Le petit matin à Sakai ne s'accompagnait pas du chant mélodieux des oiseaux, mais du fracas des marteaux sur l'enclume et du cri des marchands de poissons. Cependant, dans les ruelles étroites entourant la taverne du Crapaud de Cuivre, un silence inhabituel régnait. Les cadavres des sbires de la Guilde du Serpent avaient été emportés par la marée ou dissimulés dans des tonneaux de saumure, mais l'odeur du Ki noir de Tetchi, elle, stagnait encore dans l'air froid, telle une promesse de calamité.
Kuroda Tetchi se tenait debout devant son nouveau contingent. Ils étaient trente. Trente hommes aux visages ravagés par la vie, aux mains calleuses et aux regards injectés de cette lueur sauvage que seule la perte de tout espoir peut engendrer. Parmi eux se trouvait Akira le Sans-Visage, dont le masque de bois avait été sommairement réparé avec de la résine sombre. Ce surnom n'était pas une simple métaphore martiale ou un titre honorifique. Pour le punir de son échec passé lors de la chute de sa secte, les inquisiteurs du Shogunat lui avaient versé de la cendre incandescente et de l'acide sur le visage. Cette torture indicible avait effacé ses traits humains, transformant son visage en une toile de cicatrices lisses et indistinctes. Dépourvu de nez, de lèvres et de sourcils, il n'était plus qu'un spectre de chair, condamné à se dissimuler derrière une écorce de bois. Il se tenait à l'écart, une ombre parmi les ombres, mais son allégeance était désormais gravée dans le silence de sa posture.
— Vous ne possédez plus de nom, ni de clan, ni de foyer, déclara Tetchi à l'assemblée, sa voix portant la résonance d'un tambour de guerre. À partir de cet instant, vous êtes les membres de la Secte de la Mer Noire. Votre unique loi est ma parole. Votre unique rétribution est la force que je vous accorderai.
Il sortit de son manteau un sac de cuir contenant des fragments de pierres de Ki, des résidus instables mais puissants qu'il avait raffinés durant ses années d'exil. Il les lança au milieu du groupe.
— Consommez-les. Ils stabiliseront votre énergie interne au prix d'une douleur cuisante. Ceux qui ne survivront pas à cette épreuve n'auraient pas survécu à la première bataille contre l'Alliance Orthodoxe.
Alors que les parias s'emparaient des pierres avec une ferveur désespérée, Jiro, le lieutenant de Tetchi, s'approcha en courant, le visage couvert de sueur malgré la fraîcheur de l'aube.
— Capitaine, nous avons un problème majeur. La Guilde du Serpent n'est pas qu'une simple bande de malfrats. Ils sont les collecteurs d'impôts officieux de la branche locale de la Secte de l'Épée de Fer. Et ils ont déjà mobilisé leurs troupes. Le port est en train d'être bouclé.
Tetchi ne manifesta aucune surprise. Un sourire carnassier étira ses lèvres sombres sous sa barbe hirsute.
— La Secte de l'Épée de Fer... Des puristes de la force brute qui pensent que le métal est la seule vérité. Ils tombent à pic. Jiro, conduis ces recrues vers le quai sud. Préparez la chaloupe et sécurisez le périmètre. Akira, tu restes avec moi. Nous allons offrir une diversion que les registres de Sakai n'oublieront pas de sitôt.
Ils se dirigèrent vers le quartier des armuriers. Tetchi savait que pour transformer sa flotte en une véritable puissance capable de rivaliser avec le Shogunat, il lui fallait de la poudre de qualité supérieure, une mixture capable de porter ses balles imprégnées de miasme à des distances que les archers de l'orthodoxie ne pourraient jamais atteindre.
Au détour d'une place pavée, ils furent interceptés. Une cinquantaine de guerriers vêtus de tuniques grises, arborant le symbole d'une enclume croisée de deux sabres, leur barraient la route. À leur tête se tenait un homme d'un âge mûr, dont le Ki était aussi solide qu'un mur de pierre. C'était le Maître de Salle Kurosawa, un expert du troisième stade du royaume de la Terre. Kurosawa conservait la morgue de ceux qui se croyaient intouchables sous la protection de l'orthodoxie.
— Kuroda Tetchi, rugit Kurosawa en dégainant un sabre large dont la lame semblait peser plusieurs dizaines de livres. Votre existence est une insulte aux ancêtres. Penser que vous pouviez entrer dans Sakai, massacrer nos affiliés et repartir sans rendre de comptes est une erreur fatale.
