Chapitre 64
Le silence retomba lourdement sur le salon après le départ du Haut Clerc. La porte refermée laissait un vide pesant, troublé seulement par le crépitement discret des bougies et le souffle court de mes deux conseillers.
Aldric se pencha légèrement vers moi, réduisant son timbre à un murmure prudent :
— Est-ce vraiment aussi terrible... ce qui se passe là-bas ?
Je fixai le fond de ma tasse d'infusion, observant les pâles reflets de la vapeur avant d'ajuster mon regard dans le sien.
— Plus ou moins, répondis-je d'une voix basse mais assurée. Mais il est vrai qu'en l'état actuel des choses, il nous faut impérativement des renforts d'un autre ordre que nos unités montées d’éclaireurs d’élite. Nos chevaucheurs de loups géants ne feront pas l'affaire pour la suite des opérations... ou alors, les pertes seront catastrophiques.
Aldric hocha lentement la tête, l'air grave, ajustant ses lunettes d'un geste machinal.
— Je comprends, murmura-t-il.
Collin, le visage toujours crispé par l'inquiétude, jeta un coup d'œil anxieux en direction du battant de bois par lequel Lucius venait de disparaître. Il se rapprocha d'un pas imperceptible et chuchota d'un ton pressant :
— Lissez votre magie, Princesse. On ne sait jamais ce qui pourrait se passer avec ces fanatiques...
Je laissai échapper un petit râle pensif, fronçant légèrement les sourcils.
— Mmmh... Je ne crois pas qu'il s'attende à voir une ensorceleuse venir lui demander de l'aide. À mon avis, il ne devrait pas regarder de ce côté-là de prime abord.
— Et s'il possède un ou plusieurs artefacts capables de vous démasquer, comme le Haut Clerc ? répliqua aussitôt Collin, la voix nouée.
— Je vais rester sage et ne rien tenter du point de vue magique, bien évidemment, le rassurai-je d'un ton apaisé. Et... Collin, une fois rentrés, préparez immédiatement notre départ pour la capitale. Je ne veux pas trop rester dans leurs pattes une fois qu’ils en auront terminé.
Collin hocha la tête d'un geste concis, acceptant mes consignes sans discuter davantage. Le calme revint peu à peu dans le salon, interrompu seulement par le cliquetis feutré des tasses et le bruissement de nos vêtements.
Quelques instants plus tard, un bruit de pas lourds et cadencés retentit dans le couloir, accompagné par le martèlement mesuré de bottes ferrées sur le parquet.
La porte s'ouvrit sur la haute silhouette du capitaine, suivi de près par Lucius. D'un même mouvement, Collin, Aldric et moi-même nous levâmes de nos sièges pour saluer nos visiteurs.
La présence du capitaine imposait immédiatement le respect. Massif et musclé, l'homme possédait la carrure impressionnante d'un guerrier aguerri, drapé dans un tabard écarlate aux armoiries du Cœur Ardent sur une cuirasse d'acier bruni. Ses yeux d'un gris-vert acier perçaient sous une chevelure brune ondoyante. Une fine cicatrice sur la joue gauche venait marquer son visage carré, lui donnant un air à la fois noble et sévère.
Le Haut Clerc s'avança avec un sourire serein, désignant le militaire d'un geste de la main :
— Votre Grâce, permettez-moi de vous présenter le capitaine Lodovico Castani, de l'Ordre du Cœur Ardent. Capitaine, voici la Duchesse Enora An T-Soir et ses conseillers.
Lodovico ancra ses yeux d'acier dans les miens. Un bref instant d'évaluation passa dans son regard, puis il posa un poing ganté contre son armure et s'inclina avec une courtoisie stricte, d'une voix grave et chaleureuse marquée d'une légère intonation chantante :
— C'est un honneur, Votre Grâce. Le Haut Clerc m'a informé que vous faisiez face à une situation d'une extrême gravité.
Je soutins son regard d'acier sans ciller et répondis d'un ton calme mais sans détour :
— Elle le deviendra si vous ne me venez pas en aide.
Je marquai une courte pause, observant l'attitude du militaire, avant d'enchaîner :
— Que vous a expliqué le Haut Clerc sur notre situation ?
Lodovico ne répondit pas immédiatement. Il tourna lentement la tête vers Lucius Cassian et lui adressa un bref coche du menton. Comprenant le signal, le Haut Clerc se tourna vers mes deux conseillers.
— Collin, Aldric, veuillez me suivre, dit-il d'une voix douce mais ferme. Le capitaine souhaite s'entretenir en privé avec la Princesse.
Collin et Aldric me jetèrent un coup d'œil inquiet, hésitant un instant à me laisser seule avec ce colosse de l'Ordre du Cœur Ardent. D'un discret signe de la tête, je leur fis comprendre que tout allait bien. Mes conseillers s'inclinèrent alors respectueusement et emboîtèrent le pas au Haut Clerc, qui referma la lourde porte en chêne derrière eux.
