Chapitre 4
Chapitre 4
Ce n'est pas un chacal.
Il l'entend avant de le voir. Un souffle lourd, saccadé, qui n'a rien de commun avec le craquement sec des ronces. Le bois des feuilles en ardoise tinte contre quelque chose de grand, entre les troncs en spirale, et la lisière entière tremble comme si on avait claqué une porte à l'autre bout.
Il a dans la bouche le goût de résine du combat de tout à l'heure, collé au palais, sucré, un peu écœurant. Ses bras sont raides d'avoir attendu, ses jambes lourdes. Pendant les quatorze minutes qui viennent de passer, il a failli s'endormir debout, un balancement de tête, un fil qui lâche : cet appel du vide que l'on connaît après trop d'adrénaline, quand le corps réclame ce que l'esprit refuse. Le bruit, plus fort, le réveille d'un coup, et il se rend compte qu'il serrait le bâton si fort que ses doigts ont blanchi.
Jean serre le bâton. Il ouvre la fenêtre d'une pensée, en haut à gauche, sans quitter les arbres des yeux. MANA 17 / 150.
Dix-sept. Quatorze minutes depuis le dernier Éclat, et le chiffre gris monte, lentement, par petits sauts, comme une jauge qu'on remplirait à la cuillère.
Un lancer. Un seul. Et encore, si je ne le rate pas.
En bas de son champ de vision, les huit pastilles clignotent toutes en même temps, comme si elles avaient senti quelque chose. Les messages, les notifications, les statistiques, le chiffre du mana : tout lui réclame son attention au même instant.
Putain. Même pas le temps de souffler. Les pop-ups, les messages, les notifications, les stats… et si je meurs là, je meurs. Pour de bon. Je fuis ?
Il regarde la lisière. Il regarde sa cheville. Non.
Il regarde ses autres chiffres, ceux que le niveau a fait grimper. VIE 19 / 35. MANA 17 / 150. Trente-cinq de vie, cent cinquante de mana. À neuf heures ce matin, il avait dix de l'un et vingt de l'autre.
Trente-cinq. Cent cinquante. Je peux le faire.
Il se le répète comme on apprend une phrase par cœur avant un examen. Il n'y croit qu'à moitié. Mais la moitié, aujourd'hui, c'est déjà beaucoup.
Quelqu'un sort des arbres en courant.
Un homme, maigre, couvert de poussière et de sève, la chemise déchirée sur l'épaule, une lance courte à la main. Il court comme court quelqu'un qui n'a plus de souffle et qui n'a pas le droit de s'arrêter, la bouche grande ouverte, les yeux fixes. Il voit Jean. Il hésite une demi-seconde, assez pour que Jean lise dans ses yeux le calcul exact qu'il a lui-même fait quelques minutes plus tôt : un autre humain, donc peut-être un piège. Puis il file à sa droite, sans un mot.
Derrière lui, la bête.
Sanglier cuirassé. Niveau 4.
Il est plus gros qu'une voiture de ville, gris comme du fer, et son dos est couvert de plaques d'écorce dure qui s'entrechoquent à chaque foulée. Deux défenses jaunes, recourbées. Un petit œil rouge, enfoncé, qui ne regarde rien d'autre que le dos de l'homme.
— Cours ! crie l'homme, d'une voix qui n'a pas servi depuis des heures, rauque, déchirée, sans même ralentir.
Cours. Avec ma cheville ?
Jean ne court pas. Quelque chose en lui, qu'il n'a pas le temps d'examiner, a déjà décidé : il reste. Il plante le bâton dans l'herbe devant lui. Il sent son cœur sauter à cent dix, cent vingt, et il voit, très nettement, comme si le monde avait ralenti, ce qu'il aurait vu dans un jeu : la trajectoire. Le sanglier fonce en ligne droite. Il ne dévie pas. Il ne sait pas dévier. C'est un char.
Ligne droite. Pas de feinte. Un mob qui charge toujours dans la même direction n'a qu'un problème, c'est le ventre.
— Là ! hurle-t-il, de toute sa gorge, les veines du cou saillantes. Plante ta lance ! Au sol ! Fais-le venir sur toi !
L'homme tourne la tête. Il le regarde, hagard, deux secondes qui doivent lui sembler une heure. Puis il comprend, ou il obéit, ce qui revient au même. Il pivote à dix mètres de Jean, cale le talon de la lance dans le sol, la pointe dressée en oblique, et se plante derrière.
