Chapitre 5 : Le Sanctuaire des Murmures et l'Ombre du Shogun
L'océan n'était plus qu'une étendue d'argent liquide sous le regard implacable de la lune. Le Kurogane-Maru glissait sur les flots avec une discrétion surnaturelle, ses voiles noires absorbant la moindre parcelle de lumière. À l'intérieur de la cale, l'air était saturé par une odeur de soufre et de métal froid. Les trente recrues de Sakai, désormais liées à Kuroda Tetchi par le sang et le miasme, s'entraînaient dans un silence de sépulcre. Les pierres de Ki qu'ils avaient consommées commençaient à porter leurs fruits : leurs mouvements n'étaient plus ceux de simples brigands, mais devenaient précis, animés par une force sombre qui rongeait leur humanité pour la remplacer par une efficacité martiale absolue.
Sur le pont supérieur, Tetchi observait l'horizon. Ses mèches de barbe ne brûlaient pas ce soir ; elles fumaient simplement, dégageant une brume grisâtre qui se mélangeait aux embruns salins. À ses côtés, Akira le Sans-Visage demeurait immobile. L'assassin avait retiré son masque pour appliquer les onguents médicinaux récupérés à la Secte de l'Épée de Fer. Le spectacle de son visage dévasté, cette étendue de chair lisse et brûlée, ne provoquait chez Tetchi aucune répulsion, seulement une reconnaissance froide de la cruauté du monde.
— Tu sens cette tension dans l'air, Akira ? demanda Tetchi sans détourner les yeux de la ligne d'horizon.
— Le Ki de l'eau est agité, Capitaine, répondit l'assassin d'une voix qui semblait sortir d'une gorge pleine de graviers. Ce n'est pas une tempête naturelle. Quelque chose nous attend à Miyajima.
Tetchi laissa échapper un rire bref et sonore.
— Mayanari. L'oiseau blanc du Shogun ne se contentera pas de nous observer. Il a déjà disposé ses pions. Les cinq sectes orthodoxes pensent qu'elles organisent un conclave pour la paix, mais elles ne sont que l'appât. Le Shogunat veut ma tête pour stabiliser son propre pouvoir chancelant. Ils croient que je suis un démon qu'il faut exorciser, alors que je ne suis que le miroir de leur propre déchéance.
Il se tourna vers Akira, ses yeux écarlates brillant d'une intensité nouvelle.
— Comment se portent tes méridiens ? Les élixirs de l'Épée de Fer ont-ils rempli leur office ?
— La déchirure se referme, mais mon Ki reste instable. Il refuse de se soumettre à ma volonté comme autrefois.
— C'est parce que tu tentes encore de pratiquer les arts de la Secte de l'Ombre Pleurante avec un cœur plein de regrets, trancha Tetchi. L'orthodoxie t'a brisé, Akira. Ne cherche pas à réparer ce qui est mort. Embrasse la noirceur qui reste. Ton Ki ne doit plus être une lame de lumière, mais un vide qui aspire la vie de tes adversaires. C'est la seule façon pour toi de surpasser ceux qui t'ont défiguré.
L'assassin inclina lentement la tête, remettant son masque de bois avec une solennité monacale. Il comprenait que son salut ne résidait pas dans la guérison, mais dans une métamorphose totale.
Soudain, une cloche retentit depuis le nid-de-pie. Jiro descendit les haubans avec une agilité surprenante pour un homme de sa stature.
— Capitaine ! Une jonque de transport de la Secte de la Grue d'Azur est en vue. Elle semble isolée, mais elle navigue tous feux éteints vers Miyajima. Elle est lourdement chargée, à en juger par sa ligne de flottaison.
Tetchi redressa sa silhouette massive. Le moment de la préparation touchait à sa fin.
— C'est une pièce de l'échiquier qui tente de rejoindre le plateau avant que la partie ne commence. Jiro, prépare les hommes. Nous n'allons pas simplement couler ce navire. Nous allons l'utiliser pour entrer dans le sanctuaire sans déclencher l'alerte prématurément.
Le plan de Tetchi était d'une audace qui frisait la démence. Alors que le Kurogane-Maru accélérait, porté par une impulsion de Ki abyssal, les pirates s'armèrent en silence. Pas de cris de guerre, pas de tambours. La Secte de la Mer Noire était devenue une extension de la volonté de son capitaine : une ombre silencieuse et mortelle.
L'abordage fut une exécution. Lorsque le navire de Tetchi percuta le flanc de la jonque, le choc fut amorti par des tampons de Ki noir. Les pirates sautèrent sur le pont adverse comme des démons surgissant du néant. Les disciples de la Grue d'Azur, bien que formés aux arts martiaux supérieurs, furent submergés par la férocité pure de leurs assaillants. Tetchi, lui, ne dégaina même pas son Nodachi. Il marcha au milieu du carnage, chaque pas qu'il faisait propageant une onde de choc qui brisait les os de ceux qui tentaient de l'approcher.
Il atteignit le capitaine de la jonque, un jeune noble dont l'armure de soie bleue était déjà tachée de sang.
