Chapitre 17 : L’Acier sous la Glace
La confrontation muette sur la place du village avait agi comme un poison lent. Le Limier, débusqué de son perchoir, ne s'était pas enfui ; il s'était simplement volatilisé dans les replis blancs de la forêt, laissant derrière lui une certitude pesante. L'attente, qui était jusque-là une compagne familière pour Tetchi, devint une épreuve de chaque seconde.
Trois jours s'écoulèrent sans le moindre signe de vie. Le blizzard s'était apaisé, laissant place à un froid sec et cristallin qui figeait la moindre goutte d'humidité. Les villageois, sentant la crispation de leur protecteur, ne sortaient plus que pour le strict nécessaire. Oku-Hida ressemblait à un navire aux écoutilles verrouillées, dérivant dans un océan de givre.
Akira, dont la patience était pourtant la vertu première, sentait son instinct de prédateur hurler à la prudence. Il passa ces soixante-douze heures à l'intérieur de la grange, affûtant ses dagues jusqu'à ce que leurs fils soient invisibles à l'œil nu.
— Il ne cherche plus à nous effrayer, murmura Akira en rangeant une lame dans son fourreau de cuir. Il a compris que vous ne céderiez pas à la paranoïa. Maintenant, il cherche la faille physique. La seule chose qui compte pour lui, c'est de savoir si vous êtes redevenu capable de tuer.
Tetchi était assis près du foyer, les yeux fixés sur les flammes. Il ne portait aucune arme. Ses mains étaient posées à plat sur ses genoux, ses paumes calleuses ouvertes.
— Il ne vient pas pour moi, répondit Tetchi. S'il ne voulait que ma tête, il aurait tenté une infiltration nocturne dans cette grange. Il cherche à tester ma nouvelle force. Il veut voir si le Ki de la Terre que je cultive est une réalité ou une façade de vieillard.
Genzo, qui préparait une infusion d'herbes amères, leva les yeux.
— Un Limier de la Grue d'Azur n'agit jamais seul par orgueil, ajouta l'ermite. S'il prend de tels risques, c'est que ses ordres sont impérieux. Il doit confirmer votre identité et vos capacités avant que le dégel ne permette à l'armée de monter. Il est l'éclaireur du bourreau.
Le silence retomba, seulement troublé par le crépitement du bois de pin. Soudain, Akira se figea. Sa tête pivota vers la porte close.
— Daisuke, dit-il simplement.
Tetchi se leva d'un mouvement fluide. Sans un mot, il poussa la porte et sortit.
À une cinquantaine de pas de la grange, le chef du village marchait vers le puits. Le vieil homme avançait péniblement dans la neige, portant deux seaux vides. Tout semblait normal, hormis un détail qu'Akira et Tetchi perçurent simultanément : le silence des oiseaux. Dans les arbres environnants, d'ordinaire peuplés de corbeaux de montagne, aucune aile ne battait.
— Ne bougez pas, Akira, ordonna Tetchi.
Le géant s'avança seul dans la neige fraîche. Il marchait sans précipitation, ses pieds s'enfonçant avec un bruit mat. Il s'arrêta à dix brasses de Daisuke.
— Daisuke-san, retournez dans votre maison, dit Tetchi d'une voix qui ne souffrait aucune discussion. Maintenant.
Le vieillard s'arrêta, confus, regardant autour de lui.
— Mais Tetchi-san, le bétail a besoin d'eau et...
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Un sifflement aigu, presque imperceptible, déchira l'air glacé. Une aiguille d'argent, longue et fine comme un dard de guêpe, fila depuis le toit d'une bergerie voisine. Elle ne visait pas Tetchi. Elle visait la gorge du vieil homme.
Tetchi ne bondit pas. Il n'utilisa pas sa vitesse pour s'interposer. Il frappa simplement le sol du talon de son pied droit.
Une onde de choc invisible remonta instantanément à travers la neige et l'air. La pression atmosphérique devant Daisuke se densifia brusquement, créant un mur de gravité si intense que l'aiguille d'argent fut stoppée net dans sa course, tombant au sol comme si elle venait de heurter une plaque d'acier.
Daisuke, terrifié par l'impact invisible, lâcha ses seaux et s'effondra en arrière.
— Partez ! rugit Tetchi.
Cette fois, le vieillard ne demanda pas son reste et rampa vers sa demeure.
Le Limier se montra enfin. Il se tenait sur le faîte du toit, une silhouette gracile vêtue d'une armure de cuir blanc et de soie grise. Son visage était dissimulé par un masque d'oiseau de proie, dont le bec d'argent brillait au soleil d'hiver. Il tenait dans sa main un éventail de fer, dont les lames étaient enduites d'un poison bleuâtre.
— Impressionnant, dit l'assassin. Une maîtrise de la gravité par la seule résonance tellurique. Les rapports disaient vrai : le Démon n'est plus un monstre de rage, il est devenu une extension de la montagne.