Le sanglier ne ralentit pas.
Il y a un bruit que Jean n'oubliera pas. Pas un cri : un choc sourd, creux, un craquement de bois vert, et la lance qui plie, qui tient, qui plie encore, et la bête qui se cabre en hurlant, la pointe enfoncée dans l'épaule, le ventre pour une seconde à découvert sous une plaque de travers.
Jean ne pense plus à rien.
— Éclat.
Cette fois, il ne tient pas le bâton comme une batte. Il vise. La baguette est dans sa main droite, et le mot sort de lui comme une pierre qu'on lance à bout de bras. Un fil de lumière fine part de la pointe, traverse l'air entre eux, entre dans la peau grise juste sous la plaque. La bête se fige.
MANA 7 / 150.
Elle tombe sur le flanc, d'un bloc, comme un meuble qu'on renverse. Les plaques claquent contre le sol. Un dernier souffle, long, presque humain.
Sanglier cuirassé tué.
Le silence revient d'un coup. Dans le ciel de lait, le soleil trop gros n'a toujours pas bougé.
Il comprend qu'il a retenu son souffle pendant dix secondes, et il le rend d'un coup, dans un long râle qui lui plie le dos. Un étourdissement fait battre les bords de sa vision, noirs, mous, comme si quelqu'un avait baissé la lumière. Il s'appuie sur son bâton, le front presque contre sa main. Ses jambes tremblent, d'un tremblement fin, régulier, qu'il ne parvient pas à arrêter. Respire. Respire. Tu as encore ta cheville, tes dents, ton nom.
Jean reste quelques secondes sans bouger. Puis il se rend compte que l'homme est toujours à terre, à genoux dans l'herbe, les mains ouvertes comme s'il attendait qu'on lui prenne quelque chose.
Il s'approche. Il boite plus qu'il ne l'aurait voulu. Il tend la main.
— Merci, dit l'homme, d'une voix de papier, en levant vers lui des yeux rougis. Merci.
Il la serre. La paume est chaude, sèche, couverte de corne et de sève. Jean tire, l'homme se relève en tremblant, et Jean le guide jusqu'à un gros caillou gris, plat sur le dessus, à demi enfoncé dans l'herbe. L'homme s'y laisse tomber. Jean s'assoit en face, sur l'herbe, le bâton en travers des cuisses.
— Humain, dit-il, un peu trop vite, comme un élève qui récite. Mage, je crois.
Merde. Pourquoi je donne toutes les infos ? Race, classe, comme à la douane. Je ne sais pas faire grand-chose d'autre. Il m'a pris de court.
L'homme le regarde. Il cligne des yeux, lentement, comme quelqu'un qui assemble des pièces.
— Mage, répète-t-il, en secouant lentement la tête, un coin de bouche relevé. Mage. Mais oui, bien sûr.
Il se frotte le front.
— Je suis trop bête, lâche-t-il en se tapant la tempe du bout des doigts. J'ai cru que mes années de lancer de javelot allaient m'aider. J'ai pris guerrier, je crois. À lance. C'était ça ou une épée, ou une hache, je ne sais plus. J'ai pris direct la lance.
Il soupire. Ses épaules s'affaissent, et pour la première fois depuis son apparition, il y a dans son visage quelque chose qui ressemble à du soulagement.
— Et voilà, dit-il, avec un rire sans joie qui secoue ses épaules maigres. Un mage qui m'explique comment tenir une lance.
Jean ne répond pas. Il ne sait pas s'il doit rire.
Ni l'un ni l'autre n'a pensé à dire son prénom.
L'homme, assis sur son rocher, tient sa lance tordue en travers des genoux. Il respire par à-coups, la tête basse, les épaules secouées, et Jean attend, parce qu'il sait qu'on ne parle pas à quelqu'un dans cet état avant que son corps ait fini de dire ce qu'il avait à dire.
Puis l'homme lève la tête. Ses lèvres sont blanches, craquelées. Il articule un seul mot.
— Eau, croasse-t-il.
— Je n'en ai pas, répond Jean, en écartant les mains, désolé.
