Chapitre 53
La lumière blafarde de l'aube peine à tomber dans la cuvette et atteindre les monolithes. Au fond du gouffre de pierre brute, le silence est absolu, interrompu seulement par le discret cliquetis de ma falx en mithril arrimée à ma ceinture.
Face à moi se dresse le pilier central. Les fines gravures runiques qui courent le long de son fût restent pour l'instant éteintes, mais je sais avec quelle facilité la moindre vibration de mon sang peut le faire s'enflammer d'un rouge d'alarme.
La dernière fois que je me tenais ici avec Morvran, j'écorchais ma volonté à vouloir compresser mon aura. Je verrouillais les vannes à m'en brûler le sternum, luttant contre mon propre flux comme on combat un brasier à mains nues. C'était une démonstration de force brute, épuisante et précaire, qui volait en éclats au moindre faux pas.
Puis est venue cette nuit sous le pavillon des marchands. Pendant mes échanges, enveloppée dans mes soies et mes saphirs, j'ai manipulé l'esprit des bourgeois de Mag-Dara. Et ce matin, la révélation s'est imposée à moi avec une clarté limpide : lorsque j'endossais le masque de la souveraine, lorsque chaque geste, chaque intonation et chaque regard s'alignaient sur la figure intouchable de la fleure du Kaelendor, la magie ne luttait plus. Il n'y avait plus besoin de forcer, de comprimer ou de souffrir. Le masque lui-même servait de canalisateur parfait, lissant la Trame avec une aisance déconcertante.
Ce n'était pas en muselant mon sang que j'obtenais le calme éthérique, mais en l'investissant pleinement à travers ce rôle.
Je m'arrête à quatre pas de la colonne. Je ne cherche pas à refouler brutalement l'énergie qui gronde sous ma peau. Au lieu de cela, je redresse le menton, verrouille ma posture dans une gravité majestueuse et baisse sur le monde ce regard froid et souverain qui a fait plier Maître Malo quelques heures plus tôt.
Je me glisse dans le personnage. Je me glisse dans la peau de la souveraine des Olcans et de la magie.
Instantanément, le flux de mon sang se canalise. L'aura brute qui menaçait de déborder s'apaise, glissant dans les plis de cette autorité naturelle sans créer la moindre friction.
Je baisse les yeux vers la base du pilier central. La rune de détection ne réagit pas. Pas la moindre étincelle, pas l'ombre d'un éclat cramoisi. La pierre demeure d'un gris inerte, totalement sourde à la puissance qui circule pourtant sous ma peau.
Un sourire victorieux étire mes lèvres.
C'est une réussite totale. Ce que des heures de souffrance et de contrainte brute n'avaient pas réussi à accomplir la veille, cette métamorphose complète vient de le réaliser sans le moindre effort. Ce n'est pas un simple jeu d'acteur, mais un changement radical de posture, un port de tête, une manière différente de voir, d'entendre et de penser le monde. En canalisant tout mon être dans cette présence souveraine, la Trame se plie à ma volonté, docile et invisible. Je n'ai plus besoin de me battre contre mon propre sang : l'incarnation de la princesse est mon bouclier parfait.
Je tire ma falx en mithril du fourreau d'un geste fluide, le métal crissant légèrement contre le cuir. Pour valider définitivement cette théorie, l'immobilité ne suffit pas. Je dois soumettre cette posture à l'épreuve du mouvement et de l'incantation.
Je commence mon kata. Mes pas se posent sur le sol monolithique avec une précision cérémonielle, calqués sur la grâce stricte et mesurée du protocole. Je ne combats pas comme une mercenaire qui charge : je bouge comme une souveraine qui orchestre un ballet mortel. Ma manière de fixer la cuvette, de balayer le vide d'un regard souverain et détaché, reste totalement intacte alors que la lame décrit des arcs légers dans l'air frais du matin.
Tout en maintenant cette allure royale, je puise dans la Trame. Sans rupture de rythme, sans le moindre changement d'attitude, je décoche une Stalactite de glace sur un pilier secondaire, puis une seconde dans la foulée d'une volte impeccable. La magie s'échappe de mes doigts comme un prolongement naturel du geste, aussi fluide que le pli d'une robe de soie.
Du coin de l'œil, je surveille la colonne centrale.
Le fût de pierre reste obstinément muet. La rune de détection ne clignote pas, ne projette aucune lueur cramoisie. Même au paroxysme de l'enchaînement, alors que le givre s'écrase contre la roche dans un craquement sec, le pilier demeure d'un gris inerte. L'alliage entre la grâce du protocole et l'intention magique dissimule entièrement la vibration de mon sang.
Je termine mon mouvement sur une fente parfaite, la pointe du mithril immobile, le souffle à peine altéré.
