La ville libre de Sakai n'était pas un simple port marchand. Elle était le joyau commercial du Japon, une cité-État où les seigneurs de la guerre venaient quérir des fonds pour financer leurs campagnes sanglantes, et où les maîtres martiaux orthodoxes fermaient les yeux sur la corruption tant que l'or coulait dans les coffres de leurs monastères. Depuis la mer, au cœur des ténèbres, Sakai ressemblait à une constellation terrestre, illuminée par des milliers de lanternes de papier et de feux de joie. Ses quais grouillaient d'une activité incessante, accueillant des caravelles portugaises, des jonques Ming et des galions lourdement armés.
Le Kurogane-Maru ne s'approcha pas de cette lumière aveuglante. Kuroda Tetchi, avec la ruse d'un prédateur expérimenté, ordonna à son équipage de jeter l'ancre dans une crique dissimulée par de hautes falaises de basalte, à plusieurs lieues au sud de la ville principale. L'obscurité était leur meilleure alliée. Le navire colossal, silencieux et éteint, se fondait parfaitement dans les ombres protectrices de la nuit.
— Jiro, ordonna Tetchi, la voix résonnant avec une gravité rocailleuse dans la brise nocturne. Vous garderez le navire avec la moitié de nos hommes. Si une patrouille du Shogunat ou un vaisseau de l'Alliance Orthodoxe s'aventure trop près, ne cherchez pas le combat. Fuyez vers le large. Nous ne sommes pas encore prêts pour une guerre ouverte.
Le rônin s'inclina avec une déférence absolue, le front frôlant presque les planches humides du pont.
— Vos ordres seront exécutés avec la plus grande rigueur, Capitaine. Mais permettez-moi de vous interroger : combien d'hommes emmenez-vous dans la cité ? Sakai est un nid de vipères. Les guildes marchandes emploient des mercenaires qui maîtrisent des arts martiaux redoutables.
— Je prends cinq hommes, répondit Tetchi en ajustant son lourd manteau de fourrure et de cuir tanné. Cinq hommes pour porter l'or et les provisions. Quant aux vipères de Sakai, elles apprendront très vite que leur venin est inoffensif face au miasme qui bouillonne dans mes veines.
Tetchi descendit dans une chaloupe, suivi par cinq de ses pirates les plus robustes. Il avait pris soin d'éteindre les mèches de chanvre qui ornaient habituellement son heaume, et il avait dissimulé son nodachi monumental, enveloppé dans des langes de toile rugueuse, sur son dos. Malgré ces précautions, sa stature gigantesque et l'aura oppressante qui émanait naturellement de lui attiraient inévitablement les regards.
Une fois débarqués sur une plage rocailleuse, ils marchèrent durant de longues heures avant d'atteindre les faubourgs de Sakai. Plus ils s'éloignaient du centre fastueux, plus la réalité sordide de la ville se révélait. Les quartiers périphériques étaient un labyrinthe insalubre de ruelles boueuses, de masures en bois pourri et de fumeries d'opium où s'entassaient les rejetés de la société. C'était précisément dans cette misère que Tetchi espérait forger son armée. Le Murim orthodoxe rejetait ceux dont le Ki était impur ou instable ; Tetchi, lui, comptait en faire ses lieutenants et la fondation de son empire.
Ils s'arrêtèrent devant une taverne d'apparence misérable, dont l'enseigne de bois vermoulu, suspendue par une unique chaîne rouillée, portait l'inscription écaillée : Le Crapaud de Cuivre. De l'intérieur s'échappaient des hurlements gutturaux, le bruit fracassant de vaisselle brisée et une odeur pestilentielle de saké frelaté et de sueur ancienne.
— Nous sommes arrivés, déclara le géant. Demeurez à l'extérieur. Si je ne suis pas ressorti avant que l'aube ne pointe, vous retournerez au navire sans moi.