L'homme ferme les yeux. Il a l'air de quelqu'un qui reçoit une information qu'il attendait déjà. Il montre, d'un geste de la tête, les traces dans l'herbe : deux sillons profonds, de la boue noire sur les brins métalliques.
— Il venait de là, souffle l'homme, la langue collée au palais. Les bêtes… Elles boivent. Il y a de l'eau, quelque part.
Évidemment. Les mobs vivent près des points d'eau. C'est dans tous les jeux, et dans tous les livres.
Il se rend compte qu'il a raison, et que c'est la première fois de la journée qu'il pense en joueur sans en avoir honte.
Ils suivent les sillons sur deux cents mètres, entre les troncs en spirale. Jean boite un peu. Sa cheville ne lui fait presque pas mal : la douleur est là, mais lointaine, comme un bruit de l'autre côté d'un mur. Le sol devient mou, puis humide, puis noir, et au détour d'un tronc plus large que les autres, ils débouchent sur une source.
C'est un creux dans la roche, un bassin de la taille d'une baignoire. L'eau est d'une clarté presque insolente, avec des galets bleu pâle au fond. Autour poussent des plantes qu'il n'a jamais vues : des feuilles lisses, brillantes, d'un vert si parfait qu'il paraît faux. Il pense à la plante en plastique du cabinet. Celle-ci est vraie, et elle a pourtant l'air plus fausse que l'autre.
L'homme se jette dans l'eau à plat ventre, la bouche ouverte.
— Attends ! lance Jean, une main levée, d'une voix plus forte qu'il ne l'aurait cru. Moi, c'est Jean, et je préfère que tu ne meures pas avant de m'avoir dit ton prénom !
L'homme s'arrête, à demi plongé, le visage à un doigt de l'eau. Il tourne la tête. Un sourire fatigué, le premier, lui plisse les yeux.
— Kevin, dit-il, la voix éraillée, en se redressant d'un demi-pouce. Moi, c'est Kevin. Et si c'est du poison, tu me le diras après.
— Enchanté, Kevin, répond Jean, avec un petit signe de tête presque cérémonieux.
Il y a quelque chose de ridicule et de tendre dans cet échange, deux hommes à bout de forces, l'un le nez dans l'eau, l'autre debout avec un bâton, qui se présentent comme à une réunion de quartier.
Il ne sait pas pourquoi il a crié. Par réflexe, sans doute, par peur qu'on se précipite sur ce qu'on ne connaît pas, une vieille prudence de type qui lit les notices. Il fixe l'eau et pense, comme on pense ouvrir, un mot qu'il a lu des centaines de fois : inspecter.
Un petit texte de lumière se forme à la surface.
Eau de source. Potable.
— C'est bon, dit Jean, en se redressant, et sa voix lui paraît soudain trop forte. C'est potable. Ça dit potable.
L'homme relève la tête, le visage dégoulinant.
— Ça dit… quoi ? demande Kevin, en s'essuyant la bouche d'un revers de main.
— Regarde-la et pense inspecter. Ça doit marcher sur tout.
L'homme le regarde comme on regarde un type qui vient de lui expliquer comment on respire. Puis il baisse les yeux sur l'eau. Ses lèvres bougent. Une ligne apparaît. Il la lit, trois fois, sans bruit, et ses épaules s'affaissent d'un coup, d'une manière si humaine que Jean détourne les yeux.
Il n'a rien lu. Il a passé la matinée à mourir de soif devant des étiquettes qu'il ne savait pas lire.
Il s'accroupit à son tour, plonge les mains, boit. L'eau est glacée, avec un goût de pierre et de quelque chose de très léger, de presque sucré. Elle lui descend dans la gorge comme un fil de lumière.
Il boit comme on boit après une maladie, par petites gorgées d'abord, prudentes, puis plus larges, la gorge qui s'ouvre, les dents qui sonnent à chaque fois que l'eau les touche. Quelque chose se détend derrière son front, une crispation qu'il portait depuis ce matin sans le savoir. Des larmes lui montent aux yeux, sans raison, sans chagrin, juste le corps qui lâche. Il les laisse couler dans l'eau, et personne ne le voit.
MANA 9 / 150.
Régénération du mana : +25 % pendant dix minutes. Hydratation.
Il boit encore. Il se passe la main mouillée sur le visage, sur la nuque, sur l'anneau de sa lèvre. Le métal est froid, comme avant.
Ils reviennent vers le sanglier sans se parler.
