Chapitre 6
Le chant des oiseaux réveilla le Chevalier Sans Nom.
Pendant quelques secondes, il resta immobile, les yeux fixés sur le plafond en bois.
Puis il se rappela.
La ferme.
La soupe.
Tim.
Une étrange sensation de chaleur demeurait encore dans sa poitrine.
À côté de lui, le jeune berger dormait profondément, sa couverture à moitié tombée sur le sol.
Le chevalier se leva silencieusement.
Il remit son armure et attacha son épée à sa ceinture.
Dehors, le soleil commençait à peine à se lever.
La rosée recouvrait encore l'herbe et les moutons se reposaient paisiblement dans leur enclos.
Son vieux cheval avait meilleure mine après avoir bu et s'être reposé.
Le Chevalier Sans Nom posa une main sur son encolure.
— Nous devons repartir.
Le cheval poussa un léger hennissement.
Le voyage devait continuer.
Il s'approcha du chariot.
La roue fissurée avait empiré.
Encore quelques kilomètres et elle se briserait.
Il poussa un soupir.
Même la liberté avait ses difficultés.
Au moment où il s'apprêtait à partir, la porte de la maison s'ouvrit brusquement.
Tim en sortit en courant.
— Monsieur le chevalier !
Il s'arrêta devant lui, encore essoufflé.
— Vous partez déjà ?
— Oui.
Le jeune berger baissa les yeux.
— Je pensais… que vous partiriez après le petit-déjeuner.
Le chevalier resta silencieux.
Tim se gratta la tête.
— Attendez une minute !
Il rentra aussitôt dans la maison.
Quelques instants plus tard, il revint avec un petit sac de tissu.
Il le tendit au chevalier.
— Tenez.
Le chevalier le regarda.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Du pain et du fromage.
Le chevalier fronça légèrement les sourcils.
— Je ne peux pas prendre cela.
Tim secoua la tête.
— Si.
— Tu en as besoin.
Le jeune berger esquissa un petit sourire.
— Ma grand-mère disait qu'on ne laisse jamais un voyageur partir le ventre vide.
Le silence tomba.
Le chevalier regarda le petit sac.
Il n'avait presque rien.
Et pourtant…
Il partageait avec un étranger.
Après quelques secondes, le chevalier prit le sac.
— Merci.
Le sourire de Tim s'agrandit.
Puis son regard se posa sur le chariot.
— Votre roue est presque cassée.
Le chevalier regarda à son tour.
— Je sais.
— Vous n'irez pas loin avec ça.
Une nouvelle fois, le silence s'installa.
Puis Tim prit une grande inspiration.
— Je peux la réparer.
Le chevalier leva les yeux vers lui.
— Tu sais faire cela ?
Le garçon hocha la tête.
— Ma grand-mère m'a appris.
Sans attendre de réponse, il courut vers une petite remise.
Quelques minutes plus tard, il revint avec des outils.
Le Chevalier Sans Nom l'observa en silence.
Tim se mit aussitôt au travail.
Il retira la roue, resserra les pièces de bois et remplaça une planche fissurée.
Ses gestes étaient maladroits, mais précis.
Le temps passa.
Le soleil monta peu à peu dans le ciel.
Finalement, le jeune berger essuya la sueur de son front.
— Voilà !
Le chevalier examina la roue.
Elle semblait bien plus solide.
— Tu es habile.
Le visage de Tim s'illumina.
— Vraiment ?
Le chevalier hocha la tête.
Le jeune berger sourit de toutes ses dents.
Pour une raison qu'il ne comprenait pas, le Chevalier Sans Nom ressentit une étrange sensation.
Il avait déjà reçu des louanges pour avoir gagné des batailles.
Mais jamais quelqu'un n'avait eu l'air aussi heureux pour de simples mots.
Le silence retomba.
Puis Tim demanda :
— Monsieur le chevalier…
— Oui ?
