Chapitre 2
Jean n'a pas bougé. La liste est toujours là, six lignes dans la lumière pâle du panneau de gauche. Plus haut, le compteur a changé à dix heures et n'a pas bougé depuis : douze entrés, onze vivants, un tué.
Il aimerait une chaise. Il en cherche une des yeux, par habitude, comme dans les salles d'attente, et se rend compte que même s'il y en avait une, il resterait debout. Il ne sait pas pourquoi. Peut-être parce que s'asseoir, ce serait accepter d'être là.
Ses jambes sont raides d'être restées immobiles. Il les secoue, l'une après l'autre. Il se dit : tu fais exactement ce que tu faisais dans ton salon. Tu attends. Il n'aime pas la phrase, et il la garde, parce qu'elle est juste.
Il estime qu'il lui reste un peu moins d'une heure avant la prochaine mise à jour. Il ne sait pas ce qu'elle apportera. Il sait seulement qu'il déteste choisir à l'aveugle, et qu'il a passé sa vie à le faire.
Il regarde ses mains, sa poitrine, les tatouages de ses avant-bras, comme on relit une lettre avant de l'envoyer. Ce corps-là, il va falloir le choisir ou le laisser. Une boule remonte dans sa gorge, et il l'avale.
Il se demande s'il a le droit de poser des questions. La réponse arrive avant qu'il ait fini de la formuler.
Un aperçu est disponible pour chaque race.
Un aperçu ne vaut pas sélection.
Un aperçu n'engage à rien.
Les évolutions affichées sont des prévisions. Elles ne couvrent pas toutes les possibilités.
Il remarque que la voix ne répond jamais à une question : elle la devance. Cela le met plus mal à l'aise que si elle avait été lente.
Une sueur fine lui perle à la racine des cheveux. Il l'essuie du dos de la main, et reste à regarder ce dos de main, la veine qui bat, l'encre noire. Elle me connaît déjà par cœur.
Dans les jeux, le tutoriel donne toujours l'impression de guider. Il sait qu'il guide aussi pour mieux enfermer. Il sait surtout que tout ce qu'on choisit là pèse plus qu'il n'y paraît : un personnage mal pensé se paie pendant des centaines d'heures. Il n'a pas des centaines d'heures. Il ne sait même pas combien il en a.
Il pose son attention sur la ligne « Humain », sans la choisir, comme on pose la main sur une poignée sans la tourner. Rien n'est validé. Le panneau de gauche glisse sur le côté, et dans l'espace libre entre les deux panneaux, une silhouette apparaît.
Elle est grise, sans visage, sans détail, à son échelle exacte : un mètre quatre-vingt-quatre de volume pur, les épaules un peu en avant, comme les siennes. Il met quelques secondes à comprendre que c'est lui. La silhouette incline la tête une demi-seconde après lui.
Il lève un bras, la silhouette lève un bras, une demi-seconde en retard. Il fait un pas de côté, elle aussi. Son cœur bat un peu plus vite, comme devant un miroir où l'on n'a pas osé se regarder depuis longtemps.
Il cherche l'éclat des anneaux à ses oreilles, la barre sur son nez, l'encre noire sur ses bras. Rien. Seulement le volume. Les panneaux montrent la forme du corps, pas ce qu'on y a inscrit.
Il touche son nez, sa lèvre, ses oreilles, un par un, du bout des doigts, comme on compte les perles d'un chapelet.
Il en conclut que l'aperçu lui dira ce que chaque race fait à sa taille, à sa carrure, à ses traits. Il ne lui dira pas ce qu'il reste de ce qu'il a choisi d'être. Cela, il ne le saura qu'en choisissant.
Humain. La silhouette ne change pas. Il s'y attendait. Dans le panneau, l'arbre ne se déploie pas : une seule ligne au centre, puis du blanc.
Humain. Évolutions : aucune branche affichée.
Les évolutions de cette race dépendent du parcours.
Le parcours est évalué au moment de l'évolution.
Jean reste longtemps sur ce vide. Les autres races lui montreront des branches. Celle-ci lui montre qu'il n'y en a pas, et il n'est pas sûr que ce soit une liberté : plus tard, quelque chose regardera ce qu'il a fait et décidera de ce qu'il peut devenir. Il note le mot « évalué ».
Il se surprend à retenir son souffle devant ce blanc, comme devant une page qu'on lui tendrait pour qu'il écrive la première ligne d'une lettre difficile.