Le corps n'a pas disparu. Les chacals se défaisaient en brindilles : celui-là reste, énorme, gris, les plaques d'écorce entrouvertes comme des volets, et il y a une vérité de viande dans sa masse qui retourne l'estomac de Jean. L'odeur arrive en dernier. Chaude, métallique, un peu douce.
— Mon père chassait, dit l'homme, sans qu'on lui ait rien demandé, le regard perdu sur les plaques d'écorce. Je l'ai regardé faire. Je n'ai jamais fait.
— Moi, j'ai joué, répond Jean, sans lever les yeux de ses mains.
Les deux phrases restent suspendues entre eux, assez ridicules pour qu'aucun des deux ne sourie.
Ils retournent la bête. L'homme dégage la lance, en détache la pointe, un éclat de métal brun qu'il emmanche tant bien que mal sur un bout de branche, et Jean sort son petit couteau, qui mord à peine dans la peau. Il faut peser. Il faut fendre. Il faut surtout cesser de penser à ce que c'est. Il y a un moment où la lame passe sous la peau et où il sent la chaleur de l'intérieur lui monter dans les poignets, et il manque de vomir. Il ne vomit pas. Il respire par la bouche et il continue.
Dans les jeux, on appuie sur une touche et ça devient du loot. Voilà la touche.
Le sang lui colle aux doigts, tiède, épais, jusqu'aux poignets. Il se les essuie sur l'herbe, sur son pantalon, sur sa cape. Ça ne part pas. Kevin, sans un mot, lui tend une poignée de mousse humide, et ce petit geste, très simple, très gauche, lui met la gorge en feu. Il frotte jusqu'à ce que ses paumes rougissent. L'odeur reste, douce, métallique, fixée sous les ongles.
Ma mère faisait du ragoût le dimanche. Avant qu'on cesse de se parler.
C'est tout ce que son esprit lui accorde sur la question, et c'est déjà beaucoup.
Compétence apprise : Dépeçage (rang 0).
Il lit la ligne sans y croire, avec le couteau poisseux et les mains rouges, et le rire qui lui monte en travers de la gorge ne ressemble à aucun rire qu'il connaisse.
L'homme a un silex et un morceau d'acier dans le sac qui pend à sa ceinture, comme un cadeau d'anniversaire que personne n'aurait expliqué. Ils allument un petit feu sur une pierre plate, et font cuire trois bandes de viande sur des baguettes de bois vert. L'odeur de graisse brûlée remplit l'air, et pendant une seconde, Jean oublie complètement ce qu'il fait là.
Jean remarque que le sac de Kevin ne ressemble pas au sien. Une besace de toile, lourde, avec une sangle, qui a un fond et des coutures. Pas de pochette sans fond. Ils n'ont pas reçu le même équipement de départ, et il ne sait pas si c'est une question de classe, de race ou de chance.
La viande a un goût de fer, de fumée, de quelque chose de sauvage et d'honnête. Il mange trois morceaux. Il pourrait en manger dix.
Statut : rassasié. Régénération du mana : +20 % pendant une heure.
La chaleur du feu lui monte au visage, aux genoux, aux mains. La tension quitte ses mâchoires, ses épaules, son dos, un à un, comme des nœuds qu'on défait. Il voudrait rester là longtemps. Ses paupières se ferment, un instant, et la clairière s'efface, le feu, la fumée, la voix de Kevin qui parle, loin, de quelque chose de simple, de pain ou de pluie.
Il revient d'un coup, la tête qui bascule, le cœur battant. Combien de temps ? Trente secondes. Peut-être une minute. Kevin le regarde, un coin de bouche relevé.
— Tu t'es endormi.
— Pas du tout.
— Tu as dit « pas encore », dit Kevin. Deux fois. Dans ton sommeil.
Jean ne trouve rien à répondre. Il passe la main sur son visage, sent la barbe, la sueur, la sève séchée. Il ne se rappelle pas avoir rêvé. Il se rappelle seulement l'impression, très douce, d'avoir été tenu.
Ils restent assis, côte à côte, devant les restes du feu. Le vent a tourné. L'homme essuie ses mains sur son pantalon, le regard fixé sur les braises.
Jean regarde la fumée monter, fine et droite, visible de loin dans l'air immobile.