La pièce retomba dans un silence absolu, ne laissant plus que le capitaine et moi, séparés par la table du salon.
Je me rassis dans mon fauteuil, et Lodovico en fit autant, installant sa lourde carrure en face de moi. Ses mouvements étaient fluides, presque prédateurs malgré la rigidité de ses plaques d'acier. Il me fixa droit dans les yeux, le visage impassible, sans prononcer le moindre mot.
Je me penchai légèrement en avant, les mains jointes sur mes genoux, attendant qu'il prenne la parole. Les secondes s'étirèrent dans un calme pesant. Il continuait de me dévisager en silence, son regard d'acier ancré dans le mien sans ciller. Perturbée par ce mutisme inattendu, je jetai un coup d'œil discret du coin de l'œil, à droite puis à gauche, me demandant ce qui pouvait bien se passer dans sa tête. Mais rien. Aucun geste, aucun pli sur son visage carré.
Puis, sa voix grave rompit enfin le silence, teintée de cette légère intonation chantante :
— Connaissez-vous la raison de ma présence dans votre duché, Princesse ?
Prise au dépourvu par la question, j'hésitai un instant, étonnée qu'il amène le sujet sous cet angle.
— À vrai dire, je ne me suis pas encore posé la question, répondis-je en fronçant légèrement les sourcils. Vous êtes de passage ? En transit vers une autre région ? Non... je ne vois vraiment pas pourquoi votre Ordre se trouve ici.
Lodovico ne cilla pas. Il enchaîna d'une voix neutre, poussant son interrogatoire :
— Comment avez-vous découvert le vol ?
— Et bien... nous avons trouvé une crypte ouverte dans mes caves, répondis-je en hésitant un court instant. Après avoir mené quelques recherches, nous avons supposé que certains objets nous avaient été dérobés à notre insu...
— Vous mentez, me coupa brutalement le capitaine.
Je tournai la tête vers lui, prise de court, mon cœur faisant un bond violent dans ma poitrine. La panique faillit m'envahir, mais je retins mon souffle. Face à moi, l'homme ne cillait pas, ses yeux d'acier ancrés dans les miens avec une sévérité implacable.
— Que s'est-il passé réellement, Princesse ? reprit-il d'un ton d'une gravité sans appel.
Je fermai un instant les yeux pour prendre une profonde inspiration, l'estomac noué, cherchant à reprendre le contrôle de mes émotions.
— Il s'est fait passer pour un officiel de l'Empire, avouai-je finalement d'une voix basse. Il semblait connaître des secrets que j'ignorais moi-même... Il a excavé cette crypte et s'est enfui avec cet artefact à mon insu.
Lodovico me dévisagea, son visage carré ne trahissant aucune émotion.
— Pourquoi ne pas avoir dit la vérité dès le début ? demanda-t-il, sa voix résonnant doucement dans le salon silencieux.
Je baissai la tête, mes oreilles se rabattant légèrement sous le poids d'un sentiment d'humiliation pesant.
— J'avais honte de m'être fait berner..., murmurai-je, incapable de soutenir son regard.
Le capitaine expira bruyamment, un soupir lourd et profond qui sembla faire vibrer les boiseries du salon. Il se leva d'un geste lent et mesuré, le cuir et l'acier de son armure émettant un frottement sec, puis marcha jusqu'à la fenêtre pour observer le coucher de soleil qui dorait les toits du faubourg.
Alors que je fixais toujours le sol, incapable de relever la tête, je me risquai à murmurer, la voix étranglée par une vulnérabilité que je détestais montrer :
— Je vous en prie... ne le dites à personne. Les conséquences politiques seraient désastreuses pour moi.
Quelques secondes d'un silence pesant s'étirèrent dans la pièce. De dos, le capitaine gardait les bras croisés, sa haute stature découpée par la lumière crépusculaire qui baignait la pièce.
— Je comprends, dit-il après un silence. Mais un homme capable de s'introduire dans vos caves, d'y déterrer une relique scellée et de se faire passer pour un émissaire impérial n'est pas un simple voleur de grand chemin. Qui est-il réellement, Princesse ? Et de quels moyens dispose-t-il ?
— Nous l'ignorons encore..., avouai-je en serrant les poings. Tout ce que nous savons, c'est qu'il a accès à des ressources de l'Empire, et qu'il a certainement créé ces créatures avec la relique.
Lodovico revint s'asseoir en face de moi, le regard sombre.
— Alors ce n'est pas seulement votre honneur qui est en jeu, mais la sécurité de tout l'Empire. C'est sous cet angle que l'Ordre interviendra...
La lumière dorée du crépuscule découpait désormais les traits sévères de son visage carré, faisant briller l'éclat gris-vert de ses yeux d'acier.
