Chapitre 6 : Le Crépuscule du Léviathan et le Sacrifice de l'Abysse
Le brasier qui consumait le sanctuaire sacré de Miyajima illuminait la mer d'une lueur sanglante, projetant des ombres dansantes sur les eaux tumultueuses. Le Kurogane-Maru, véritable forteresse de chêne et de fer, forçait le blocus de l'armada impériale avec la violence d'un monstre marin acculé. Les boulets de canon pleuvaient autour du navire pirate, soulevant des geysers d'écume blanche. Chaque fois qu'un projectile menaçait de fracasser la coque, Kuroda Tetchi, campé à la proue, libérait une onde de son Miasme Abyssal pour dévier la trajectoire meurtrière.
Cependant, cette défense impénétrable avait un prix exorbitant. L'art martial hétérodoxe de Tetchi n'était pas conçu pour protéger un objet de la taille d'un galion de guerre contre une flotte entière. Pour étendre son Ki noir à l'ensemble du navire, le capitaine devait puiser dans sa propre force vitale, forçant ses méridiens au-delà de toute limite humaine concevable.
Une quinte de toux soudaine secoua la carcasse gigantesque du pirate. Lorsqu'il retira sa main de sa bouche, son gant de cuir était maculé d'un sang épais, sombre comme de la poix. Ses organes internes commençaient à se nécroser sous l'effet de sa propre énergie toxique.
— Capitaine ! hurla Jiro, agrippé à la barre à roue tandis que le pont tanguait violemment. La grand-voile est déchirée ! Nous perdons de la vitesse !
— Maintenez le cap vers le détroit des Lamentations ! rugit Tetchi, sa voix couverte par le fracas des explosions. Ne regardez pas en arrière ! La tempête se lève, elle sera notre unique manteau !
Et la tempête, comme invoquée par la fureur du combat, s'abattit sur la mer de Seto. Des nuages noirs, chargés d'éclairs violacés, engloutirent la lune. Des vagues hautes comme des collines commencèrent à s'abattre sur les navires. L'armada du Shogunat, lourde et rigide, fut contrainte de ralentir son allure pour ne pas sombrer. Mais un navire refusait de céder du terrain.
L'Éclat de l'Aube, la frégate élancée de Mayanari, fendait les vagues avec une grâce terrifiante. Le prodige orthodoxe se tenait debout sur le beaupré, son kimono blanc miraculeusement épargné par la pluie et la suie. Son Ki pur rayonnait autour de son navire, calmant miraculeusement les flots dans son sillage immédiat. Il n'ordonnait plus de tirs de canon. Il savait que le monstre était blessé. Il attendait l'instant propice pour l'achever de ses propres mains.
Durant trois heures, une poursuite haletante s'engagea dans les ténèbres. Le Kurogane-Maru gémissait de toutes ses membrures. Le bois noirci se fissurait, les cordages claquaient dans le vent hurlant comme des fouets. Tetchi continuait d'infuser son navire, mais son aura déclinait. La fumée qui s'échappait de sa barbe n'était plus un brasier menaçant, mais un filet grisâtre et étouffé.
Soudain, un craquement sinistre, bien plus puissant que le tonnerre, domina le tumulte. Le mât de misaine, foudroyé par une décharge de Ki concentrée tirée depuis l' Éclat de l'Aube, céda à sa base. L'immense pilier de bois s'abattit sur le pont inférieur dans un fracas épouvantable, écrasant deux canons et brisant la coque sur tribord. L'eau glaciale de l'océan s'engouffra immédiatement dans les cales.
Le navire pirate fit une embardée brutale, balayé par un courant traître, et s'encastra avec une violence inouïe entre deux aiguilles rocheuses émergeant des flots. L'impact projeta une partie de l'équipage à terre. Le Kurogane-Maru ne bougerait plus. Il était empalé, condamné à être lentement dévoré par les vagues et par la flotte ennemie qui refermait ses mâchoires sur lui.