Une page blanche. Génial. On m'a toujours dit « fais-en ce que tu veux », et j'ai toujours fait ce que voulaient les autres.
Elfe. La silhouette s'allonge de quatre centimètres et s'affine. Les épaules rétrécissent, le cou s'étire, le visage perd de la matière, comme si on l'avait taillé. L'arbre s'ouvre en trois branches.
Elfe sylvestre. Perception, discrétion, armes à distance. Évolution courante.
Elfe lunaire. Magie, affinité nocturne. Évolution courante.
Elfe des brumes. Furtivité, illusions. Évolution peu courante.
Trois branches, toutes belles, toutes fragiles. Il pense à ses yeux, qui voient sans lunettes depuis qu'il est ici, et se demande ce que la perception accrue en ferait.
Il se frotte l'arête du nez, là où la barre le tire un peu, et imagine la place qu'elle aurait dans un visage plus fin.
Un elfe. Moi. Avec mes anneaux et mes tatouages. Je ressemblerais à un concert de métal qui aurait mal tourné dans une forêt.
Nain. La silhouette se tasse de trente-cinq centimètres, s'élargit, s'ancre. Elle ressemble à quelqu'un qu'on ne déplace pas.
Nain des collines. Résistance, endurance, vie en surface. Évolution courante.
Nain des montagnes. Carrure massive, résistance au froid. Évolution courante.
Nain des profondeurs. Vision dans le noir, résistance à la pression. Évolution peu courante.
Il essaie d'imaginer le monde vu d'en bas. Il constate que cela ne lui déplaît pas autant qu'il l'aurait cru, et ne sait pas quoi en conclure.
Il plie les genoux d'un geste léger pour se mesurer à la silhouette, et sent ses cuisses rire, toutes seules.
Homme-bête. La silhouette garde sa taille, mais le visage bouge. La mâchoire avance. Les oreilles remontent. Le cou s'épaissit. L'arbre ne s'ouvre pas en branches : il s'enfonce en racines serrées.
Homme-bête. Lignées disponibles : loup-garou, saurien, félin, ursidé, dragonnet.
Loup-garou. Force, sens aiguisés, régénération nocturne. Évolution courante.
Saurien. Écailles, résistance, sang froid. Évolution courante.
Félin. Agilité, discrétion. Évolution courante.
Dragonnet. Souffle, vol à terme. Évolution rare.
Jean regarde la mâchoire de la silhouette s'avancer. C'est la sienne, déformée, et il comprend que ce qu'il n'a jamais aimé en lui est la première chose que la race effacerait.
Ses doigts vont à sa mâchoire, la tâtent, comme pour vérifier qu'elle est encore là.
Ma mâchoire. Ma putain de mâchoire. Trente-cinq ans à ne pas l'aimer, et le seul moyen de la faire disparaître, c'est de devenir un animal. Le sens de l'humour de ce truc est discutable.
Orc. La silhouette gagne dix centimètres et plusieurs dizaines de kilos. Les épaules s'élargissent, les bras s'allongent, la mâchoire devient massive, avec deux saillies vers le haut.
Orc des steppes. Vitesse, endurance, vie nomade. Évolution courante.
Orc des montagnes. Force brute, résistance au froid. Évolution courante.
Orc de fer. Peau durcie, résistance aux coups. Évolution peu courante.
Une mâchoire qu'on ne peut pas ne pas regarder, avec cent kilos de plus pour la porter. Il se demande ce qu'il ferait de ses anneaux aux lèvres et au nez devant ces saillies, puis il se rappelle que l'aperçu ne lui dira pas.
Il avale sa salive. Elle a un goût de fer, et il n'est pas sûr de ne pas l'avoir imaginé.
Un orc avec un piercing au nez. Il faudra que j'évite les miroirs.
Revenant. La silhouette bouge à peine. Un peu plus mince, un peu plus raide, plus immobile que les autres. C'est la seule qui ne cherche pas à plaire.
Spectre. Intangibilité partielle, drain. Évolution courante.
Chevalier-lige. Pacte, armure, loyauté envers le dieu lié. Évolution peu courante.
Liche. Magie des morts, conditions multiples. Évolution très rare.
Condition d'accès : aucune.
Statut actuel : compatible.
Jean relit la dernière ligne trois fois. Compatible. Il n'est pas mort, et il n'est pas vivant non plus au sens où il l'entendait. La voix n'a pas dit « en sursis », mais c'est comme si elle l'avait dit.
