Chapitre 3
Chapitre 3
À 11:00 pile, le blanc se retire.
Pas d'un coup, pas comme un rideau. Il se retire par les bords, comme une marée qui se vide, et ce qu'il laisse derrière lui est trop net pour être un rêve. Jean est debout, nu, dans de l'herbe.
Pendant quelques secondes, son corps ne sait pas comment tenir debout. Ses genoux fléchissent, ses bras cherchent un appui qui n'existe pas, et la vision se met à tourner, très doucement, comme un manège qu'on arrête. Il pose une main à plat sur sa cuisse, l'autre sur son ventre, et il attend que le monde reprenne sa place. L'odeur de la terre lui monte aux narines, chaude, humide, un peu aigre, et elle lui fait un effet étrange : il a le sentiment de se souvenir de quelque chose qu'il n'a jamais vécu.
Du vent. C'est la première chose. Un vent chaud et sec, qui sent la résine et quelque chose de métallique, comme une cuisine où l'on aurait oublié une casserole sur le feu. Il l'a sur la peau, sur le ventre, sur le visage, et il frissonne, pas de froid. Il y a une heure, il ne sentait rien.
Putain. Il y a du vent.
L'herbe lui monte aux genoux. Elle est trop verte, avec un reflet de métal poli qui court quand la brise passe, et elle plie dans le mauvais sens : pas avec le vent, contre lui, comme si elle voulait voir ce qui arrive. À vingt mètres, une lisière d'arbres aux troncs en spirale, plus serrés que dans n'importe quelle forêt qu'il connaisse, avec des feuilles posées en couches, comme des ardoises. Le ciel est d'un blanc de lait. Un seul soleil y est accroché, trop gros, trop bas pour onze heures.
Il pense, absurdement, à la plante en plastique du cabinet. Rien, ici, ne lui ressemble. Il se demande si une plante, quelque part dans ce monde, a la même forme que celle-là, en plus vrai.
Il tourne sur lui-même, lentement. Personne. Pas de silhouettes, pas de brume. Les quatre qu'il avait comptées ont disparu avec le blanc.
En haut à droite de son champ de vision, le compteur clignote une fois.
ENTRÉS 12
VIVANTS 11
TUÉS 1
Jean regarde le chiffre, et la vieille peur le prend à la gorge sans prévenir. C'est moi. Il a attendu trop longtemps pour choisir sa race, trop longtemps pour sa classe. On l'a peut-être compté parmi les tués au moment où il hésitait, et ce qu'il sent là, le vent, l'herbe, ses pieds nus, n'est que ce qu'un mort de bonne foi continue de ressentir pendant quelques minutes.
Il pose deux doigts sur son poignet. Soixante-douze. Il compte une deuxième fois. Soixante-douze.
Tu es en train de te prendre pour un fantôme. Ressaisis-toi.
Il pense ouvrir, sans trop savoir pourquoi, et une fenêtre de lumière pâle s'ouvre devant lui, comme sur n'importe quel écran. C'est un geste qu'il connaît. Des centaines d'heures de jeu en ligne lui ont laissé au moins cela : l'interface obéit à l'intention, pas au doigt.
HEURE 11:00:07
TEMPS ÉCOULÉ 00:00:07
JOUEURS 11 vivants
STATUT Vivant
Il lit le dernier mot trois fois. Vivant. Il est écrit dans la même police sans caractère que les autres, et ses épaules descendent d'un cran, comme si quelqu'un avait enfin lâché la poignée de sa nuque. Il expire d'un coup, un souffle long, tremblant, qui lui plie le dos, et il pose une main à plat sur son ventre comme pour s'assurer qu'il tient encore.
Il y a des onglets, en dessous : Stuff, Sorts, Compétences, Race, Classe.
Il ouvre le premier. Huit objets : un couteau de base, un pantalon, une chemise, une veste, une cape à capuche, un sac, un bâton, une baguette. À côté de chaque objet, deux mots : commun, non équipé.
Super. Un mage qui arrive à poil. Ça commence comme un cauchemar de salle d'attente.
Il les équipe l'un après l'autre, d'une pensée. Le tissu apparaît sur lui avec une sensation étrange, ni chaude ni froide, comme une main qu'on ne voit pas qui l'habille. Le pantalon est plus rêche qu'il ne l'aurait cru. La chemise sent le linge sec, et rien d'autre, ce qui est plus troublant que n'importe quelle odeur. La veste lui tombe sur les hanches, et la cape à capuche sur les épaules avec le poids de quelque chose de vrai. Le couteau, petit, pend à sa ceinture, et il le touche trois fois pour s'assurer qu'il est là.