Le garçon hésita.
— Est-ce que… le monde est grand ?
Le chevalier regarda l'horizon.
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas ?
— Je n'ai jamais été libre de voyager.
Tim ouvrit de grands yeux.
Puis il regarda les montagnes au loin.
— Moi… j'aimerais voir le monde un jour.
Le chevalier resta silencieux.
— Voir la mer… les grandes villes… les forêts…
Le jeune berger souriait en parlant.
Puis son sourire s'effaça.
— Mais je ne peux pas quitter cette ferme.
Le chevalier le regarda.
— Pourquoi ?
Tim baissa les yeux.
— C'est tout ce qu'il me reste de ma grand-mère.
Le vent souffla doucement.
Le chevalier comprenait cela.
Perdre la seule chose qui nous rattache à quelqu'un…
C'était effrayant.
Après un moment, il posa sa main sur l'épaule du garçon.
— Un jour… tu voyageras.
Tim leva les yeux.
— Vous le pensez vraiment ?
— Oui.
Le jeune berger resta silencieux.
Puis un grand sourire illumina son visage.
— Alors je vais travailler dur !
Le Chevalier Sans Nom retira sa main.
Il monta ensuite sur son cheval.
Il était temps de partir.
Tim l'accompagna jusqu'au portail de la ferme.
Les deux restèrent silencieux quelques secondes.
Puis le jeune berger prit la parole.
— Merci d'être venu ici, monsieur le chevalier.
Le chevalier le regarda.
— Pourquoi ?
Tim sourit.
— Parce que… j'ai mangé avec quelqu'un pour la première fois depuis longtemps.
Ces mots frappèrent le chevalier en plein cœur.
Lui aussi.
C'était la première fois depuis longtemps.
Il tourna les rênes.
— Prends soin de toi, Tim.
Les yeux du jeune berger s'écarquillèrent.
C'était la première fois que le chevalier prononçait son nom.
Il se mit aussitôt à sourire.
— Vous aussi !
Le cheval commença à avancer.
Tim leva la main.
— Bon voyage, monsieur le chevalier !
Le Chevalier Sans Nom ne se retourna pas.
Mais, sous son casque…
Un léger sourire apparut.
Et tandis qu'il s'éloignait de la petite ferme, il comprit une chose.
Son dernier voyage ne lui ferait pas seulement découvrir le monde.
Il lui apprendrait aussi ce que signifiait être un être humain.
Alors que le Chevalier Sans Nom s'apprêtait à faire avancer son cheval, Tim sembla se souvenir de quelque chose.
— Ah ! Attendez !
Le chevalier tourna légèrement la tête.
— Il y a un village pas très loin d'ici.
— Un village ?
Tim hocha énergiquement la tête.
— Oui ! En suivant cette route vers l'est, vous devriez y arriver avant midi.
Le jeune berger pointa une direction au loin.
— Les habitants sont gentils… enfin, la plupart du temps. Vous pourrez y acheter de la nourriture et peut-être faire réparer complètement votre chariot.
Le Chevalier Sans Nom regarda la route indiquée.
Après un moment, il hocha la tête.
— Je vois.
Le visage de Tim s'illumina.
— Je suis sûr que vous y trouverez de quoi manger un vrai repas bien copieux !
Le chevalier se rappela soudainement ses pensées de la veille : de la viande grillée, du pain chaud et un repas digne de ce nom.
Un léger silence s'installa.
Puis il regarda le jeune berger.
— Merci, Tim.
Le garçon sourit de toutes ses dents.
— Bon voyage, monsieur le chevalier !
Le cheval commença à avancer.
Et tandis que la petite ferme s'éloignait peu à peu derrière lui, le Chevalier Sans Nom prit la route vers l'est, en direction du village dont Tim lui avait parlé.
Sans le savoir, cette simple indication allait marquer le début d'une nouvelle étape de son dernier voyage.