Son souffle se fait plus court. Il pose la main à plat sur sa poitrine pour sentir si ça bat, et ça bat. Il n'en revient pas d'être rassuré par si peu.
Compatible. Compatible avec quoi ? Avec la mort ? C'est le genre de mot qu'on met sur une fiche d'admission, pas sur un panneau qui flotte.
Quand il lève l'aperçu, la silhouette redevient celle qu'il connaît : un mètre quatre-vingt-quatre, gris, les épaules un peu en avant. Le panneau de gauche reprend sa place. La liste est intacte. Il n'a rien validé.
Il expire, longuement, et se rend compte qu'il avait retenu son souffle depuis la liste des évolutions. Ses épaules redescendent d'un cran. Il se frotte la nuque, ouvre et ferme la bouche pour détendre sa mâchoire.
Il regarde l'heure. Dix heures dix-sept. Il a pris dix-sept minutes pour ne rien décider, et pour la première fois depuis longtemps, ce n'est pas de l'indécision. C'est de l'information.
Il ordonne ce qu'il a vu, comme il le ferait d'un dossier.
Il garde en tête que ce ne sont que des prévisions. La voix l'a dit : elles ne couvrent pas toutes les possibilités. Tout ce qui n'est pas affiché, il doit l'imaginer, et il se surprend à le faire. Des branches que personne ne lui montre, des évolutions qu'on ne peut pas prévoir parce qu'elles dépendront de lui.
Première chose : les arbres n'ont pas la même forme. Celui de l'Humain est vide, celui du Revenant est étroit, celui de l'Homme-bête est le plus large. Les autres lui proposent des chemins tout tracés. L'Humain lui demande d'avoir déjà marché.
Il se passe la main sur la bouche, longuement, comme il le fait quand il lit quelque chose qu'il aimerait ne pas comprendre.
Deuxième chose : aucun aperçu n'a montré ses piercings ni ses tatouages. Il ne sait toujours pas ce qui reste de lui quand le reste change. L'information est enfermée dans le choix lui-même. Il y a là un prix, et il ne sait pas encore si c'est celui de l'honnêteté ou celui du piège.
Troisième chose, qu'il met plus longtemps à formuler : toutes ces branches supposent qu'il deviendra quelque chose. Un nain des collines, un elfe lunaire, un loup, un spectre. Aucune ne demande ce qu'il veut. Elles décrivent ce qu'on peut faire de lui, et il connaît ce regard. C'est celui des gens qui l'appelaient à trois heures du matin.
Il reste un instant sur ce parallèle. Puis il se rappelle la phrase de tout à l'heure, celle qui s'est installée sans qu'il l'invite. Deuxième chance. Si c'en est une, elle ne peut pas ressembler à la première. Elle ne peut pas être une liste de choses utiles à quelqu'un d'autre.
Le compteur est toujours à onze vivants et un tué. Dans quarante-trois minutes, il bougera peut-être.
La voix attend.
Sélection ?
Jean ne répond pas tout de suite. Il se rend compte qu'il n'a pas peur, ou pas seulement.
Il serre le poing droit, le desserre. Sa bouche est sèche. Il pense à la liste des prochaines mises à jour, à ce quelqu'un qui n'a pas eu le temps de choisir, et sa gorge se noue.
Ce vide dans l'arbre de l'Humain, il l'a d'abord pris pour de la peur. Ce n'est pas faux. Mais en le regardant mieux, il reconnaît autre chose sous la peur, qui ressemble à ce qu'on éprouve en ouvrant un dossier que personne n'a encore touché.
Les autres races lui montrent trois branches, visibles, nettes, et il sait que ce n'est pas tout : la voix l'a dit, ce ne sont que des prévisions. Celle-ci ne lui en montre aucune. Ce qui aurait dû l'inquiéter l'excite. Tout est à découvrir, et lui plaît.
Il recompte ses raisons, comme on recompte une monnaie.
Première raison : l'Humain est la seule race qui ne touche à rien de ce qu'il a choisi. Ses anneaux, son encre, et même cette mâchoire qu'il n'a jamais aimée et qu'il n'est pas sûr, finalement, de vouloir perdre.
Deuxième raison : c'est aussi ce qu'il allait prendre tout à l'heure, par réflexe. Il le remarque. Même choix, raison inverse. Tout à l'heure, il voulait ne déranger personne. Maintenant, il veut savoir.
