Chapitre 14 : L'Éveil de la Pierre et le Chant de l'Eau
La quatrième année de l’exil s'ouvrit sur le grondement de la fonte des neiges. La montagne de Hida s’éveillait dans un fracas de cascades et de ruisseaux gonflés par le dégel. Sous l'impulsion de Genzo, Kuroda Tetchi et Akira quittèrent leur cabane perchée pour descendre vers la vallée. En contrebas, les toits de chaume du village d’Oku-Hida fumaient doucement dans la brume matinale. Tetchi marchait d'un pas mesuré. Sa stature colossale s'harmonisait désormais avec le paysage rocailleux. Il portait une simple tunique de coton gris, ouverte sur un torse où les cicatrices de la foudre divine avaient pâli, semblables aux veines claires d'un marbre érodé. Il dégageait la présence tranquille et inébranlable d'un vieux cèdre. À leur arrivée, l'atmosphère du village vibrait d'une angoisse palpable. La population s'était massée près des rizières en terrasses qui flanquaient la colline. Un glissement de terrain venait de s'abattre sur le canal d'irrigation principal. Un rocher gigantesque, de la taille d'une petite chaumière, bloquait entièrement le cours d'eau. La boue s'accumulait et la pression augmentait, menaçant de faire céder les digues fragiles. Une inondation ruinerait les champs préparés pour la saison, condamnant Oku-Hida à la famine pour l'hiver suivant. Une vingtaine d'hommes, le corps couvert de boue, tiraient désespérément sur d'épaisses cordes de chanvre nouées autour du bloc de granit. D'autres tentaient de faire levier avec de longs fûts de pins. Leurs muscles se tendaient à l'extrême, la sueur coulait dans leurs yeux, la pierre refusait de bouger. — Arrêtez ! s'écria Daisuke, le chef du village, le souffle court. Elle est trop lourde. La berge s'affaisse. Si nous forçons encore, la terre va s'effondrer sous nos pieds ! Tetchi s'avança. Les villageois s'écartèrent en silence, intimidés par l'étranger massif qui accompagnait souvent l'ermite. Tetchi descendit dans le canal. L'eau glacée lui monta jusqu'aux genoux. Il posa ses deux paumes nues sur la surface rugueuse de l'immense bloc de granit. Il ferma les yeux. Il laissa son Ki de la Terre s'écouler de son centre spirituel vers ses mains, s'infiltrant dans la roche. Il perçut son poids colossal, ses failles invisibles, son centre de gravité précis. — Akira, ordonna Tetchi d'une voix calme. Dégage les gravats sur le flanc gauche. Prépare une assise. L'assassin se glissa dans le fossé. Ses mains habiles déblayèrent rapidement les roches secondaires et sectionnèrent les racines épaisses qui entravaient le passage. Tetchi inspira profondément l'air vif du printemps. Il contracta ses jambes, ancrant ses pieds dans la roche mère sous la boue. Le Ki tellurique irradia dans ses muscles, durcissant sa chair. Il poussa. Il appliqua une force continue, colossale, parfaitement alignée avec le centre de gravité de la pierre. Un craquement sourd résonna dans la vallée. Lentement, l'immense rocher bascula. Tetchi accompagna sa rotation, le guidant jusqu'à ce qu'il vienne s'encastrer lourdement dans la brèche de la digue naturelle préparée par Akira. Le rocher consolidait désormais la berge. L'eau libérée s'engouffra instantanément dans son lit avec un rugissement, abreuvant les rizières en terrasses en contrebas. Tetchi retira ses mains de la pierre. Il était couvert de sueur. Ses méridiens palpitaient de l'effort, baignés d'une chaleur réparatrice. Il regarda l'eau couler. Un silence respectueux régnait sur les villageois. Une petite fille, la petite-fille de Daisuke, s'approcha prudemment de la berge. Elle tenait dans ses mains une fleur de prunier naissante, le premier bourgeon de la saison. Elle la tendit vers l'ancien pirate. Tetchi s'agenouilla dans la boue. Il prit la fleur avec une délicatesse infinie entre ses doigts massifs. — Merci, seigneur, murmura l'enfant avec un sourire radieux. Le soir venu, Oku-Hida organisa un festin modeste pour célébrer le sauvetage de ses récoltes. Autour d'un grand feu de joie, les habitants partagèrent du saké tiède, des tubercules rôtis et du poisson séché. Tetchi s'assit un peu à l'écart, avec Genzo et Akira, observant les paysans danser. Akira essuyait la lame de sa dague avec un chiffon huilé. — Vous aviez la force de pulvériser cette roche, Capitaine, fit remarquer l'assassin. — L'éclater aurait détruit les berges et enseveli les champs sous les gravats, répondit Tetchi. J'ai compris la valeur de la fondation. Ce village a besoin d'eau et de digues solides. Il tourna son regard vers les terrasses inondées qui reflétaient la lumière de la lune. — Le Ki de la Terre m'a donné un ancrage. Un bâtisseur laisse une trace durable. En déplaçant cette pierre aujourd'hui, j'ai accompli une action plus utile que lors de toutes mes batailles passées. Je veux protéger cette vallée. Genzo posa sa tasse de terre cuite sur une bûche. — Vous saisissez l'harmonie des choses, Tetchi. L'orthodoxie du Shogunat construit ses palais sur le dos de ceux qui meurent de faim. Le Pavillon Noir que vous érigerez ici devra offrir une ombre protectrice à ces gens. Tetchi hocha gravement la tête. Il regarda les visages réjouis des paysans. Il ressentit un attachement profond, un lien forgé par le travail commun et le respect. — Nous resterons ici, déclara Tetchi d'une voix résolue. Nous les aiderons.