— Où est le sceau de passage pour le sanctuaire de Miyajima ? demanda Tetchi en saisissant le jeune homme par la gorge.
— Jamais... jamais un monstre comme toi ne souillera le sol sacré... balbutia le disciple.
Tetchi serra la main. Le bruit des vertèbres qui craquaient fut le seul avertissement qu'il donna. Il fouilla la dépouille et en retira une amulette de jade gravée d'un idéogramme complexe.
— Misérable imbécile, murmura Tetchi. Le sol n'est sacré que pour ceux qui ont la force de le défendre.
Une heure plus tard, la jonque de la Grue d'Azur reprenait sa route vers Miyajima. À son bord, les pirates de la Mer Noire portaient les vêtements des disciples qu'ils venaient d'égorger. Sous le pont, Tetchi et ses troupes d'élite attendaient le signal. Le Kurogane-Maru, quant à lui, restait en retrait, dissimulé dans les brumes matinales, prêt à intervenir comme un couperet sur une nuque exposée.
L'île de Miyajima apparut enfin, émergeant de l'océan comme un joyau de verdure et de sanctuaires écarlates. Le célèbre Torii géant, semblant flotter sur l'eau à marée haute, marquait l'entrée du domaine sacré. Pour les membres du Murim, cet endroit était le symbole de l'harmonie entre le ciel, la terre et les hommes. Pour Tetchi, c'était le lieu idéal pour une hécatombe qui redéfinirait l'ordre mondial.
La jonque passa sous le Torii. Les gardes du sanctuaire, trompés par l'amulette de jade et les uniformes familiers, ne posèrent aucune question. Le navire accosta doucement contre le quai de bois laqué.
Tetchi sortit de la cale, son Nodachi désormais à nu, sa lame noire vibrant d'une faim insatiable. Il ne portait plus son déguisement ; son armure imposante et son aura de miasme étaient visibles de tous.
— Que la purification commence, ordonna-t-il.
Le massacre qui s'ensuivit fut d'une rapidité terrifiante. Les gardes furent balayés avant d'avoir pu sonner l'alarme. Akira se dirigea immédiatement vers les hauteurs du sanctuaire pour neutraliser les archers et les vigies, tandis que Tetchi marchait vers le pavillon central, là où les représentants des cinq sectes étaient censés se réunir.
Il enfonça les portes coulissantes d'un simple coup de pied. À l'intérieur, la salle était vaste, décorée de peintures ancestrales et de calligraphies inestimables. Autour d'une table basse, cinq hommes et femmes d'un certain âge, exhalant une autorité martiale immense, se levèrent d'un bond.
— Kuroda Tetchi ! s'exclama une femme aux cheveux d'argent, la Grande Maîtresse de la Secte de la Grue d'Azur. Comment oses-tu profaner ce lieu avec ta présence immonde ?
— Je ne fais que vous rapporter vos marchandises, répondit Tetchi en jetant l'amulette de jade au centre de la pièce. Vous parlez de paix et d'orthodoxie pendant que vous complotez avec le Shogunat pour maintenir votre joug sur le peuple. Je suis venu vous offrir la seule fin que vous méritez.
— Tu es seul contre les cinq piliers du Murim, Kuroda, dit un homme à la carrure massive, le chef de la Secte du Tigre de Fer. Ta folie t'a mené à ta perte.
— Je ne suis pas seul, répliqua Tetchi avec un sourire qui n'augurait rien de bon. Je suis accompagné par les fantômes de tous ceux que vous avez écrasés pour construire vos palais.
Alors qu'ils s'apprêtaient à l'attaquer, une présence nouvelle se fit sentir. Elle ne venait pas de l'intérieur de la pièce, mais de l'extérieur, sur le parvis du sanctuaire. Une aura de pureté si intense qu'elle semblait trancher la brume de miasme de Tetchi.
Un homme entra dans la salle. Ses vêtements blancs étaient immaculés, son katana à la poignée de soie était encore dans son fourreau. Mayanari.
Les cinq chefs de secte s'inclinèrent profondément devant lui.
— Seigneur Mayanari, vous arrivez à point nommé pour éliminer cette menace, dit le chef du Tigre de Fer.
Mayanari ne les regarda même pas. Ses yeux gris étaient fixés sur Tetchi.
— Retirez-vous, dit-il d'une voix calme qui dominait pourtant le vacarme du combat qui faisait rage à l'extérieur. Cet homme n'est pas une cible pour de simples maîtres de secte. Il est une plaie dans la trame de ce monde, et je suis le seul remède.
Tetchi resserra sa prise sur son Nodachi. Il sentait la puissance de Mayanari ; elle n'était pas lourde comme celle de Kurosawa à Sakai, elle était tranchante, précise, capable de trouver la moindre faille dans une armure spirituelle.
— Alors, l'oiseau a enfin décidé d'utiliser ses serres, dit Tetchi. Je me demandais combien de temps tu resterais caché derrière tes dogmes.
— Je ne me cache pas, Kuroda. Je protège l'équilibre. Tu as choisi de devenir un tsunami de destruction, et il est de mon devoir de t'opposer une digue infranchissable.