Troisième raison : les autres races disent ce qu'on peut faire de lui. Celle-ci attend de voir ce qu'il a fait. Évalué au moment de l'évolution. Quelqu'un lira sa vie, ou l'a déjà lue, et il veut savoir ce qui y est écrit.
Il se méfie qu'elles s'accordent aussi bien. Une quatrième raison attend sous les trois autres. Il ne la voit pas encore, mais elle pèse.
Allez. Une fois dans ta vie.
— Humain, dit-il à voix haute, d'une voix plus ferme qu'il ne l'attendait, et il s'écoute parler comme on écoute un inconnu.
Le son meurt à un mètre de sa bouche. Cela n'a aucune importance : la voix l'a entendu.
Race sélectionnée : Humain.
Changements prévus : aucun.
Sélection de la classe disponible.
Il porte la main à son oreille. L'anneau est là. Son nez, ses lèvres, l'arête de son nez : tout est là. La silhouette entre les deux panneaux n'a pas bougé, un mètre quatre-vingt-quatre de gris, les épaules un peu en avant. Aucun. Il n'aurait pas cru que ce mot le décevrait. Ce n'est pas une réponse. C'est seulement l'absence de question posée.
Le panneau de droite s'allume : les six lignes ne sont plus grisées.
Caractéristiques débloquées.
Classe à sélectionner avant la prochaine mise à jour.
Un minuteur apparaît en bas du panneau de gauche. 00:41:00. Il commence à descendre.
Quarante et une minutes. Bordel. Même pour mourir, ils veulent que ce soit dans les temps.
Jean regarde le chiffre perdre une seconde, puis une autre. Il n'a jamais aimé les comptes à rebours. Il se rappelle ceux qu'il a subis, dans les couloirs d'hôpital, en attendant des résultats.
Sa gorge est sèche. Il déglutit sans salive, passe la langue sur l'anneau de sa lèvre, et sent le métal tiède.
À onze heures, le compteur bougera de nouveau. Quelqu'un, quelque part dans la brume, vient peut-être de choisir plus vite que lui.
Classe non sélectionnée à l'expiration du minuteur : statut du joueur supprimé.
Jean relit la phrase. Elle ne dit pas « mort ». Elle dit « supprimé », ce qui est la même chose avec moins de bruit. Il pense au chiffre qui a bougé à dix heures, un vivant devenu un tué sans que personne ne le lui dise. Il n'est pas le premier à rester devant cette liste. Il comprend que l'autre n'a pas eu le temps de choisir.
Après la sélection de la classe : répartir les points de caractéristiques.
Quarante et une minutes pour choisir ce qu'il va devenir, puis pour décider comment le payer.
Le panneau de gauche change de liste. Les races s'effacent, remplacées par cinq lignes plus courtes. Jean les voit toutes d'un coup, mais seulement leurs noms. Le reste n'arrive qu'à mesure que son attention se pose sur chacune.
Classes disponibles pour la race Humain.
Combattant.
Tireur.
Mage.
Soigneur.
Éclaireur.
Information : votre classe évoluera, et évolue tous les jours, selon vos choix.
Jean relit la dernière phrase, comme il a relu « évalué ». Une classe qui change tous les jours. Rien de ce qu'il choisira ne sera définitif, et c'est à la fois un soulagement et une menace : rien ne lui laissera non plus de répit.
Il pose son attention sur la première ligne, sans la choisir. Le texte arrive.
Combattant. Armes de mêlée, résistance. Favorise : Force, Endurance.
Évolutions prévisibles : guerrier, protecteur, duelliste.
Caractéristiques débloquables selon la classe : Garde, Maîtrise des armes, Rempart (propre à la classe).
Jean s'arrête sur « protecteur ». Quelqu'un qui reste devant les autres pour qu'ils passent. Il l'a déjà été. Il sait ce que cela coûte.
Il se revoit, des années plus tôt, debout entre deux personnes dont les voix montaient, un bras tendu comme une barrière. On l'avait remercié. Personne ne lui avait demandé s'il avait eu peur.
Le minuteur affiche 00:38:12. Il passe à la ligne suivante qui l'attire, sans toucher aux deux du milieu.
Il compte les secondes sans le vouloir, avec le même détachement qu'il avait pour les dalles du plafond. Vingt-quatre dalles, trente-huit minutes. Il n'est pas sûr de préférer ce chiffre-ci.
Soigneur. Soins, soutien, résistance aux effets. Favorise : Volonté, Endurance.
