Chapitre 1
Le médecin ne dit pas qu'il est désolé. Il dit : « On va regarder ce qu'on peut faire. » Il le dit doucement, les mains jointes sur le bureau, en détachant chaque mot comme on pose des objets fragiles sur une table, et il ne baisse pas les yeux.
Jean connaît la phrase. Trois autres médecins la lui ont dite, dans trois autres bureaux, depuis que la fatigue a cessé d'être de la fatigue. Elle veut dire qu'il existe une réponse et qu'on ne la lui donnera pas aujourd'hui. Il hoche la tête, la mâchoire serrée, et remonte ses lunettes sur son nez, d'un geste qu'il fait quand il ne sait pas quoi faire de ses mains.
Il compte les dalles du plafond pendant que le médecin parle. Vingt-quatre. C'est une habitude ancienne : quand une information est trop grosse pour lui, il compte quelque chose de petit. Il y a une odeur de gel hydroalcoolique et de papier chaud, un radiateur qui tousse sous la fenêtre, et sur le rebord, une plante en plastique dont la poussière brille sous le néon. Il se promet de ne pas l'oublier. Il ne sait pas pourquoi.
Le médecin tourne son écran vers lui. Des colonnes de lettres, la même séquence répétée quatre fois, une seule case entourée en rouge. Il parle de variant, de transmission, de pénétrance, d'une voix égale, un peu traînante, de celles qu'on prend pour annoncer de mauvaises nouvelles sans avoir l'air d'en être l'auteur. Jean comprend chaque mot et aucune phrase. Quand le médecin arrive aux chiffres, il a cessé d'écouter : il regarde la case rouge et pense qu'il est étrange qu'une chose aussi petite puisse décider d'une vie entière.
À partir de là, le son se déforme. La voix du médecin glisse loin de lui, comme une radio qu'on éloigne, et il se retrouve de l'autre côté d'une vitre épaisse, à regarder un homme en blouse bouger les lèvres. Il voit ses mains, ses mains à lui, posées sur ses cuisses, et il pense qu'elles ont l'air de deux objets qu'on aurait oubliés là. Le radiateur tousse. Quelque part dans le couloir, un chariot roule. Il entend tout, et rien ne lui parvient. Une partie de lui, la partie raisonnable, sait que cela s'appelle une dissociation, qu'il l'a déjà lu dans des dossiers, qu'on peut la nommer pour la faire reculer. Il la nomme. Elle ne recule pas.
Ça vient de sa mère. Elle est porteuse saine : elle n'a jamais eu le moindre symptôme, et elle l'a transmis comme on transmet une couleur d'yeux, de la mère à l'enfant, et ainsi de suite. Un syndrome génétique, a dit le médecin. Les reins d'abord, puis le reste, l'un après l'autre. Ça dormait en lui depuis sa naissance. Il a trente-trois ans et il n'a rien su pendant trente-trois ans.
Il pense : bien sûr. Il y a une logique cruelle à ce que ce soit elle, qui n'a jamais rien eu. Un héritage qui ne fait pas mal à celle qui le porte, et qui attend, chez les autres, le bon moment. Il se demande si elle sait. Il se demande si elle s'en est déjà doutée, un soir, en le regardant.
Elle ne sait peut-être pas. Elle ne sait sûrement pas. Non, arrête. Pourquoi tu cherches toujours à lui trouver des excuses ?
C'est son frère qui le lui avait écrit, sur Messenger, quelques semaines avant ce rendez-vous. Dix ans qu'il ne l'avait pas vu. Dix ans sans nouvelles, puis un message de quelques lignes pour le prévenir. Jean l'avait lu au lit, sous la couette, le téléphone à bout de bras, jusqu'à ce que les mots cessent d'être des mots. Sa mère, il ne l'a pas revue depuis ses dix-huit ans.
— Vous avez des questions ? demande le médecin, en inclinant la tête, le stylo immobile au-dessus de son carnet.
Il en a des centaines. Il demande, d'une voix qu'il ne reconnaît pas, plus aiguë et plus polie que la sienne, s'il faut qu'il prévienne son employeur.
Le médecin le regarde une seconde de trop, le stylo suspendu, avant de répondre que cela ne dépend que de lui.
