non.
— Pourquoi ?
Il a la réponse. Il l'a depuis le début de la matinée, depuis le premier rectangle jaune, depuis le bouton vert qui palpitait comme un cœur. Mais il la mâche. Il la tourne dans sa tête.
Parce que rien n'est jamais offert. Parce que le prix est écrit en petits caractères, et que je suis quelqu'un qui lit les petits caractères. Et parce que j'ai passé trente-cinq ans à payer des choses que je n'avais pas commandées.
— Parce que je ne sais pas ce qu'ils veulent, dit-il, en pesant chaque mot comme s'il les comptait.
— Mais ils t'offrent des trucs.
— Des trucs, oui. Des bonus. De la puissance. Mais je ne sais pas quelle est leur logique. Je ne sais pas s'ils sont bons, mauvais, ou juste intéressés. Je ne sais pas non plus s'ils se connaissent entre eux. Un dieu peut demander l'exclusivité. Il peut demander plus que ce qu'il offre.
Kevin ne répond pas tout de suite. Ses pas ralentissent.
— Moi, dit-il enfin, si on me propose un truc gratuit, j'accepte. Par habitude. Quand tu ne gagnes pas grand-chose, tu apprends à ne jamais refuser.
Il ne dit pas ça pour se justifier. Il dit ça pour que je comprenne.
— Rien n'est gratuit, dit Jean, plus doucement qu'il ne l'aurait voulu.
— Tu dis ça parce que tu as déjà payé, dit Kevin, tranquillement, sans le regarder.
La phrase tombe juste. Un peu trop juste. Jean sent quelque chose se contracter dans sa poitrine, et il sait que sa voix, s'il parle maintenant, ne sera pas tout à fait la sienne. Il ne parle pas.
Il vient de me lire encore. Deux fois en une journée. Il faut que je fasse attention à ce que je laisse voir.
Puis, pour une raison qu'il ne comprend pas, il se dit : ou alors, ça fait du bien.
— Ouvre-les un par un, dit-il enfin. Pas ce soir. Pas ici. Quand on aura un endroit où on peut les lire tranquillement. Et ne dis oui à rien avant qu'on ait compris ce que c'est.
— Même si c'est gratuit ?
— Surtout si c'est gratuit.
Kevin sourit à moitié, d'un sourire en coin qui lui rajeunit encore le visage.
— D'accord, dit Kevin, en levant les mains comme un homme qui rend les armes. Tu es le mage, c'est toi qui sais.
— Je ne sais rien.
— Alors on ne sait rien ensemble, conclut Kevin, et il lui adresse un clin d'œil fatigué.
Jean ne trouve rien à répondre. Il garde la phrase quelque part, avec le prénom, avec le caillou chaud.
Ils font encore cent mètres. Puis Kevin lui montre, du bout du menton, son propre sac, qui se balance sur sa hanche.
— Dis-moi, il y a un truc que je n'ai pas compris. Tu as vu ton sac ? Le mien a un fond. Et dedans, il y a un… regarde.
Il l'ouvre et en sort, avec un air d'enfant pris en faute, un bouclier rond en bois, épais, avec une poignée en cuir.
— Tu avais un bouclier ? répète Jean, incrédule, les sourcils haut.
— Je ne savais pas qu'il fallait l'équiper, avoue Kevin, avec un haussement d'épaules.
— Contre la mante, dit Jean, d'une voix blanche. Tu as paré une faux avec ton bras. Avec un bouclier dans ton sac.
Kevin baisse les yeux sur son avant-bras, encore rouge et gonflé, puis sur le bouclier, puis de nouveau sur son bras.
Il y a un silence. Puis Jean se met à rire, un rire qu'il n'attendait pas, un rire qui lui vient de très bas et qui le plie en deux, et Kevin le regarde, vexé, puis gagné, puis plié lui aussi. Ils rient pendant presque une minute, debout dans la forêt, deux hommes à bout de nerfs qui riraient pour ne pas pleurer, ou qui pleureraient de rire, Jean ne sait plus.
Je ris. Putain, je ris. Quand est-ce que j'ai ri pour la dernière fois ?
Il essuie ses yeux avec le dos de la main, s'appuie contre un tronc.