Tetchi tomba lourdement sur un genou, son Nodachi lui servant de béquille pour ne pas s'effondrer totalement. Sa respiration était sifflante, chaque inspiration lui déchirant la poitrine comme si ses poumons étaient remplis de verre brisé.
Jiro et Akira se précipitèrent à ses côtés. L'assassin sans visage, malgré l'absence d'expression sur son masque de bois, dégageait une panique silencieuse.
— Le navire est perdu, déclara Jiro, la voix tremblante. La cale est inondée, l'armada impériale encercle les récifs. Ils déploient des centaines de soldats pour l'abordage. Capitaine... c'est la fin de notre voyage.
Tetchi releva lentement la tête. Ses yeux, autrefois flamboyants, étaient voilés par la douleur, mais sa détermination restait d'une froideur absolue. Il essuya le sang qui maculait sa barbe.
— Ce n'est pas la fin, Jiro. C'est simplement le terme de ce navire. Le bois pourrit, le fer rouille, mais l'abysse que j'ai forgé en vous est éternel.
Il se redressa péniblement, dominant à nouveau ses lieutenants de sa stature titanesque.
— Jiro, écoute-moi attentivement. Tu vas prendre les chaloupes de survie du flanc bâbord, celles qui sont cachées par les rochers. Embarque les trente recrues, l'or que nous avons pillé à Sakai et les élixirs restants.
— Capitaine ? balbutia Jiro, refusant de comprendre la signification de cet ordre.
— Vous allez descendre le long des récifs et profiter de la brume et du chaos de la tempête pour rejoindre la côte. Le Shogunat ne regarde que moi. Mayanari ne regarde que moi. Ils ne prêteront aucune attention à quelques ombres fuyant dans la nuit.
Akira s'avança d'un pas vif, posant la main sur la garde de sa dague.
— Je refuse cet ordre, trancha l'assassin. Mon serment était de vous offrir ma lame jusqu'à la mort. Je resterai sur ce pont et je trancherai la gorge du premier chien orthodoxe qui osera poser le pied ici.
Tetchi posa sa lourde main sur l'épaule d'Akira. Le contact n'était pas brutal, mais il portait le poids d'une autorité implacable.
— Akira, tu es le Sans-Visage. Tu ne combats pas dans la lumière, tu frappes dans les ténèbres. Si tu restes ici pour une bataille frontale contre Mayanari et son élite, tu mourras en vain, balayé comme une feuille morte. Je ne t'ai pas sauvé de la fange de Sakai pour que tu te sacrifies dans un acte de bravoure inutile.
Il serra l'épaule de l'assassin, son regard perçant la fente du masque de bois.
— Tu es la véritable lame de la Secte de la Mer Noire. Si je tombe aujourd'hui, c'est à toi qu'il incombera de maintenir notre légende vivante. Prends le commandement des hommes avec Jiro. Guide-les. Cachez-vous, renforcez vos méridiens, et attendez l'heure de votre vengeance. Si vous mourez ici avec moi, alors l'orthodoxie aura définitivement gagné. Ton serment n'est pas de mourir avec moi, Akira. Ton serment est d'obéir et de vaincre.
Akira trembla. Pour la première fois depuis la destruction de son ancienne secte, une émotion pure submergea l'assassin. Il baissa la tête, comprenant la logique féroce et sacrificielle de son capitaine.
— Je vous fais le serment solennel que votre nom ne sera pas oublié, murmura Akira, la voix étranglée. Je sculpterai votre vengeance dans la chair de cet empire.
— C'est tout ce que je demande, répondit Tetchi avec un sourire las mais fier. Maintenant, partez ! Disparaissez avant qu'ils ne lancent les grappins !
Jiro, les larmes se mêlant à la pluie sur son visage, s'inclina jusqu'à toucher les planches détrempées du pont, suivi par Akira et les trente recrues. Dans un silence d'une lourdeur insoutenable, les hommes de la Mer Noire se glissèrent dans les ombres, descendant le long des cordages vers les chaloupes dissimulées par les éperons rocheux.