Tetchi resta immobile, les bras ballants. Il ne ressentait pas de haine. Il ressentait une tristesse profonde à l'idée que la violence revenait souiller cette terre qu'il avait tant peiné à soigner.
— Retourne vers tes maîtres, dit Tetchi. Dis-leur que l'homme que vous cherchez est mort à Kyoto. Celui qui se tient devant toi n'a aucun compte à vous rendre.
Le Limier déplia son éventail avec un claquement métallique.
— Le Shogunat ne se contente pas de mots, Kuroda. Je suis venu confirmer si cette nouvelle force est capable de résister à la lame.
L'assassin plongea. Il ne tomba pas du toit, il glissa sur l'air, utilisant un Ki de type Vent pour alléger son corps à l'extrême. Il se déplaçait avec une vitesse déroutante, ses mouvements étant flous pour un œil ordinaire. Il tournoya autour de Tetchi, ses éventails traçant des arcs de mort.
Tetchi restait au centre, pivotant lentement sur lui-même. Chaque fois que l'éventail de fer s'approchait, il n'avait qu'à déplacer légèrement son poids pour que l'attaque dévie, comme si une force magnétique repoussait l'acier.
— Tu es rapide, Limier, mais tu es superficiel, commenta Tetchi. Tu frappes l'air, pas la pierre.
Agacé, l'assassin changea de tactique. Il se stabilisa à quelques pas et joignit ses deux éventails.
— STYLE DE LA GRUE : LE CRI DU GEL ÉTERNEL !
Une vague de froid absolu jaillit de ses mains. Ce n'était pas de la neige, mais une énergie de glace pure qui visait à figer les fluides corporels de Tetchi, à briser ses méridiens par le gel.
Tetchi inspira longuement. Il ne chercha pas à repousser le froid. Il s'ancra plus profondément, laissant son Ki de la Terre remonter de la chaleur résiduelle des profondeurs de la montagne. Il devint une source de chaleur géothermique humaine. La glace s'évapora instantanément à son contact, créant un nuage de vapeur dense qui enveloppa les deux combattants.
Dans le brouillard, l'assassin tenta une ultime frappe au cœur.
Tetchi saisit le poignet de l'assaillant. Ce ne fut pas une prise brutale. Ce fut comme si le bras du Limier venait de se coincer dans une crevasse de granit. La force de Tetchi n'était plus musculaire ; elle était la force de la cohésion moléculaire de la terre.
Le Limier hurla de douleur alors que ses os commençaient à gémir sous la pression.
— Je pourrais te broyer ici même, dit Tetchi d'une voix sourde. Je pourrais faire de toi une poussière que le vent emporterait avant midi.
Il relâcha sa prise. Le Limier recula, son bras pendant inutilement à son côté.
— Pourquoi ? balbutia l'assassin, son masque de porcelaine fêlé par la pression. Pourquoi m'épargner ?
— Parce que tu dois porter un message, répondit Tetchi en se détournant. Dis à la Grue d'Azur que s'ils envoient une armée, la montagne s'effondrera sur eux. Mais s'ils nous laissent en paix, cette vallée restera un tombeau pour le passé. Va-t'en.
L'assassin hésita, regardant le géant qui lui tournait le dos. Une telle arrogance, ou une telle compassion, était incompréhensible pour un membre des sectes orthodoxes. Il ramassa son éventail brisé et disparut dans les bois, courant avec la hâte d'un homme qui vient de voir l'abîme.
Tetchi resta seul sur la place pendant de longues minutes. Akira sortit de l'ombre de la bergerie, ses dagues toujours en main.
— Vous avez fait une erreur, Capitaine, dit l'assassin d'une voix sombre. Il ne portera pas un message de paix. Il portera un rapport technique sur vos faiblesses et vos forces. Il reviendra avec mille hommes dès que les neiges fondront.
Tetchi regarda la fleur de prunier séchée qu'il gardait toujours dans une petite bourse à sa ceinture.
— Je sais, Akira. Mais si je l'avais tué devant Daisuke, j'aurais tué l'homme que j'ai mis cinq ans à devenir. Je refuse de laisser le Shogunat me dicter qui je dois être.
Il soupira, et l'on aurait dit le vent tourbillonnant dans une grotte.
— L'hiver est encore long. Préparons-nous, non pas pour la fuite, mais pour la défense. Si nous devons redevenir des guerriers, nous le ferons pour protéger la terre, et non pour conquérir le monde.
Le soir même, Genzo servit le thé en silence. Le vieil ermite savait que le destin d'Oku-Hida venait d'être scellé. La paix n'était plus qu'un souvenir fragile, et sous la neige, les graines d'une guerre nouvelle commençaient déjà à germer. Tetchi, assis près du feu, sentait son Ki de la Terre vibrer d'une fréquence nouvelle : celle de la montagne.