Une seconde de trop. Il a compris que je posais la mauvaise question. Je m'en fiche. C'est la seule que j'ai trouvée.
Dans le couloir, Jean repense à sa question. Pas « combien de temps ». Pas « est-ce que ça fait mal ». Son premier réflexe, devant la chose la plus grave qui lui soit arrivée, a été de chercher qui il allait déranger. Autour de lui, le linoléum couine sous ses semelles. Une femme pleure sur une chaise en plastique, un enfant fait rouler une petite voiture sur l'accoudoir à côté d'elle, et personne ne le regarde.
Ses mains sont froides. Il les met dans ses poches, par réflexe, comme on cache quelque chose. Il se dit, en silence : respire. Il respire. Il compte jusqu'à quatre, retient, compte jusqu'à quatre, relâche. Cela l'aide, un peu.
Trente-trois ans. Putain. Je n'avais même pas fini de décider ce que je voulais faire de ma vie.
Ce n'était pas un accident. C'était sa façon d'être au monde. À l'école, il laissait sa place sur le banc du fond. Au travail, il prenait les permanences des autres, Noël, le premier de l'an, les semaines où son corps le suppliait déjà de s'arrêter. Quand quelqu'un avait besoin d'argent, d'un coup de main, d'une oreille à trois heures du matin, il était celui qu'on appelait, parce qu'il ne disait jamais non, et il ne disait jamais non parce qu'il pensait, sans se l'avouer, que c'était le prix à payer pour qu'on le garde. Il croyait que subir était une forme de bonté. Il n'avait jamais vérifié.
Il se souvenait d'un 24 décembre, trois ans avant le diagnostic. Il avait pris la permanence d'un collègue qui avait des enfants. Le couloir sentait le sapin synthétique et la lessive. Il avait passé la nuit à lutter contre un tremblement dans les mains qu'il attribuait à la fatigue, en les serrant l'une contre l'autre sous la table pour que personne ne les voie. Personne ne l'avait su. À minuit, le collègue lui avait envoyé un message : « T'es un frère. » Il l'avait relu pendant des semaines.
« T'es un frère. » Putain. Il ne saura jamais que cette phrase, je l'ai relue pendant des semaines, et que j'ai passé la nuit à trembler pour qu'il puisse rentrer chez lui.
Il rentre en tram. La vitre est embuée, la pluie y dessine des lignes obliques, et il y a cette odeur de manteaux mouillés qu'il ne remarque d'habitude jamais. Il regarde les gens. Une femme avec un sac de courses, un adolescent qui tient son téléphone à deux mains, un homme qui dort la bouche ouverte, la tête qui ballotte contre la barre. Aucun ne sait que quelque chose vient de se refermer, à quelques sièges d'eux.
Dans sa tête, une voix qui ressemble à la sienne pose la question calmement : à qui vas-tu le dire ? Il fait la liste. Elle est plus courte qu'il ne l'aurait cru, et plus courte encore si l'on retire ceux qu'il devrait rassurer.
Il n'appelle personne. Pas par pudeur. Dire la chose à voix haute obligerait quelqu'un à le consoler, et il n'en est pas capable : ce soir-là, il n'a plus la force de s'occuper de la tristesse d'un autre.
Je ne veux pas qu'on me console. Je veux qu'on me dise que c'est une erreur de dossier.
* * *
Les premiers mois, il a suivi le protocole. Les examens, les prises de sang, les traitements qui ralentissent sans guérir. Les bracelets en plastique, les tubes qu'on remplit un à un, la manche relevée jusqu'au coude, le bleu qui jaunit au creux du bras. Il a appris les prénoms des infirmières, l'une qui chantonnait en piquant, l'autre qui s'excusait toujours, et l'heure à laquelle la salle d'attente se vide. Puis il a compris que ralentir n'était pas une victoire, seulement une pente plus douce.
