Chapitre 15 : Le Sillon et l'Ombre du Passé
Le temps, dans les montagnes de Hida, suivait le pas lent des bœufs de labour et le cycle immuable des saisons. Cinq années s’étaient écoulées depuis l'anéantissement de Kyoto. Pour le Murim, le "Démon des Mers" appartenait aux légendes sanglantes d'une époque révolue. Pour les habitants d’Oku-Hida, l’homme massif vivant dans la grande grange était devenu "Tetchi-san", une force tranquille et rassurante.
L’été de la cinquième année battait son plein. Tetchi passait ses journées dans les champs, guidant la lourde charrue pour les familles dépourvues de bêtes de trait.
Ses mains enserraient le manche de bois poli. À chaque sillon creusé, Tetchi laissait son Ki circuler en harmonie avec le sol. Il ressentait la densité de la terre, la fraîcheur des racines profondes, l'humidité salvatrice enfouie sous la surface.
— Vous manipulez la terre avec l'assurance d'un paysan né dans ce roc, commenta Genzo, posté au bord du champ.
Tetchi planta la charrue dans le sol meuble et se redressa. Akira, silencieux, se tenait sous l'ombre d'un grand cèdre à proximité.
— La terre récompense la régularité, Genzo, répondit Tetchi en essuyant son front. Le travail creuse un sillon dans le sol et dans l'esprit.
Genzo acquiesça, mais son attention fut rapidement attirée par le col sud. Un groupe de voyageurs descendait le sentier rocailleux vers le village.
Le soir venu, les étrangers déchargèrent leurs mules devant l’auberge communale. Il s'agissait de commerçants itinérants, escortés par deux mercenaires armés de sabres longs. Tetchi, assis sur le perron de sa grange avec Akira, observait la scène.
— Les voyageurs apportent toujours des nouvelles de la plaine, signala Akira.
— Qu'as-tu entendu ? demanda Tetchi.
— Le Shogunat a achevé la reconstruction de la capitale. Ils ont baptisé cette période l'Ère de la Pureté Retrouvée. Les sectes orthodoxes consolident leur emprise sur les routes commerciales. La taxe impériale a doublé pour financer les nouveaux palais.
L’un des mercenaires, le visage barré par une vieille cicatrice, remarqua la stature de Tetchi. Il s’approcha de la grange, gonflant le torse pour impressionner ses employeurs.
— Hé, le colosse, lança-t-il d'un ton narquois. Le tavernier raconte que c'est toi qui as bougé la pierre du grand canal. Tu as la carrure d'un lutteur impérial. Qu'est-ce que tu fais à remuer la boue dans ce trou perdu ?
Tetchi continua de tresser une corde de chanvre sans lever les yeux.
— Je travaille, répondit-il simplement.
Le mercenaire éclata d’un rire gras. Il avança et posa lourdement sa main sur l'épaule de Tetchi.
— Viens avec nous à la prochaine ville. Avec tes bras, tu gagnerais de l'or dans les arènes au lieu de crever de faim ici.
Tetchi cessa son ouvrage. Il ancra son Ki dans le sol. L'air autour de lui s'alourdit instantanément. Il augmenta la pression atmosphérique dans un rayon d'un mètre, densifiant la gravité par la seule volonté de son énergie tellurique.
Le mercenaire sentit une masse invisible s'abattre sur ses épaules et comprimer sa cage thoracique. Ses doigts commencèrent à trembler violemment. Un froid glacial lui remonta l'échine. La terreur l'envahit. Il retira sa main dans un mouvement de recul brusque, le souffle coupé, le visage livide.
Il tourna les talons et s'enfuit vers l'auberge sans demander son reste. Tetchi reprit silencieusement le tressage de sa corde.
Le lendemain matin, avant le départ des voyageurs, Genzo retrouva Tetchi près du ruisseau.
— Le mercenaire a senti votre force, Tetchi. Il parlera. Les sectes orthodoxes entendront la rumeur d'un géant manipulant la gravité dans les Alpes de Hida. Ils viendront vérifier.
Tetchi regarda le village s'éveiller. Il vit les enfants courir vers le puits.
Akira émergea des buissons proches. Il tendit un parchemin enroulé à Tetchi.
— J'ai fouillé les sacoches des mercenaires cette nuit, annonça l'assassin d'une voix basse. Ce ne sont pas de simples escortes. La Grue d'Azur finance des traqueurs pour sillonner les provinces isolées. Le Shogunat n'a jamais cessé de chercher les corps manquants de Kyoto.
Tetchi déroula le document. Son propre portrait y figurait, sommairement dessiné, accompagné d'une prime colossale pour la confirmation de sa mort. Il serra le papier dans son poing. Sous l'effet de la pression de son Ki, le parchemin se désintégra en une fine poussière grise qui s'envola au gré du vent.
— Dois-je les éliminer avant qu'ils ne passent le col ? demanda Akira, la main glissant vers l'étui de sa dague. S'ils redescendent dans la plaine, ils finiront par parler de la force qu'ils ont ressentie ici.
Tetchi secoua lentement la tête.
— Non. Si deux traqueurs disparaissent sur nos terres, la Grue d'Azur enverra une compagnie entière pour enquêter sur leur sort. Laisse-les partir. Ce garde était ivre et effrayé. Dans son esprit, il a été bousculé par un paysan un peu trop robuste, pas par le Démon des Mers. S'il parle, ce sera une rumeur de taverne de plus.
Genzo, qui observait le courant du ruisseau, hocha la tête avec approbation.
— Tuer pour se cacher, c'est déjà inviter la guerre, murmura l'ermite. Vous avez agi avec justesse.
Akira relâcha la garde de son arme, bien que son instinct lui dictât le contraire.
— Ils reviendront un jour, Capitaine, prévint l'assassin.
— Peut-être, répondit Tetchi en regardant les premières lueurs de l'aube éclairer les toits d'Oku-Hida. Mais nous n'allons pas transformer ce village en caserne ni armer ces paysans pour des fantômes. Ils ont travaillé dur pour ces récoltes, ils ont le droit de vivre sans regarder constamment par-dessus leur épaule.
Tetchi se tourna vers les montagnes qui encerclaient la vallée. L'air commençait à se rafraîchir.
— L'automne arrive. Bientôt, la neige fermera les cols et nous isolera du reste du monde jusqu'au printemps prochain. La terre va dormir, et nous ferons de même. Mais toi et moi, Akira... nous garderons simplement les yeux ouverts.
Il n'y eut pas de discours martial, ni de plans de barricades. Tetchi redescendit vers les champs pour reprendre sa charrue là où il l'avait laissée. La menace planait quelque part, loin derrière les montagnes, mais pour l'instant, la seule urgence du géant était de finir son sillon avant que le soleil ne soit trop haut.