— Ouvre ton panneau de stuff, dit-il. Pense à Stuff. Il y a une ligne bouclier. Tu l'équipes.
Kevin ferme les yeux, ses lèvres bougent. Le bouclier, à sa main, se met à vibrer faiblement, puis se ferme sur son avant-bras comme s'il avait toujours été là.
— Putain, dit Kevin, en tournant l'avant-bras devant ses yeux. Ça fait… c'est étrange.
— Oui.
— Tu aurais pu me le dire plus tôt.
— Je ne savais pas que tu l'avais.
La lumière change vers dix-huit heures trente.
Il ne la voit pas vraiment changer. Il la sent, comme on sent un orage avant les nuages : une teinte à peine plus chaude dans le blanc du ciel, un allongement des ombres entre les troncs, un silence qui s'installe par couches. Les feuilles-ardoises tintent moins. La mousse bleue prend des reflets violets.
Jean ouvre le panneau d'une pensée.
HEURE 18:34
VIE 47 / 64
MANA 163 / 460
Cent soixante-trois. Le chiffre est monté par petits sauts toute la journée, plus vite après l'eau, plus vite après la viande, plus lentement depuis. À ce rythme, il sera à deux cents quand la nuit sera pleine. Ce n'est pas assez pour affronter ce qu'ils ont aperçu. C'est assez pour tenir seize Éclats.
Seize. Seize chances de ne pas mourir.
— Là-haut, dit Kevin.
Il lève le menton.
Ils viennent de déboucher dans une trouée, et au milieu de la trouée, il y a un arbre. Pas un arbre : un édifice. Le tronc est large comme une petite maison, tordu en spirale comme tous les autres mais avec une ampleur qui leur ôte presque le souffle. L'écorce est d'un gris plus sombre, presque noir, striée de rainures profondes dans lesquelles on pourrait glisser le bras. Ses racines sortent du sol en gros nœuds, comme des marches irrégulières, et montent jusqu'à une première fourche à quatre mètres du sol. Au-dessus, des branches larges comme des routes, entremêlées, couvertes de feuilles-ardoises si denses qu'on ne voit pas le ciel.
Inspecter.
Arbre-vigie. Niveau 12. Neutre. Ne réagit pas aux créatures qui ne l'abîment pas. Reconnaît les porteurs d'un anneau de la vigie.
Au même instant, à l'index de Jean, l'anneau devient tiède, puis chaud. Les gravures s'allument une à une, du côté du tronc, comme une boussole qui aurait trouvé son nord.
Anneau de la vigie. Propriété 2 révélée : les arbres-vigies vous reconnaissent. Les créatures agressives hésitent à s'approcher à moins de dix mètres de vous, la nuit.
Il lève la main devant lui, sidéré. Vigie. Le coffre, l'anneau, l'arbre. Le même mot. Il pense à la mante et à ses faux repliées sous la branche où se trouvait le coffre, à la lumière qui pulsait comme un cœur. Une vigie, c'est quelqu'un qui garde un endroit, et qui regarde ceux qui s'en approchent.
Ce ne sont pas des coffres qu'on trouve par hasard. Ce sont des coffres qu'on gagne en tuant ce qui garde un arbre, et l'anneau en est la clé.
Quelqu'un a voulu qu'on trouve ça. Ou quelque chose.
— Jean ? souffle Kevin, le regard rivé sur sa main. Ton doigt brille.
— Je sais. Je crois que l'arbre sait qui je suis.
— Niveau douze, murmure Jean. C'est un arbre.
— Un arbre de niveau douze.
— Neutre. Il ne nous fera rien tant qu'on ne le blesse pas.
Kevin se rapproche d'un pas. Il passe la main sur l'écorce, s'arrête, retourne la paume vers Jean : des traces profondes, des griffures anciennes, qui montent le long du tronc jusqu'à trois mètres, puis s'arrêtent net.
— Quelque chose a essayé de monter, dit-il. Et n'a pas pu.
Ou quelque chose a essayé de monter, a vu ce qu'il y avait là-haut, et a préféré renoncer.
Il n'ose pas le dire. Il regarde les branches, leur épaisseur, leur ombre. Il pense à la mante de tout à l'heure, à ses faux repliées, à sa patience. Et il pense que la seule chose qu'il sait sur cet endroit, c'est qu'il ne sait pas ce qui se passe quand il fait nuit.