Le deuxième hiver, il a cessé de répondre au téléphone. Les volets sont restés à moitié baissés. La poussière s'est posée sur l'écran de la télévision éteinte, le courrier s'est empilé près de la porte, et les assiettes dans l'évier ont pris la couleur de la saison. Il mangeait debout, quand il y pensait, et le plus souvent il n'y pensait pas. S'il s'était diagnostiqué, il aurait dit mélancolie, ou dépression sévère. Mais le mot ne rendait pas compte de ce qu'il savait : cela ne venait pas de nulle part, c'était la goutte d'eau. Il avait toujours su qu'un jour une nouvelle l'empêcherait de se relever, et que ce serait celle-là. La tristesse a de la forme, du mouvement. Là, il n'y avait rien. Une absence. Les jours ne se suivaient plus, ils s'empilaient.
Je sais ce que je dirais à quelqu'un d'autre dans mon état. Et je sais exactement pourquoi ça ne marche pas quand c'est pour moi.
Les messages sont devenus de moins en moins nombreux. Les gens qu'il avait dépannés pendant des années ont fini par comprendre qu'il n'était plus disponible. Il ne leur en voulait pas. Il s'était rendu utile, pas nécessaire, et la nuance lui était apparue très nettement, un matin, en regardant son téléphone resté silencieux sur la table de nuit.
Ce soir-là, rien n'a changé. C'est ce qu'il retient : il n'y a pas eu de scène, pas de déclic. Il s'est allongé tout habillé, la lumière du couloir allumée, parce qu'il n'avait pas l'énergie de se relever pour l'éteindre. Il a regardé le plafond, la fissure qu'il connaissait par cœur, qui part de l'angle et se perd vers la lampe. Il avait froid aux pieds, comme toujours, et il n'a pas remonté la couverture. Il s'est dit : demain, je ferai quelque chose. Il se le disait depuis des mois.
Demain, je ferai quelque chose. Menteur.
Puis il y a eu le froid. Et ensuite, plus rien.
Entre le froid et rien, il y a eu un instant. Il y repensera plus tard, quand il pourra penser, sans jamais réussir à lui donner une durée. Quelque chose a lâché dans sa poitrine, sans douleur, comme un nœud qu'on défait. Le plafond s'est éloigné. La fissure, qu'il connaissait par cœur, est devenue une ligne, puis un trait, puis un souvenir de trait. Le réfrigérateur, dans la cuisine, bourdonnait encore. Il a pensé, très nettement, qu'il aurait dû le dégivrer. C'était sa dernière pensée utile, et il en a ri, un peu, dans sa tête.
Puis le bourdonnement s'est arrêté, ou c'est lui qui a cessé d'entendre, il ne saurait pas dire. Il n'y a pas eu de lumière au bout d'un tunnel, ni de voix qui l'appelait, ni de film de sa vie. Il y a eu un grand silence tiède, sans fond, où ses pensées flottaient sans plus rien tenir. Et dans ce silence, il a eu le temps de ressentir quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis des mois : du soulagement.
Il n'y a pas de transition. Jean est là, c'est tout. Pas de chute, pas de réveil en sursaut, pas de souffle coupé : un instant il n'est nulle part, l'instant d'après il est quelque part, et ce « quelque part » ne lui laisse pas le temps de s'étonner.
Sa première pensée n'est pas une pensée. C'est un mouvement de peau, un frisson large qui lui traverse le corps de la nuque aux talons, comme si on venait de le brancher. Puis le corps arrive, d'un bloc : les pieds, les genoux, le ventre, la poitrine qui se soulève. Puis le souffle. Il inspire à pleins poumons, trop fort, trop haut, en toussant presque, comme quelqu'un qui remonte d'une plongée trop longue, et cet air n'a aucun goût.
Debout. Le sol sous ses pieds est lisse, ni chaud ni froid, d'une dureté sans grain, quelque chose entre le marbre et un os poli. Il baisse les yeux : il est nu. Il le constate comme on constate la météo, sans honte et sans surprise, et cela l'inquiète un peu plus que s'il avait eu honte. Sa peau est couverte d'une chair de poule très fine, partout, aux bras, à la nuque, aux cuisses, alors qu'il ne sent aucun froid.
Ses pieds nus ne sentent rien. Il bouge les orteils un par un pour vérifier qu'ils existent, comme on compte des enfants à la sortie de l'école. Une partie de lui, celle qui fait des blagues quand ça va mal, murmure que la décoration est minimaliste. Il ne rit pas, mais il note que cette partie-là est toujours présente. C'est déjà ça.
