Chapitre 41
Chapitre 41
Le silence du manoir à cette heure tardive était absolu. Seul le craquement occasionnel des boiseries rythmait la quiétude de la nuit.
Installée confortablement dans le vaste fauteuil à oreilles de mon salon privé, juste en face de l'arche menant à ma chambre, je savourais ce moment de calme. Autour de moi, la pièce se révélait dans le moindre de ses détails : les moulures travaillées du plafond, le grain serré du guéridon en chêne massif, les volutes de la tapisserie représentant des scènes de chasse et les fines coutures des drapés de velours tirés devant la grande fenêtre.
Sur mes genoux reposait l'imposant ouvrage transmis par Morvran. Le cuir sombre de la reliure, gravé de schémas géométriques stricts, était frais sous mes paumes. Je tournai lentement une page de parchemin. Le froissement sec du papier résonna avec une netteté cristalline.
L'ouvrage détaillait la grammaire fondamentale des mages d'Académie, à commencer par leurs sortilèges d'initiation les plus élémentaires. En observant les schémas rigides et les lignes d'incantations serrées, je découvrais une approche de la magie qui m'était totalement étrangère : une tentative obsessionnelle de dompter le flux à travers des règles et des formules mathématiques.
Le premier chapitre s'ouvrait sur les Dards de force. Les schémas décrivaient la formation de trois projectiles d'énergie pure. Pour réussir le sort, le mage devait visualiser une trajectoire géométrique exacte, prononcer une suite de mots en dialecte ancien et verrouiller son esprit sur la cible. La particularité de ce sortilège résidait dans sa précision chirurgicale : une fois l'incantation achevée, les dards contournaient les obstacles pour frapper inévitablement leur destination.
Construire une trajectoire rigide pour forcer la magie à obéir... Pour un mage, c'était l'assurance de ne jamais rater son coup. Pour moi, cette méthode s'apparentait à vouloir faire couler une rivière dans une gouttière en métal.
Je tournai la page pour aborder les sortilèges de protection : le Voile d'énergie et l'Égide d'éther. Le texte expliquait comment tisser une barrière invisible autour du corps pour détourner les coups, ou dresser en une fraction de seconde un pavois d'énergie concentrée face à une attaque imminente. Dans la marge, une note manuscrite de Morvran apportait un éclairage cynique :
« Les mages construisent une carapace rigide parce que leur corps est vulnérable et que leur magie met du temps à réagir. Ils ont besoin de ces structures pour ne pas paniquer. »
Les pages suivantes énuméraient d'autres formules de premier niveau : l'Éventail de flammes, projection d'un cône d'étincelles incandescentes où les pouces devaient impérativement se toucher sous peine de se brûler la peau ; la Perception des flux, altération de la vision révélant les auras arcaniques sous forme de lueurs colorées ; et l'Empreinte de plume, modification locale de la pesanteur pour ralentir une chute.
Chaque sortilège reposait sur le même principe : le mage n'interagissait jamais directement avec la Trame brute. Il utilisait une formule apprise par cœur comme une béquille, un moule dans lequel il versait une quantité mesurée de son propre mana pour éviter d'être submergé.
Je posai mes doigts à plat sur les illustrations complexes du parchemin.
Morvran avait raison. Cet ouvrage n'était pas un manuel d'apprentissage pour moi, mais une carte de lecture. Il me montrait exactement comment mes futurs adversaires ou alliés pensaient leur magie, quelles étaient leurs limites et le temps qu'il leur fallait pour former le moindre sortilège. Là où ils devaient réciter des syllabes, tracer des lignes dans l'air et concentrer leur esprit sur une forme géométrique, mon ascendance me permettait d'imposer ma volonté à la Trame en un battement de cœur.
Mais cela révélait aussi ma plus grande faiblesse. Sans ce moule rigide pour canaliser la puissance, la moindre fêlure dans mon contrôle, la moindre émotion incontrôlée risquait de libérer un torrent dévastateur au lieu d'une étincelle maîtrisée.