Je pousse l'expérience plus loin. Pour tester la résistance de cet équilibre, la grâce cérémonielle ne suffit pas : il me faut la brutalité du terrain.
Je bondis sur les pentes de la cuvette, enchaîne les réceptions glissées et les roulades sur la roche monolithique. Je fends l'air de ma falx, me rétablis dans une course vive et projette ma magie en plein saut. À chaque impact, à chaque reprise d'appui, je conserve cette métamorphose interne — ce port de tête intouchable, ce regard hautain qui filtre le monde et canalise mon sang sans la moindre friction. Mon lissage reste impeccable.
Au bout d'un temps, la sueur me colle les cheveux aux tempes et la poussière de pierre grise marque mon armure de cuir vert, mais l'euphorie de la maîtrise me porte. Du coin de l'œil, j'aperçois soudain deux silhouettes immobiles au rebord supérieur de l'arène : Silla, flanquée d'un jeune homme à la carrure élancée.
Sans rompre mon élan, dans une ultime volte fluide, je décoche une double Stalactite de glace. Les épieux de givre jaillissent simultanément de mes mains et vont s'encastrer dans deux piliers distincts dans un claquement sourd.
La colonne centrale ne clignote même pas. La pierre reste morte.
Je me redresse, la falx immobile le long de ma jambe, le souffle court mais la posture souveraine. D'un geste de la main, je fais signe aux deux visiteurs de descendre me rejoindre au fond du dôme.
Tandis qu'ils s'avancent sur la pente meuble, je détaille le compagnon de ma servante. Grand, agile, le port souple des combattants de sous-bois, il arbore des yeux d'un vert profond. C'est Edern Silvestor, l'héritier des Enfants de Brocéliande. À vingt-deux ans à peine, il dirige déjà une section de Rangers de la forêt.
Les deux silhouettes glissent le long de la pente meuble pour me rejoindre au centre de la cuvette. Je ne relâche aucun muscle de mon visage. Je conserve ce port de tête intouchable et ce regard distant qui gardent le flux de mon sang sous un contrôle parfait.
Alors qu'ils s'arrêtent à quelques pas, je pose sur mon cousin ce regard glacial, avant de lui adresser un signe de tête pesant, digne d'un souverain recevant un vassal.
— Sois le bienvenu, Edern, dis-je d'une voix lisse et mesurée.
Edern s'arrête net. Ses yeux verts balayent mon armure couverte de poussière de roche, puis se figent dans les miens. Il marque un temps d'arrêt, s'incline légèrement avec un salut formel, mais son dos se raidit aussitôt.
— Princesse, répond-il d'un ton poli, étrangement sec.
Il croise les bras sur sa poitrine et me détaille d'un air circonspect. Le sourire qu'il arborait en descendant la pente a complètement disparu.
— Tout va bien, Énora ? demande-t-il en me fixant. Tu as l'air... différente. Plus distante.
Sa question me fait l'effet d'une douche froide. Je prends soudain conscience de la dureté du masque que je viens de lui imposer — à lui, mon cousin. La tentation de maintenir cette posture pour garder le pilier éteint me traverse l'esprit, mais en voyant la réserve qui s'installe dans ses yeux, je renonce.
Je force mes épaules à se détendre. Je baisse le menton, adoucis mes traits et laisse ma voix retrouver son timbre naturel.
— Pardonne-moi, Edern, dis-je en secouant la tête, la gorge un peu serrée. Je m'exerce à maintenir une concentration extrême depuis ce matin et... je n'ai pas su décrocher en vous voyant arriver. Je suis sincèrement ravie de te voir.
La rigidité de sa posture s'efface d'un coup. Un sourire détend enfin ses traits alors qu'il fait deux pas de plus vers moi.
— Je préfère ça, souffle-t-il avec un petit rire court. J'ai failli me demander si tu allais me faire jeter au cachot.
Un fin sourire étire mes lèvres alors que je réajuste ma ceinture.
— N'exagérons rien, quand même.
Edern laisse courir son regard sur les piliers encore tachés de givre et le sol monolithique marqué par mes impacts, un sourcil légèrement relevé.
— Je ne savais pas que tu te mettais à la magie, reprend-il d'un ton intrigué. Depuis quand manies-tu le froid avec une telle aisance ?
— J'ai découvert récemment que j'avais une certaine facilité pour le calcul et la structure de la Trame, réponds-je de manière évasive. Rien de bien sorcier, simplement quelques sorts de base que j'ai appris à maîtriser rapidement.
Son regard s'attarde un instant sur la falx à ma taille, puis il hoche la tête, visiblement convaincu par mon explication.
— As-tu fait bonne route ? demandai-je pour orienter la conversation ailleurs.
