Chapitre 63
Le carrosse s'engagea dans les rues animées du faubourg. Ici, loin de la rigidité de marbre de Castrum Luporum, l'architecture Olcan reprenait ses droits : des bâtiments aux façades à colombages, aux charpentes de bois sculpté s'élevant vers le ciel, bordés par le tumulte quotidien des marchands, des artisans et des passants. Les roues de notre véhicule faisaient vibrer les pavés alors que nous remontions la rue principale.
À mesure que nous approchions de la haute demeure bourgeoise du Haut Clerc, baignée par la lumière dorée du soir, je sentais la nervosité gagner l'habitacle.
En face de moi, Collin et Aldric s'agitaient, incapables de contenir plus longtemps leur perplexité. Collin jetait des coups d'œil anxieux par la fenêtre, tapotant son genou d'un mouvement saccadé, tandis qu'Aldric serrait la sacoche de cuir contre lui comme pour s'y cramponner.
— Princesse... finit par murmurer Collin en se penchant légèrement vers moi, la voix chargée d'une inquiétude mal dissimulée. Lucius Cassian est un homme d'Église, pas un homme de guerre. Que comptez-vous accomplir chez lui ? Si da Silva refuse de faire bouger la Légion, ce n'est pas le Haut Clerc qui pourra ordonner un déploiement militaire !
— Et le Droit religieux est un terrain glissant face aux décrets impériaux, ajouta Aldric avec prudence, réajustant ses lunettes sur son nez. Si l'Empire apprend que nous cherchons un contournement par le clergé local, cela pourrait être interprété comme une provocation.
Je gardai le silence quelques instants, observant par la portière la grande bâtisse de pierre claire et de bois travaillé qui se dressait désormais devant nous.
— Le Haut Clerc n'a peut-être pas de soldats sous ses ordres, répondis-je doucement, un sourire énigmatique aux lèvres, mais il a d'autres armes... et surtout, d'autres invités.
Le carrosse immobilisa sa course devant le perron de la demeure.
Je n'attendis pas que le valet ouvre la portière. Poussant le battant de bois, je sautai du carrosse avant même qu'il ne fût tout à fait arrêté, mes jupons de satin vert volant autour de mes chevilles.
D'un pas rapide et décidé, je traversai l'allée pour gravir les quelques marches de pierre menant au perron de la grande maison de ville. Sans hésiter, je saisis le lourd marteau de bronze en forme de ramure sculptée et le frappai trois fois contre le chêne massif. Les coups résonnèrent fermement dans l'air de la fin d'après-midi.
— Princesse, de grâce ! souffla Collin, arrivant essoufflé derrière moi avec Aldric sur ses talons.
Mes deux conseillers me rejoignirent sur le perron, ajustant leurs tenues en désordre, le visage empli de confusion et d'inquiétude devant mon empressement peu protocolaire.
— Un peu de retenue, je vous en conjure, me murmura Aldric à voix basse en jetant des coups d'œil anxieux autour de nous. Nous ne pouvons pas prendre le Haut Clerc au dépourvu de cette façon...
Je ne pris même pas la peine de leur répondre, le regard fixe sur la porte.
Quelques secondes s'écoulèrent, puis le grincement lourd d'un verrou que l'on tirait retentit de l'autre côté. À ma grande surprise, ce ne fut pas un domestique qui entrebâilla le battant, mais le Haut Clerc en personne.
Lucius Cassian s’avança sur le seuil. Des robes de lin écru bordées de galons d'argent flottaient autour de sa haute silhouette. Son visage mûr, empreint d'une bienveillance habituelle mais marquée par la fatigue, laissa rapidement place à une stupeur sincère en me découvrant sur son perron, flanquée de mes deux conseillers dépeignés.
— Votre Grâce, déclara-t-il d'une voix douce et veloutée en s'inclinant. C'est un honneur inestimable que vous faites à cette demeure. Entrez, je vous en prie.
Sans poser la moindre question, il s'effaça aussitôt pour nous laisser franchir le seuil, faisant signe à un serviteur discret d'approcher.
— Je conduis la Duchesse et sa suite au grand salon, ordonna-t-il à voix basse, faites-nous servir une infusion chaude et quelques amuse-bouches.
Et son unique serviteur, un homme maigre en bure sombre, disparut dans le couloir.
Il nous guida à travers un vestibule baigné d'une lumière tamisée, où l'odeur de la cire d'abeille se mêlait à celle de la résine.
— Je ne m’étais jamais rendue dans ce quartier, c’est une très belle demeure que vous possédez là.