Merde. Un feu. Au milieu d'une forêt, avec de la graisse qui brûle et une odeur de viande. Si ça attire les bestioles ? Ou d'autres joueurs, moins gentils que Kevin ?
Il scrute la lisière. Rien ne bouge. Il tend l'oreille : le vent, le tintement des feuilles en ardoise, quelque chose qui chante au loin et qui n'est peut-être pas un oiseau. Rien d'autre.
— Il faudra l'éteindre bientôt, dit-il, en désignant la fumée du menton. Le feu. Ça se voit de loin.
— Je sais, répond Kevin, sans lever les yeux, en frottant ses paumes l'une contre l'autre au-dessus des braises. J'y pense depuis tout à l'heure. Mais ça fait longtemps que je n'ai pas mangé chaud.
Il ne finit pas sa phrase. Jean non plus. Ils conviennent de rester une demi-heure de plus, chacun surveillant un côté de la clairière, et de rassembler leurs affaires pendant ce temps, au cas où.
Kevin finit par rompre le silence, sans quitter les braises des yeux.
— Tu as vu le compteur ? Quand on est arrivés ? demande-t-il, d'une voix éraillée.
— Oui.
— Un tué, dit Kevin, en faisant tourner une brindille entre ses doigts. Pendant une heure j'ai cru que c'était moi.
Jean tourne la tête. Moi aussi. La phrase est là, tout de suite, prête à sortir, et il sent juste en dessous une petite alarme : ne donne pas tout. Pas encore. On ne sait pas qui est cet homme.
— Moi aussi, dit-il pourtant, et le mot lui râpe la gorge. À peu de chose près.
Kevin hoche la tête, lentement, et quelque chose se détend dans ses épaules. Il avait besoin que quelqu'un d'autre l'ait pensé.
— Je ne me souviens pas très bien de comment je suis arrivé ici. Un lit, je crois. Longtemps. J'ai perdu le compte. Et puis le blanc. Toi ?
Toi ? La question tombe comme une pierre dans l'eau. Jean pèse. Une maladie, un truc de famille, deux ans à attendre : c'est la vérité. Mais si je la dis, il saura que je ne vais pas bien, et un type qui ne va pas bien peut être dangereux, ou une charge. Ou les deux.
— Une maladie, répond-il, en haussant une épaule, comme pour l'excuser. Génétique. Rien d'original.
— Ça fait quoi, une maladie génétique ? demande Kevin, sans brusquerie. Tu l'as encore ?
Je ne sais pas. C'est la vraie réponse, et il la donne telle quelle.
— Je ne sais pas, dit-il, en regardant ses propres mains. Je ne ressens plus rien. Je ne sais pas si ça veut dire que c'est parti, ou que je ne sens plus.
Kevin ne dit pas « je suis désolé ». Il hoche seulement la tête, comme on accepte un chiffre. Jean le remarque, et le note quelque part : il n'a pas dit ça. Bien.
Ils restent un moment sans parler. Une brindille craque dans le feu.
— Pourquoi tu es resté ? demande Kevin, en le regardant enfin. Tout à l'heure. Tu aurais pu courir. J'ai crié, je t'ai dit de courir.
Jean sent la question remonter par le bas du ventre. Trois réponses se présentent en même temps. La vraie, qu'il ne veut pas dire : je ne sais pas laisser les gens. Je n'ai jamais su. La bonne, celle qui rassure : je voulais aider. Et une troisième, qui lui paraît soudain la plus juste, celle qui garde la distance sans mentir.
— Ma cheville ne me laissait pas courir, dit-il, avec un demi-sourire qu'il fabrique en vitesse. Et je me suis dit que tu ferais un meilleur appât que moi.
Kevin éclate de rire. Un rire sec, rouillé, qui ressemble à une toux, et qui lui fait monter les larmes aux yeux.
— Salaud, dit-il, en essuyant du bout du doigt un coin d'œil.
— Je sais, répond Jean, en haussant les épaules.
Ce n'est pas faux. Ce n'est pas la vérité non plus. Mais c'est une phrase que je peux dire sans que ça me coûte, et il a ri.
Quand le rire s'éteint, Kevin garde les yeux fixés sur les braises.
— Je pense à ma mère, dit-il, d'une voix qui s'amincit. Elle va croire que je l'ai laissée. Je ne sais même pas où elle est, par rapport à… à ça. À où on est.