— On monte, décide-t-il, en levant les yeux vers la première fourche.
— Tu es sûr ?
— Non.
Kevin sourit, d'un demi-sourire fatigué.
— Au moins, tu es honnête.
Ils grimpent par les racines, l'un derrière l'autre. Le bois est chaud sous les paumes, étonnamment, comme un animal endormi. Jean passe en premier, son bâton glissé dans sa ceinture, et sent la douleur lointaine de sa cheville se réveiller, un petit grain de sable qui devient un caillou. Il serre les dents. Ça passe. Ça passe toujours.
À quatre mètres, la première fourche. À sept, une branche plus large, plus plate, presque horizontale, assez large pour qu'on puisse s'y allonger côte à côte. La mousse y a poussé en coussin. Le tronc, dans leur dos, est une paroi tiède.
Kevin sort de son sac une corde, grossière, roulée sur elle-même.
— Je ne sais pas pourquoi j'ai ça, dit-il. Je l'avais dans mon stuff de départ. Je me suis demandé à quoi ça servait.
— Maintenant, tu sais.
Ils s'attachent au tronc, chacun à sa manière : un nœud maladroit pour Jean, qui a regardé des vidéos de randonnée sans jamais rien retenir, un nœud simple et solide pour Kevin. Ils vérifient. Ils vérifient encore.
Si je tombe, je meurs.
Si je m'endors, je tombe.
Si je m'attache, je ne tombe pas.
Il répète la chaîne, comme une prière, jusqu'à ce que sa respiration se calme.
Le soleil descend, énorme, d'un rouge sale, à travers un rideau de feuilles. Il touche l'horizon à dix-neuf heures cinquante-huit. À vingt heures, il n'y a plus rien.
La branche, sous lui, est chaude, d'une chaleur de peau d'animal. Il sent, dans la corde, le poids de son propre corps, et dans ses mains, qui s'agrippent à la mousse, un tremblement qu'il croyait fini. Au-dessous, la mousse bleue a pris la couleur de l'encre. Il y a, très loin, un son de cloche, ou de verre qui tinte, et un premier souffle de vent froid qui lui passe sous la cape comme une main.
Il n'y a pas de crépuscule. Il y a le rouge sale du soleil qui s'éteint, puis une seconde où tout hésite, puis le noir.
Jean cligne des yeux. Ce n'est pas tout à fait le noir : quelque chose, en lui, vient de s'allumer. La vision nocturne partielle que la Perception lui a donnée ce matin, sans qu'il y prête attention, déploie lentement ses nuances grises et bleutées. Il distingue les branches, la forme de Kevin à côté de lui, les contours des feuilles-ardoises, et plus bas, sur le sol, la mousse qui s'est mise à luire d'un vert pâle, comme si la forêt avait attendu cette heure pour montrer ce qu'elle cachait.
Merci, Perception. J'aurais dû mettre plus de points.
Les bruits arrivent un par un.
D'abord, très loin, un hurlement. Long, grave, avec une inflexion à la fin qui n'est pas celle d'un loup. Puis un autre, plus proche, qui répond au premier. Puis un craquement, quelque part sur la gauche, de ceux qu'on fait en cassant des branches sèches, de plus en plus régulier. Puis, plus près, un frottement, un souffle, un bruit de pattes sur la mousse, des dizaines, qui se déplacent sans chercher à se cacher.
Jean ne bouge pas. Il sent Kevin se raidir à côté de lui.
Ils arrivent sous l'arbre.
Il les voit à travers les feuilles, une silhouette après l'autre, noires sur le vert lumineux du sol. Des chacals de ronces, mais pas comme ceux du matin : plus grands, plus nombreux, une quinzaine au moins, les épines plus longues, la résine de leurs yeux d'un orange vif, presque rouge.
Chacal de ronces. Niveau 3. Agressif.
Chacal de ronces. Niveau 3. Agressif.
Chacal de ronces. Niveau 4. Agressif.