Il passe la langue sur l'anneau de sa lèvre. Le métal est froid. Il a le goût qu'il avait avant, et c'est à ce détail-là, plus qu'à tous les autres, qu'il manque de s'effondrer.
Ma mère n'a jamais vu ce ciel. Mon frère non plus. On s'est quittés fâchés, et c'est eux que je cherche dans ce ciel, ce qui est stupide. Mon frère m'a écrit une fois en dix ans, pour me prévenir de la maladie. Une fois. Est-ce qu'ils savent que je ne suis plus dans mon lit ? Est-ce qu'ils s'en fichent ? Moi oui finalement.
Il se force à regarder ailleurs. Une pochette de cuir, petite, pend maintenant à sa hanche. Il y met la main, par réflexe, et sent le fond se dérober : pas de fond. Sa main touche du bois, qui glisse hors de la pochette beaucoup plus longtemps que la pochette elle-même ne le permet, jusqu'à ce que Jean tienne à la verticale un bâton d'un mètre soixante, sombre, avec une torsion à peine visible le long du fût. Il ne pèse rien. La baguette, ensuite, plus courte que sa main.
Bâton de novice. Arme à deux mains. Rareté : commune. Spécialisation : non définie.
Baguette de novice. Arme à une main. Rareté : commune. Spécialisation : non définie.
« Magique ». Les guillemets sont dans sa tête, pas dans le texte. Il ne sait pas combien la pochette peut contenir, ni si elle a un maximum. Il se promet d'y penser plus tard, quand il y aura un plus tard.
Il ne veut pas rester au milieu de la clairière. Il lui faut un endroit sûr, un creux, un tronc, quelque chose qui lui permette d'observer la faune qui l'entoure, les mobs, leurs trajets, leurs heures, avant que l'un d'eux ne décide de l'observer, lui. Il ne veut pas mourir déjà. C'est son moment, sa nouvelle vie, et tout, cette fois, doit jouer à son avantage.
Enfin. Je vais essayer.
Il se le dit à voix basse, comme une promesse qu'il n'a jamais tenue.
Il fait trois pas vers la lisière quand le premier s'ouvre.
Un rectangle jaune vif, devant son nez, avec un bouton vert qui palpite. Puis un deuxième, rose, juste à côté. Puis trois, quatre, cinq, qui se superposent et se poussent comme des fenêtres de navigateur qu'on aurait laissé ouvrir trop longtemps. En une seconde, la moitié de son champ de vision est un mur de couleurs.
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Il s'arrête. Le bouton vert palpite toujours, comme un cœur.
Putain. C'est pire qu'un site de rencontre.
Un autre s'ouvre en bas de son champ de vision, et il ne voit plus ses pieds. Il ne voit plus que du jaune, du rose, du vert, de l'orange, et au milieu un trou de lumière à peine plus grand que sa main où passe encore un morceau d'herbe. Il recule d'un pas, puis d'un autre. Les pop-ups le suivent, collés à lui comme les panneaux du blanc, mais plus bruyants.
Le dernier est le plus petit, dans un coin, sans couleur, sans bouton. Une seule ligne, d'un gris presque transparent.
Je vous regarde.
Jean ne sait pas pourquoi cette ligne est la seule qui lui donne envie de se retourner.
Puis il entend l'herbe.
Un bruissement sec, à sa gauche, qui n'a rien à voir avec le vent. Un autre, plus loin. Il lève la main pour écarter le jaune qui lui cache l'horizon, et sa main traverse la fenêtre comme de la fumée. Il recommence. Rien. Il n'a plus aucun moyen de voir ce qui vient.
Non. Non, non, non. Pas maintenant.
En réflexe, par pure exaspération, il agite les deux mains devant lui, comme on chasse des moustiques dans une chambre en été. Il les fouette. Il les gifle. Il grogne même, un son que personne n'a entendu sortir de lui depuis des années. Ses bras brassent l'air, ses épaules brûlent, il halète, et pendant une seconde il se voit de l'extérieur, un type en cape qui gifle le vide devant lui, et il pense que c'est la scène la plus ridicule de sa vie.
Et les pop-ups se rétractent.
