Chapitre 16 : Le Linceul Blanc et la Traque Silencieuse
L’hiver tomba sur les Alpes de Hida avec la brutalité d'un couperet. En l'espace de trois nuits, des tempêtes de neige successives scellèrent le col sud et effacèrent les sentiers escarpés menant à la plaine. Oku-Hida se retrouva coupé du monde, enfoui sous un manteau blanc de plusieurs pieds d'épaisseur. Pour les villageois, c'était le début d'un long sommeil rythmé par l'entretien des foyers, le raccommodage des outils et le rationnement du grain récolté à l'automne.
Tetchi s'adapta naturellement à ce rythme reclus. Ses journées se passaient près de l'âtre de la grange, où il aidait Daisuke à sculpter de nouvelles roues de charrettes pour le printemps. La chaleur du feu, l'odeur du bois vert et le silence ouaté de la neige créaient un cocon d'une tranquillité absolue. Son Ki de la Terre, calé sur l'inertie de la saison froide, pulsait lentement, profondément enfoui dans ses méridiens.
Mais pour Akira, l'hiver n'était pas une saison de repos. C'était un écran blanc sur lequel la moindre anomalie devenait visible.
Chaque matin, bien avant l'aube, l'assassin quittait le village pour inspecter les lignes de collets posées à la lisière de la grande forêt de pins. Il se déplaçait sur la neige avec des raquettes de fabrication locale, veillant à ne laisser qu'une piste superficielle que le vent effaçait en quelques minutes.
Un matin de la deuxième lune d'hiver, le froid était si mordant que la sève des arbres gelait en émettant des claquements secs. Akira atteignit sa troisième ligne de pièges, située près d'un ravin abrupt.
Le premier collet était vide. Le deuxième aussi. Le troisième avait été déclenché.
Akira s'accroupit pour examiner le fil de laiton. Il n'y avait pas de cadavre de lièvre ni de renard. Le fil n'avait pas été rompu par la force d'un animal luttant pour sa survie. Il avait été sectionné d'un coup net.
L'assassin retira son gant de cuir et passa l'index sur l'extrémité du fil. La coupe était parfaitement lisse, réalisée par une lame d'une finesse exceptionnelle, probablement imprégnée d'un Ki tranchant pour ne pas faire le moindre bruit en coupant le métal gelé.
Akira se redressa lentement. Ses yeux scrutèrent la forêt. Les troncs noirs des pins se dressaient comme des piliers dans une brume glaciale. Le silence était total, brisé uniquement par son propre souffle se condensant dans l'air.
Il examina la neige autour du piège. Aucune empreinte. Pas même une trace de pas balayée par une branche. Quiconque avait coupé ce fil s'était déplacé d'arbre en arbre, ou maîtrisait une technique d'allègement du corps suffisante pour marcher sur la poudreuse sans l'enfoncer de plus d'un millimètre.
Akira recula d'un pas, ses sens en alerte maximale. Il ne sortit pas ses dagues. Dégainer produisait un infime frottement ; dans ce silence, cela équivalait à crier sa position. Il se fondit dans l'ombre d'un rocher recouvert de givre et attendit pendant deux heures, immobile, laissant le froid lui glacer les os.
Rien ne bougea. La présence, si elle était encore là, possédait une patience égale à la sienne.
De retour à la grange en milieu de journée, Akira trouva Tetchi en train d'affûter une hache sur une pierre à eau. L'assassin ferma soigneusement la porte de bois massif derrière lui et s'approcha du feu pour faire fondre la glace accumulée sur son manteau.
— Nous ne sommes pas seuls dans la vallée, Capitaine, annonça Akira à voix basse.
Tetchi cessa son mouvement régulier sur la pierre à aiguiser. Il leva les yeux vers son compagnon.
— Un loup affamé ? demanda-t-il calmement.
— Un loup à deux pattes. Un maître de l'infiltration. Il a désarmé l'un de mes pièges sur la crête est ce matin. Il n'a laissé aucune trace au sol, mais il a utilisé une lame infusée de Ki pour sectionner le laiton.
Genzo, assis dans son coin habituel avec une tasse d'eau chaude, ouvrit les yeux.
— La Grue d'Azur n'a pas envoyé de soldats, conclut l'ermite. Ils ont envoyé un Limier.
Tetchi posa la hache sur l'établi. Il ne montra aucun signe de surprise ou de colère. Il essuya ses mains sur un chiffon rugueux.
— Pourquoi désarmer un piège à lièvre ? demanda Tetchi. S'il voulait nous observer sans être vu, la meilleure chose à faire était de ne toucher à rien.
— C'est un message, répondit Akira. Il sait que je vérifie ces lignes. Il me dit qu'il a percé notre périmètre de sécurité, qu'il connaît mes trajets, et qu'il aurait pu m'attendre près de ce piège s'il l'avait voulu. Il cherche à nous rendre paranoïaques.
— Un homme seul ne peut pas survivre à l'hiver de Hida sans abri et sans feu, fit remarquer Tetchi. À moins qu'il ne s'agisse d'un maître martial d'un niveau exceptionnel, capable de faire circuler son Ki en continu pour maintenir sa température corporelle.
— Dans ce cas, il finira par s'épuiser, dit Genzo. Maintenir un Ki d'isolation thermique demande une concentration permanente. Il ne peut pas dormir profondément. Il attendra que vous fassiez une erreur, ou que la fatigue psychologique vous pousse à agir.
Tetchi regarda les braises du foyer. L'idée qu'un assassin tourne autour du village, observant les enfants jouer dans la neige ou les femmes aller chercher de l'eau au puits glacé, réveilla une froide détermination en lui. Mais il se souvint de sa promesse. Agir dans la précipitation, battre la forêt à la recherche de cet intrus, c'était jouer son jeu.