Évolutions prévisibles : guérisseur, prêtre, veilleur, buffeur.
Caractéristiques débloquables selon la classe : Soins, Aura, Empathie (propre à la classe).
C'est la classe qu'on lui a toujours demandé d'être : celui qui reste, qui tient, qui absorbe. Il y reconnaît son ancienne vie, mise en forme par un système.
Il sent sa mâchoire se serrer à l'idée de s'y glisser, comme dans un vêtement trop connu, chaud, un peu usé aux coudes.
Il y a eu un soir, trois ans plus tôt, où il avait tenu son téléphone contre l'oreille pendant quatre heures, assis par terre dans le couloir de son appartement, parce que quelqu'un à l'autre bout n'arrivait plus à respirer correctement. Il avait parlé doucement, très longtemps, de choses sans importance, de la météo, d'une série, d'un plat qu'il saurait faire. À sept heures, la voix avait dit merci, et il avait raccroché, les jambes mortes, avec la sensation d'avoir fait quelque chose de grand et de ne rien posséder.
Il n'ouvre pas les trois autres. Pas encore. Le Tireur, le Mage et l'Éclaireur sont toujours là, trois noms sans rien derrière. Il se demande ce qu'ils lui diraient. Il se demande si ne pas lire est aussi un choix.
Il lui reste trente-cinq minutes.
Il regarde le chiffre descendre, et sa bouche s'assèche. Il passe la langue sur ses lèvres, sur l'anneau, sent le métal tiède, et se dit qu'il ferait mieux d'avoir peur plus vite.
Il décide de ne pas choisir celle qu'il a reconnue. Pas par principe. Par méfiance envers la facilité avec laquelle il l'a reconnue.
Il ouvre les trois autres, vite, l'une après l'autre.
Tireur. Armes à distance, précision. Favorise : Agilité, Perception.
Évolutions prévisibles : archer, fusilier, chasseur.
Caractéristiques débloquables selon la classe : Visée, Distance, Œil de faucon (propre à la classe).
Frapper de loin, sans que personne ne le touche. Il y voit une absence de contact que la vie lui a déjà enseignée.
Il pense à ces après-midi d'enfance où il tirait à la fronde sur des boîtes de conserve, dans le jardin, seul, avec une précision qui ne servait à personne. Il revoit les boîtes tomber l'une après l'autre. Il n'y avait personne pour compter les points.
Mage. Magie élémentaire, énergie mentale. Favorise : Intelligence, Volonté.
Évolutions prévisibles : élémentaliste, invocateur, illusionniste.
Caractéristiques débloquables selon la classe : Mana, Concentration, Affinité (propre à la classe).
Un pouvoir qui se paie en esprit. Il sait combien il lui en reste.
Il frotte son pouce contre l'anneau de sa lèvre, un geste qu'il fait quand une idée lui plaît et qu'il s'en méfie.
Éclaireur. Discrétion, exploration, pièges. Favorise : Agilité, Perception.
Évolutions prévisibles : rôdeur, pisteur, traqueur.
Caractéristiques débloquables selon la classe : Furtivité, Piégeage, Instinct (propre à la classe).
Regarder d'abord. Se déplacer sans être vu. Il lit la ligne deux fois, et la seconde fois, il reconnaît ce que c'est : se cacher, en mieux. Penser aux autres de loin, sans jamais être touché. Une phrase lui revient : quelqu'un l'a peut-être regardé vivre. Être un œil plutôt qu'un objet de regard lui plaît, et cela l'inquiète.
Il pense à tous ceux qui, dans la salle d'attente de sa vie, ont regardé sans qu'on les voie : il les connaît, il en a été. C'est un art, et il n'y a aucune gloire à y exceller.
Le minuteur affiche 00:27:40.
Il revient au Mage. Intelligence, Volonté, une énergie qui se paie en esprit. Ce qui le retient, ce ne sont pas ces lignes, ce sont les trois noms dessous : élémentaliste, invocateur, illusionniste. Trois évolutions, et la voix a dit qu'elles ne couvraient pas toutes les possibilités. Il essaie d'imaginer les autres.
Un mage qui voit sans être vu. Un mage qui soigne. Un mage qui se bat de près. Si sa classe évolue tous les jours selon ses choix, aucune de ces cases n'est peut-être une cage. Il pourrait être mage et éclaireur. Il pourrait être CE mage et CE que personne n'a encore prévu.