Ils ne disparaissent pas. Ils se réduisent, l'un après l'autre, chacun avec un petit bruit de papier froissé, jusqu'à devenir huit pastilles lumineuses alignées en bas de son champ de vision, comme des témoins d'un tableau de bord. Jaune. Rose. Vert. Orange. Les autres. Une plus pâle que les autres, tout au bout.
Ouvrir quand tu veux. Il l'a compris sans qu'on le lui dise. Pas maintenant.
Il respire. L'horizon est revenu. L'herbe, ses reflets de métal, la lisière, le ciel de lait.
Ce qu'il n'a pas vu, ce qu'il comprendra plus tard, c'est ce que ses gestes ont fait. En fouettant l'air, il a lâché du mana brut, sans forme, sans sort, une onde informe qui s'est répandue dans l'herbe comme de l'eau sur un sol sec. Elle a attiré tout ce qui chassait à portée de flair. Elle a aussi touché quelque chose : un cri sec, un craquement, quelque part à sa gauche, et une odeur de sève chaude.
Il y a quelque chose de blessé, là-dedans. Et ça n'a pas aimé.
À quinze mètres, en demi-cercle autour de lui, sept formes basses qui avancent dans l'herbe. Ils ne chassent pas, ils le chassent. L'un d'eux boite, une patte de ronces à moitié arrachée qui laisse une traînée de résine. Celui-là n'a plus peur de rien. Il n'y a plus de temps pour chercher un abri. Il faut agir, tout de suite.
Ils ne ressemblent à rien de ce que Jean a jamais vu, et pourtant il les reconnaît tout de suite : des chacals. Ou ce qui en tient lieu. Des corps maigres faits de ronces entrelacées, bruns, noueux, hérissés d'épines de la taille d'un doigt, avec une résine ambrée qui perle le long de leurs flancs. Leurs yeux sont deux gouttes de cette même résine, immobiles, et ils avancent sans bruit, sauf pour un craquement sec, rythmé, comme un bois qu'on plie.
Au-dessus de chacun, un petit mot de lumière blanche.
Chacal de ronces. Niveau 1.
Chacal de ronces. Niveau 1.
Chacal de ronces. Niveau 2.
Sept mobs. Un niveau 2 au centre, plus grand que les autres, et les six qui se déploient de chaque côté. Ils le contournent. Ils ont l'air de savoir ce qu'ils font.
Ils chassent en groupe. Évidemment. Ils chassent en groupe.
Son cœur s'emballe. Il le sent monter, soixante-douze, quatre-vingt-dix, cent, une pulsation qui lui frappe les tempes et la gorge. Il tient le bâton dans la main gauche, la baguette dans la droite, et il a soudain l'impression d'avoir sur chaque bras un objet qu'on lui a prêté, qu'il devrait rendre à quelqu'un. Une sueur froide lui descend le long de l'échine et glace le creux de ses reins. Il serre les dents si fort que sa mâchoire, celle qu'il n'aime pas, craque.
Le temps, autour de lui, se met à couler plus lentement, avec ce léger décalage des rêves où l'on court sans avancer. Il entend sa respiration comme celle de quelqu'un d'autre, large, rauque, très proche de son oreille. Sa vision se resserre, un tunnel qui se ferme sur sept formes basses, et le reste du monde, le ciel de lait, la lisière, le vent, devient un décor flou qu'on aurait oublié de peindre.
Je n'ai jamais tenu une arme de ma vie. Une fronde, à dix ans, contre des boîtes de conserve. C'est tout.
Le niveau 2 s'arrête à dix mètres. Les autres s'arrêtent avec lui. Ils attendent, tous ensemble, comme sur un signal. Puis le grand se détend d'un coup, un ressort de ronces, et part droit sur lui.
Jean ne pense à rien. C'est ce qu'il découvrira plus tard : il n'a pensé à rien. Son bras gauche se lève, le bâton se met en travers comme une batte, et un mot lui monte dans la gorge, qui n'est pas de lui, qui est dans sa voix, mais qui est arrivé d'ailleurs.
— Éclat, crache-t-il, d'une voix qui lui paraît venir de plus loin que sa gorge.
Le bout du bâton s'allume. Pas une flamme, pas un éclair : une pression de lumière blanche, dense, qui s'épanouit sur trois mètres, comme une main géante qui claque. Le chacal la prend de plein fouet. Les ronces craquent, se dénouent, se défont dans l'herbe en un chapelet de brindilles tordues, et la résine de ses yeux éclate en une pluie de gouttelettes brûlantes qui lui piquent le visage.