— Oh non ! La demeure appartient à l’Église, je ne suis que son locataire. Mon prédécesseur avait vu les choses en grand, donc si vous trouvez les lieux assez vides, ne vous étonnez pas.
Par la suite, le Haut Clerc ouvrit une porte sur sa gauche et nous fit signe d’y entrer. À l’intérieur se trouvait un salon spacieux aux boiseries courbes. Des fauteuils profonds recouverts de velours sombre nous y attendaient. Lucius attendit que je me sois installée en première avant d'inviter Collin et Aldric à prendre place.
— Avant toute chose, Lucius, dis-je d'un ton posé en calant mon dos contre le dossier, nous avons progressé sur la question du retour des druides. Mes conseillers et moi-même y avons mûrement réfléchi.
Le Haut Clerc se redressa légèrement, ses yeux d'un bleu clair brillant d'un intérêt soudain.
— Nous avons convenu que cela devait être présenté comme une initiative exclusive de la maison An T-Soir, poursuivis-je. Ce ne sera pas une réforme imposée à l'ensemble du territoire, mais un privilège local. Les ducs qui souhaiteront bénéficier de leur savoir et de leur présence devront en faire directement la demande officielle auprès de notre maison.
Un sourire bienveillant et approbateur étira les lèvres de Lucius Cassian. Il joignit les mains sur ses genoux, hochant lentement la tête.
— C'est une excellente approche, Votre Grâce, approuva-t-il d'une voix calme et rassurante. En cadrant la démarche de cette façon, vous évitez de froisser les susceptibilités régionales et vous gardez le contrôle politique. De mon côté, j'ai déjà commencé à étudier la meilleure façon de présenter la chose à ma propre hiérarchie. Si le retour des druides est amené comme une coopération spirituelle ciblée sous le patronage conjoint de votre maison et de moi-même, cela passera sans trop de difficulté auprès des autorités ecclésiastiques.
Au moment où il achevait sa phrase, les serviteurs s'avancèrent pour déposer délicatement les tasses d'infusion fumante et quelques rafraîchissements sur la table. Un silence respectueux s'installa le temps qu'ils se retirent et referment discrètement la porte du salon.
Une fois les serviteurs éclipsés et la porte refermée, je saisis ma tasse sans même y porter attention. La vapeur chaude me caressa le visage, mais l'urgence qui me tordait l'estomac depuis le fort reprit immédiatement le dessus.
— Je vais aller droit au but, Lucius. Le temps joue contre moi, tranchai-je en reposant brusquement la porcelaine sur sa soucoupe dans un cliquetis sec.
Collin et Aldric se figèrent, leur tasse à mi-chemin des lèvres, me fixant avec stupeur. Le Haut Clerc pencha légèrement la tête, interpellé par la soudaine gravité de mon ton.
— Je sais que l'Église compte dans ses rangs des combattants en armure lourde… des paladins, poursuivis-je en le fixant droit dans les yeux. J'ai besoin de me constituer une troupe d'une centaine d'hommes d’infanterie lourde, temporairement. Et si possible, dès demain matin.
Un silence stertoreux s'abattit sur le salon. Collin faillit s'étouffer avec sa gorgée, tandis qu'Aldric laissait échapper un petit hoquet de stupeur, les yeux écarquillés.
Lucius Cassian, lui, resta immobile. L'expression sereine et débonnaire du vieil homme s'effaça instantanément, remplacée par un masque de réflexion intense. Il me dévisagea un long moment, cherchant à déceler dans mon regard la moindre trace de folie ou d'impulsivité, avant de poser doucement ses mains à plat sur la table.
— Une centaine de paladins... répéta-t-il d'une voix basse, presque méditative. Puis-je savoir ce qui s'est passé pour vous pousser à une telle demande, Votre Grâce ?
— Il y a quelque temps, un petit malin a dérobé un artefact familial millénaire dans nos coffres, déclarai-je, la voix tendue par la gravité de la situation. Cet artefact est une relique ancienne... celle-là même qui a créé la race des Olcans en fusionnant l'âme des grands loups à celle des humains.
Lucius, d’un air hagard, ancra ses yeux un peu plus profondément dans les miens. Collin et Aldric, eux, retenaient leur souffle.
— Depuis quand votre famille possède-t-elle un artefact aussi tabou, Princesse ?
— Depuis toujours, en somme. Pour être franche, il y a peu, je ne savais même pas que je possédais une telle chose. Étant orpheline, certains secrets de ma lignée ont dû se perdre, dis-je en secouant doucement la tête.