— Les comptes sont déjà réglés, Kurosawa, répliqua Tetchi en saisissant la garde de son Nodachi. Je ne te dois rien, sinon une leçon sur la futilité de ton dévouement envers des maîtres qui te sacrifieront à la première tempête. Tu n'es qu'un chien de garde aboyant pour protéger l'or de tes seigneurs.
Kurosawa, rouge de fureur face à ce tutoiement méprisant, n'attendit pas davantage. Il s'élança, son Ki de l'élément Terre recouvrant ses membres d'une couche de peau grisâtre, dure comme du granit. Chaque pas qu'il faisait fendait les dalles de la place avec un craquement sinistre. Il abattit son sabre avec une force capable de scinder un rocher en deux.
Tetchi ne chercha pas à esquiver. Il libéra son Miasme Abyssal à pleine puissance. Une déflagration d'énergie noire balaya la place, éteignant la lumière du matin. Il bloqua la lame titanesque de Kurosawa avec le plat de son Nodachi. L'impact produisit une onde de choc qui fit éclater les vitres des bâtiments environnants dans une pluie de cristaux tranchants.
— Ta force est lourde, mais elle est stagnante, murmura Tetchi en dominant le maître de salle de toute sa hauteur.
Sans effort apparent, le géant pirate pivota. En un mouvement fluide, il lâcha une main de sa garde pour dégainer l'une de ses lourdes arquebuses dissimulées sous son manteau.
— Le Murim n'acceptera jamais ces jouets de feu, cracha Kurosawa, tentant désespérément de repousser Tetchi de son épaule massive.
— Le Murim acceptera ce qui le détruira, rétorqua Tetchi d'une voix de roc.
Il pressa la détente. La balle, chargée de Ki noir hautement compressé, ne se contenta pas de frapper l'armure de pierre de Kurosawa. Elle explosa en un jet de flammes sombres qui s'insinuèrent directement dans les méridiens du maître de salle. Kurosawa hurla, sentant son propre Ki se retourner contre lui, corrodé et dévoré de l'intérieur par le miasme empoisonné.
Pendant ce temps, Akira le Sans-Visage s'était déjà glissé derrière les rangs des guerriers de l'Épée de Fer. Il n'était qu'une traînée floue dans l'air, un spectre vengeur. Ses dagues, imprégnées d'un Ki bleu ciel mais vacillant, trouvaient chaque faille dans les armures lourdes. En moins d'une minute, dix guerriers étaient tombés, leurs gorges tranchées ou leurs tendons sectionnés avant même qu'ils n'aient pu comprendre d'où venait la menace. L'absence de visage d'Akira terrifiait ses adversaires ; dans le chaos de la bataille, ils avaient l'impression de combattre un démon sans âme.
— C'est impossible... murmura Kurosawa, tombant lourdement à genoux, son corps vibrant sous l'effet du poison énergétique. Un homme ne peut pas... manipuler de telles forces...
— Je ne suis plus un homme, Kurosawa. Je suis le tsunami qui va vous engloutir, répondit Tetchi en rengainant son arme à feu.
Il leva son Nodachi haut dans le ciel. L'énergie noire se concentra sur le tranchant de la lame, créant une extension de Ki sombre de plus de dix mètres de long. D'un seul coup descendant et implacable, il fendit la place en deux, créant une faille béante qui engloutit le reste des attaquants dans un nuage de poussière et de sang.
Le silence retomba sur Sakai, entrecoupé seulement par les gémissements des blessés agonisants. Tetchi se tourna vers Akira, qui rangeait ses dagues avec une économie de mouvement parfaite, bien que son souffle fût court.
— Ta blessure interne s'est rouverte durant le combat, nota Tetchi en observant l'énergie chancelante de l'assassin.
— Ce n'est qu'un détail, Capitaine, répondit Akira d'une voix neutre, bien que son masque de bois fût taché d'un nouveau filet de sang écarlate.
— Ne sois pas stupide. Un outil brisé ne m'est d'aucune utilité. Nous allons récupérer la poudre et les élixirs de la Secte de l'Épée de Fer. Ils ne s'en serviront plus de toute façon, et tu as besoin de reconstruire tes méridiens si tu veux survivre à la suite.
Ils forcèrent les lourdes portes de fer de l'entrepôt de la guilde. À l'intérieur se trouvaient des richesses qui dépassaient leurs espérances : des dizaines de barils de poudre importée d'Occident, raffinée par les alchimistes du Murim pour être parfaitement stable, et des coffres remplis de pilules de restauration de Ki.