Jean ne répond pas tout de suite. Il pense qu'il devrait trouver quelque chose à dire, une phrase juste, calibrée, de celles qu'on dit pour que l'autre se sente moins seul. Il en a des dizaines. Il les connaît toutes.
— Je ne sais pas non plus, dit-il à la place, en fixant le feu. Pour la mienne. On s'est quittés fâchés.
C'est sorti sans prévenir. Il le regrette un quart de seconde. Puis il voit Kevin tourner la tête vers lui, avec un petit mouvement de reconnaissance, comme deux hommes qui découvrent qu'ils ont le même défaut de fabrication.
— Tu faisais quoi, avant ? demande Kevin, en penchant la tête. Tu as l'air de quelqu'un qui écoute.
Il vient de me lire en quatre mots.
— Je travaillais avec des gens, répond Jean, en pesant ses mots, la nuque raide. Ce n'est pas très précis.
— C'est très précis, dit Kevin, avec un petit sourire en coin. C'est exactement pour ça que tu écoutes.
— Je ne sais pas qui tu es, dit-il enfin, d'une voix plus basse. Mais tu m'as dit où planter la lance.
— Tu l'as plantée, souligne Jean, sans le regarder.
Il y a un silence. Puis :
— On reste ensemble ? demande Kevin, un peu trop vite, comme quelqu'un qui n'a pas osé le dire avant.
— Pour l'instant, répond Jean, et il s'aperçoit qu'il a souri.
Il s'appelle Kevin. Jean garde le prénom dans un coin de sa tête, comme on garde dans sa poche un caillou chaud. Il ne sait pas encore si c'est un risque. Il sait que c'est la première chose qu'il a eu envie de garder depuis longtemps.
Kevin est parti ramasser du bois mort, avec la promesse de ne pas s'éloigner. Jean s'adosse à un tronc, les jambes étendues, le ventre plein pour la première fois depuis des mois, et ouvre le panneau qu'il évite depuis le début de la matinée.
POINTS DE STATS 75
Soixante-quinze. Un chiffre qui lui fait un peu peur, comme une somme d'argent qu'on n'a pas gagnée.
Ce n'est pas le moment. C'est exactement le moment.
Il pose son attention sur la ligne Force, sans rien décider, comme on pose la main sur une poignée. Un aperçu s'affiche en gris, à côté du chiffre. Il comprend le principe : on peut regarder avant de placer. Il passe d'une ligne à l'autre.
Caractéristique
Ce que chaque point augmente
Force
Les dégâts physiques et la charge portée
Agilité
La vitesse et l'esquive
Endurance
Les PV (+2 par point), l'endurance et la résistance aux dégâts
Perception
La détection et la précision à distance
Intelligence
Le mana (+10 par point) et la puissance des sorts
Volonté
La régénération du mana, la résistance mentale et la durée des sorts
Abnégation
Non répartissable
Le panneau ne dit pas de combien. Il dit seulement que ça augmente, sauf pour les PV et le mana, les deux jauges qui ont un chiffre. Pour le reste, il faudra le sentir lui-même, au fil des jours.
Il lit la ligne de l'Intelligence deux fois. Dix de mana par point. Il fait le calcul avant que le panneau ne le fasse pour lui : cent cinquante, aujourd'hui, c'est quinze Éclats. Trente points de plus, c'est quarante-cinq.
Trois fois plus. Trois fois plus de temps avant de me retrouver à genoux avec un bâton qui ne fait rien.
Il voudrait tout mettre là. Il le sait, parce qu'il a toujours voulu tout mettre sur une seule case, la case de celui qui fait le plus de dégâts, la case qu'on admire. Dans tous les jeux auxquels il a joué, c'était la première erreur. Un build qui ne fait qu'une chose est un build qui meurt en une seconde.
Il me faut de tout. Un peu de vie, un peu d'endurance, un peu d'agilité. Et surtout de l'intelligence, pour le mana. Et pas mal de volonté.
Il place d'abord les points qu'il appelle, dans sa tête, les points pour ne pas mourir.
Endurance. Il met un point, regarde le chiffre grimper, en met un autre. Dix points de vie, c'est une bonne matinée pour un chacal. Il a envie de plus. Douze points d'Endurance, vingt-quatre PV de plus, et la jauge qui se remplit comme un verre. Il s'arrête.