Il poussa la lourde porte de bois, qui céda dans un grincement sinistre. L'atmosphère à l'intérieur était suffocante. L'air était saturé de fumée de tabac et de vapeurs d'alcool. Des dizaines de criminels, de rônins déchus et de pratiquants d'arts martiaux hétérodoxes occupaient les tables ébréchées. Au centre de la pièce principale, un affrontement d'une violence inouïe était en train de se dérouler.
Un homme solitaire, vêtu de haillons noirs qui dissimulaient sa silhouette, faisait face à six colosses armés de gourdins bardés de fer. L'homme portait un masque de bois dépourvu de la moindre expression, un visage lisse et blanc qui contrastait tragiquement avec la brutalité environnante de la scène.
— Tu vas payer ce que tu dois à la Guilde du Serpent, murmura le chef des colosses, un individu dont le visage était ravagé par les cicatrices de la petite vérole. Le Maître a été clair. Si tu ne possèdes pas l'argent, nous prendrons tes bras. Tu ne pourras plus jamais manier la lame, misérable assassin.
L'homme masqué ne prononça pas un mot. Il modifia légèrement sa posture. Tetchi, observant la scène depuis l'encadrement de la porte, plissa les yeux. Il reconnut instantanément cette garde si particulière. C'était la Posture de la Mante Religieuse Fantôme, une technique d'assassinat extrêmement rare, autrefois enseignée par la Secte de l'Ombre Pleurante, un clan anéanti par les forces du Shogunat il y a de cela cinq années.
Le combat éclata avec une fulgurance effroyable. Les colosses s'élancèrent, levant leurs armes lourdes dans une tentative de submerger leur adversaire sous le nombre. L'homme masqué disparut. Il ne s'était pas volatilisé ; sa vitesse avait simplement dépassé la capacité de perception humaine ordinaire. Il réapparut derrière le premier assaillant. Un éclair métallique brilla dans l'obscurité poisseuse de la taverne. Une dague courte, à peine plus longue qu'une main, venait de trancher les tendons du géant avec une précision chirurgicale.
Le colosse s'effondra en hurlant de douleur. Avant que les autres n'aient pu réagir, l'assassin virevolta, utilisant les tables et les chaises comme points d'appui. Ses mouvements étaient dénués de toute force brute ; ils étaient fluides, silencieux et profondément mortels. En l'espace de quelques respirations, trois autres sbires de la Guilde du Serpent gisaient sur le sol, se vidant de leur sang sur les lattes disjointes.
Cependant, la technique de l'assassin souffrait d'une lacune majeure que Tetchi remarqua de manière immédiate. Son souffle était court, erratique. Son énergie interne, son Ki, était fragmentée, de toute évidence à cause d'une grave blessure interne qui n'avait jamais guéri correctement. Le chef des colosses, un pratiquant d'arts martiaux de bas niveau mais doté d'une constitution robuste, profita de cette faille évidente. Il balança son gourdin dans un grand mouvement circulaire, anticipant l'esquive de l'homme masqué dont la vitesse diminuait drastiquement.
L'impact fut d'une brutalité sourde. Le gourdin percuta le flanc de l'assassin, le projetant violemment contre le comptoir de bois massif. Le masque se fissura sous le choc, et un filet de sang sombre s'échappa de sous le bois peint.
— Tu n'es plus que l'ombre de ce que tu fus, cracha le chef en s'approchant, levant son arme pour porter le coup de grâce. Ta secte est morte, et tu vas la rejoindre dans le Jigoku.
Tetchi décida qu'il était temps d'intervenir. Il fit un pas en avant lourd et solennel. Il ne tira pas son nodachi de son fourreau entoilé ni ne prépara ses arquebuses à mèche. Il se contenta de libérer une fraction minime de son Miasme Abyssal.
L'effet fut instantané et dévastateur. Une aura noire, dense et suffocante, se répandit sur le sol de la taverne comme une nappe de goudron liquide. La température chuta brutalement, tandis qu'une pression invisible et écrasante s'abattit sur les épaules de tous les occupants de la salle. Les flammes des lanternes vacillèrent violemment, passant d'un jaune chaleureux à un violet maladif, avant de s'éteindre presque totalement.