Super. Où est-ce que je suis ? Une salle d'attente ? Un hôpital sans murs ? Si c'est un rêve, il est très mal décoré.
La lumière n'a pas de source. Il cherche son ombre, ne la trouve pas. Le blanc est partout, égal, sans relief, sans horizon, et à hauteur de ses chevilles flotte une brume dense, immobile, qui ne bouge pas quand il déplace les pieds. Il se baisse, passe la main dedans, lentement, comme dans l'eau d'une piscine dont on ne connaît pas la température. Rien. Pas d'humidité, pas de température. Elle s'écarte puis revient, comme de l'eau qui aurait oublié d'être mouillée.
Pas d'ombre. Même Peter Pan en avait une.
Son premier réflexe est de vérifier son corps. Il lève les mains devant son visage, paumes ouvertes, doigts écartés. Elles ne tremblent pas. Il serre le poing, le desserre, cinq fois, en cherchant la faiblesse qui l'accompagne depuis deux ans à chaque geste, le petit retard des doigts, le muscle qui ne répond qu'à moitié. Rien. Il pose deux doigts sur son poignet, sous l'os : soixante-douze, régulier. Il compte une deuxième fois. Soixante-douze.
Allez, ça tient. Ça tient. Mais pourquoi ça tient ?
Pendant deux ans, son corps lui a envoyé un rapport chaque matin. Fatigue, raideur, vertiges, l'inventaire habituel, dans le même ordre, presque avec les mêmes mots. Ici, silence complet. Il ne s'en réjouit pas. Un corps qui ne se plaint plus est un corps qui ment, ou qui n'est plus le sien.
Ça devrait me faire plaisir. Pourquoi ça me fait peur ?
Il cherche aussi, par réflexe, l'arête de ses lunettes sur son nez, et ses doigts se referment sur du vide. Rien. Il ne les a plus, et pourtant il voit net : le bord des panneaux, la ligne de la brume, le moindre grain de lumière. Sa vue n'a jamais été comme ça, même corrigée. Il pense à Spider-Man, le matin où ses pouvoirs apparaissent et où il n'a plus besoin de ses lunettes. Il cherche la morsure d'araignée sur ses avant-bras. Il ne trouve que de l'encre.
Ses piercings sont toujours là, ses tatouages aussi, intacts sur sa peau. Il passe la langue sur l'anneau de sa lèvre, tâte celui de son nez du bout du doigt, sent le petit poids froid de ceux de ses oreilles. Il se regarde enfin, de haut en bas, comme il regarderait un inconnu : trente-cinq ans, un mètre quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq kilos, ni mince ni gros. Des cheveux châtains qui reculent aux tempes, une barbe de deux semaines. Des anneaux aux oreilles, au nez et aux lèvres, une barre qui traverse l'arête de son nez. Des motifs noirs sur les deux bras, une jambe tatouée, d'autres dessins semés un peu partout sur sa peau. Sa mâchoire, qu'il n'a jamais aimée, est toujours la même. Le reste de son corps a été remis à neuf, mais pas effacé. Cela l'intrigue plus que cela ne le rassure.
Voilà. C'est moi. La barbe, les anneaux, l'encre, et la mâchoire que je déteste. Ils ont même gardé la mâchoire. Merci, les gars.
Il parle. Un « bonjour » à voix basse, pour tester. Sa voix lui paraît étrangère, plus claire, comme déblayée. Pas d'écho. Le son meurt à un mètre de sa bouche, avalé, comme dans une pièce capitonnée. Il recommence plus fort. Même résultat. Il se tait.
Il fait alors le compte de ce qu'il sait. Il n'est pas à l'hôpital : pas d'odeur de désinfectant, pas de bruit de machines. Il ne rêve pas, ou alors avec une précision qu'il ne connaissait pas : il sent la plante de ses pieds, le grain de l'air dans sa gorge, l'odeur de rien. Il n'est pas dans un endroit qu'il connaît.