Agilité. Ma cheville. Les chacals. Le sanglier qui ne sait pas dévier. Il en met huit. Il peut déjà fuir moins mal. Peut-être pas assez, mais moins mal.
Perception. Voir avant d'être vu, entendre ce que les nuits cachent. Cinq. Il se rappelle son envie, dans le blanc, de regarder en retour. Cinq lui semble raisonnable. Cinq lui semble le prix de ne pas se faire surprendre.
Force. Il hésite. Mage, après tout. Mais le sac, le loot, une nuit où il faudra porter quelque chose ou quelqu'un. Pas encore. Ça, c'est l'ancienne vie. Il met cinq points quand même, par prudence, par fidélité à lui-même, et le panneau les accepte sans commentaire.
Il lui en reste quarante-cinq.
Volonté. C'est là qu'il se surprend. Il avait prévu dix, il en met quinze. La résistance mentale d'abord : les pop-ups des dieux sont toujours là, huit pastilles dans un coin, et ce n'est pas une chose qu'on regarde de haut. Ensuite la durée des sorts, la régénération du mana : un mana qui revient plus vite, il ne sait pas de combien, c'est peut-être la différence entre tenir une nuit et la perdre. Quinze, donc. Il trouve que c'est presque trop. Il ne retire rien.
Il en reste trente. Il n'y a qu'un endroit où les mettre.
Intelligence. Il les place un par un, en comptant à voix basse, comme on comptait les carreaux du plafond d'un cabinet, jusqu'à ce que le chiffre à côté de la ligne affiche quarante-trois.
MANA 7 / 450.
Il lit le chiffre, et sent quelque chose d'étrange lui monter dans la gorge : de l'espoir, peut-être, ou une version de l'espoir adaptée aux gens qui ont déjà été déçus.
Répartition validée.
Caractéristique
Avant
Placés
Après
Force
4
+5
9
Agilité
5
+8
13
Endurance
5
+12
17
Perception
7
+5
12
Intelligence
13
+30
43
Volonté
6
+15
21
Abnégation
8
non répartissable
8
Soixante-quinze. Répartis. En quatre minutes, sur un tronc, un ventre plein.
VIE 19 / 59. MANA 7 / 450.
Une dernière ligne clignote, en bas, plus discrète que les autres.
Abnégation +1.
Le pop-up gris s'ouvre aussitôt.
Information. Abnégation. Vous avez aidé un inconnu, au risque de votre vie. L'abnégation augmente. Elle rend moins coûteux ce que l'on accepte de payer pour autrui. Elle rend plus coûteux ce que l'on refuse.
Abnégation 5 + 4 b
Jean le lit une première fois sans bien comprendre. Il le relit. La deuxième phrase lui pique les yeux.
Le système a noté que j'ai aidé Kevin. Et il me récompense en rendant ça plus facile la prochaine fois.
Il se frotte la nuque.
Plus facile de me sacrifier. C'est exactement ce dont j'ai le moins besoin.
Il se demande si c'est un cadeau ou un piège, et si, dans ce monde, il y a une différence.
Je n'ai jamais pris une décision aussi importante avec aussi peu de monde pour me dire que c'était une mauvaise idée.
Il sourit presque. Il regarde l'heure : treize heures cinquante-deux. Il reste six heures et huit minutes avant la nuit.
Il sent son propre corps, plus qu'il ne l'avait senti depuis ce matin : les jambes qui fourmillent, le dos moite sous la veste, la poussière dans le col, le goût de fumée au fond de la gorge. Il sent l'odeur qu'il porte, sueur, résine, graisse brûlée, et il constate, avec une sorte de tendresse bizarre, qu'il s'y est habitué en trois heures, comme à l'odeur de sa propre maison.
Kevin revient, les bras chargés de branches mortes. Il les lâche près du feu, s'essuie les mains, regarde le ciel de lait, puis la lisière derrière eux, puis Jean.
Debout, à contre-jour, il est plus grand que Jean ne l'avait compris, quand il le voyait courir ou ramper : presque un mètre quatre-vingt-quinze, long et maigre comme une branche. Un visage jeune, vingt-six ans peut-être, quelques poils sur les joues, un petit bouc mal taillé qu'il doit entretenir par habitude. C'est la première fois que Jean le regarde vraiment. Jusque-là, il avait vu quelqu'un qui fuyait, puis quelqu'un qui buvait.