Je ne cherchais pas à assimiler ces formules ni à retenir leurs gestes rituels. Ce qui m'importait, c'était d'évaluer le poids de chaque sortilège sur la Trame. Morvran m'avait mise en garde : mes canaux de mana étaient neufs, encore trop fins pour supporter la déferlante brute de ma Présence. Si je tentais de puiser sans retenue, la magie me consumerait de l'intérieur. Ce grimoire m'offrait un étalon de mesure.
Je repassai mes doigts sur les diagrammes des Dards de force. Je mesurai l'infime quantité de fluide arcanique que la formule soutirait à la Trame — un simple ruisseau, étroit et calibré. Pour l'Éventail de flammes, le schéma révélait une poussée plus vive, mais brève, sollicitant peu les conduits du lanceur. Pour le Voile d'énergie, il s'agissait d'un fil continu, d'une tension faible pour ne pas épuiser l'esprit.
Chaque page me fournissait une frontière chiffrée, un gabarit pour mon propre corps. En observant ces moules rigides, j'imprimai dans ma mémoire la pression exacte que mes canaux de mana pouvaient tolérer sans risquer la rupture. Je me fixai une règle absolue : pour l'instant, je ne canaliserais jamais une empreinte plus lourde que celle d'un sortilège de ce niveau. C'était mon plafond de sécurité, la limite stricte à respecter sous peine de me griller les veines.
Je refermai le livre. La lourde couverture de cuir s'abattit avec un bruit sourd qui résonna dans le silence du salon comme un avertissement. Ma Présence était immense, mais ma chair devait encore apprendre à supporter le fardeau.
Levant ma main droite, je fixai mes doigts. En me remémorant la leçon du sous-bois et le visage impassible de Logan me regardant près de la vasque, je ralentis mon pouls et apaisai le moindre remous dans ma poitrine. Une minuscule bille d'énergie pure, pas plus grosse qu'un grain de riz, se forma juste au-dessus de mon index. Elle ne dégageait aucune chaleur, aucun crépitement. Elle était simplement là, suspendue, obéissant à mon silence intérieur.
Je refermai le poing, dissolvant la goutte de force avant qu'elle n'imprime la moindre ride sur la matière. La théorie était ancrée. Demain, face à Morvran, il faudrait appliquer cette retenue à la lettre.
Un froissement de pas étouffés dans le couloir interrompit ma réflexion. Je les identifiai aussitôt : le pas mesuré de Collin, accompagné d'une nette pointe d'anxiété qui devançait sa venue.
Ses coups contre le bois lourd de la porte de ma chambre résonnèrent un instant plus tard.
— Princesse Énora ? appela-t-il à voix basse de l'autre côté.
— Je suis dans le salon, Collin, me contentai-je de signaler depuis mon fauteuil.
Un bref « Ah ! » étouffé franchit le panneau de bois. J'entendis le pivotement sec de ses talons sur le parquet, puis le bruit de ses pas qui remontaient le couloir jusqu'à la porte adjacente du salon. La poignée de cuivre tourna et la porte s'ouvrit en grand.
Collin s'arrêta net sur le seuil. Il resta totalement figé, la main encore crispée sur le battant de la porte, les yeux écarquillés scrutant le vide face à lui. Son appréhension flottait nettement autour de lui.
Je le fixai d'un regard stoïque, le coude posé sur l'accoudoir, le grimoire de Morvran toujours ouvert sur mes genoux.
— Qu'attendez-vous ? Entrez, lui dis-je d'un ton calme.
Collin sursauta à la sonorité de ma voix, mais ne fit pas un geste de plus. Sa tête pivotait doucement, cherchant la provenance du son dans ce qui lui apparaissait comme une obscurité impénétrable.
— Mais... Princesse, balbutia-t-il en hésitant sur le pas de la porte. La pièce est dans un noir complet... On n'y voit absolument rien.
La réalisation me frappa comme un coup de froid sur la nuque.