Il pourrait aussi choisir l'Éclaireur ou le Soigneur, les deux qu'il connaît déjà. Penser aux autres, penser encore aux autres, se cacher quand c'est trop. Il a fait cela pendant trente-cinq ans, et il sait comment ça a fini. Il se dit, dans sa tête, d'un ton qu'il ne se connaît pas : c'est une deuxième chance. Il n'y en aura sûrement pas de troisième.
Il se frotte les yeux avec le talon des mains, longuement, et le blanc derrière ses paupières est presque aussi blanc que celui du dehors.
Dans tous les jeux auxquels il a joué, il prenait le soigneur ou l'éclaireur : celui qu'on veut dans le groupe, celui qui ne pose pas de problème, celui qui ne passe jamais en premier. Il a toujours été le support. Même devant un écran, à trois heures du matin, il faisait le travail des autres.
Même dans les jeux, je me rendais utile. Même là.
— Mage, dit-il, et sa voix sonne étrangement claire dans le silence, comme celle de quelqu'un qui vient de signer.
Classe sélectionnée : Mage.
Points de caractéristiques à répartir : 10.
Le panneau de droite se rallume. Six lignes, chacune avec un chiffre déjà écrit.
Force 1 + 1 b
Agilité 1 + 1 b
Endurance 1 + 2 b>
Perception 1 + 1 b>
Intelligence 3 + 1 b
Volonté 3 + 1 b>
Les un partout, c'est l'Humain : un point offert à chaque ligne, le seul avantage de n'être rien en particulier. Les trois sur Intelligence et Volonté, c'est le Mage. Jean comprend vite. Ce qu'il ne comprend pas, ce sont les bonus écrits en vert pâle à côté de certaines lignes.
Il se demande, sans le formuler, ce que c'est. Un pop-up s'ouvre aussitôt, sobre, sans couleur ni bouton qui clignote. C'est la première fois qu'on lui répond autrement que par la voix.
Information. Votre deuxième vie, mais votre première ici. Vous n'avez pas vécu 35 ans, 3 mois, 21 jours, 17 heures et 45 secondes pour rien. Cela influe déjà sur vos compétences et vos capacités.
Il lit la phrase, puis les chiffres. Il n'aime pas qu'on lui rende le compte exact de sa vie, jusqu'aux secondes. Il aime encore moins que ce soit juste.
Sa gorge se serre sur les secondes. Il passe la main dans ses cheveux, là où ils reculent, comme pour vérifier que même ça a été compté.
Trente-cinq ans, trois mois, vingt et un jours. Ils comptent mieux que ma banque.
Endurance, Perception, Volonté, et Intelligence, plus discrète. Il pense à deux ans de traitements, aux trois heures du matin passées à écouter les autres, aux notices et aux résultats lus ligne par ligne, à tout ce qu'il a tenu sans le dire. Il n'a jamais su si c'était de la force ou de la faiblesse. Le système, lui, a tranché.
Puis une septième ligne s'ajoute en bas du panneau, en lettres plus pâles, comme si elle hésitait à exister.
Abnégation 4 + 4 b>
Nouvelle caractéristique.
Il pose son attention dessus. Le texte arrive, comme pour les races.
Abnégation. Capacité à supporter un coût pour un autre. Réduit le prix des contreparties acceptées pour autrui. Augmente le coût de ce que l'on refuse.
Jean le lit deux fois, parce que la dernière phrase ne ressemble pas aux autres. Quelqu'un a pris le temps de nommer ce qu'il a passé sa vie à faire, d'en faire une ligne, et de lui coller un chiffre. Quatre. Il ne sait pas s'il en est fier.
Ils ont fait de moi une statistique. Et le pire, c'est que j'ai l'air bon.
Dix points. Six lignes. Vingt-sept minutes.
Il se frotte la nuque, ouvre et ferme la bouche pour détendre sa mâchoire, et sent le métal de la barre, sur son nez, tirer légèrement sur la peau.
Il se parle dans sa tête, comme il le fait quand personne ne peut l'entendre. Allez. Pour une fois, choisis pour toi.
Il demande le détail, en pensée. Le pop-up se rouvre, et cette fois il liste.
Information. Détail des bonus du passé.
C'est un bilan comptable. Il en reconnaît chaque ligne avant de la lire, et il n'est pas sûr que cela doive le rassurer. Le plus étrange, c'est « Vous avez continué ». Il n'a jamais eu l'impression de continuer. Il a eu l'impression d'attendre.