Une question arrive enfin, la plus évidente, qu'il évitait depuis son réveil : est-ce qu'il est mort ? Il la regarde en face. Il n'a pas de réponse. Il constate, avec une surprise presque polie, qu'elle lui fait moins peur qu'elle le devrait.
Je dirais que je suis en décompensation. Un épisode, un délire, un truc en « -ation » qu'on dit à voix basse dans les couloirs. Sauf qu'un délire n'a pas cette précision. Les pieds froids. L'odeur de rien. Putain. C'est réel. C'est bien réel. Enfin, c'est le nouveau réel.
C'est en relevant les yeux qu'il les voit.
Des rectangles de lumière pâle, sans épaisseur, suspendus à un mètre devant lui, légèrement inclinés vers son visage. Quand il recule d'un pas, ils reculent d'un pas. Quand il tend la main, ses doigts les traversent comme de la fumée, et il retire la main d'un coup, comme d'une flamme. Il ne recommence pas.
Le premier affiche trois lignes nettes, dans une police sans caractère :
VIE 10 / 10
NIVEAU 0
HEURE 9:01
Le deuxième, plus étroit, en haut à droite de son champ de vision :
ENTRÉS 12
VIVANTS 12
TUÉS 0
Il relit la dernière ligne trois fois. Tués. Pas « décédés », pas « absents ». Le mot est administratif, et c'est cela qui le glace : il a été choisi par quelqu'un qui s'attend à devoir l'utiliser. Il sent sa nuque se contracter, une main froide posée là, qu'il n'a pas vue arriver.
Deux autres panneaux, plus grands, restent éteints, de chaque côté.
Il reconnaît ce langage avant de le comprendre. VIE, NIVEAU, une horloge, un compteur de joueurs en haut à droite : l'interface d'un jeu en ligne. Il a passé des centaines d'heures devant des écrans comme celui-là, surtout pendant les deux dernières années, quand les nuits étaient plus longues que les journées. Un MMORPG, c'est un endroit où l'on peut recommencer avec un autre corps. Il ne l'avait jamais pris pour un programme de vie.
Si c'est un jeu, qui l'a lancé ? Et si ce n'est pas un jeu, pourquoi ça y ressemble à ce point ?
Il regarde l'heure. Neuf heures une. Il ne sait pas à quel fuseau elle appartient, ni si elle correspond à quoi que ce soit de réel. Il n'a pas de montre pour la comparer : il n'a rien, sauf ses piercings. Il retient le chiffre quand même, par habitude. Si quelque chose doit changer ici, il veut savoir quand.
Puis il lève les yeux du compteur et, pour la première fois, regarde au-delà de lui.
Plus loin, là où la brume épaissit, il y a des formes. Une silhouette debout, à vingt mètres, peut-être trente, immobile, les bras le long du corps, comme un enfant qu'on aurait mis au coin. Une autre, plus à droite, accroupie, les mains sur la tête. Puis une troisième, une quatrième, à peine des taches. Elles sont nues, comme lui. Personne ne bouge vers personne. Personne n'appelle. Ils sont plusieurs, chacun planté dans son propre périmètre de blanc, et aucun d'entre eux ne veut être le premier à parler.
Le compteur dit douze. Il en voit quatre. Les huit autres sont trop loin, ou ailleurs.
Il a envie d'aller vers eux. C'est le premier mouvement, le plus ancien, celui qu'il connaît par cœur : s'approcher de ce qui tremble, se pencher, dire que ça va aller. Il sent même les mots monter, les bons, les doux, ceux qu'il a dits à tant de gens à trois heures du matin. Il serre les poings pour les retenir. Il ne sait pas s'il a le droit de bouger. Il ne sait pas non plus s'il a le droit de ne pas bouger, et cette incertitude-là lui fait plus mal que le reste.
Mais où sont les autres ? Mes amis. Mon frère. Le monde. Mon appart, le tram, les gens avec leurs sacs de courses. Ça n'a pas pu disparaître d'un coup.
Il décide de ne pas bouger. Pas par peur, ou pas seulement. Les années lui ont appris que la première chose qu'on fait dans un endroit qu'on ne comprend pas est souvent celle qu'on regrette. Il veut d'abord comprendre ce que cet endroit lui permet. Ensuite, ce qu'il lui demande.