— Cependant, Princesse, poursuivit-il en posant une main lourde sur le pommeau de son épée, je ne déploierai pas mes hommes sur la simple foi d'un repentir. Si l'Ordre du Cœur Ardent intervient, j'exige deux garanties incompressibles.
Je relevai enfin la tête, l'observant avec une attention tendue.
— Lesquelles ? demandai-je d'une voix mal assurée.
— La première, c'est que vous nous accompagniez personnellement sur le terrain, déclara-t-il d'un ton sans appel. Vous connaissez les lieux, vous connaissez la nature de cette relique, et je veux m'assurer de vos véritables intentions à chaque instant de cette opération.
Un frisson me traversa l'échine, mais je ne cillai pas.
— Et la seconde ?
Lodovico fit deux pas de plus vers moi, sa haute stature projetant une ombre imposante sur la table du salon.
— Une fois la forteresse investie et le voleur hors d'état de nuire, l'artefact ne réintégrera pas vos coffres. Il sera détruit. Purgé jusqu'à la dernière étincelle de sa magie corrompue pour que personne ne puisse plus jamais s'en servir.
Un silence glacial s'installa dans la pièce. Je mesurai le poids de ses exigences : accompagner une troupe de paladins au combat et consentir à la destruction pure et simple d'un trésor millénaire de ma propre lignée.
Je fronçai légèrement les sourcils, hésitante, pesant chaque mot avant de répondre :
— Mais... je me suis renseignée. On m'a expliqué que détruire un tel objet exigeait le concours d'un nécromancien. Et comme la plupart d'entre eux sont malveillants et chercheraient surtout à s'en emparer, il nous est apparu plus prudent de le sceller à nouveau dans la crypte où il était caché.
Lodovico plissa légèrement les yeux, intrigué par cette affirmation.
— Qui vous a dit cela ? demanda-t-il d'une voix neutre.
— Le haut druide Morvran, répondis-je sans détour. C'était le meilleur spécialiste auquel j'ai pu avoir accès après l'incident.
Le capitaine laissa échapper un bref souffle nasillard, secouant doucement la tête.
— C'était sans doute vrai au moment où cet artefact a été caché aux yeux du monde, répliqua-t-il, l'air pragmatique. Mais nous aviserons une fois que nous aurons remis la main dessus.
Lodovico se cala dans son siège, les traits toujours aussi graves.
— Je peux rassembler une soixantaine d'hommes demain matin devant votre manoir, prêts au départ, déclara-t-il. Le double, si vous me laissez quelques jours de plus.
Je secouai la tête sans hésiter, l'urgence me tordant l'estomac.
— Le taux de reproduction de ces créatures est infernal, chaque jour compte.
Le capitaine acquiesça d'un bref mouvement de menton.
— Alors, donnez-moi un point de rendez-vous pour que les retardataires puissent nous rejoindre.
— Le village d'Aber-Fael, au sud-est de Mag-Dara, sur la route principale qui mène au duché de Brocéliande, expliquai-je. Une fois au village, la zone se trouve plein ouest, entre deux basses montagnes, dans des espaces sauvages.
Lodovico fronça légèrement les sourcils, toisant l'espace imaginaire de la carte entre ses mains gantées.
— Après Aber-Fael, cela risque de faire trop vague... Un régiment en armure lourde ne cherche pas à l'aveuglette dans les collines sauvages.
— Mes chevaucheurs de loups tiendront la jonction, coupai-je avec assurance. Dès que votre second arrivera à Aber-Fael avec le reste des troupes, mes éclaireurs le repéreront et le guideront directement jusqu'à notre campement au pied du col.
Le capitaine regarde a mon visage un long moment, jaugeant ma résolution, avant qu'un mince sourire ne vienne détendre la sévérité de ses traits.
— Voilà qui est parlé, Princesse.
Il se leva d'un bond fluide, le fer de ses plaques d'acier résonnant dans le salon, et me salua d'un poing ganté contre le torse.
— Une soixantaine de mes meilleurs hommes seront rangés devant les grilles de votre manoir à la première lueur de l'aube. Préparez vos affaires. Nous marcherons ensemble.
Je me levai à mon tour, scellant notre pacte d'un hochement de tête ferme.
Lodovico marcha vers la porte et l'ouvrit en grand. Dans le couloir, Lucius, Collin et Aldric sursautèrent légèrement, interrompant leur conversation à voix basse.
— Tout est réglé, Lucius, annonça le capitaine de sa voix grave et chantante. L'Ordre du Cœur Ardent marche à l'aube.
Collin et Aldric échangèrent un regard soulagé mais profondément anxieux en me découvrant saine et sauve. Une alliance improbable venait d'être scellée, me dis-je en observant la silhouette imposante du capitaine. Nous avions obtenu l'acier et la foi dont nous avions désespérément besoin, mais à quel prix ? Dès demain, je devrais marcher aux côtés de ces fanatiques, le cœur serré, en priant pour que mes secrets restent enfouis au fond de l'ombre.