Dans un coin de son champ de vision, un petit chiffre gris clignote : MANA 80 / 100. Il ne le lit pas.
Un.
Il n'a pas le temps de s'en réjouir. Les deux d'à côté sont déjà sur lui.
La baguette. Il la balance en avant, sans viser, avec un cri qui n'a rien d'un cri de mage, et le mot revient. Éclat. Une ligne de lumière étroite, fine comme un fil, part du bout de la baguette et traverse les deux bêtes en pleine course, de la gueule à la queue. Elles continuent trois pas. Puis elles se plient en deux, et tombent.
MANA 70 / 100.
Trois.
Putain. Putain. Putain.
Au fond de sa tête, une petite voix, la sienne, encore, applaudit à contretemps : Huit en Intelligence. Huit. C'est pour ça. Niveau zéro, des mobs de niveau un, et ça traverse deux bêtes d'un trait. Bravo, moi.
Il recule. Il trébuche dans l'herbe qui plie contre lui. Un quatrième chacal le prend à la cheville, et il sent les épines traverser le pantalon, la peau, mais c'est étrange : la douleur arrive en retard, avec un léger décalage, comme une nouvelle qu'on lui lirait de très loin. Il la regarde venir, il la reconnaît, il note qu'elle est moins grande qu'elle ne devrait l'être.
Deux ans de traitements. Voilà à quoi ça sert, tout ça.
Il abat le bâton sur le dos de la bête. Le bois sonne. L'épine casse. Le chacal ne lâche pas. Alors il lève la main libre, la paume ouverte, et pousse, simplement, comme on pousse une porte, en pensant très fort : dégage.
Le mot sort une troisième fois, plus rauque.
— Éclat, halète-t-il, et le mot lui râpe la langue.
La paume projette quelque chose de plus petit, de plus dense, comme un poing d'air. Le chacal est arraché de sa jambe, projeté contre un tronc, et se brise en deux sur l'écorce à spirale.
MANA 60 / 100.
Quatre.
Il ne sait plus ce qu'il fait. Il tourne sur lui-même, le bâton à gauche, la baguette à droite, la main au milieu, et le mot sort, sort, sort, sans qu'il décide de rien, dans toutes les directions à la fois. Une explosion blanche à sa gauche. Un fil de lumière à sa droite. Un coup d'air devant lui. Des ronces qui s'envolent. Des yeux de résine qui éclatent. Une odeur de sève chaude, de bois brûlé, d'été de son enfance, qu'il n'a plus sentie depuis des années.
Le chiffre gris descend à toute vitesse, cinquante, quarante, trente, vingt, dix, et il n'y prête pas attention.
Je suis en train de tuer des trucs.
Je suis en train de tuer des trucs avec ma main.
Cinq. Six.
Il reste un chacal. Le dernier, le plus petit, un niveau 1, qui n'a pas bougé. Il le fixe, à trois mètres, les pattes raides, les épines hérissées, avec ces deux gouttes d'ambre qui ne clignent pas. Jean lève la baguette. Il sent ses doigts trembler. Il sent le mot monter.
— Éclat, supplie-t-il presque, en serrant la baguette si fort que ses jointures blanchissent.
Rien.
Le bout de la baguette reste sombre. Pas de ligne de lumière, pas de pression d'air, pas de coup. Juste un vide, froid, juste derrière ses côtes, là où il y avait une chaleur qu'il n'avait pas remarquée jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Comme un verre qu'on a vidé trop vite et dont on tient encore la forme du fond.
Le monde se décroche de ses bords. Une tache sombre, très douce, apparaît à la limite de sa vision et grignote l'herbe, la lisière, le ciel, avec un bourdonnement dans les oreilles qui n'est pas le sien. Ses genoux plient une fraction de seconde. Il comprend, sans savoir comment, que c'est ce qu'on ressent quand on a vidé quelque chose qu'on ne devait pas vider : un petit évanouissement qui n'ose pas dire son nom, qui frôle, qui s'éloigne, qui reviendra.
MANA 0 / 100. Le chiffre gris reste, tout petit, fixe, au bord de sa vision. Pour la première fois, il le voit.
Le chacal bondit.
Jean le prend en plein sur le bâton, à deux mains, comme un joueur de base-ball qu'on aurait forcé à jouer sans savoir les règles. Le choc lui remonte dans les épaules. Les ronces craquent, se tordent. Il frappe une fois. Deux fois. Trois. Le chacal ne bouge plus.