Quelque chose pique derrière ses yeux, une chaleur qu'il connaît mal. Il cligne, regarde ailleurs, fait semblant d'étudier la brume.
Ils ont tout compté. Même le fait que je ne sois pas encore mort.
Il se demande si la ligne « Vous avez continué » aurait pu être écrite pour quelqu'un d'autre : pour un frère, pour une mère. Il chasse l'idée, avec la même brusquerie qu'on chasse un chien qui a posé la tête sur les genoux.
Une seconde liste s'ouvre, plus courte.
Information. Bonus secondaires du passé.
Il lit cette liste avec moins de gêne que la première. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des habitudes qu'on a transformées en capacités, et il ne sait pas s'il doit en rire ou s'en méfier.
Il lui reste dix points, et il ne sait pas où les mettre. Il pose la question dans sa tête, sans détour : qu'est-ce que chaque caractéristique m'apporte ?
Le pop-up s'ouvre, toujours aussi sobre.
Information. Effets des caractéristiques.
Il fait le calcul comme on remplit un formulaire. Le passé lui a déjà donné de l'Endurance et de la Volonté : il ne va pas les payer deux fois. Il veut ce que sa vie ne lui a jamais donné. Voir, comprendre, aller vite.
Il retrouve, dans ses doigts, le geste des anciennes parties : le tic du pouce qui tapote une touche imaginaire, l'œil qui court d'une colonne à l'autre. Il y a quelque chose de consolant à savoir exactement comment compter. C'est la première fois depuis des mois que son cerveau fait quelque chose qu'il aime.
Il pose son attention sur Intelligence et pense plus. Le chiffre bouge. Il s'arrête à un.
Pourquoi Intelligence ? Parce que je suis mage, que ça me plaise ou non, et qu'un mage qui ne comprend pas vite ce qu'on lui jette est un mage mort. Parce que si cette classe évolue tous les jours, il me faudra de la tête pour voir venir les évolutions. Il met un deuxième point. Un troisième. Au quatrième, il hésite.
Quatre, c'est beaucoup. Si j'ai tort, on ne me les rendra pas. Il repense au pop-up. Quinze points par niveau. Il y aura d'autres occasions. C'est le raisonnement de quelqu'un qui n'a jamais eu d'occasions en trop, et il le sait. Il met le quatrième.
Il sait, par expérience, ce que coûte un mauvais build : des heures, parfois toute une partie. Il sait aussi qu'on ne sait jamais, à ce stade, ce qui sera vraiment utile. Les joueurs qui allaient loin n'étaient pas ceux qui avaient le meilleur plan, mais ceux qui s'adaptaient. Il se demande de quel côté il est.
Perception. Voir avant d'être vu. Entendre ce que les nuits cachent. Et si quelqu'un m'a regardé vivre, j'aimerais bien regarder en retour. Un, deux, trois. Le petit chiffre vert pâle à côté de la ligne clignote une fois, comme pour lui rappeler que son passé travaille déjà pour lui. Il laisse trois.
Agilité. Les monstres sortent le jour, et plus encore la nuit. Un mage lent est un mage mort. Je n'ai jamais été sportif, mais je suis plus léger que je ne l'ai été depuis des années, et ça, je peux le payer. Deux points.
Reste un. Il hésite entre Force et Volonté, que le passé lui a déjà données, et choisit Force. Parce que je suis un type de trente-cinq ans qui n'a jamais porté plus que des courses. Et si je dois fuir en portant quelqu'un… Il s'arrête sur « quelqu'un » et se reprend. Non. Pas encore. Ça, c'est l'ancienne vie. Il met quand même le point sur Force.
Dix points. Le panneau tremble une fois, puis se fige.
Il laisse échapper un souffle qu'il ne se savait pas retenir, et ses doigts, qui serraient le vide depuis tout à l'heure, se desserrent un par un.
Répartition validée.
Le panneau se met à jour. Les chiffres changent un par un, comme si quelqu'un les recopiait à la main.
Force 2 + 1 b>
Agilité 3 + 1 b>
Endurance 1 + 2 b>
Perception 4 + 1 b>
Intelligence 7 + 1 b>
Volonté 3 + 1 b>
Abnégation 4 + 4 b
Total = valeur + bonus.
Il relit les totaux. Trois, quatre, trois, cinq, huit, quatre. Huit en Intelligence. Il n'aurait jamais cru être quelque chose à huit.
Seuils atteints.