Reste calme. Observe. C'est ce que tu sais faire de mieux : regarder les autres paniquer en restant immobile.
C'est à ce moment-là que la voix commence.
Ce n'est pas une voix, pas au sens où on l'entend. C'est un texte qui se lit et s'entend en même temps, sans passer par les yeux ni par les oreilles, au milieu du crâne, sans âge, sans accent, sans intention. Jean reconnaît le procédé : c'est la façon dont arrivent ses propres pensées, sauf que celles-là ne viennent pas de lui. Il porte les doigts à ses tempes, comme pour chercher la prise d'où ça sort, et ne trouve que la peau tiède et le battement de ses artères.
Initialisation terminée.
Identité confirmée.
Statut : en sursis.
Niveau : 0.
Il ne réagit pas. Il ne sait pas si son silence est de la prudence ou de la paralysie. Il n'a jamais été bon pour faire la différence. Il sent sa mâchoire se crisper, celle qu'il n'aime pas, et ses dents se serrer au point de lui faire mal aux gencives.
Réponds. Dis quelque chose. N'importe quoi. « Bonjour ». Non. Ça n'a pas marché tout à l'heure.
Avant toute autre action, une race doit être sélectionnée.
Le panneau de gauche s'allume avec un léger bourdonnement qu'il sent plus qu'il ne l'entend, au creux des dents. Une liste de six lignes. Chacune est suivie d'un texte court qui arrive dans sa tête à mesure que son attention se pose dessus.
Humain. Race de base. Aucun bonus, aucun malus. Évolutions : nombreuses, orientées par le parcours.
Elfe. Race de base. Perception et agilité accrues, endurance réduite. Évolutions : nombreuses.
Nain. Race de base. Endurance et résistance accrues, agilité réduite. Évolutions : nombreuses.
Homme-bête. Race de base. Sens accrus, intelligence réduite. Évolutions : toutes les lignées bestiales, du lézard au dragon, du loup-garou à bien d'autres.
Orc. Race de base. Force accrue, perception réduite. Évolutions : nombreuses.
Revenant. Race de base. Résistance à la douleur accrue, soins reçus réduits. Évolutions : rares.
Les races ne sont pas figées : elles peuvent changer au cours de la partie.
Une race de base peut évoluer. Une évolution n'est pas un retour.
Il relit la dernière phrase dans sa tête, parce qu'elle contient la seule menace de l'ensemble. Pas un retour. Quelque chose se serre derrière son sternum, à l'endroit exact où il a l'habitude de sentir venir les mauvaises nouvelles.
Le panneau de droite s'allume à son tour. Six lignes : Force, Agilité, Endurance, Perception, Intelligence, Volonté. Chacune est grisée, suivie d'un tiret.
Les caractéristiques seront débloquées après la sélection de la race.
D'autres caractéristiques pourront être débloquées selon la classe, le parcours et les réussites.
Il retient le mot parcours. Il se demande jusqu'où il remonte, et si quelqu'un l'a regardé vivre.
Il essaie quand même de poser un point sur l'une d'elles, en pensée. Rien ne se passe. Sa main s'est refermée dans le vide, comme sur une poignée qui ne tourne pas, et la ligne reste grise et vide, avec l'obstination d'une porte fermée à clé.
L'ordre est donc clair. Tout ce qu'on lui demande, c'est de choisir, et le choix qui lui coûte le moins est devant lui, en haut de la liste. Humain. Aucun bonus, aucun malus. C'est l'option qui ne dérange personne, qui ne demande rien à personne, qui ne prend la place de personne. Son attention a déjà glissé dessus, comme son pouce, autrefois, glissait sur « Accepter » sans lire.
Humain. Le choix de celui qui ne veut déranger personne. Salut, moi.
Il l'arrête. Pas parce que c'est un mauvais choix : peut-être est-ce le bon. Mais il vient de voir à quelle vitesse il allait le prendre, et pour quelle raison, et cette raison ne vaut rien.
Il relit la liste, lentement, comme il relirait une ordonnance, le doigt posé en l'air sur chaque ligne. Il ne cherche pas la meilleure race. Il cherche ce que chacune dit de ce qu'il est prêt à devenir.