Tetchi ordonna à ses nouvelles recrues, qui venaient d'arriver sous la conduite de Jiro, de charger tout ce qu'ils pouvaient porter. Chaque homme transportait désormais le poids de sa propre rédemption ou de sa propre mort.
Alors qu'ils regagnaient leur chaloupe sur les quais brumeux, Tetchi s'arrêta un instant pour regarder la ville. Les habitants observaient la scène depuis leurs fenêtres closes, les yeux écarquillés par un effroi viscéral. Le nom de Kurohige circulait déjà dans les rues de Sakai comme une traînée de poudre enflammée.
— Capitaine, nous devons partir, insista Jiro en jetant un regard inquiet vers l'horizon marin. Les navires de patrouille du Shogunat ont été aperçus à l'entrée de la baie. Si nous restons plus longtemps, nous serons encerclés par l'armada impériale.
— Laisse-les venir, gronda Tetchi. Mais nous ne partirons pas par la voie qu'ils attendent.
Une fois à bord du Kurogane-Maru, Tetchi ordonna de déployer les voiles noires déchirées. Il ne chercha pas à fuir vers le large apaisant. Il fit diriger le navire vers les récifs de la Dent du Dragon, un détroit maudit que personne n'osait emprunter, même en plein jour.
— Tu vas nous mener à notre perte ! s'écria l'un des nouveaux prisonniers convertis, terrorisé par les vagues gigantesques qui se brisaient sur les rochers acérés avec le fracas du tonnerre.
Tetchi l'ignora superbement et se plaça à la barre. Il ferma les yeux et commença à diffuser son Ki abyssal dans la structure même du navire. Le bois de chêne noirci craqua sous l'influence du miasme. Des volutes de fumée noire s'échappèrent de la coque, créant un coussin d'énergie corruptrice qui semblait soulever légèrement le navire au-dessus de l'écume mortelle.
— Ce navire et moi ne faisons qu'un, déclara-t-il, ses mèches de barbe s'enflammant à nouveau pour éclairer la tempête. L'abysse ne rejette jamais ses enfants.
Le Kurogane-Maru s'élança dans le passage périlleux avec une vitesse surnaturelle, glissant entre les écueils acérés avec une grâce démoniaque. Les navires du Shogunat, restant à distance sécuritaire de cette zone mortelle, regardèrent avec une totale incrédulité le galion pirate disparaître dans le brouillard et les récifs, là où la plus invincible des forteresses flottantes aurait été impitoyablement broyée pour n'être plus qu'un amas d'échardes.
Lorsque le soleil atteignit son zénith, le navire de Tetchi émergea de l'autre côté des récifs, sain et sauf, ses cales pleines à craquer et son équipage renforcé par trente ombres désormais prêtes à mourir pour le pavillon noir.
Cependant, sur la place dévastée de Sakai, un homme vêtu d'un kimono blanc immaculé venait de faire son apparition. Mayanari observait les débris de pierre, la faille béante laissée par le Nodachi de Tetchi, et les corps meurtris de la Secte de l'Épée de Fer. Il ramassa une pincée de terre imprégnée de Ki noir et la laissa glisser entre ses doigts fins.
— Tu es devenu arrogant, Kuroda, murmura-t-il dans un souffle glacé. Tu laisses des traces que même la mer ne peut effacer. Ta puissance est grande, mais elle est dramatiquement vide. Elle ne possède pas de fondation pure.
Mayanari se tourna vers son propre navire amarré plus loin, une frégate légère et merveilleusement profilée nommée l'Éclat de l'Aube.
— Préparez-vous à la chasse, ordonna-t-il à ses gardes d'élite. Nous ne le suivrons pas dans les récifs. Nous allons l'attendre là où son ambition le pousse à frapper ensuite. À Miyajima.
La traque n'était plus une simple mission martiale pour Mayanari. C'était devenu une quête absolue de purification spirituelle. Le duel entre la lumière orthodoxe et l'abysse hétérodoxe approchait à grands pas, et le Japon tout entier allait en être le spectateur silencieux et terrifié.
Tetchi, sur son pont balayé par les embruns, sentit soudain un frisson presque imperceptible lui parcourir l'échine. Il regarda vers le nord, là où se trouvait Kyoto, la capitale de ses anciens tourmenteurs.
— Enfin, murmura-t-il avec un rictus sanglant. L'oiseau blanc sort de son nid. Que la véritable guerre commence.