Les chiffres passent trop vite. Jean cesse de les lire. Il ne regarde plus que les bêtes, et la façon dont elles tournent autour des racines, le museau au sol, les flancs frémissants. L'une d'elles s'arrête. Elle lève la tête, droit vers eux. Il sent son souffle se bloquer dans sa gorge.
Le chacal grogne, un son sec et bas, presque un craquement. Il pose une patte sur la première racine, une autre sur la seconde. Il monte. Il monte jusqu'à trois mètres, jusqu'à l'endroit où s'arrêtent les griffures anciennes. Là, il se fige, comme s'il avait heurté une vitre.
Il retombe.
Il grogne encore, plus bas. Puis il fait demi-tour, avec la lenteur d'une bête qui n'a pas compris, et les autres le suivent, un à un, dans le noir.
Jean expire. Un souffle long, sans bruit, qui lui fait mal aux côtes.
— Tu as vu ? souffle Kevin, à peine audible, les jointures blanches sur la corde.
— Oui.
— Ils ne peuvent pas monter.
— Non.
— On est…
— Chut.
Ils restent immobiles. Une heure passe, peut-être deux. Jean ne regarde plus l'heure : il écoute. Chaque bruit lui apprend quelque chose, et chaque bruit lui rappelle que quelque part, tout près, il y a des choses qui n'ont rien contre lui, et d'autres qui ont tout.
Pas de musique. Ça fait quinze ans que je n'ai pas passé une nuit sans rien dans les oreilles. Pas de basse, pas de voix, pas de saturation. Le silence d'ici est fait de trop de choses vivantes.
C'est tout ce que l'obscurité lui offre pour l'instant. Il la laisse s'installer.
À 21:00, le compteur clignote en bas de son champ de vision, pâle, sans bruit.
ENTRÉS 12
VIVANTS 9
TUÉS 3
Trois. Il lit le chiffre à voix basse, dans sa tête, comme on lit un nom sur une stèle.
Deux de plus depuis ce matin. Deux de plus en une journée, sur douze. Quelque part, il y a neuf personnes encore vivantes, dont deux dans un arbre. Il se demande combien dorment, combien guettent, combien courent. Il se demande si l'un d'eux est quelqu'un qu'il connaît.
Ici, on ne peut pas mourir et revivre. C'est définitif. Je le sais depuis ce matin, et je ne le sais qu'à cette seconde.
Il se passe la langue sur l'anneau de sa lèvre. Le métal est froid, comme avant.
— Jean ?
Kevin a parlé sans tourner la tête, d'une voix de papier.
— Oui.
— Tu as peur ?
Oui. La réponse est là, tout de suite, et il la pèse un quart de seconde, par réflexe, comme toutes les autres. Puis il la laisse sortir.
— Oui.
— Moi aussi, dit Kevin, et sa voix tremble un peu sur le dernier mot.
Il y a un silence. Quelque part, très loin, un hurlement.
— Dors, dit Jean, en s'étonnant lui-même de la douceur de sa voix. Je prends le premier tour.
— Tu es sûr ?
— Non, répond Jean. Mais dors quand même.
Kevin rit, un souffle plutôt qu'un rire. Quelques minutes plus tard, sa respiration ralentit. Jean sent la corde se détendre contre son flanc, et le poids de Kevin s'abandonner, par petites doses, contre le tronc.
Il reste seul, dans le noir.
Le froid, maintenant. Il vient d'un coup, du sol, de la nuit, de l'écorce qui se refroidit contre son dos. Il sent la corde qui lui mord le flanc, la mousse qui lui pique les cuisses, une crampe à la hanche qu'il n'ose pas déplacer. Il écoute son pouls, soixante-et-onze, régulier, puis soixante-dix, et il se demande comment un corps peut rester aussi calme quand tout le reste a peur.
Les huit pastilles brillent toujours, en bas de son champ de vision. Celle de droite, la plus pâle, ne clignote pas. Elle attend. Il ne l'ouvre pas.
Pas ce soir.
Il pense à la plante en plastique du cabinet. Elle n'a jamais dormi. Elle ne s'est jamais trouvée dans un arbre. Elle ne mourra jamais, sauf de poussière, et c'est son seul avantage.
Il est vingt-trois heures quarante. Quelque chose, dans l'arbre, vient de bouger.
Et ce n'est pas Kevin.