Tetchi resta seul. Il observa ses hommes s'évanouir dans les brumes de la tempête. Une fois certain qu'ils étaient hors de danger, il laissa échapper un long soupir. La douleur dans sa poitrine était une torture absolue, chaque battement de son cœur diffusant le poison de son propre Ki dans ses veines.
Il se tourna vers la proue. L'Éclat de l'Aube venait de s'arrêter à quelques dizaines de mètres. Des centaines de soldats du Shogunat, armés de lances et de mousquets, se massaient sur les ponts des navires environnants, formant un cercle d'acier et de feu autour du galion échoué.
Une planche d'abordage fut jetée depuis la frégate de Mayanari, se plantant fermement dans le bastingage brisé du Kurogane-Maru.
Mayanari s'avança lentement, marchant sur la planche suspendue au-dessus du vide avec une aisance surnaturelle. La tempête semblait se calmer autour de lui, refusant de troubler sa concentration martiale. Il posa le pied sur le pont du navire pirate, son katana à la lame d'argent étincelante fermement tenu entre ses mains. Derrière lui, ses lieutenants d'élite et les maîtres des sectes orthodoxes se préparaient à fondre sur leur proie.
— Ton navire est brisé, ton équipage t'a abandonné, et tes méridiens sont en train de te calciner de l'intérieur, constata Mayanari d'une voix dépourvue de toute arrogance, presque teintée de pitié. Le miasme que tu as invoqué réclame son dû. Rends-toi, Kuroda. Je te garantis un jugement équitable devant le Conseil des Anciens.
Tetchi éclata d'un rire guttural, un son sinistre qui glaça le sang des soldats impériaux massés sur les navires voisins. Il cracha une nouvelle gorgée de sang noir sur les lattes de bois.
— Mon équipage ne m'a pas abandonné, Mayanari. Je l'ai libéré. Quant à la reddition, c'est un mot que j'ai effacé de mon vocabulaire le jour où vous m'avez jeté dans les abysses !
Puisant dans les ultimes réserves de sa force vitale, Tetchi refusa de céder à l'agonie. Il ne se battrait pas pour gagner, car il savait que son corps était déjà condamné. Il allait se battre pour retenir cette armée le plus longtemps possible, afin d'offrir à ses ombres le temps de fuir.
Il concentra le peu d'énergie qui lui restait. Non pas dans son corps pour se soigner, mais pour projeter son aura à l'extérieur. Les mèches de chanvre accrochées à son casque de fer s'embrasèrent spontanément, dégageant une lueur pourpre et infernale. Le miasme, bien que plus faible, recommença à bouillonner autour de sa silhouette colossale, transformant la pluie en vapeur toxique à son contact.
Il saisit son immense Nodachi à deux mains. L'arme, bien qu'ébréchée et lourde, semblait être le prolongement de sa propre volonté destructrice.
— Vous croyez avoir acculé une bête blessée ? hurla Tetchi, sa voix résonnant comme un tonnerre venu des entrailles de la terre. Venez ! Venez goûter à la vérité de ce monde ! Je vais vous montrer ce que l'on ressent lorsque les fondations de vos croyances s'effondrent !
Mayanari soupira légèrement. Il leva son katana, la lame brillant d'une lueur aveuglante, purificatrice, prête à dissiper les ténèbres.
— Que ta chute soit une leçon pour l'éternité, murmura l'épéiste blanc.
Mayanari s'élança, son mouvement si rapide qu'il sembla se téléporter. Une traînée de lumière blanche fusa vers Tetchi, visant le centre de son torse.
Tetchi ne recula pas d'un pouce. Abattant son arme gigantesque avec la fureur d'un titan déchu, il accueillit la lumière avec l'obscurité absolue. Le choc entre la lame sacrée du Shogunat et le Nodachi maudit du démon des mers provoqua une déflagration d'énergie si violente qu'elle fit voler en éclats le reste du mât principal, marquant le commencement de l'ultime combat de Kuroda Tetchi.