Le chef des colosses s'immobilisa, son gourdin suspendu dans les airs, paralysé. Ses yeux s'écarquillèrent de terreur alors qu'il tentait désespérément de reprendre son souffle, soudainement privé d'oxygène par l'énergie toxique qui saturait la pièce. Il tourna lentement la tête vers l'origine de cette aura cauchemardesque.
Tetchi s'avança, ses lourdes bottes martelant le plancher avec une cadence mesurée, sourde et implacable.
— Cet homme ne mourra pas ce soir, déclara Tetchi d'une voix qui fit trembler les fondations mêmes de l'auberge. Il possède un talent que vous, misérables rongeurs, ne sauriez apprécier à sa juste valeur.
— Qui... qui êtes-vous ? balbutia le chef, reculant d'un pas, terrassé par l'oppression spirituelle qu'il subissait de plein fouet. Il s'agit des affaires privées de la Guilde du Serpent. Ne vous mêlez pas de cela, étranger, ou notre maître vous fera traquer jusqu'aux confins du pays !
Tetchi sourit. Un sourire cruel, abyssal, dénué de toute clémence humaine. Il leva la main droite et ferma lentement le poing, broyant l'air. Le Ki noir qui rampait sur le sol s'éleva brusquement, s'enroulant autour des jambes du chef des colosses comme des chaînes immatérielles hérissées d'épines. L'homme hurla à s'en déchirer les cordes vocales lorsque le miasme commença à brûler sa peau à travers ses vêtements, une brûlure froide et corruptrice qui rongeait directement son énergie vitale.
— Votre maître peut me chercher s'il le désire ardemment, répondit Tetchi avec un calme olympien. Dites-lui que Kuroda Tetchi, capitaine de la Secte de la Mer Noire, sera ravi de l'accueillir et de croiser le fer. Maintenant, fuyez, avant que je ne décide de consumer vos âmes pour nourrir mon art martial.
L'oppression fut levée l'espace d'un instant, juste assez pour que les survivants de la Guilde du Serpent puissent se précipiter vers la sortie, trébuchant et hurlant de panique dans la nuit noire. La taverne, plongée dans un silence absolu de mort, ne contenait plus que les habitués pétrifiés, l'homme masqué adossé au comptoir, et le géant sombre qui venait de revendiquer la victoire sans même recourir à une lame.
Tetchi s'approcha de l'assassin blessé. Il regarda le masque brisé, derrière lequel brillaient deux yeux sombres, fatigués et profondément méfiants.
— Tu maîtrises la Voie de l'Ombre Pleurante, constata Tetchi avec la précision d'un érudit martial. Mais tes méridiens internes sont brisés, lacérés. Tu te bats avec l'énergie vaine du désespoir. Si tu continues ainsi, ton propre Ki finira par dévorer tes organes d'ici quelques lunes.
— Cela ne vous concerne en rien, cracha l'homme masqué, tentant péniblement de se redresser sur ses jambes chancelantes. Je ne vous ai pas demandé votre assistance.
— Je ne t'ai pas offert de l'aide, répliqua Tetchi avec une froideur tranchante. Je t'offre un marché. Tu as perdu ta secte, ton maître bien-aimé, et ta fierté de guerrier. Tu n'es plus qu'un chien errant qui attend de mourir dans la fange de cette cité. Rejoins mon équipage. Prête serment d'allégeance au pavillon noir. En échange, je te fournirai les élixirs nécessaires pour restaurer tes méridiens, et surtout, je t'offrirai l'opportunité de noyer dans le sang ceux qui ont méthodiquement détruit ta vie.
L'assassin fixa Tetchi pendant de longues et lourdes secondes. Il percevait la noirceur infinie dans le regard du colosse, une obscurité bien plus vaste et dévorante que celle qu'il avait lui-même étudiée. Mais il percevait également une force inébranlable, une certitude absolue qui ne laissait aucune place au doute ou à l'hésitation.