— On ne change rien, décida Tetchi. Akira, tu continues tes rondes exactement aux mêmes heures. Ne cherche pas à le traquer. Contente-toi de relever les anomalies. S'il veut nous observer, laissons-le geler dans les arbres. Le village doit continuer à vivre normalement.
Les semaines suivantes furent une lente guerre d'usure psychologique. Le froid s'intensifia, figeant même l'eau du puits communal qu'il fallait désormais briser à coups de pioche chaque matin.
Le Limier invisible continuait son manège.
Un matin, Daisuke retrouva l'un de ses chiens de garde mort dans la cour. Il n'y avait pas de sang, pas de blessure apparente. Le chien semblait s'être endormi dans la neige. Mais Tetchi, en posant sa main sur le flanc de l'animal, sentit que ses organes internes avaient été congelés instantanément par une injection précise de Ki de type Glace.
Une autre fois, Tetchi trouva une flèche plantée dans la poutre supérieure de sa grange. La pointe ne portait aucun message, aucun poison. Elle était simplement fichée à un endroit impossible à atteindre sans attirer l'attention.
La tension commençait à s'infiltrer parmi les villageois. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait, mais ils ressentaient l'anxiété muette d'Akira et la vigilance silencieuse de Tetchi. Les enfants rentraient plus tôt dans les maisons. Les portes étaient verrouillées dès le crépuscule.
— Il resserre le nœud, murmura Akira un soir de tempête, alors que le vent hurlait contre les volets de la grange. Il veut nous pousser à bout. Il teste nos temps de réaction, évalue le nombre d'hommes capables de se battre. Il prépare le terrain pour le printemps, lorsque les cols seront de nouveau ouverts à une troupe plus nombreuse.
Tetchi se tenait près de la fenêtre, observant le tourbillon blanc à l'extérieur.
— Il ne passera pas l'hiver, dit Tetchi d'une voix sourde.
— Vous comptez aller le chercher dans le blizzard, Capitaine ? Dans cette visibilité, même moi je serais désavantagé. Son Ki de Glace le rend invisible aux capteurs thermiques.
— Non. Je vais le forcer à se montrer.
Tetchi enfila son manteau de cuir épais. Il repoussa la lourde porte de la grange et sortit dans la nuit glaciale. La tempête était d'une violence inouïe. Le vent soulevait des murs de neige, réduisant la visibilité à moins de trois mètres. La température était si basse que chaque inspiration brûlait les poumons.
Il marcha jusqu'au centre de la place du village, laissant la neige recouvrir rapidement ses épaules. Il ferma les yeux et planta fermement ses pieds nus dans la poudreuse jusqu'à toucher la terre dure en dessous.
Il n'utilisa pas le Ki de la Terre pour générer de la chaleur. Au contraire, il l'utilisa pour se synchroniser avec le sol gelé. Il projeta sa perception à travers les fondations de la place, étendant son réseau sensitif sous la neige, à travers les racines engourdies des arbres, jusqu'à la lisière de la forêt.
Pendant de longues minutes, il ne capta que la vibration chaotique de la tempête et le balancement lourd des pins.
Puis, il le sentit.
Une infime anomalie dans la densité du sol. Une pression constante, répartie de manière artificielle sur la branche d'un cèdre situé à soixante pas du puits. Quelqu'un se tenait là, immobile, retenant sa propre chaleur pour se fondre dans le blizzard.
Tetchi ne bougea pas. Il ouvrit simplement les yeux et tourna lentement la tête pour fixer très exactement l'endroit dans l'obscurité blanche.
Il ne dégaina aucune arme. Il laissa simplement son Ki de la Terre pulser, envoyant une onde de basse fréquence à travers le sol, directe et ciblée, qui vint frapper le tronc du cèdre. Le grand arbre vibra d'un craquement sinistre, secouant violemment ses branches couvertes de neige.
Dans la tempête, Tetchi vit une silhouette indistincte, vêtue de blanc, sauter gracieusement de la branche pour atterrir dans la poudreuse sans le moindre bruit. L'homme s'immobilisa un instant, réalisant qu'il avait été repéré à travers un blizzard d'une opacité totale.
Tetchi resta là, les bras ballants, ancré comme une statue de granit. Il envoya un message muet, porté par la seule puissance de son immobilité : Je te vois. Je sais où tu es. Et je ne bougerai pas.
La silhouette hésita une seconde, puis recula lentement, s'enfonçant plus profondément dans la forêt, jusqu'à disparaître totalement de la perception de Tetchi.
Le colosse rentra dans la grange, secouant la neige de ses épaules. Akira l'attendait, la main posée sur sa dague.
— Vous l'avez trouvé ?
— Il était dans le grand cèdre, au nord de la place, répondit Tetchi en s'approchant du feu pour réchauffer ses mains. Il m'observait. Je lui ai montré qu'il n'y avait aucun angle mort dans cette vallée.
— Que va-t-il faire maintenant ?
— Il a compris que la guerre d'usure ne fonctionnera pas sur nous, déclara Tetchi. Ses petits jeux psychologiques n'entament pas la roche. Il sait que nous l'attendons.
Tetchi s'assit lourdement. Le calme apparent de la situation ne le trompait pas.
— L'hiver le ronge, ajouta-t-il, les yeux fixés sur les flammes. Il a besoin de conclure avant de mourir de froid. Il attaquera. Bientôt.
Le huis clos de la montagne venait de se refermer sur les deux camps. La tempête hurlait toujours à l'extérieur, mais à l'intérieur, la vraie traque venait de commencer. Et dans ce jeu de patience mortel, la moindre précipitation signerait l'arrêt de mort du village tout entier.