Je baissai un instant les yeux sur le grimoire. Les dorures de la reliure, les détails des gravures, les lignes du parchemin : tout m'était apparu avec une clarté limpide, naturelle, comme sous la lumière tamisée d'une journée d'automne. Je n'avais même pas songé à allumer une bougie. J'avais complètement oublié que les rideaux de velours étaient tirés et que la nuit régnait sans partage pour le commun des mortels. Pour moi, l'obscurité n'existait plus.
Je me levai d'un mouvement fluide, posant l'ouvrage sur le guéridon avant de traverser le salon. D'un geste mesuré, je tirai les pampilles des lourdes doubles cortines de velours. La lumière argentée et crue de la lune déferla aussitôt dans la pièce, balayant les ombres et découpant nos silhouettes sur le parquet.
— Navrée, Collin, dis-je d'une voix posée en me tournant vers lui, le visage parfaitement impassible. Morvran m'impose des exercices de perception et de focalisation dans l'obscurité. Je me suis laissé absorber par ma concentration.
Un soulagement visible détendit les traits du serviteur, ravi de retrouver enfin des repères visuels. Il fit deux pas prudents à l'intérieur du salon, rajustant sa livrée tout en jetant un coup d'œil circulaire autour de lui... jusqu'à ce que son regard se fixe sur le guéridon.
Ses yeux s'écarquillèrent d'un coup.
La reliure de cuir sombre, frappée de runes géométriques strictes et d'arabesques d'argent, ne laissait aucune place au doute. Ce n'était ni un registre de comptes du domaine, ni un recueil de poésie. C'était un authentique grimoire de magie. La vision de cet ouvrage d'Académie posé au cœur de mes appartements le pétrifia sur place, trahissant une profonde anxiété.
— Princesse… murmura-t-il, détachant à peine son regard de la reliure. L'apprentissage pour devenir mage exige de longues années d'études rigoureuses. Il n'est pas trop tard, bien sûr, mais… vous possédiez déjà une maîtrise si prometteuse avec une arme entre les mains. Mener de front le maniement de l'acier et l'érudition arcanique me paraît irréalisable. On ne peut pas être les deux en même temps.
Sa voix laissait poindre une inquiétude sincère, la peur de me voir m'égarer ou m'épuiser dans une voie qui n'était pas la mienne. Je lui adressai un regard calme et rassurant, rompant la tension qui pesait sur ses épaules.
— Rassure-toi, Collin, dis-je d'un ton posé. Je n'ai nullement l'intention de passer mes années à réciter des incantations en robe d'érudit. Cet ouvrage est simplement là pour que je comprenne le fonctionnement de la magie d'Académie, leurs méthodes et leurs limites. Au cas où nous serions amenés à croiser quelques mages au Sénat, il est préférable que je sache exactement à quoi m'attendre.
Un léger apaisement détendit les épaules du serviteur, mais l'expression de son visage se voila aussitôt d'une ombre nouvelle. Il rajusta sa posture, rongé par un embarras manifeste.
— Si je suis venu jusqu'à vos appartements à une heure si tardive, Princesse, c'est aussi pour porter à vos oreilles un événement pour le moins problématique qui s'est déroulé cet après-midi... Je vous prie de bien vouloir m'excuser de ne vous prévenir que maintenant, mais je n'ai pas réussi à vous trouver plus tôt.
Je fronçai les sourcils, sentant immédiatement la tension revenir.
— Eh bien, allez-y. Dis-moi tout.
— Le capitaine Ronan était chargé de sélectionner les cent chevaucheurs qui devaient partir aider la Maison Silvestor, votre oncle Erlan de Brocéliande, commença Collin. Seulement, les barons du duché ont vivement protesté lorsqu'ils ont appris qu'ils n'étaient pas retenus. Beaucoup se me sont montrés particulièrement frustrés d'être écartés de la démarche.
Il s'interrompit un instant, ravalant sa salive. Cette pause pesante fit brusquement monter mon inquiétude.
— Et donc ? l'incitai-je, le ton plus ferme.