Perception 5 : vision nocturne partielle.
Intelligence 8 : un emplacement de sort supplémentaire.
Agilité 4 : esquive de base.
Vision nocturne. Putain. Ils me donnent les yeux pour les nuits. Il se dit qu'il devrait remercier quelqu'un, et se demande qui.
Le pop-up revient, avec une phrase plus longue que les autres.
Information. À chaque niveau, vous gagnerez des points de caractéristiques. Humain et Mage vous en donnent actuellement 15 par niveau.
Quinze par niveau. Il fait le calcul sans le vouloir : quinze, trente, quarante-cinq. Puis il relit deux mots, parce qu'ils sont plus petits que les autres. Actuellement. Pour le moment.
Pour le moment. Donc ça peut changer. Putain, ça peut toujours changer.
Le minuteur disparaît. Il reste neuf minutes avant onze heures, et le compteur bougera avec ou sans lui. Jean se rend compte qu'il vient de passer une demi-heure à devenir quelqu'un d'autre, et qu'il s'est reconnu à chaque ligne.
Les neuf minutes qui restent passent à relire ses chiffres . À 10:59, un dernier pop-up s'ouvre, plus long que les autres. Il ne clignote pas. Il s'ouvre comme une porte qu'on tient pour vous.
Neuf minutes, c'est long quand on se pose les questions. Qu'est-ce qu'un tutoriel, ici ? Qui décide de ce qui est un essai et de ce qui est la vraie chose ? Pourquoi ce compteur de morts, et pas un mot sur la façon de ne pas en être ? Pourquoi un mage ? Pourquoi lui, parmi douze ?
Qui a écrit les règles ? Pourquoi est-ce que ça ressemble à ce point à un jeu ? Qui y gagne quelque chose si je survis ? Et si je meurs, qui note ?
Il s'aperçoit qu'il les pose comme on les pose aux autres : sans attendre de réponse, juste pour qu'elles existent. Personne ne répond. Il s'en doutait. Il y a des habitudes dont on ne guérit pas, même au bout du monde.
Il s'assied enfin, d'un coup, les genoux contre la poitrine, comme un enfant qu'on aurait posé là, et la brume lui monte jusqu'aux hanches sans rien lui faire.
Il perd peut-être une minute. Il ne s'en rend compte que parce que le chiffre, en haut, a bougé sans lui : 10:52. Il avait les yeux ouverts, il regardait la brume, et il n'y avait plus personne derrière. Un vide très doux, d'une qualité qu'il reconnaît : celle des soirs d'hiver, dans son salon, quand les heures s'écoulaient sans lui. Il revient à lui avec un petit sursaut, la nuque raide, la bouche pâteuse, et un peu de honte d'avoir quitté son poste.
Puis il se dit que c'est la première fois qu'il revient seul, sans qu'un téléphone sonne, sans qu'un voisin cogne contre le mur. Il se pince le dos de la main, pour voir. Ça fait mal. Il s'en réjouit comme d'une bonne nouvelle.
Information. Phase de test : règles.
Exemple : si vous atteignez le niveau 30 dès le troisième jour, il ne vous restera qu'à attendre, ou à améliorer vos sorts.
Jean lit l'exemple trois fois. Trois jours. Ce n'est pas une promesse, c'est un calcul : quelqu'un, quelque part, a vérifié que c'était faisable. Une pensée lui vient, qu'il n'a pas le temps de faire taire : s'il y en a qui y arrivent en trois jours, il y en aura qui voudront s'assurer d'être les seuls.
Niveau maximum, trente. Trente en tout, ou trente pour le test ? Si c'est le plafond de tout, ce n'est pas un jeu, c'est une cage. Si c'est celui du test, qu'est-ce qu'il y a après ?
Le pop-up ne le précise pas. Il n'a pas l'air de savoir qu'on pourrait poser la question.
Trente jours. Trente putain de jours.
Entrée en phase de test dans 00:01:00.
Le minuteur revient, plus fin, plus pâle. Soixante secondes. Il n'a pas le temps de se demander s'il est prêt. Il pense, très vite, aux quatre silhouettes. Il se lève. Dans sa poitrine, son cœur bat à soixante-douze, régulier, et il trouve ça presque insultant.
Ses jambes ne tremblent pas. C'est ce qui l'inquiète : elles ont l'air prêtes. Il serre les poings, passe la langue sur son anneau, et attend que le blanc, devant lui, décide de ce qu'il devient.