Lentement, ravalant son orgueil écorché, il posa un genou à terre, inclinant la tête dans une posture de soumission martiale irrévocable.
— Je me nomme Akira, murmura-t-il d'une voix voilée. Akira le Sans-Visage. Mon épée, ainsi que ma vie, sont vôtres, Capitaine.
Tetchi hocha la tête, satisfait de cette acquisition inestimable. Il venait de recruter sa première véritable lame d'élite. Il se tourna ensuite vers le reste de l'assistance, la lie oubliée de la société martiale, qui n'osait toujours pas respirer bruyamment.
— Écoutez-moi attentivement ! rugit Tetchi, sa voix résonnant comme le tonnerre annonciateur de la tempête. Le Murim orthodoxe vous a rejetés et humiliés. Le Shogunat vous traque comme des bêtes malades. Vous vivez dans la peur quotidienne et la faim rongeuse. Je vous propose une alternative glorieuse. Je vous offre la richesse illimitée des navires marchands, les élixirs sacrés des grandes sectes, et la liberté absolue et féroce de l'océan. Ceux qui possèdent le courage de prendre les armes et de renier les lois de ce monde hypocrite, qu'ils me suivent sur-le-champ. Pour les lâches, retournez à votre misère pathétique.
Un silence extrêmement pesant suivit cette déclaration incendiaire. Puis, lentement, le bois grinça. Un premier rônin se leva, le regard flamboyant, suivi d'un second, puis d'un groupe entier d'hommes brisés. La légende sanglante de la Secte de la Mer Noire venait de trouver ses premiers disciples fanatiques sur la terre ferme.
À la même heure, bien loin de l'effervescence viciée de Sakai, un modeste esquif s'approchait avec une lenteur majestueuse des restes calcinés du Vent Céleste. La nuit était claire, éclairée par une lune d'argent au-dessus de la mer intérieure. Sur la barque, Mayanari se tenait debout, parfaitement immobile, vêtu d'un kimono d'une blancheur immaculée. Il ne portait qu'un seul sabre, dont la poignée était précieusement enveloppée de soie blanche.
Il ferma les yeux et concentra son esprit clair et discipliné. Il cherchait les traces spirituelles résiduelles, les échos spectraux de la bataille qui avait eu lieu la veille. L'air ambiant était encore chargé d'une agressivité latente, une signature énergétique ténébreuse que Mayanari connaissait parfaitement depuis ses jeunes années de formation.
— Ce miasme... il est plus dense, plus structuré qu'il y a dix années, murmura-t-il doucement à l'adresse des vagues. Kuroda a perfectionné sa monstruosité indicible. Il ne se contente plus de détruire le monde ; il l'assimile à sa guise.
Le jeune prodige orthodoxe rouvrit les yeux. Il observa les courants marins, analysa la disposition chaotique des débris noircis, et sonda les résidus d'énergie corruptrice qui flottaient à la surface de l'eau comme un poison persistant. Son intelligence tactique était aussi redoutable et tranchante que sa lame légendaire.
— Il n'a pas coulé ce navire au hasard de ses pérégrinations. Il a volé les élixirs de longévité, mais il a cruellement besoin de renforts humains pour affronter l'Alliance Orthodoxe qui se prépare actuellement. Où un misérable renégat chercherait-il à lever une armée de parias désespérés ?
Son regard perçant se tourna vers le sud, en direction de la ville libre et corrompue.
— Sakai.
Mayanari s'assit au centre de sa barque de bois clair. Il posa délicatement la main sur la garde de son katana, et un faible halo de lumière pure, presque divine en son essence, émana doucement de son corps, repoussant physiquement les ombres environnantes et purifiant l'air corrompu.
— Le démon rassemble ses forces impies, dit-il dans le silence majestueux de l'océan infini. Préparez vos forces et vos artifices, Kuroda Tetchi. Car la lumière inflexible du sabre impérial s'apprête à trancher vos ténèbres. La véritable guerre pour l'âme du Murim ne fait que commencer.