— L'un des barons a fini par tenir un discours particulièrement enflammé devant la troupe. Ses mots ont fait mouche... Il a insisté sur le fait que la Maison An T-Soir était la plus grande maison de tout le Kaelandor, et qu'il était inadmissible de n'envoyer qu'une poignée d'hommes. Selon lui, nous devions déployer un contingent digne de notre rang pour prouver aux autres duchés que nous ne sommes pas n'importe qui.
Je me massai lentement les tempes, sentant un mal de tête foudroyant poindre derrière mes yeux et le désastre politique s'amorcer.
— Et du coup... ils sont tous partis ? demandai-je en retenant mon souffle.
— Pas tout à fait, Princesse, répondit Collin d'une voix basse. Mais la quasi-totalité des effectifs a emboîté le pas aux barons. Il ne reste à présent qu'une quarantaine de gardes au domaine, placés sous la supervision de la sergente Branwen.
Je pris ma tête à deux mains et poussai un long soupir d'exaspération.
— Ah... les hommes, marmonnai-je.
Collin s'empressa d'ajouter d'un ton mesuré :
— La sergente Branwen a réorganisé les rangs en conséquence, Princesse. Deux paires de gardes sont postées aux deux extrémités du couloir qui mène à vos appartements, et une autre paire garde le parc, juste sous votre fenêtre. Pour le reste du temps, j'ai demandé à Morvran de prendre en charge votre protection directe. Il a accepté.
Je relevai la tête, pesant la situation.
— Combien de soldats sont partis, exactement ?
— Un peu plus de deux mille, répondit Collin avec une hésitation dans la voix.
Je me tournai brusquement vers lui, stupéfaite.
— Mais enfin, nous n'avons même pas deux mille soldats au domaine !
— Les apprentis sont partis aussi, Princesse... glissa Collin en baissant les yeux.
Un cri d'exaspération pure m'échappa et je me frappai le front du plat de la main.
Les apprentis ! Des gamineries à peine maîtrisées, des recrues qui savaient à peine tenir une pique, emmenées dans une manœuvre politique absurde par des barons aveuglés par leur propre orgueil.
— Ils ont vidé nos garnisons et traîné des enfants sur les routes... soufflai-je en secouant la tête, atterrée par tant d'inconscience.
Collin resta immobile, n'osant ajouter le moindre mot face à mon désarroi. Le désastre était complet : le domaine An T-Soir n'était pas seulement vulnérable, il venait de se faire dépouiller de sa prochaine génération de combattants.
Je pris une profonde inspiration pour chasser le ras-le-bol qui me nouait la gorge.
— Bien, dis-je d'une voix qui ne tolérait plus aucune réplique. On ne rattrapera pas deux mille hommes en pleine nuit. Laisse les gardes en place autour de mes appartements. Demain matin, après mon entraînement avec Cathal, je veux un rapport exact de ce qu'il reste dans les armeries et les écuries.
— Maître Cathal accompagne les recrues… fit remarquer Collin.
— Pardon ?…
— Ah, et... ils ont aussi emporté les catapultes et les balistes, Princesse.
Je me figeai, une main en l'air, le regard totalement vide.
— Les catapultes, répétai-je. Ils comptent assiéger le château de mon oncle pour dire bonjour?
Je me laissai glisser au fond de mon fauteuil, poussant un rire sec et sans joie.
— Dis-moi qu'ils ont aussi pris la cuisine roulante, les tentes de réception et le barde du domaine. Quitte à passer pour de sombres idiots sur les routes du Kaelandor, autant le faire avec un orchestre et des rafraîchissements.
Collin baissa les yeux, rajustant son col.
— Le barde a suivi le mouvement, oui…
Je le fusillai d'un regard si noir qu'il sembla rétrécir de deux pouces sur place.
Le serviteur ne se le fit pas dire deux fois. Il s'inclina à une vitesse prodigieuse, recula maladroitement dans le couloir et referma la porte sans produire le moindre bruit.
De nouveau seule dans le silence du salon, je rejetai la tête en arrière contre le dossier du fauteuil, les yeux fixés sur les moulures du plafond.
Des engins de siège. Et un barde.