— Votre Grâce, êtes-vous sûre que cela soit une bonne idée de partager une telle information avec cet homme ? demanda Aldric.
— Il sait déjà que je suis une ensorceleuse, mais il se tait car il attend quelque chose de moi.
— Si je venais à faire remonter une telle information à mes supérieurs, je pense que le fait que vous soyez une ensorceleuse serait le cadet de vos soucis, admit le Haut Clerc.
— Qu'est-ce qui est pire que de finir sur un bûcher ? demanda Collin.
— Avoir un régiment d’inquisiteurs qui retourne votre maison sens dessus dessous. Et qui, dans votre situation, vous emmènera au bûcher puisqu'ils s’intéresseront de près à votre personne. Et donc, cette personne qui vous a dérobé l’objet, je suppose qu’elle l’utilise ? C’est pour cela que vous venez me voir ?
— Oui. Depuis peu, poursuivis-je, une nouvelle espèce invasive, extrêmement agressive, s'est mise à attaquer tout ce qui bouge. Ce sont des créatures monstrueuses, un mélange d'arachnides et de rongeurs... des bêtes de sang et d'acide. Nous avons enfin localisé la source de cette infestation, mais elle se terrerait au fond d'une forteresse naturelle, dans un col. Et ces créatures défendent leur nid avec une férocité aveugle. Les rangers de mon cousin et sans doute une partie de ma garde ducale, que je n'ai pu contacter, les combattent. Actuellement nous avons le dessus, mais notre taux de remplacement des pertes n’est pas aussi fulgurant que cette nouvelle espèce invasive.
Un silence lourd s'installa dans la pièce. Lucius me dévisagea longuement, sans qu'un seul pli de son visage ne trahisse sa pensée. Pendant ces quelques secondes d'une longueur insoutenable, je me demandai avec une pointe d'angoisse s'il ne me prenait pas pour une folle, ou s'il s'imaginait que je me moquais ouvertement de lui.
Puis, le Haut Clerc s'adossa lentement à son fauteuil et rompit le silence :
— Pourquoi n'allez-vous pas voir la garnison impériale ? Castrum Luporum est équipé pour traiter ce genre de menace majeure.
— J'en viens, Lucius, répondis-je avec une amertume mordante. Le Général da Silva refuse la moindre conversation. Il exige des formulaires, invoque la bureaucratie du Gouverneur et m'a fait reconduire dehors par ses gardes.
Le Haut Clerc laissa échapper un léger soupir, secouant la tête avec une ironie un peu triste.
— En même temps, il vient tout juste d'apprendre son remplacement par un autre général actuellement en chemin sur ordre du Gouverneur... Et il sait très bien à qui il le doit.
Je me redressai brusquement sur mon siège, plantant mon regard dans le sien.
— Haut Clerc, c'est urgent !
— Urgent ou non, les paladins ne sont pas sous mes ordres. J’ai un rôle administratif, pas guerrier. Je peux tout juste appuyer votre demande.
Il se leva de son siège et observa par la fenêtre.
— Ces gens respectent la piété, et vous n’en avez aucune à leurs yeux.
Puis il se tourna vers moi :
— Je leur dirai que vous avez un nécromancien sur les bras... C’est leur spécialité, après tout.
Je me redressai sur mon siège, laissant passer un court instant de réflexion avant de lui répondre :
— Mais les nécromanciens usent de morts-vivants... Ils ne créent pas de nouvelles races, si ? Les paladins pourraient penser que nous les avons trompés simplement pour leur faire régler un problème de vermine locale.
Le Haut Clerc esquissa un sourire faint et secoua lentement la tête.
— Les nécromanciens et la magie noire touchent à tout ce qui est tabou, Votre Grâce. Pas seulement aux cadavres réanimés. Ils invoquent les démons, scellent des pactes avec les diables et façonnent parfois des aberrations. Si ces aberrations défendent une forteresse sous les ordres d'un voleur d'artefact, cela entre parfaitement dans le cadre d'une hérésie majeure à leurs yeux.
Je penchai légèrement la tête, interrogée par ce terme qu'on n'entendait que rarement hors des grimoires anciens.
— Les Aberrations ? répétai-je.