— On a connu plus paisible... répond-il en secouant la tête. Le trajet se passait sans accroc, mais...
Edern marque une pause. Son regard décroche du mien pour s'attarder sur le sol monolithique, et son rire s'éteint complètement. Il passe une main hésitante derrière sa nuque.
Je fronce les sourcils devant son indécision. L'attente me tend les nerfs et ma voix se fait plus vive :
— Mais quoi, Edern ? Parle.
Mon cousin hausse les épaules, l'air presque embarrassé, puis me fixe droit dans les yeux.
— Je peine à trouver les mots, Énora... Et je te jure que ce n'était pas une partie de plaisir. En escortant le duc de Valcroix sur la piste forestière, nous sommes tombés sur une véritable nuée d'animaux. Une espèce que personne chez les Rangers n'avait jamais croisée.
Il s'approche d'un pas et baisse le ton.
— Des monstruosités. C'est le corps même d'un rat de roche, galeux et dépouillé de poils, mais monté sur huit pattes d'araignée géante, avec des crochets venimeux à la place des incisives.
— Des rats-araignées ? répétai-je, le front plissé.
— Mes hommes et moi les avons tous massacrés jusqu'au dernier, reprend Edern d'un ton sec, la main posée sur le pommeau de sa dague. Mais l'affaire m'inquiète. Je me suis concerté avec Collin avant de venir te voir : nous pensons qu'il faut organiser une battue générale dans le secteur au plus vite. Si un nid s'est formé près des axes commerciaux, d'autres patrouilles ou des convois marchands pourraient se faire surprendre.
Je tourne lentement le dos à Edern et Silla. C'est en faisant ce mouvement que mon regard accroche la colonne centrale : le fût de pierre brille d'un éclat rougeoyant.
La rune est allumée. Elle devait luire depuis le moment exact où j'avais baissé la garde et abandonné le masque de la souveraine pour rassurer mon cousin. Sans l'alignement strict de l'étiquette royale pour canaliser mon sang, la magie s'était remise à fuir, sournoise et invisible à mes propres yeux.
Mes épaules masquent heureusement la lueur cramoisie aux regards d'Edern et de Silla. Les doigts crispés sur l'arête de mon nez, je ferme les yeux une seconde pour encaisser le choc.
Le rat des roches et l'araignée géante. Deux espèces locales, ordinaires, qu'un esprit profane ou un apprenti aurait pu capturer dans le premier bosquet venu. Ce n'est pas une anomalie naturelle. Quelqu'un teste l'artefact dérobé dans la crypte. Lorelius a-t-il agi seul, ou répond-il aux ordres d'un commanditaire plus puissant ?
Derrière moi, le pas lourd d'Edern résonne sur la roche monolithique alors qu'il s'avance à mon niveau.
— Énora ? Me laisseras-tu l'autorisation d'engager les Rangers pour cette battue ?
— Oui, réponds-je sans hésiter.
Au moment de me retourner vers lui pour trancher, la perspective de voir ces créatures s'étendre dans le duché et remonter jusqu'à l'origine du vol me glace le sang. Si les nobles ou le Conseil venaient à apprendre la moindre chose sur la disparition de cet artefact, ma position s'effondrerait.
Mon dos se redresse d'un coup. Ma voix perd sa chaleur pour devenir tranchante et sans réplique, réendossant l'armure de la Duchesse pour étouffer ma magie et fermer la vanne d'un coup net :
— Tu prendras avec toi le sergent Kaelan ainsi qu'une bonne centaine de gardes ducaux. Inspectez le secteur de fond en comble, détruisez le moindre nid et ne laissez rien au hasard. Partez au plus vite.
Edern hausse un sourcil, pris de court par l'ampleur du déploiement pour ce qu'il pensait être une simple vermine. Mais face à la rigueur de mon attitude, il ravale la question qui lui brûlait les lèvres. La surprise dans ses yeux laisse place à une réserve formelle. Il s'incline, le poing contre le plastron.
— Ce sera fait, Princesse.
Je tourne alors les yeux vers ma servante, immobile un peu plus loin. D'un signe de la main, je lui fais signe de se rapprocher.
— Silla, accompagne mon cousin. Va trouver Collin et le capitaine Ronan pour leur faire part de ma décision sans attendre. Les habitants de Mag-Dara sont peut-être en danger. Ne laissons rien au hasard.
— Tout de suite, ma Dame, répond Silla en m'adressant une rapide révérence.
Je les regarde remonter la pente meuble sans ajouter un mot, les bras le long du corps, le visage parfaitement immobile.
Une fois seule au fond du dôme de pierre, le silence retombe, lourd et absolu. Je baisse les yeux vers la colonne centrale : la lueur rouge s'est éteinte avec la reprise de ma posture. La rune est redevenue désespérément grise, inerte.