Sept.
Silence.
Le vent revient en premier. Il n'avait pas arrêté, mais Jean ne l'entendait plus. Il entend aussi le sang dans ses oreilles, un grondement sourd, régulier, trop rapide.
Il pose deux doigts sur son poignet. Cent trente-deux.
Il ne reconnaît pas ce chiffre. Depuis des années, il connaissait le sien par cœur, soixante-douze, comme on connaît le code de sa propre porte. Celui-là appartient à quelqu'un d'autre. Il attend, immobile, le bâton planté dans l'herbe comme une canne, que son corps lui rende son nombre.
L'adrénaline se retire par vagues, et chaque vague lui laisse derrière elle un peu plus de ses jambes en coton. Il a un haut-le-cœur, qu'il avale. Sa bouche est pleine d'un goût de métal et de sève. Il serre les dents pour ne pas claquer des dents. Il se rend compte qu'il vient de vivre, pour la première fois de sa vie, quelque chose qu'on pourrait appeler un combat, et que son corps, à lui, qui n'a jamais rien frappé de plus vivant qu'un oreiller, l'a fait sans lui demander son avis.
Les chacals se défont. Ils ne laissent pas de cadavres : des brindilles tordues, des écorces, un peu de sève sur l'herbe qui se rétracte déjà, et partout dans la clairière de petites billes d'ambre rouge, solidifiées, qui roulent encore. Le sac, à sa hanche, s'ouvre tout seul, sans bruit, et ramasse le loot une bille après l'autre.
Sept billes. Sept mobs, sept billes. Mon premier loot, c'est de la monnaie d'insecte.
Le rire lui sort en travers de la gorge, trop court, presque un hoquet. Il ne rit pas : il lâche de la pression, c'est tout.
Sa cheville saigne un peu. Pas de façon spectaculaire : un liquide plus sombre qu'il ne l'aurait cru qui suit la couture du pantalon déchiré. Il fait glisser la cape, la remonte, regarde les trois trous, les trois petits cratères propres. La douleur est là, quelque part, un grain de sable dans une chaussure. Il lui prête à peine attention.
Il comprend alors, d'un coup, ce que ce zéro veut dire d'autre.
Si l'un des chacals avait été plus rapide, ou plus nombreux, ou si sa cheville avait cédé, il n'y aurait pas eu de deuxième essai. Dans tous les jeux auxquels il a joué, on meurt, on revient, on perd un peu d'expérience, on recommence au dernier point de sauvegarde. Il cherche le sien dans sa tête, par réflexe, comme on tâte sa poche à la recherche de clés qu'on sait perdues.
Et si je meurs, je repop ? Ou pas ?
Il ne pose pas la question, il la pense, et un pop-up s'ouvre aussitôt, sobre, gris, sans bouton qui clignote. Ce n'est pas la voix, ce n'est pas un dieu. Il ressemble à ceux qui ont détaillé ses bonus.
Information. Autres règles.
Il lit les trois lignes. Il lit la dernière deux fois.
Donc c'est vraiment ça. La mort pour de vrai, une deuxième fois. Et cette fois, personne ne me dira « on va regarder ce qu'on peut faire ».
Il pense aux sept chacals. Ils ne reviendront peut-être pas non plus. Il se demande ce que cela veut dire, pour ce qu'il vient de faire, et pour tout ce qu'il fera.
Il pense ouvrir. La fenêtre vient, pâle, familière, à la même place.
NIVEAU 5
VIE 7 / 35
MANA 0 / 150
POINTS DE STATS 75
Avant de lire la ligne du milieu, il s'arrête sur la première. Cinq. Il avait compté un, deux, peut-être. Il demande, sans le formuler, d'où viennent ces niveaux, et le pop-up gris s'ouvre.
Information. Détail de l'expérience.
En dessous, une dernière ligne grisée, floue, qu'il ne parvient pas à lire. Haut fait caché.
Cinq niveaux en cinq minutes. Il y a une arnaque. Il y a toujours une arnaque.
Un second pop-up, plus long, se superpose au premier.
Information. Gains automatiques par niveau (Humain et Mage).
Il compare avec ce qu'il a fait lui-même, quelques heures plus tôt. Là où il avait décidé, le système décide aussi, en silence, à chaque niveau, une petite part de lui. Treize points déjà placés sans qu'on lui demande rien.