— Un tsunami ne s'arrête pas devant une digue, Mayanari.Il la submerge, l’engloutit, et finit par l'emporter dans les profondeurs.
Sans plus de sommations, les deux hommes s'élancèrent l'un vers l'autre. Le choc de leurs lames ne produisit pas de son métallique, mais une explosion d'énergie qui pulvérisa la table centrale et fit trembler les piliers du pavillon.
Le combat qui s'engagea dépassait l'entendement des maîtres de secte présents. Mayanari bougeait avec une grâce céleste, sa lame traçant des arcs de lumière qui semblaient brûler l'air. Tetchi, de son côté, était une force de destruction brute, son Nodachi dégageant des vagues de miasme qui obscurcissaient la vision. Chaque assaut de Mayanari cherchait le cœur ou la gorge avec une précision chirurgicale, tandis que chaque coup de Tetchi visait à briser la structure même de la réalité autour de son adversaire.
Ils échangèrent des dizaines de coups en quelques secondes, se déplaçant à travers la salle avec une vitesse qui laissait des images rémanentes derrière eux.
— Tu es devenu fort, Kurohige, admit Mayanari alors qu'ils s'immobilisaient un court instant, leurs lames croisées dans une lutte de force pure. Mais ta puissance est basée sur la haine. Elle te consumera avant que tu ne puisses achever ton œuvre.
— La haine est un carburant bien plus durable que ton sens du devoir, Mayanari ! rugit Tetchi. Elle ne faiblit jamais !
Il utilisa son Ki abyssal pour provoquer une explosion de fumée noire entre eux, se dégageant de l'étreinte des lames. Il en profita pour dégainer ses deux arquebuses et fit feu simultanément. Les balles de miasme filèrent vers Mayanari.
Le jeune noble ne cilla pas. Dans un mouvement d'une rapidité inouïe, il tira son sabre et trancha les deux projectiles en plein vol, les balles explosant en fumée inoffensive de chaque côté de lui.
— Tes artifices de poudre ne peuvent rien contre une volonté pure, déclara Mayanari.
— Ce n'était qu'une distraction, dit Tetchi.
Il avait profité de la seconde de répit pour canaliser tout son Ki dans son Nodachi. La lame devint si noire qu'elle semblait absorber la lumière des lanternes environnantes. Il s'apprêtait à lancer une attaque dévastatrice, le "Gouffre de la Mer Noire", une technique capable de raser tout le sanctuaire.
Mais avant qu'il ne puisse frapper, un cri retentit depuis l'extérieur.
— Capitaine ! Nous sommes encerclés ! La flotte du Shogunat vient d'apparaître derrière nous ! Ils ne visent pas seulement notre navire, ils bombardent l'île toute entière !
Un sifflement strident déchira l'air, suivi d'une explosion assourdissante. Un boulet de canon venait de percuter le toit du pavillon, provoquant un effondrement partiel.
Tetchi et Mayanari se regardèrent.
— Le Shogun... il est prêt à sacrifier les maîtres des cinq sectes et ce sanctuaire sacré juste pour m'éliminer ? demanda Tetchi avec un rire amer. Et tu sers un tel homme, Mayanari ?
Le visage de Mayanari se crispa. Il ne semblait pas être au courant de cet ordre de bombardement total.
— L'ordre doit être maintenu, même au prix de grands sacrifices, répondit-il, mais sa voix manquait de la conviction habituelle.
— Tes sacrifices sont des meurtres inutiles, Mayanari ! Viens voir la réalité de ton maître !
Tetchi se précipita vers la sortie, brisant les débris qui bloquaient le passage. À l'extérieur, le spectacle était apocalyptique. Des dizaines de navires de guerre portant le blason du Shogunat encerclaient l'île, leurs batteries de canons crachant le feu sans interruption. Le sanctuaire écarlate commençait à brûler. Les disciples des sectes orthodoxes, pris de panique, se faisaient massacrer par les tirs de leur propre gouvernement.
— Voilà ton équilibre ! hurla Tetchi au milieu des flammes. Une paix construite sur des cendres !
Il se tourna vers ses pirates qui tentaient désespérément de rejoindre la jonque.
— Tout le monde à bord ! Nous forçons le passage ! Akira, couvre la retraite !
Mayanari se tenait sur le parvis, observant le carnage avec une horreur grandissante. Il réalisa que pour le Shogunat, il n'était lui aussi qu'un instrument jetable.
Tetchi s'arrêta devant lui avant de sauter sur le navire.
— Aujourd'hui, j'ai perdu ce sanctuaire, Mayanari. Mais toi, tu as perdu ton âme. La prochaine fois que nous nous verrons, ce ne sera pas pour un duel d'honneur. Ce sera pour le contrôle des ruines de ce pays.
Le navire pirate, utilisant le miasme de Tetchi pour se protéger des tirs de canon, s'élança dans la mêlée navale avec une fureur désespérée. Tetchi se tenait à la proue, défiant les boulets de canon de ses arquebuses, son rire démoniaque résonnant par-dessus le fracas de la bataille.
Miyajima brûlait, et avec elle, le dernier vestige de l'ancienne autorité du Murim. La guerre totale venait de franchir un point de non-retour.