Pendant que Kevin empile les branches, Jean continue de l'observer.
Pas comme tout à l'heure, quand il regardait un survivant. Autrement. Avec ce petit réflexe qu'il a depuis quelques heures, celui de poser un mot sur les choses. Il ne le décide pas vraiment. La pensée lui vient d'elle-même.
Inspecter.
Un texte se forme au-dessus de l'épaule de Kevin, en lumière pâle.
Kevin. Humain. Guerrier. Niveau 2.
Informations supplémentaires : verrouillées.
Niveau deux. Jean le lit deux fois. Lui est au niveau cinq. Il n'a tué que sept chacals, plus une bête qu'ils ont tuée ensemble, et il a l'impression, d'un coup, d'avoir triché.
Il a passé la matinée à courir devant un sanglier, avec une lance, au niveau zéro. Et il est vivant.
Il se demande si c'est de la chance ou du courage, et si l'un des deux vaut mieux que l'autre.
Kevin pose une branche, se redresse, passe la main sur sa nuque.
— Tu viens de me regarder, dit-il, en baissant la main de sa nuque. J'ai senti un truc. Comme un chatouillis.
Jean sent la chaleur lui monter au visage. Merde. Ça se sent. Trois réponses se présentent. Le mensonge est la plus rapide. Le silence, la plus lâche. Il choisit la troisième, qui est la plus inconfortable.
— J'ai regardé ton niveau. Je voulais savoir. Je suis désolé, j'aurais dû demander.
Kevin le fixe un moment, les yeux plissés. Puis il hausse les épaules.
— T'inquiète, dit Kevin, avec un haussement d'épaules qui lui fait craquer le cou. Moi, je l'aurais fait aussi, si j'avais su comment.
Il ferme les yeux une seconde. Ses lèvres bougent. Quand il les rouvre, son visage change.
— Cinq ? Tu es niveau cinq ? répète-t-il, les yeux ronds.
— Sept chacals, répond Jean, en essayant de ne pas rougir. Ça compte plus qu'on ne croit.
— Sept chacals, répète Kevin, en secouant la tête, incrédule. Et moi, un sanglier qui me court après.
Il rit, un peu, par réflexe, et Jean le laisse rire. Il peut voir mon niveau. Il peut voir ce que je suis capable de faire. Et il rit. C'est bon signe. Ou c'est un homme qui rit pour ne pas pleurer. Je ne sais pas encore lequel.
Il regarde Kevin ramasser une autre branche. Il se dit que la confiance n'est pas un état, c'est une série de petits gestes qu'on refait chaque jour, et que le premier vient d'avoir lieu : un homme a avoué qu'il l'avait espionné, et l'autre ne lui en a pas voulu.
— Tu es monté de niveau, non ? demande Jean, en s'adossant à un tronc. Depuis le sanglier.
— Deux, répond Kevin, en se frottant les paupières. J'ai eu une espèce de lumière dans les yeux, et puis plein de trucs qui se sont ouverts. Des pop-ups. Je n'ai rien lu. Je ne sais même pas lequel fermer en premier.
— Moi non plus, dit Jean, détournant les yeux, ce qui n'est pas tout à fait vrai. Il y en a huit qui m'attendent depuis ce matin. Des dieux, je crois. Des bénédictions.
— Des quoi ? demande Kevin, en haussant un sourcil.
— On en parlera en marchant, tranche Jean, en ramassant son bâton. Il faut d'abord trouver un abri.
Il le regrette aussitôt.
Merde. J'ai ouvert ma gueule trop vite ? Les dieux, les bénédictions… Je lui ai donné un truc que je n'avais pas à donner. S'il en parle à quelqu'un d'autre, ou s'il décide d'accepter la première offre sans réfléchir, je serai responsable.
Kevin hoche la tête, sans insister. Il a l'air de quelqu'un qui préfère ne pas savoir tout de suite. Jean ne sait pas si c'est de la prudence ou de la fatigue, et il se dit que, pour l'instant, cela revient au même.
— Avant vingt heures, dit Kevin, en levant les yeux vers le ciel de lait, comme si l'heure y était écrite.
— Oui, dit Jean, la gorge serrée.
Il n'a pas besoin qu'on lui explique pourquoi.