Les points se mettent tout seuls. Et on appelle ça de la progression.
Information. Statistiques actuelles.
Force 3 + 1 b
Agilité 4 + 1 b
Endurance 3 + 2 b
Perception 6 + 1 b
Intelligence 12 + 1 b
Volonté 5 + 1 b
Abnégation 4 + 4 b
Mana maximum : 150.
Treize en Intelligence. Il pense aux soixante-quinze points qu'il lui reste à placer, et à la possibilité de les mettre là où le système ne les aurait pas mis.
Il lit la ligne du milieu et sent le sol bouger sous lui.
Zéro. Pas « presque rien ». Zéro. Cent points de mana, qu'il ne savait même pas avoir, dépensés en trente secondes, dix fois dix, sans qu'on lui ait jamais dit que ce chiffre existait.
Régénération du mana : progressive. Augmente avec l'Intelligence et la Volonté. Boire et manger l'accélèrent.
Il n'a ni eau ni nourriture. Il ne sait même pas si l'eau d'ici se boit.
Sa gorge est sèche, sa langue colle au palais, et il se rend compte qu'il a soif depuis longtemps, sans l'avoir su, comme on se découvre fatigué en s'asseyant. Il lèche ses lèvres. Elles sont craquelées. Il pense à l'eau, à tous les verres qu'il a laissés à moitié pleins dans l'évier de son ancienne vie, et ça lui donne, absurdement, envie de pleurer.
Putain. La première règle. La première putain de règle de n'importe quel jeu : regarder la jauge.
Il l'avait sous les yeux. Elle clignotait dans un coin depuis le début du combat, grise, minuscule, et il ne l'avait pas lue.
Il se laisse tomber assis dans l'herbe. Le métal des brins lui fraîchit les mains. Dans le ciel de lait, le soleil trop gros n'a presque pas bougé.
Sept. En trente secondes. Je les ai tués en trente secondes, et je ne me suis pas posé la question une seule fois.
Il cherche, en lui, ce qu'il devrait ressentir. Du dégoût, peut-être. Du remords. Il ne trouve que de la fatigue, un peu de honte, et sous la honte, quelque chose d'autre, chaud, qui ressemble à de la fierté et qu'il écarte aussitôt, comme on écarte la main d'un enfant. Ses mains tremblent encore. Il les ouvre, les referme, les regarde comme celles d'un autre, de celui qui vient de faire ça.
C'étaient eux ou moi. Ça se dit. Ça se dit, et ça n'explique rien.
Il pense à la seule fois de sa vie où il a mordu quelqu'un. En CE2, un garçon qui lui avait pris son goûter. Il avait honte pendant des semaines, et il n'avait plus jamais touché personne. Il regarde ses mains, qui sentent la résine et la poussière, et il se demande à quel moment on devient quelqu'un qui peut faire ça sans qu'on le lui demande.
Le regard lui échappe vers le bas de son champ de vision. Les huit pastilles sont toujours là, alignées, dociles. Celle de droite, la plus pâle, ne clignote pas. Elle ne bouge pas du tout. Elle attend. Il ne l'ouvre pas.
Pas encore.
Des visages, malgré lui. Pas ceux de sa famille, que le blanc a déjà fait remonter. D'autres, plus anciens ou plus petits : le gars de la permanence, celui qui lui avait écrit « T'es un frère » un soir de Noël, et qui avait deux gamins. Est-il ici ? Vivant ? Et ceux du collège, les crétins qui le coinçaient contre les casiers, qui le traitaient de tous les noms qu'on peut donner à un type qui ne répond pas. Il se surprend à se demander s'ils s'en sortent.
Je ne devrais pas me demander ça. Je devrais leur souhaiter le pire. Et je les imagine avec un bâton qui ne s'allume pas.
Il regarde l'heure. Onze heures vingt-trois. Il lui reste huit heures trente-sept avant que la nuit ne tombe, à vingt heures. Il a soixante-quinze points à répartir, une jauge vide, une cheville qui saigne et un monde dont il ignore tout.
Il se relève. Ses genoux craquent. Sa cheville mord, un coup de dent bref qu'il ignore. Son cœur est revenu à quatre-vingt-dix, et il respire par le nez, lentement, comme il l'a appris dans un couloir d'hôpital.
Dans la lisière, entre deux troncs en spirale, quelque chose vient de bouger. Il n'a plus de mana.