Lucius reposa ses mains l'une sur l'autre, son regard devenant plus grave et solennel, comme s'il récitait un dogme appris au séminaire :
— Dans la doctrine de l'Église, une Aberration désigne toute créature dont la forme, la nature et la biologie sont fondamentalement étrangères à notre plan d’existence. Ce sont des êtres nés de distorsions de la réalité, de magies primordiales corrompues ou d'influences venues d'autres plans. Elles ne possèdent pas d'âme naturelle, ne s'intègrent à aucun écosystème sain et défient toute logique vivante. Leurs corps sont souvent des assemblages monstrueux, et leur simple présence empoisonne la terre. Pour la foi, ce sont des hérésies incarnées... des monstruosités qui ne devraient pas exister.
Il marqua une courte pause, puis braqua son regard clair sur moi.
— Si vous leur expliquez que le voleur de votre artefact a utilisé une magie interdite pour fusionner et déformer le vivant en créant ces bêtes de sang et d'acide, les paladins n'y verront pas une simple affaire de vermine. Ils y verront une Aberration à purger au nom de la lumière.
— Oui, mais nous ne pouvons décemment pas leur parler de l'artefact volé, ni de sa provenance, intervint vivement Collin en faisant un pas en avant. Le plus simple serait encore de n'en toucher mot.
Il marqua un court temps d'arrêt, cherchant ses mots, avant de poursuivre :
— Ou alors... disons-leur simplement que nous soupçonnons cet individu d'étudier les confins de l'univers et d'avoir ouvert une brèche vers un plan lointain ?
Le Haut Clerc laissa échapper un profond soupir et se massa la tempe droite de la main, visiblement accablé par la complexité du mensonge à monter.
— Non, cela ne va pas le faire, déclara Lucius en secouant lentement la tête. Ces gens ne se contentent pas de spéculations vagues ou de théories cosmiques. Il nous faut une explication solide et tangible pour qu'ils comprennent qu'il ne s'agit pas d'une simple invasion de vermine venue d'une galerie inconnue des tréfonds obscurs. Si nous voulons qu'ils déploient cent hommes d'élite en armure lourde dès demain, le motif doit être incontestable.
Je restai silencieuse un instant, croisant mes mains sur mes genoux, avant de lever les yeux vers Lucius.
— Et si nous étions honnêtes ? proposai-je. On leur explique qu'une crypte scellée, oubliée volontairement par ma famille, a été profanée. Qu'il en est ressorti l'artefact créateur des Olcans, conçu par l'ancienne race qui peuplait autrefois ces terres, et que le voleur s'en sert désormais pour engendrer de dangereuses Aberrations.
À ces mots, un frisson d'inquiétude traversa mes deux conseillers. Collin échangea un regard effaré avec Aldric, tous deux pâlissant légèrement devant la témérité d'une telle confidence.
Le Haut Clerc cessa de se masser la tempe et me fixa, le regard lourd de doute.
— Il y a toujours le risque qu'ils débarquent chez vous et fouillent votre manoir de fond en comble à la recherche d'autres reliques, avertit Lucius d'un ton sombre.
C'est alors qu'Aldric prit la parole, surmontant son appréhension pour réajuster ses lunettes d'un geste sec :
— L'Empire l'a déjà fait à la chute du royaume de Kaelandor. S'ils tentent de chercher quoi que ce soit chez nous, ils ne feront que perdre leur temps. Le seul artefact connu encore en possession de la famille An T-Soir est sa falx en mithril.
Un silence pensif s'installa dans le salon. Le Haut Clerc observa tour à tour Aldric et moi-même, puis laissa échapper un long soupir avant de se rasseoir lentement dans son fauteuil.
— C'est quitte ou double... murmura-t-il en hochant la tête. Mais j'irai dans votre sens.
Je me massai nerveusement les mains, sentant le poids écrasant de la décision peser sur mes shoulders. Mes conseillers me couvaient d'un regard anxieux, réalisant l'audace du pari que je venais de poser. Mais nous n'avions plus le luxe d'hésiter.
— Je pense qu'avec ces gens-là, la meilleure arme reste la sincérité, repris-je d'une voix plus ferme. Et s'ils tiennent vraiment à passer ma demeure au peigne fin, je dois de toute façon me rendre à la capitale prochainement. Je vais simplement avancer la date de mon départ. Ils chercheront en mon absence.
Le Haut Clerc hocha lentement la tête, l'air approbateur.
— Bien ! dit-il en se redressant. Avant que vous n'arriviez, j'étais justement en entretien avec le capitaine d'une compagnie de l'Ordre du Cœur Ardent. Je vais aller le chercher. Attendez-moi ici.
Il se leva d'un geste fluide et quitta la pièce, le battant de bois se refermant doucement derrière lui, nous laissant tous les trois dans le silence du salon.