Une question idiote le traverse, et il ne la chasse pas : s'il change de race, qu'adviendra-t-il de ses piercings et de ses tatouages ? Il porte la main à son nez, à sa lèvre, puis à son oreille, comme pour compter ce qu'il a. Sa maladie, il ne l'a pas choisie. Eux, si. Ils sont la seule partie de lui qui ait été une décision. Il se demande si l'endroit en fait quelque chose, ou s'il ne les voit même pas.
D'autres questions suivent, moins idiotes. Le Revenant l'arrête plus longtemps que les autres. Résistance à la douleur accrue, soins reçus réduits : un corps qui ne souffre plus mais qui ne guérit pas non plus. Il a passé deux ans à recevoir des soins qui ralentissaient sans guérir, et il se demande si cette ligne ne parle pas de lui. Un frisson le prend, bref, qu'il ne sait pas attribuer. Puis l'Homme-bête : que reste-t-il d'un visage quand il prend des traits d'animal ? Est-ce qu'on s'y reconnaît ? Et si l'on ne se reconnaît pas, à qui appartient ce qu'on décide ensuite ?
C'est là, quelque part entre l'Elfe et l'Orc, que la phrase arrive. Il ne l'a pas invitée. Elle s'installe comme un hôte qu'on n'a pas osé refuser.
Deuxième chance.
Il a passé la première heure à chercher comment sortir d'ici. Il s'aperçoit qu'il n'a pas posé la question que ces mots posent : et si ce n'était pas une prison ? Et si on lui rendait quelque chose ? Il n'a pas encore le droit d'y croire. Mais pour la première fois depuis deux ans, une part de lui veut savoir ce qui vient ensuite, et ce n'est pas de la peur. Une chaleur lui monte derrière les yeux, et il cligne fort, deux fois, pour la renvoyer d'où elle vient.
Deuxième chance. Putain. Je ne vais pas pleurer devant un panneau lumineux. Bon, d'accord, peut-être un peu.
Il passe le dos de la main sur ses yeux, rapidement, comme quelqu'un qui chasse une mouche, et il sent que la peau est mouillée. Il regarde ses doigts. Il n'avait pas pleuré devant témoin depuis l'adolescence, et il n'y a personne ici, ou il n'y a que des silhouettes immobiles qui ne le voient sans doute pas. Ça aide. Ça fait quand même un drôle d'effet, de pleurer pour de bon, d'un coup, sans bruit, devant un tableau lumineux qui vient de lui parler comme à quelqu'un qu'on attendait.
Ce mot, il le connaît par les romans qu'il lisait pour tenir. Les histoires de réincarnation : un type meurt, il se réveille ailleurs devant des tableaux de statistiques, et il se met à se battre dès la première page. Il en a lu des dizaines, tard le soir, le téléphone à quelques centimètres du visage. Aucun des héros ne se demandait si c'était réel. Aucun n'avait peur de se tromper de race.
Moi, j'ai le temps de me poser la question. Merci.
Alors l'heure change.
10:00. Le panneau du compteur clignote une fois, sans bruit.
ENTRÉS 12
VIVANTS 11
TUÉS 1
Il reste immobile. Quelque part dans la brume, quelqu'un vient de mourir, ou d'être tué, et la voix dans sa tête n'a rien dit. Pas de condoléances, pas d'alerte. Une mise à jour. Le chiffre a changé comme change l'heure. Sa gorge se serre, et ses doigts se referment sur rien.
Quelqu'un est mort. Là, maintenant, pas loin. Et moi je lis des statistiques. Je suis quoi, un monstre ? Non. Un type qui a peur. Ce n'est pas pareil.
Il regarde les silhouettes. Il en compte quatre. Il recompte. Quatre.
Il ne sait pas laquelle des huit autres a disparu. Il sait seulement que cet endroit l'autorise, et qu'il le consigne à heure fixe, comme un inventaire.
Il a passé deux ans à attendre que le temps le prenne. Il vient de comprendre qu'ici le temps a un compteur, et que la prochaine mise à jour est dans soixante minutes.
Il rouvre les yeux sur la liste. Il ne choisit pas encore. Mais il a cessé de croire qu'il avait tout son temps.